Des corps dans les espaces publics : sécurité et politique |
Bodies in public space: security and politics

Frédéric Dufaux | Philippe Gervais-Lambony | Claire Hancock | Sonia Lehman- Frisch | Sophie Moreau

Nous évoquions dans l'éditorial du numéro 3 la force du lien entre espace public et justice spatiale. Il nous semble que, depuis, elle est devenue encore plus visible et que ceci entre en résonance avec la thématique du dossier du présent numéro sur la « sécurité urbaine ». Sécurité pour qui et pour quoi ?

Comment comprendre, en effet, la concomitance entre la multiplication des formes de contrôle de l'espace public et la revendication du droit à les occuper pour s'y exprimer contre les idéologies dominantes ? Au moment où, par exemple, les systèmes de vidéo-surveillances se multiplient, on peut s'interroger sur leur signification certes, mais aussi sur la pertinence de leur localisation dans l'espace. Si l'objectif est de déceler la criminalité des pauvres, celle qui n'a d'autre choix que de s'exercer à découvert dans la rue et les espaces publics, peut-être ; si c'est de pouvoir identifier les jeunes désœuvrés qui se sont livrés durant l'été 2011, dans les quartiers les plus pauvres du centre de Londres, au pillage de magasins franchisés de grandes marques, peut-être aussi. En revanche, tous les hold-ups pratiqués dans les salles de marché, entre les murs des banques d'investissement, et sous les ors de nos républiques "irréprochables", toute la criminalité en col blanc échappe au sécuritarisme ambiant, calfeutrée qu'elle est dans les espaces qu'on ne surveille pas, sur lesquels les citoyens n'ont aucune prise. Il n'est pas jusqu'à David Cameron, premier ministre britannique, qui n'ait fait le parallèle, suite aux émeutes de Londres, avec les irresponsabilités coupables et la "culture d'impunité" dont l'exemple venait d'en-haut, reconnaissant que la voracité et le consumérisme avaient été érigés en valeurs sociales. Une étude du Guardian et de la London School of Economics a souligné qu'au centre des plaintes des émeutiers, on trouve un profond sentiment d'injustice, économique ou sociale (The Guardian, 5 /12/2011).

Injustice sociale ? Injustice spatiale? En tous cas est posée une question d'espace, d'autant plus qu'en cette fin d'année 2011, en dépit de l'hiver, et dans un autre registre, les divers mouvements qui ont enflammé une bonne part de la planète restent bien vivants, et présents dans les espaces publics. Ces mouvements, des Printemps arabes aux Indignés espagnols et aux « Occupy... » états-uniens, ont réussi à renverser plusieurs dictatures dans les pays arabes, et aussi à questionner en profondeur les mécanismes et les responsables de la crise économique majeure dans laquelle nous sommes entrés. Le magazine Time vient de les désigner comme « personnalité de l'année 2011 » (Time, 14/12/2011). Ces mouvements ne peuvent être assimilés les uns aux autres, ni résumés en une seule revendication ou une liste de revendications précises, mais ils nous semblent avoir deux points communs. Premièrement, ils appellent à une réflexion sur le sens du mot démocratie, à la suite de Jacques Rancière : « si le mot démocratie a un sens, il doit désigner la constitution d'un espace autonome, d'une force du peuple distincte de sa représentation officielle et capable d'intervenir sur tout, qui ait son agenda propre au lieu de se dissoudre dans une force de soutien à tel ou tel des partis politiques existants » (entretien avec Médiapart, 29/11/11). Deuxièmement, de la Tunisie aux Etats-Unis, en passant par l'Egypte, la Grèce, l'Espagne, le Chili, la Grande-Bretagne, la Corée du Sud, la Malaisie... ces mouvements nous poussent à accorder toute notre attention à l'importance et à la définition de nos « espaces publics » puisque leur caractéristique est de les « occuper ». Sur ce second point, citons David Harvey (dont on trouvera dans le présent numéro un entretien réalisé lors de sa visite en France en novembre 2011) :

"Se diffusant de ville en ville, la tactique d'Occupy Wall Street consiste à s'emparer d'un espace public central, un parc ou une place, proche de nombreux leviers du pouvoir et, en plaçant des corps humains en ce lieu, de transformer l'espace public en un lieu commun politique, un endroit pour la discussion ouverte et le débat sur ce que ce pouvoir fait et comment mieux s'y opposer. Cette tactique, le plus visiblement ranimée dans les nobles luttes, en cours, Place Tahrir au Caire, s'est étendue à travers le monde (Plaza del Sol à Madrid, Place Syntagma à Athènes, et maintenant sur les marches de Saint Paul à Londres aussi bien qu'à Wall Street elle-même). Cela nous montre que le pouvoir collectif des corps dans l'espace public est toujours l'instrument le plus efficace d'opposition quand tous les autres moyens sont bloqués. Ce que la place Tahrir a montré au monde était une vérité évidente : que ce sont les corps dans la rue et sur les places, et non le bavardage des sentiments sur Twitter ou Facebook, qui comptent vraiment " (David Harvey, "Rebels on the Street: The Party of Wall Street Meets its Nemesis", Verso Books Blog, October 28, 2011).

Ainsi, dans les mouvements d'occupation états-uniens qui se sont manifestés dans plusieurs centaines de villes, les protestataires refusaient délégués et « chefs », défendant une prise de parole possible pour tous. La réflexion sur les modalités de la construction des hiérarchies allait jusqu'au refus du micro, début de l'inégalité dans les échanges. Les mouvements états-uniens sont-ils le style singulier d'un mouvement mondial ? En tout cas, de telles occupations, massives et longues, de l'espace public ne s'étaient pas vues depuis la fin des années 1960 aux Etats-Unis. Si le contexte de crise financière et économique majeure, et la très forte croissance des inégalités de richesse dans la population sont leurs principaux déclencheurs, ils ne naissent pas d'une génération spontanée : beaucoup de mouvements autour de la justice sociale s'y sont impliqués dès le début, cristallisant des « occupants » très divers (chômeurs de longue durée, sans-abri, étudiants, minorités ethniques...). L'occupation d'espaces publics, l'appel de parole permis par toutes ces tribunes ouvertes construit des collectifs multiformes et neufs. Parmi les thèmes qu'ils portent en commun, la revendication de justice est forte. La force de ces mouvements, c'est aussi de parvenir à entrer en résonance avec une part importante de la population du pays concerné (en ce sens, les tentatives d'occupation de l'espace public à Paris, à la Bastille, puis de façon plus visible, du quartier d'affaires de La Défense, n'ont pas réussi à trouver un écho fort, notamment parce qu'elles ont été découragées par des interventions de la police dès leur commencement). Cette réalisation du droit à occuper l'espace public et d'en faire une tribune libre constitue clairement une revendication de justice spatiale.

Dans quelle mesure peut-on faire l'hypothèse qu'elle est aussi en relation avec le fait que les espaces urbains contemporains sont précisément l'objet d'une attention sécuritaire de plus en plus forte ? A moins que la logique soit inverse et que l'inquiétude des dominants face aux mouvements sociaux d'une forme et d'une échelle nouvelles ne les poussent à une « sécurisation » plus forte des espaces publics ? Nous espérons que le présent numéro de JSSJ, dirigé par Marie Morelle et Jérôme Tadié, pourra contribuer utilement à ce débat. Ses dimensions épistémologiques sont fortes, et les discussions classiques sur la notion d'espace public, sur ses dimensions politiques d'une part, spatiales d'autre part, ou plus exactement sur les relations entre l'une et l'autre qu'Isaac Joseph nous a souvent invités dans ses travaux à continuer d'explorer, sont réveillées. Pas plus que d'espace en soi, il n'est d'espace public « en soi ». L'espace public se gagne, se conquiert : publiciser l'espace est un processus, dirait Don Mitchell. Un processus qui s'avère bien aujourd'hui conflictuel et politique, et qui pose à tous des questions cruciales.

 

Our previous editorial in issue 3 emphasized the strong link between public space and spatial justice. This link has been further confirmed and we hope to explore it in a different light with the present issue on "urban security", which raises the question: security for whom and for what?

 

What is going on when forms of control of public space become ever more sophisticated and claims are heard for the right to occupy it and protest against dominant ideologies? As CCTV cameras proliferate, both their meaning and their location, in cities, raise questions. They may prove efficient to detect the crimes of the poor, that necessarily take place in the open, in streets and public space; they allow for the identification of the young people who ransacked chain stores in the poorest neighbourhoods of London during the summer 2011. What they do not capture is organized theft carried out in stock markets, behind the walls of merchant banks and in the lavish palaces of our "irreproachable" governments. Middle- and upper-class crime seems immune to the current securitarian ideology, safely ensconced as it is in spaces that escape scrutiny. British PM David Cameron himself drew the parallel between the London riots and the guilty irresponsibility and culture of impunity from above, and acknowledged that greed and consumerism had become socially acceptable, if not valued. A study conducted jointly by the Guardian and the London School of Economics showed that the rioters' claims were rooted in a deep sense of injustice, both economic and social (The Guardian, 5 /12/2011).

 

 

 

 

 

Social or spatial injustice? There is undeniably an issue around space, as can be seen at this end of 2011, despite the cold, with movements of a rather different order, in many parts of the world, still thriving and claiming public space. From the Arab Spring to the Spanish Indignados and the US "Occupy" movements, these have been instrumental in toppling several dictatorships and challenging the mechanisms that brought about the current major economic crisis, as well as those responsible for it. Time magazine has just made "the Protester" the person of the year (Time, 14/12/2011). While these movements are diverse and make very different claims, they do seem to have at least two things in common. First, they all call for a serious engagement with what "democracy" means. As philosopher Jacques Rancière commented: "if the word democracy has meaning, it must designate the constitution of an autonomous space, of a force of the people distinct from its official representation and able to intervene on everything, with its own agenda that forbids it to dissolve into support to any of the existing political parties" (interview in Médiapart, 29/11/11). Second, from Tunisia to the US, in Egypt, Greece, Spain, Chile, Britain, South Korea, Malaysia... all these movements call attention to the significance and definition of our "public spaces" since they all "occupy" them. Here we can turn to David Harvey (whom we interviewed during his recent stay in Paris in November 2011, see in the Public Space section of this issue) :

 

"Spreading from city to city, the tactics of Occupy Wall Street are to take a central public space, a park or a square, close to where many of the levers of power are centered, and by putting human bodies in that place convert public space into a political commons, a place for open discussion and debate over what that power is doing and how best to oppose its reach. This tactic, most conspicuously re-animated in the noble and on-going struggles centered on Tahrir Square in Cairo, has spread across the world (Plaza del Sol in Madrid, Syntagma Square in Athens, now the steps of Saint Paul in London as well as Wall Street itself). It shows us that the collective power of bodies in public space is still the most effective instrument of opposition when all other means of access are blocked. What Tahrir Square showed to the world was an obvious truth: that it is bodies on the street and in the squares not the babble of sentiments on twitter or facebook that really matter" (David Harvey, "Rebels on the Street: The Party of Wall Street Meets its Nemesis", Verso Books Blog, October 28, 2011).

 

 

 

In the US movements, in several hundreds of cities, the protesters refused spokespeople and leaders, arguing everyone should be able to speak up. They even refused to speak into microphones, to challenge established hierarchies and inequalities in discussion. Are the US movements just one particular style of a worldwide movement? Such massive and protracted occupations of public space had not taken place in the US since the late 1960s. The financial and economic crisis and the growing inequalities in the distribution of wealth may have triggered these movements, but they were not born out of nowhere: very diverse grassroots organizations (of the jobless, the homeless, students or ethnic minorities...) claiming more justice have been part of them from the start. The occupation of public space, the call for free speech and platforms of expression that accompanied it, has fostered novel collective alliances. The claim for justice is one thing they have in common, and one of their strengths is how they resonate with large sections of the public in each country (in that sense, attempts to occupy the Bastille in Paris, and then the business district of La Défense, did not elicit much response, maybe because of the strong police crackdown from their very beginning). Using the right to occupy public space and making it a free platform is quite clearly a claim for spatial justice.

 

 

 

 

To what extent are these rights connected with the fact that urban space is the focus of ever increasing securitarian concern? It may well be that the ruling elites fear social movements on this new scale and try to prevent them with "securitizing" tactics. This issue of JSSJ edited by Marie Morelle and Jérôme Tadié contributes to this debate. It addresses epistemological issues, and discusses concepts of public space and the public sphere, and the relations between the two that authors such as Isaac Joseph have problematized. There is no space per se, nor is any space "public" per se. Public space is something to fight for and conquer: making space public is a process, as Don Mitchell would put it. It is a political and conflict-ridden process, and raises crucial contemporary issues. 

 


Bibliographie | References


Pour citer cet article | To quote this document

Frédéric Dufaux | Philippe Gervais-Lambony | Claire Hancock | Sonia Lehman- Frisch | Sophie Moreau
«Des corps dans les espaces publics : sécurité et politique», [«Bodies in public space: security and politics »]
justice spatiale | spatial justice | n° 04 décembre | décember 2011 | http://www.jssj.org

   

 

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coordination | coordination :
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Appel à venir sur la Justice spatiale dans la ville néolibérale, février 2012

 

Forthcoming call for papers, Spatial Justice and the Neoliberal City, February 2012

   
 

 

   

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