Déplacer des montagnes avec le vent numérique

Moving mountains with the digital wind

Introduction

Introduction

 

 

Que ce soit du coté des promesses de nouvelles formes démocratiques ou au contraire dans les mises en garde sur les potentialités de contrôle antidémocratique, les réseaux numériques suscitent de nombreuses réflexions sur leur impact et leur rôle dans l'émergence de nouveaux modes de gouvernance et de distribution des pouvoirs (Loveluck, 2015a). La réticulation des techniques numériques a cependant acquis une évidence qui tend aujourd'hui à rabattre leur problématisation sur cette dimension privilégiée. Si la forme réticulaire des techniques numériques a indéniablement introduit un nouveau ressort à prendre en compte, leur diffusion à une vitesse inédite était cependant entamée bien avant et s'inscrivait déjà dans des débats sur les perspectives qui pouvaient en être extrapolées.

Whether with promises of new democratic forms or, conversely, warnings about the potential for antidemocratic control, digital networks have prompted extensive discussion on the impact and role they might have in the emergence of new modes of governance and power distribution (Loveluck, 2015a). The reticulation of digital technologies has, however, come to be taken so much for granted that questions about them have been confined to this particular realm. While the increasingly networked nature of these technologies has unquestionably introduced a new object of examination, their unprecedentedly rapid spread nevertheless began well before, arousing debate on the future they might presage.

Ainsi, la possibilité d'une justice soutenue par les outils numériques a été problématisée autour de la question de l'asymétrie entre les acteurs au moment de l'opposition entre « grand chaudron » et « petit chaudron » (Lussato, 1982). Un choix technique était susceptible d'orienter l'usage vers plus ou moins de justice et de liberté, car derrière cette alternative – informatique centralisée contre micro-informatique – il s'agissait soit de conforter la place des acteurs dominants (États et grandes entreprises telle IBM à l'époque), soit de laisser s'épanouir les individus et les petites structures en toute autonomie.

For example, the possibility of digital tools becoming a source of justice was challenged on the grounds of the asymmetry between actors, at a time when a distinction was being drawn between the “large cauldron” and the “small cauldron” (Lussato, 1982), a reference to the then emerging alternative between centralised computing and personal computing. This technical choice was seen as having the potential to steer events towards a greater or lesser degree of justice and liberty, because behind this alternative lay the difference between reinforcing the role of the dominant players (states and big companies like IBM at the time), or letting individuals and small structures develop in complete autonomy.

C'est donc aujourd'hui sur la question de l'architecture des réseaux numériques (De Filippi et Bourcier, 2014) que se rejoue le match entre les pouvoirs abusant d'une position dominante et ceux qui voient dans les architectures numériques distribuées le fondement de leur dissolution. Parmi les applications s'appuyant sur ce genre d'architecture, les crypto-monnaies présentent, aux yeux de leurs promoteurs, la cadre idéal pour établir des interactions justes entre leurs usagers. Sans préjuger du fait que les propositions techniques avancées et mises en œuvre rencontrent réellement la possibilité de la justice revendiquée, la question de savoir si la forme de justice ainsi promue est réellement neutre reste ouverte. Mais bien plus fondamentalement, au regard même des objectifs revendiqués, n'est-elle pas illusoire, faute d'une analyse critique des techniques mises en œuvre ? La question se pose notamment quant aux bouleversements territoriaux induits par les infrastructures requises.

Today it is the architecture of digital networks (De Filippi and Bourcier, 2014) that is the battleground between the abuse of a dominant position by the powerful and those who see distributed digital architectures as the way to their dissolution. Amongst the applications that depend on this kind of architecture, cryptocurrencies – at least in the eyes of their promoters – constitute the ideal framework for establishing fair interactions between their users. Without prejudging whether the technical proposals advanced and implemented truly back up this claim for justice, the question of whether the form of justice thus promoted is really neutral remains open. Much more fundamentally, however, with respect to the claimed objectives, is this not an illusory question in the absence of a critical analysis of the techniques employed? It is a question that arises in particular with regard to the territorial disruptions wrought by the required infrastructures.

Je vais tout d'abord présenter les promoteurs des crypto-monnaies, qui s'inscrivent dans le cadre de « l'idéologie californienne » analysée et critiquée par Barbrook et Cameron (1996). Mais au-delà d'une idéologie mobilisée dans le cadre d'un agenda plus ou moins explicite de transformation sociale, je situerai ces discours comme étant une expression parmi d'autres d'un impensé plus largement partagé sur les spécificités de la forme de synthèse sociale capitaliste, notamment concernant la monnaie. Je passerai ensuite aux principes du fonctionnement des crypto-monnaies en exposant le cas de Bitcoin. En s'appuyant sur un réseau de pair à pair et des fonctions cryptographiques, Bitcoin met en place une compétition pour produire des « preuves de travail ». Je montrerai alors qu'il en résulte une dynamique, et que celle-ci induit des effets qui ne se cantonnent pas à un monde virtuel. En analysant le cadre formel de cette dynamique, il sera alors possible de la généraliser à l'ensemble des techniques numériques et de la rapprocher de celle induite par la production marchande. Enfin, par l'intermédiaire d'un commentaire sur le fragment sur la machinerie de Karl Marx, je préciserai ce rapprochement et mettrai en évidence le caractère irrationnel de cette dynamique.

I will begin by presenting the promoters of cryptocurrencies, identified with the “Californian ideology” critically analysed by Barbrook and Cameron (1996). But beyond the mobilisation of an ideology to promote a more or less explicit agenda of social transformation, I will situate these arguments as one expression amongst others of a wider though unspoken belief about the specificities of the form of capitalist social synthesis, notably in relation to money. I will then move on to the principles whereby cryptocurrencies operate, with a focus on the case of Bitcoin, a virtual currency system that employs a peer-to-peer network and cryptographic functions as the basis of a competition to produce “proofs of work”. I will then show that the dynamic generated by this system produces effects that are not confined to a virtual world. I then proceed to an analysis of the formal framework of this dynamic, an analysis that can be applied to all digital techniques and compared with the dynamic generated by commodity production. Finally, through a commentary on Karl Marx’s Fragment on Machines, I will explain this comparison and demonstrate the irrational character of that dynamic.

 

 

Les promoteurs des crypto-monnaies

The promoters of cryptocurrencies

 

 

Les crypto-monnaies n'ont pas encore une décennie d'existence, mais leur développement actuel s’inscrit dans la continuité des bouleversements introduits par le déploiement des techniques numériques dans le domaine de l'information et de la communication depuis les années 1980. Ce déploiement a été porté par une communauté d'ingénieurs, d'entrepreneurs, d'artistes, mais aussi de théoriciens de sciences humaines et sociales, qui voient dans l'ordinateur l'outil privilégié pour optimiser les interactions au sein de la société, sur la base d'une vision bien particulière de ces interactions.

Cryptocurrencies have been in existence for less than a decade, but their current development is continuous with the upheavals brought about by the spread of digital technologies in the field of information and communications since the 1980s. This spread has been driven by a community of engineers, entrepreneurs and artists, but also theoreticians in the human and social sciences, who see the computer as the ideal tool to optimise interactions within society, on the basis of a very particular vision of those interactions.

 

 

Une monnaie sans arbitraire ?

A nonarbitrary currency?

Les crypto-monnaies sont des tentatives de réaliser, en employant les possibilités ouvertes par les techniques numériques, des monnaies débarrassées de toutes les imperfections dont héritent les monnaies historiques, et de ne conserver que les propriétés adéquates, selon leurs promoteurs, au fonctionnement optimal (et juste) d’une monnaie. Pour cela, toujours selon les promoteurs des crypto-monnaies, il faut se débarrasser des opérateurs qui finissent par acquérir un pouvoir de contrôle sur les utilisateurs de la monnaie, qu'il s'agisse des États émetteurs de cette monnaie – et donc théoriquement garants de sa pérennité – ou des intermédiaires bancaires et financiers.

Cryptocurrencies are an attempt to produce – by exploiting the possibilities afforded by digital technologies – currencies devoid of all the imperfections that are the legacy of historical currencies, and – according to their promoters – to retain only the properties appropriate to the optimum (and fair) operation of a currency. This is accomplished, again according to these promoters, by cutting out the operators who ultimately acquire controlling power over the users of the currency, whether they are the states that issue that currency – and are therefore guarantors of its survival – or banking and financial intermediaries.

Les crypto-monnaies relèvent clairement de la catégorie « monnaie privée » puisque, de par leur conception même, elles ne sont ni émises (directement ou indirectement), ni garanties par un État. À ce titre, elles sont activement promues et développées par ceux qui, dans la lignée des positions de Friedrich Hayek (1976), cherchent les moyens de diminuer la capacité des États à manipuler l'économie à leur avantage. La forme fondamentale au travers de laquelle est appréhendée la notion de monnaie privée est celle du contrat, mais un contrat anonyme qui permet donc son usage comme moyen de paiement par sa mise en circulation sur les seules bases de l'offre et de la demande. Ce « contractualisme » fait écho à la théorie de la justice élaborée par John Rawls (1987), mais s'y oppose aussi par le fait de rejeter tout rôle de redistribution attribué à l’État (Nozick, 1988).

Cryptocurrencies clearly fall into the “private currency” category since, in their very conception, they are neither issued (directly or indirectly), nor guaranteed, by a state. In this respect, they are actively promoted and developed by those who, in line with the views promulgated by Friedrich Hayek (1976), seek the means to diminish the capacity of states to manipulate the economy to their advantage. The fundamental form through which the notion of private currency is understood is the contract, but an anonymous contract that enables it to be used as a method of payment founded and circulated solely on the basis of supply and demand. This “contractualism” echoes the theory of justice developed by John Rawls (1987), but is also opposed to it in its rejection of any redistributive role assigned to the state (Nozick, 1988).

L'idéal de justice revendiqué par les promoteurs des monnaies privées est donc fondé sur la transparence, seule garante de l'application non distordue des principes de l'offre et de la demande. Derrière cette revendication, il y a une vision de l'agent économique usager de la monnaie comme étant un agent rationnel s'appuyant sur une information ouverte pour en tirer des décisions maximisant son intérêt. A l'irrationalité et aux manipulations introduites par l’État (et les institutions à qui il délègue la gestion de la monnaie) comme agent privilégié abusant d'un pouvoir déclaré illégitime et opaque, les tenants des monnaies privées opposent l'action rationnelle et intéressée des agents individuels qui fait émerger un équilibre optimum pour l'ensemble, au vu et au su de tous.

The ideal of justice claimed by the promoters of private currencies is thus founded on transparency, the only guarantee of an undistorted application of the principles of supply and demand. Behind this claim there is a vision of the user of the currency as a rational economic agent relying on open information to reach decisions that maximise his interests. The irrationality and manipulations introduced by the state (and by the institutions to which the state delegates management of the currency) as a privileged agent that abuses a power perceived as illegitimate and opaque, is contrasted by the adherents of private currencies with the rational and self-interested action of individual agents who openly and public produce an equilibrium of optimum benefit to all.

 

 

L'idéologie californienne

The Californian ideology

Dans le cas des crypto-monnaies, ces prises de positions en tant que promoteurs de monnaies privées sont redoublées par le fait que l'on a affaire à une population très impliquée dans la mise en œuvre des technologies de l'information et de la communication (TIC). Le développement des TIC est annoncé comme le cadre général au sein duquel des innovations peuvent enfin permettre l'adoption à grande échelle des monnaies privées.

In the case of cryptocurrencies, these positions held by the promoters of private currencies are reinforced by the fact that the latter form part of a population heavily involved in the implementation of information and communication technologies (ICT). The development of ICT is advanced as the general framework within which innovations can ultimately lead to the large-scale adoption of private currencies.

C'est avec des travaux datant de la fin des années 1990, tels que ceux de Barbrook et Cameron (1996), de Winner (1997) et de Borsook (2000) qu'a été mis en évidence ce qui a été alors nommé « l'idéologie californienne ». Les travaux plus récents de Turner (2006) ont ajouté une profondeur historique inattendue à ce phénomène, en montrant notamment comment les idées de la contre-culture des années 1960 se retrouvaient mêlées au développement des techniques numériques, pourtant issues à cette époque des laboratoires contractant avec l'armée américaine.

It was studies dating from the late 1990s, such as those of Barbrook and Cameron (1996), Winner (1997) and Borsook (2000), which revealed what came to be called the “Californian ideology”. The more recent work by Turner (2006) added unexpected historical depth to this phenomenon, notably by showing how 1960s counterculture ideas contributed to the development of digital technologies, despite their origin at the time in laboratories contracted to the U.S. Army.

« L'idéologie californienne » consiste à considérer que les TIC vont permettre de dissoudre les structures de pouvoir existantes et de les remplacer par des interactions directes entre individus autonomes au moyen de seuls logiciels. Toute interférence avec ces interactions élémentaires est même proclamée comme grosse du genre de contrecoups auquel doivent s'attendre ceux qui défient les lois de la nature. En quelque sorte, cette idéologie peut être caractérisée par l'idée que l'informatisation rend libre.

“The Californian ideology” is the belief that ICT will dissolve existing power structures and replace them with direct interactions between autonomous individuals by means of software alone. Any interference with these elementary interactions is even proclaimed as inviting the kind of pushback that those who defy the laws of nature must expect. In a sense, this ideology can be summed up by the idea that computerisation is liberation.

 

 

De tous temps, les hommes...

Throughout history, people…

Si les promoteurs des crypto-monnaies prétendent au déploiement d'une nouvelle monnaie – et même d'une nouvelle génération de monnaie –, c'est donc sur la base d'une appréhension bien particulière de ce qu'est (ou devrait être) une monnaie. D'autres conceptions de la monnaie pourraient leur être opposées (Aglietta & Orléan, 2002, Testart, 2001), et notamment par le fait qu'elles stipulent qu'une monnaie est forcément adossée à une institution qui en établit la validité. Ces positions contradictoires, qui contestent mutuellement leurs prémisses respectifs, partagent cependant un principe commun avec les tenants des crypto-monnaies : il existerait un concept général et trans-historique de monnaie qui permettrait d'en tirer un rôle générique et commun aussi bien dans les sociétés de l'antiquité grecque (et même plus anciennes encore) que dans les sociétés modernes de l'ère industrielle. Si d'éventuelles discontinuités sont identifiées et mises en avant, elles sont cependant situées dans des contextes historiques et des formes sociales où les catégories mobilisées pour les caractériser restent problématiques. Le phénomène qui surgit est alors prolongé par delà ses conditions historiques et sociales d'apparition. S'il prend des figures successives, c'est alors selon un schéma évolutif qui manifesterait la permanence d'une logique commune (Herrenschmidt, 2007).

If the promoters of cryptocurrencies claim to be deploying a new currency – and even a new generation of money – it is therefore a claim based on a particular understanding of what a currency is (or should be). Other opposing conceptions of currency could be advanced (Aglietta & Orléan, 2002, Testart, 2001), notably characterised by the stipulation that a currency is necessarily attached to an institution that establishes its validity. Despite mutual rejection of their respective premises, these contradictory positions nevertheless share a common principle with the adherents of cryptocurrencies: that there exists a general and trans-historical concept of currency on the basis of which a generic and standard role can be assigned to it, whether in ancient Greek (or even older) societies or in modern industrial era societies. Although possible discontinuities may be identified and emphasised, they are nevertheless situated in historical contexts and social forms where the categories used to characterise them remain problematic. The emergent phenomenon is thus applied beyond the historical and social conditions of its emergence. While it may take a succession of forms, it nevertheless follows an evolving pattern that is claimed to demonstrate the permanence of a common principle (Herrenschmidt, 2007).

La monnaie est donc appréhendée comme une donnée quasi-anthropologique récurrente et stable dans ses fondements, dont les formes peuvent varier, mais dont la signification profonde est établie dès son avènement et pour laquelle ne varient que ses manifestations superficielles, que ce soit de manière contingente ou évolutive. Ainsi, seules des fonctions dérivées et purement techniques caractériseraient les développements les plus récents notamment dans l'expansion de la sphère financière ou la dématérialisation des échanges monétaires. Les variations historiques ne correspondraient qu'à l'avènement de formes de plus en plus sophistiquées, mais aussi épurées, de moyens mis en œuvre pour viser des fins quasi naturelles comme le serait la circulation des biens ou des informations, par exemple. On peut objecter à ces positions diverses et irréconciliables qu'elles ont en commun un biais réducteur : la rétro-projection sur les sociétés pré-capitalistes de catégories qui sont propres à cette forme de synthèse sociale bien particulière[1]. Les particularités en question sont à la fois absentes et omniprésentes dans les théories de la monnaie correspondant à ces positions antagonistes : absentes car non interrogées, omniprésentes car constituant le cadre dans lequel sont rabattus des phénomènes qui relèvent d'une autre logique[2].

Currency is therefore understood as a given, quasi-anthropological and recurrent, stable in its foundations, perhaps varying in its forms, but whose underlying meaning is established from its first emergence and which varies only in its superficial manifestations, whether contingently or evolutively. This means that the most recent developments differ only in their derived and purely technical functions, notably in the expansion of the financial sphere or the virtualisation of monetary exchanges. In this view, historical variations merely correspond to the emergence of increasingly sophisticated – but also purer – methodological forms employed to achieve quasi-natural ends, such as the circulation of goods or information. The objection that can be made to these diverse and irreconcilable positions is that they share a reductive bias: the retro-projection onto precapitalist societies of categories that are specific to that particular form of social synthesis.[1] The specificities in question are both absent and omnipresent in the currency theories corresponding to these antagonistic positions: absent because not challenged, omnipresent because they constitute the framework into which phenomena that relate to other explanations are compressed.[2]

Il n'entre pas dans le cadre de cet article d'établir quelle théorie de la monnaie serait la plus adéquate pour analyser l'émergence des crypto-monnaies. Il s'agira plutôt d'établir en quoi ce phénomène se situe dans une forme de synthèse sociale bien particulière. S'il convient donc de garder à l'esprit qu'un concept trans-historique de monnaie exprime avant tout une forme de conscience socialement et historiquement située, cette revendication d'une nouvelle monnaie inscrite dans de nouveaux supports peut être interprétée selon deux angles complémentaires. D'une part, comme la marque de « l'illusion du moment » concernant un phénomène considéré à tort comme étant une réalité transposable d'une forme de synthèse sociale à une autre, d'autre part comme l'indice d'une nouvelle phase de la forme de synthèse sociale dans laquelle se déploie cette revendication.

It is not the purpose of this article to establish what theory of money would be most appropriate to analyse the emergence of cryptocurrencies. The aim is more to establish how this phenomenon stands in a very particular form of social synthesis. So while it is important to remember that a trans-historical concept of money primarily expresses a socially and historically situated form of consciousness, this claim for a new currency embedded in new media can be interpreted from two complementary perspectives. First, as the mark of “the illusion of the moment” regarding a phenomenon wrongly considered to be a reality that is transposable from one form of social synthesis to another, and secondly as the sign of a new phase in the form of social synthesis in which this claim is expressed.

 

 

Les principes des crypto-monnaies

The principles of cryptocurrencies

 

 

Contrairement à ce que le terme pourrait laisser croire, les crypto-monnaies ne désignent pas des monnaies tapies dans l'ombre ou qui s'échangent sous le manteau. Bien au contraire, elles sont fondées sur l'exposition publique d'informations partagées et de messages diffusés ouvertement via les réseaux numériques. Nous verrons plus loin quels sont la nature, le mode de production et l'usage de ces informations et de ces messages. Le terme « crypto » désigne plutôt le fait que leur mise en œuvre s'appuie sur des algorithmes cryptographiques, sans pour autant que le secret en soit la finalité.

Contrary to what the term might suggest, cryptocurrencies do not refer to currencies that are hidden in shadow or exchanged in secret. Quite the contrary, they are founded on the public exposure of shared information and messages disseminated openly via digital networks. Later on, we will look at the nature, the mode of production and the use of this information in these messages. The term “crypto” instead refers to the fact that their implementation depends on cryptographic algorithms, though their purpose is not secrecy.

En effet, si la cryptographie est une discipline qui s'attache à assurer la protection de messages, la confidentialité (et donc le secret) n'en est qu'un aspect. Les fonctions cryptographiques inscrites au cœur du fonctionnement des crypto-monnaies appartiennent à deux autres catégories : l'authenticité et l'intégrité. Dans le premier cas, il s'agit de s'assurer que le message est bien issu de la source associée. Dans le deuxième cas, il s'agit de s'assurer que le message n'a pas été modifié depuis son émission.

Indeed, while cryptography is a discipline dedicated to the security of information, confidentiality (and therefore secrecy) is only one aspect of it. The cryptographic functions that underpin the operation of cryptocurrencies fall into two other categories: authenticity and integrity. The purpose of the first is to ensure that the message actually comes from the associated source. That of the second, to ensure that the message has not been modified since it was sent.

 

 

Des innovations arrivées à maturité

Innovations that have reached maturity

Ces dix dernières années ont vu l’arrivée à maturité de différents protocoles informatiques mettant en œuvre des crypto-monnaies. Ces protocoles forment ensemble une classe d’applications fondées sur des principes communs : l’usage de la cryptographie numérique, comme évoqué ci-dessus, les réseaux de pair à pair et la notion de « preuve de travail »[3] (Jakobsson et Juels, 1999, Back, 2002). Bitcoin[4] est un de ces protocoles (Nakamoto, 2009), le plus développé actuellement en terme de réseau (nombre de participants) ou de valorisation monétaire, et, de fait, le plus cité dans les médias.

The last 10 years have seen the maturing of different IT protocols through which cryptocurrencies are implemented. Together, these protocols form a class of applications founded on common principles: the use of digital cryptography, as cited above, peer-to-peer networks and the notion of “proof of work”[3] (Jakobsson and Juels, 1999, Back, 2002). Bitcoin is one of these protocols (Nakamoto, 2009),[4] so far the most highly developed in terms of the size of its network (number of participants) or monetary valuation, and in fact the one most cited in the media.

La masse monétaire représente environ 14,7 millions de bitcoins à la date de rédaction de cet article (octobre 2015). Le taux de change est d'environ 245 dollars américains pour un bitcoin, ce qui situe la valorisation de l'ensemble à plus de 3,6 milliards de dollars. Le volume des échanges journaliers est d'environ 300 000 bitcoins, soit environ 74 millions de dollars[5].

The money supply represented around 14.7 million bitcoins when this article was written (October 2015). The exchange rate is around US$245 for one bitcoin, which means that the total is valued at more than US$3.6 billion. The daily trading volume is around 300,000 bitcoins, i.e. approximately US$74 million.[5]

Je vais donner dans cet article une description succincte du protocole qui permet de mettre en évidence des propriétés qui ne sont pas revendiquées par ses promoteurs mais expliquent cependant la dynamique de son déploiement plus sûrement que la perfection autoproclamée des échanges monétaires qui s’appuient dessus.

In this article, I will give a succinct description of the protocol in a way that will bring out properties that are not claimed by its promoters, but nevertheless explain the dynamics of its spread more accurately than the self-proclaimed perfection of the monetary exchanges that rely on it.

 

 

Un réseau en pair à pair

A peer-to-peer network

Le protocole Bitcoin peut d'abord être vu comme un protocole définissant les messages à échanger et les tâches à accomplir par différents automates numériques – des programmes exécutés par des ordinateurs – communiquant via un réseau de pair à pair (Musiani, 2015). Par définition, la topologie de ce genre de réseau permet à chaque automate participant (appelé aussi « nœud ») d'entrer potentiellement en communication avec n'importe quel autre.

The Bitcoin protocol can first of all be seen as a protocol that defines the messages to be exchanged and the tasks to be accomplished by different digital algorithms – programs executed by computers – communicating over a peer-to-peer network (Musiani, 2015). By definition, the topology of this kind of network allows each participating algorithm (also called a “node”) to potentially enter into communication with any other.

De plus, dans le cas du réseau Bitcoin, celui-ci est décentralisé, c'est-à-dire que cette communication s'établit sans passer préalablement par un nœud particulier détenant les informations concernant la carte du réseau. Dans les faits, un message émis par un nœud sera d'abord diffusé à quelques nœuds proches, connus de l'émetteur. Les messages reçus par un nœud peuvent à leur tour être réémis par ces premiers destinataires vers d'autres nœuds que l'émetteur initial.

Moreover, in the case of Bitcoin, the network is decentralised, which means that this communication is established without first passing through a particular node that holds the information concerning the network map. In reality, a message sent by one node will first be distributed to a few nearby nodes, known to the sender. The messages received by a node can in turn be resent from these first recipients to nodes other than the initial sender.

Par ce mécanisme, il suffit que quelques nœuds soient accessibles en direct pour que, de proche en proche, n'importe quel nœud puisse diffuser un message qui atteindra l'ensemble des nœuds du réseau. Cela peut être réalisé sans que la topographie du réseau soit connu d'aucun nœud et fonctionne même lorsque celle-ci est mouvante à l'insu des nœuds. L'émetteur se contente de lancer le message dans son voisinage et laisse au réseau lui-même la responsabilité de sa propagation à l'ensemble.

By this mechanism, it is enough that a few nodes be directly accessible, for any node to be able to send a message, from one node to the next, which will reach all the nodes in the network. This can be accomplished without the network topography being known to any node, and even functions when – unknown to the nodes – that topography is shifting. The sender is content to launch the message nearby and leaves the responsibility for propagating it to the network itself.

La mise en œuvre du réseau Bitcoin s'appuie actuellement sur les infrastructures d'Internet. Partout où Internet est accessible, le réseau Bitcoin l'est donc aussi. Il existe actuellement plus de 5000 nœuds répartis à travers le monde, mais principalement localisés aux États-Unis (environ 35%), en Allemagne (environ 11%) et en France (environ 7%) (source : https://bitnodes.21.co[6]).

At present, the implementation of the Bitcoin network relies on Internet infrastructures. Wherever the Internet is accessible, the Bitcoin network is as well. There are currently more than 5000 nodes spread around the world, though mainly located in the USA (around 35%), in Germany (around 11%) and in France (around 7%) (source: https://bitnodes.21.co).[6]

 

 

Une ressource non localisée

A non-localised resource

Le rôle assigné au réseau est de maintenir à jour un registre des transactions effectuées depuis son démarrage au début de l'année 2009. Pour cela, chaque nœud détient une copie de ce registre et communique aux autres, par échange de messages de pair à pair, tous les ajouts – et seulement des ajouts, car la modification et la suppression sont impossibles – dont il est notifié. Le rôle des nœuds est aussi de vérifier la validité de ces ajouts avant de les propager à ses pairs. Les opérations à effectuer pour cette validation sont définis dans le protocole Bitcoin que chaque nœud met en œuvre, de sorte que la propagation de ces ajouts construit de proche en proche un consensus sur cette validité, et donc sur le contenu du registre commun à tout moment.

The role assigned to the network is to keep an up-to-date ledger of the transactions carried out since its launch at the beginning of 2009. To do this, each node holds a copy of the ledger and communicates to the others, through the exchange of peer-to-peer messages, all additions – and only additions, because modification and deletion are impossible – of which it is notified. The role of the nodes is also to verify the validity of these additions before disseminating them to their peers. The operations to be carried out for this validation are defined in the Bitcoin protocol that each node implements, so that the propagation of these additions from one node to the next builds a consensus regarding that validity, and therefore regarding the content of the ledger at any time.

On a donc là un mécanisme pour établir une base de données non localisée mais néanmoins consistante – dans le sens de solide, cohérente, non contradictoire – quel que soit le point d'entrée pour y accéder, en prenant en compte un délai raisonnable. Le temps de propagation moyen d'un message concernant un ajout au registre était en effet estimé en 2013 à une douzaine de secondes, et 95% des nœuds étaient atteints en moins de 40 secondes (Decker et Wattenhoffer, 2013). Des données plus récentes indiquent que ces temps de propagation se maintiennent depuis dans les mêmes ordres de grandeur, de quelques secondes à quelques dizaines de secondes (source : http://bitcoinstats.com/network/propagation). Des projets de « nuages » de micro-satellites dédiés en orbite basse sont par ailleurs à l'étude, afin de consolider la résilience et la consistance du réseau (source : http://www.dunveganspace.com/bitsat.html)

Here, therefore, we find a mechanism to establish a database that is non-localised but nevertheless consistent – in the sense of robust, coherent, non-contradictory – regardless of the access point, allowing for a reasonable time lapse. In fact, the average propagation time for a message about an addition to the ledger was estimated in 2013 to be a dozen seconds, and 95% of the nodes were reached in less than 40 seconds (Decker and Wattenhoffer, 2013). More recent data indicate that these propagation rates have since remained within the same order of magnitude, from a few seconds to a few dozen seconds (source: http://bitcoinstats.com/network/propagation). Moreover, plans for “clouds” of dedicated low-orbit microsatellites are also under consideration, in order to reinforce the resilience and robustness of the network (source: http://www.dunveganspace.com/bitsat.html)

 

 

Authentification et intégrité

Authentication and integrity

Un deuxième aspect du protocole Bitcoin est constitué par l'usage de fonctions cryptographiques pour construire les informations contenues dans le registre. Comme indiqué précédemment, les fonctions mises en œuvre ne sont pas destinées à masquer ce contenu mais à remplir deux services indispensables au fonctionnement d'un registre de compte.

A second aspect of the Bitcoin protocol consists in the use of cryptographic functions to construct the information contained in the ledger. As previously indicated, the functions are not intended to mask this content but to fulfil two services essential to the functioning of an account ledger.

Tout d'abord, il s'agit d'authentifier les parties prenantes de chaque transaction. Dans le cas du protocole Bitcoin, cette authentification s'appuie sur un identifiant non nominatif. L'identifiant ne désigne en effet pas une personne en particulier mais pointe vers des transactions précédentes dont la personne a pu être la bénéficiaire de façon anonyme. Ainsi, cet identifiant permet de contrôler la validité des transferts – le solde correspondant à l'identifiant est reconstitué en parcourant l'historique des transactions impliquant cet identifiant – et de restreindre l'accès aux bitcoins à leurs détenteurs légitimes – il suffit de détenir une clé associée à l'identifiant et destinée à débloquer les fonds pour leur usage dans des transactions ultérieures. On peut noter que la « propriété » des bitcoins dépend uniquement de la possibilité d'exhiber cette clé au moment où l'on souhaite les transférer. Si la clé est perdue, les bitcoins deviennent inaccessibles. Si une autre personne prend connaissance de la clé, elle peut utiliser les bitcoins. Il n'y a de recours possible dans aucun cas.

First of all, the function is to authenticate the stakeholders in each transaction. In the case of the Bitcoin protocol, this authentication entails an identifier rather than a name. Indeed, the identifier does not refer to a particular person but to previous transactions of which the person may be the anonymous beneficiary. This identifier is thus used to check the validity of the transfers – the balance corresponding to the identifier is reconstructed by running through the history of the transactions involving that identifier – and to restrict access to the bitcoins to their legitimate holders: it is enough to hold a key that is associated with the identifier and employed to release the funds for use in subsequent transactions. It may be noted that “ownership” of the bitcoins depends solely on the possibility of providing this key when one wishes to transfer them. If the key is lost, the bitcoins become inaccessible. If another person acquires the key, they can use the bitcoins. No appeal is possible under any circumstances.

Le deuxième service rempli par les fonctions cryptographiques est celui de l'intégrité des données. Il s'agit de garantir que celles-ci n'ont pas été altérées entre le moment où elles ont été produites et celui où l'on doit les consulter. Techniquement, authentification et intégrité sont assurées dans le cadre du protocole Bitcoin par des mécanismes de signature numérique combinant chiffrement asymétrique et fonction de hachage (Antonopoulos, 2014). Je reviendrai plus en détail sur la fonction de hachage – ou calcul d'empreinte – qui est employée aussi dans le troisième aspect du protocole Bitcoin, à savoir le calcul d'une preuve de travail.

The second role fulfilled by the cryptographic functions is data integrity. The aim is to guarantee that these data have not been altered between the time they were produced and the time they are accessed. In technical terms, authentication and integrity are maintained in the Bitcoin protocol by digital signature mechanisms that are a mix of asymmetric encryption and a hash function (Antonopoulos, 2014). I will return in greater detail to the hash function, which is also used in the third aspect of the Bitcoin protocol, i.e. calculating a proof of work.

 

 

Les preuves de travail

Proofs of work

Le dernier aspect du protocole Bitcoin concerne la façon dont l'ensemble du réseau s'accorde sur les données à ajouter au registre des transactions. Si l'on a déjà vu comment les données étaient construites sur la base de fonction cryptographiques, d'une part, et comment le réseau diffuse ces données à l'ensemble des nœuds par des notifications de pair à pair, d'autre part, il reste à décrire comment s'établit le consensus sur les données qui constitueront un nouvel ajout au registre de compte. Le problème à résoudre, pour établir un certain niveau de confiance dans ces données, est d'éviter qu'un acteur malintentionné ne réussisse à y glisser des transactions frauduleuses. Pour cela, les acteurs dans leur ensemble doivent être en mesure de coopérer alors même qu'aucune autorité centralisée n'organise cette coopération. Il faut donc un mécanisme qui leur permette d'agir chacun de leur coté tout en les incitant à le faire « honnêtement ». La part déterminante de l'innovation introduite par le protocole Bitcoin réside dans l'emploi de « preuves de travail » dans le cadre d'un réseau en pair à pair.

The last aspect of the Bitcoin protocol concerns the way in which the entire network agrees on the data to be added to the transaction ledger. While we have already seen, first, how the data are constructed on the basis of cryptographic functions, and secondly how the network disseminates these data to all the nodes by peer-to-peer notifications, we have yet to describe how the consensus is established on the data that will constitute a new addition to the account ledger. The problem to be solved in order to establish a certain level of trust in these data is how to prevent a malicious user successfully adding fraudulent transactions. To do this, all the actors must be able to cooperate, despite the fact that there is no central authority to organise that cooperation. So a mechanism is needed that allows each of them to act separately and also encourages them to do so “honestly”. The crucial innovation introduced by the Bitcoin protocol lies in the use of “proofs of work” within a peer-to-peer network.

En première approche, on peut décrire le mécanisme comme une loterie dont un tirage est effectué toutes les dix minutes en moyenne. Les participants de cette loterie sont de nouveau des automates numériques. Ils mettent en œuvre un aspect du protocole Bitcoin que l'on appelle le « minage » et les opérateurs qui les contrôlent sont appelés des « mineurs ». Ces termes incongrus – pour une tâche à première vue immatérielle – sont employés pour désigner l'activité de ceux qui participent à la loterie en « extrayant » des preuves de travail : il s’agit effectivement de dénicher une pépite en déblayant de grandes quantités de « matériau immatériel » sans intérêt. Voyons plus en détail la séquence mise en œuvre par un automate de « minage » et ce que sous-tend la notion de preuve de travail comme matériau à extraire.

One way to describe the mechanism is as a lottery in which a draw is made on average every 10 minutes. The participants in this lottery are once again digital algorithms. They carry out an aspect of the Bitcoin protocol called “mining” and the operators they control are called “miners”. These incongruous terms – for an apparently virtual task – are used to refer to the activity of those who take part in the lottery by “extracting” proofs of work: essentially, this means unearthing a nugget by trawling through large quantities of uninteresting “virtual material”. Let us look in more detail at the sequence performed by a “mining” algorithm and what underpins the notion of proof of work as material for extraction.

Au préalable, l'automate de « minage » reçoit, via le réseau en pair à pair, les transactions émises par les utilisateurs de la monnaie Bitcoin. Chaque « mineur » collecte ces transactions pour les assembler dans une liste « à traiter ». Lorsque démarre une opération de « minage », le « mineur » prend un certain nombre de ces transactions « à traiter » et les assemble dans une nouvelle liste « en cours de traitement ». Puis il va calculer une valeur à partir des éléments de cette liste et d'un aléa choisi arbitrairement, l'ensemble constituant ce qu'on appelle un bloc. Le calcul en question s'appuie sur une fonction dite « de hachage » définie par le protocole et la valeur résultante est une empreinte des données assemblées.

Initially, the “mining” algorithm receives, via the peer-to-peer network, the transactions sent by Bitcoin currency users. Each “miner” collects these transactions and assembles them into a “to-be-processed” list. When a “mining” operation begins, the “miner” takes a number of these transactions for processing and assembles them into a new “processing list”. Then it calculates a value from the elements in this list and a randomly generated number, which together constitute what is called a block. The calculation in question is based on a so-called “hashing” function defined by the protocol and the resulting value is a fingerprint of the assembled data.

Une fonction de hachage est une fonction cryptographique qui a les propriétés suivantes : elle fournit une valeur numérique comprise dans un intervalle préalablement défini quelle que soit la taille des données fournies en entrée, d'une part, et de faibles variations de données en entrée provoquent de grands écarts entre les valeurs calculées correspondantes, d'autre part. Ces propriétés, combinées au fait que l'intervalle des valeurs calculées est assez large, permettent de définir chaque valeur calculée comme étant une empreinte unique ne pouvant avoir été produite que par des données bien précises au bit près. Une autre propriété de la fonction de hachage est son irréversibilité pratique : calculer une empreinte est une opération relativement simple et peu coûteuse, par contre, déterminer quelles données vont produire telle ou telle empreinte est une opération pratiquement impossible.

A hash is a cryptographic function with the following properties: on the one hand, it provides a numerical value contained within a preset interval regardless of the size of the input data, and on the other hand, small variations in input data produce large differences between the corresponding values calculated. These properties, combined with the fact that the interval between the calculated values is quite large, mean that each value calculated can be defined as a unique fingerprint that can only have been produced by a specific set of data. Another property of the hashing function is its practical irreversibility: calculating a hash is a relatively simple and cheap operation; however, determining what data will produce one hash or another is a practically impossible task.

La tâche du « mineur » est de faire varier l'aléa inclus dans le bloc à « miner », jusqu'à trouver une empreinte qui représente une valeur inférieure à une borne définie par le protocole Bitcoin appelée « cible ». Cette borne est fixée de telle façon que le calcul d'empreinte n'aboutit que rarement à une valeur adéquate. Compte-tenu des propriétés des fonctions de hachage, le « mineur » n'a pas d'autre solution pratique que de produire une quantité astronomique de variations de l'aléa et de répéter à chaque fois le calcul de l'empreinte. Si le calcul unitaire est rapide et peu coûteux, la répétition nécessaire pour tirer le bon aléa finit par représenter un temps non négligeable et des capacités de calcul importante. On estime donc qu'en trouvant une valeur adéquate, le « mineur » a fait la preuve qu'il a fourni un effort conséquent[7] : ce qu'on appelle une preuve de travail.

The task of the “miner” is to vary the random sequence included in the block, until it finds a hash code that represents a value below a limit set by the Bitcoin protocol, called a “target” value. This limit is set in such a way that the calculation only rarely arrives at an appropriate value. Given the properties of the hashing functions, the “miner” has no other practical solution than to produce an astronomical quantity of variations in the random sequence, repeating the calculation each time. While each calculation is fast and inexpensive, the repetition needed to arrive at the right hash value eventually takes up significant time and computing capacity. It is therefore assumed that by finding an acceptable value, the “miner” has demonstrated that significant effort has been expended[7]: this is what is called proof of work.

Lorsqu'un « mineur » trouve une valeur adéquate, il diffuse alors sur le réseau Bitcoin le résultat de son calcul. Par le mécanisme de transmission de pair à pair, tous les autres « mineurs » sont rapidement informés qu'un gagnant a été, en quelque sorte, tiré au sort. Chacun contrôle la validité des données impliquées dans le bloc du gagnant, l'ajoute à la copie du registre des transactions qu'il détient et retire les transactions figurant dans le bloc gagnant de sa liste « à traiter ». Cela donne le départ pour une nouvelle course au « minage » du prochain bloc[8].

When a miner finds an appropriate value, it broadcasts the result of the calculation on the Bitcoin network. By the mechanism of peer-to-peer transmission, all the other “miners” are quickly informed that a winner has, so to speak, been drawn out of the hat. Each of them checks the validity of the data in the winner’s block, adds it to the copy of the transaction ledger they hold and withdraws the transactions featuring in the winning block from their “to-be-processed” list. This sets off another race to “mine” the next block.[8]

Si le contrôle de la preuve de travail ne consiste qu'à (re)calculer l'empreinte du bloc gagnant et demande donc peu de ressources, on voit qu'il n'en est pas de même pour le gagnant qui a trouvé ce bloc. Comment peut-on alors inciter les « mineurs » à participer à l'élaboration progressive et partagée du registre des transactions, s'il leur en coûte ? La réponse figure de nouveau dans le protocole Bitcoin qui a prévu deux mécanismes. D'une part les « mineurs » ont le droit d'inclure, dans les blocs qu'ils produisent, une transaction les créditant d'un certain montant de monnaie bitcoin défini par le protocole Bitcoin. On a par là même la source de la création monétaire au fil de l'eau[9]. D'autre part, lorsque les montants en entrée d'une transaction sont supérieurs aux montants en sortie d'une transaction, les mineurs ont le droit de collecter la différence en tant que frais optionnels pour leur contribution au fonctionnement du réseau. Les émetteurs de transaction sont incités à laisser ce pourboire par le fait que les « mineurs » vont traiter prioritairement les transactions qui en contiennent.

While checking the proof of work simply consists in (re)calculating the hash of the winning block and therefore requires few resources, it is clear that this is not the case for the winner who finds that block. How then can “miners” be encouraged to participate in the gradual and shared construction of the transaction ledger, if it costs them? The answer is once again in the Bitcoin protocol, which provides two mechanisms. First, “miners” have the right to include, in the blocks they produce, a transaction that credits them with a certain amount of bitcoin currency defined in the Bitcoin protocol. This itself provides an ongoing source of newly created currency.[9] And second, when the input amounts of a transaction are greater than its output amounts, miners have the right to collect the difference as optional fees for their contribution to the operation of the network. Transaction originators have an incentive to leave this “tip” because miners will prioritise the processing of transactions that contain it.

Enfin, dernier point à évoquer concernant les preuves de travail, la « cible » à atteindre pour l'empreinte d'un bloc gagnant est un paramètre flottant, constamment ajusté à la puissance de calcul globale disponible sur l'ensemble du réseau. Cette « cible » varie inversement à cette puissance et l'ajustement se fait de façon à ce que le temps moyen entre la découverte de deux blocs gagnants reste de dix minutes. Cet intervalle de dix minutes est un paramètre fixe du protocole Bitcoin. Le paramètre flottant qui varie avec la puissance totale (et donc à l'inverse de la « cible ») est appelé « difficulté ».

Finally, the last point regarding proofs of work, the “target value” that a block’s hash must reach is a floating parameter, constantly adjusting to the total computing power available on the network as a whole. This target varies in inverse proportion to that of computing power, and is adjusted in such a way that the average time between the discovery of two winning blocks remains 10 minutes. This 10 minutes interval is a fixed parameter in the Bitcoin protocol. The floating parameter that varies with total computing power (therefore inversely with the target) is called “difficulty”.

 

 

Une dynamique émergente

An emergent dynamic

 

 

À partir de la description du protocole Bitcoin faite dans la section précédente, je vais mettre en lumière que celui-ci contient une dynamique qui est une propriété émergente de la combinaison de ses différents paramètres, et plus particulièrement de ceux fixant le cadre de la production de preuves de travail.

On the basis of the description of the Bitcoin protocol provided in the section above, I will demonstrate that the protocol contains a dynamic that is an emergent property of the combination of its different parameters, and more specifically the parameters that set the framework for the production of proofs of work.

 

 

La compétition comme ressort

Competition as a driver

La production des preuves de travail se fait dans le cadre d’une compétition. La puissance minimum de calcul qu'un « mineur » doit mettre en œuvre pour que son activité de « minage » soit rentable, est corrélée à la puissance totale disponible sur le réseau par l'intermédiaire du paramètre flottant « difficulté ». Chaque nouvel entrant dans l'activité de « minage » doit donc d'abord s'aligner sur ce niveau minimum pour tirer son épingle du jeu. Plus de puissance de calcul disponible pour un « mineur » lui offre cependant de meilleures chances de gain. En effet, la récompense est attribuée avec une chance proportionnelle au ratio entre sa puissance individuelle et la puissance totale. Cela incite les compétiteurs à ajouter individuellement de la puissance qui, à son tour, en s'ajoutant simultanément à la puissance totale, participe à l'augmentation de la « difficulté » et donc à la diminution des chances de gain pour l’ensemble des compétiteurs. Pour s'aligner de nouveau sur cette nouvelle « difficulté » tout en restant dans le cadre d'une activité rentable, l'ensemble des « mineurs » vont chercher de nouvelles solutions techniques améliorant la productivité du « minage ». Ces solutions finiront par se diffuser dans l'ensemble des opérateurs de « minage » et ceux qui ne pourront les mettre en œuvre seront de fait exclus du jeu et disparaîtront à plus ou moins brève échéance.

The production of proofs of work takes place within a competitive framework. The minimum computing power that a “miner” has to employ for mining to be a profitable activity is correlated with the total power available on the network by means of the floating parameter of “difficulty”. Every new mining entrant therefore has to align themselves with this minimum level in order to succeed. Nonetheless, the more computing power a miner has, the better their chances of winning. Indeed, reward is allocated with a level of chance proportional to the ratio between the miner’s individual computing power and the total power in the network. This incites the competitors to add power individually, which in turn simultaneously adds to the total computing power, and therefore helps to raise the “difficulty” and therefore to reduce the chances of winning for all the competitors. In order to align themselves again with this new level of “difficulty”, while continuing to be profitable, all the miners will look for new technical solutions that will make mining more productive. These solutions will ultimately spread to all the mining operators, and those who are unable to implement them will be automatically excluded from the game and eventually disappear.

 

 

Une dynamique aveugle et impersonnelle

A blind and impersonal dynamic

Le protocole Bitcoin produit donc intrinsèquement une dynamique qui pousse à l’augmentation indéfinie de la puissance totale de calcul mise en œuvre sur le réseau et au renouvellement permanent et accéléré des technologies sous-jacentes. Cette dynamique n'est impulsée par aucun opérateur en particulier mais par le jeu de la concurrence entre tous. En dehors de tout facteur externe limitant, c'est une augmentation exponentielle qui en résulte. C'est par exemple ce que l'on a pu observer entre octobre 2013 et octobre 2014 où la « difficulté » a été multipliée par un facteur de plus de 180, tandis que la puissance totale de calcul est passée de deux millions de milliards d'empreinte par seconde à plus de trois cents millions de milliards. (source : https://blockchain.info/fr/charts/difficulty et https://blockchain.info/fr/charts/hash-rate). Le rythme s'est depuis ralenti sous l'effet de contraintes qui ne sont pas issues d'une délibération cherchant à réguler le phénomène, mais qui sont des limites physiques imposant (temporairement ?) une augmentation plus linéaire entre octobre 2014 et octobre 2015. Ces limites sont principalement constituées par le fait que le matériel actuellement exploité pour le « minage » a incorporé toutes les innovations envisageables à court terme[10] afin d'améliorer sa productivité et que les innovations à moyen terme requièrent des investissements à une échelle supérieure que les acteurs du marché ne sont pas en mesure d'engager pour l'instant. Mais quel que soit le rythme, on voit bien qu'aucune rationalité délibérative n'est convoquée pour définir le processus d'accroissement et encore moins pour le piloter.

The Bitcoin protocol therefore intrinsically generates a dynamic that drives an indefinite increase in the total computing power employed on the network and constant and ever faster upgrades to the underlying technologies. This dynamic is not driven by any specific operator but by the interplay of competition between them all. In the absence of any external limiting factor, the result is exponential increase. This is what occurred, for example, between October 2013 and October 2014, when the “difficulty” multiplied by a factor of more than 180, whereas total computing power rose from two trillion hashes per second to more than 300 trillion (source: https://blockchain.info/fr/charts/difficulty et https://blockchain.info/fr/charts/hash-rate). Since then, the rate has slowed as a result of constraints that were not the outcome of a decision to regulate the phenomenon, but of physical limits that (temporarily?) imposed a more linear rate of increase between October 2014 and October 2015. These limits mainly arise from the fact that the equipment currently used for mining has incorporated all the possible short-term innovations to improve productivity,[10] and that medium-term innovations require a higher level of investment than the market actors are currently able to take on. However, whatever the rate, it is clear that no deliberative rationality is applied to defining the process of increase, let alone to managing it.

 

 

Des effets bien matériels

Real material effects

 

 

Bien que le protocole Bitcoin, comme tout protocole formel, semble s'inscrire uniquement dans le domaine de l'immatérialité, sa mise en œuvre via des techniques numériques l'ancre aussi dans des phénomènes matériels dont il n'est pas possible de le détacher, sauf à justement empêcher cette mise en œuvre et le laisser éternellement dans le ciel des idées. Cette matérialité, ce sont les millions d'ordinateurs engagés dans l'exécution des automates de « minage ».

Although the Bitcoin protocol, like every formal protocol, seems to belong exclusively to the virtual realm, its implementation via digital techniques also anchors it in material phenomena from which it cannot be detached without in fact preventing its implementation and thereby consigning it permanently to the realm of blue sky ideas. This materiality is made up of the millions of computers engaged in running “mining” algorithms.

 

 

L'impact environnemental

Environmental impact

L'ordinateur est une machine animée par une puissance motrice et destinée à produire des réarrangements dans la matière. Il consomme de l'énergie électrique pour produire du calcul numérique au sens que lui a donné Turing (Girard, 1995), c'est-à-dire l'exécution pas à pas de transitions entre différents états internes de la machine. Bien que la miniaturisation rende ces transitions inaccessibles à une perception directe par les sens humains, il s'agit bien de phénomènes matériels et le calcul ne pourrait être déployé sans ce support physique.

The computer is a machine driven by an engine and designed to cause rearrangements of matter. It consumes electrical energy to produce digital calculation in the sense ascribed to it by Turing (Girard, 1995), i.e. the step-by-step execution of transitions between the machine’s different internal states. Although miniaturisation makes these transitions imperceptible to human senses, they are nevertheless material phenomena and computation would be impossible without this physical medium.

Les nombreux impacts environnementaux du développement des techniques numériques sont aujourd'hui connus (Dobré, Flipo, Michot, 2013), qu'il s'agisse de la consommation électrique, de l'extraction des matériaux requis ou de l'accumulation des déchets. Les conséquences sur les sociétés humaines sont eux aussi bien documentés, notamment les conflits armés pour contrôler des ressources convoitées.

The numerous environmental impacts of the development of digital technologies are now well-known (Dobré, Flipo, Michot, 2013), whether in terms of electricity consumption, extraction of the required materials or waste accumulation. The consequences for human societies are also well documented, notably armed conflicts for the control of coveted resources.

 

 

L'obsolescence des techniques

Technical obsolescence

En l'espace d'à peine sept ans, les infrastructures de « minage » mises en œuvre sur le réseau Bitcoin ont déjà connu trois grandes transitions. Chacune est associée à un changement dans le type de processeurs employés par les « mineurs » pour les calculs d'empreinte. Le processeur est le composant au cœur de l'ordinateur en tant qu'unité centrale de calcul. L'architecture interne de ce composant peut être conçue de manière plus ou moins « rigide » afin d'optimiser ses performances vis à vis de telle ou telle classe d'algorithme.

In the space of scarcely seven years, the “mining” infrastructures employed on the Bitcoin network have already undergone three big transitions, each associated with a change in the type of processors employed by “miners” for calculating hashes. The processor is the computer’s core component, the central processing unit. This component’s internal architecture can be designed with varying degrees of “rigidity”, in order to optimise its performance with regard to a given class of algorithm.

Au cours d'une première époque, la puissance de calcul était fournie par des particuliers utilisant des ordinateurs construits autour de processeurs « classiques » produits en masse (CPU). Puis, des machines plus spécifiques ont été introduites en utilisant des processeurs dédiés aux opérations d'affichage (GPU). En effet, les tâches pour lesquelles ces processeurs sont conçus et optimisés, nécessitent une architecture interne qui s'avère plus efficace pour le calcul d'empreintes employés dans le « minage » des bitcoins. L'évolution suivante a consisté à employer une nouvelle catégorie de processeurs dits « programmables » (FPGA). Ces processeurs sont en quelque sorte vierges de toute architecture interne et c'est par l'application d'une cartographie a posteriori que cette architecture est définie. Cette technique permet de produire des processeurs optimisés pour un type d'algorithme particulier en partant d'un substrat physique générique. Enfin, le dernier stade consiste à inclure dans la conception initiale même des processeurs, la prise en charge des algorithmes que l'on souhaite exécuter avec la plus grande efficacité possible. On développe pour cela des circuits intégrés spécifiques (ASIC) dédiés au calcul d'empreinte.

During the initial phase, computing power was provided by individuals using computers built around “conventional” mass-produced processors (CPU). Then, more specialised machines were introduced, using processors dedicated to graphics operations (GPU). The tasks for which these processors are designed and optimised require an internal architecture which is more effective for the hash computation employed in mining bitcoins. The next step was the use of a new category of so-called “programmable” processors (FPGA). These processors are in a sense devoid of any internal architecture, which is only defined subsequently by a designer after manufacturing. This technique produces processors with a generic physical substrate that can be optimised for a particular type of algorithm. Finally, the last stage is to incorporate into the initial design of the processors itself the capacity to run specific algorithms with maximum possible efficiency. This entails the development of specific integrated circuits (ASIC) dedicated to hash computation.

Chaque transition a été l'occasion d'améliorer la puissance de calcul par processeur, tout en diminuant la consommation électrique unitaire. Avec la dernière génération, on bute cependant sur une limite en terme d'architecture de processeur envisageable. Des optimisations sont possibles mais elles resteront dans la même lignée technique et ne porteront plus que sur la diminution marginale de la consommation unitaire. Si le moindre gain en la matière offre un avantage compétitif qui peut continuer à alimenter l'obsolescence, c'est cependant sur le terrain des coûts d'exploitation que les compétiteurs se positionnent aujourd'hui. Ils visent pour cela à concentrer leurs infrastructures au plus près des sources d'énergie les moins coûteuses.

Each transition provided an opportunity to enhance computing power per processor, while reducing per-unit electricity consumption. With the most recent generation, however, a limit to the possibilities of processor architecture has been reached. Improvements are possible, but they will remain within the same technical lineage and will focus only on marginal reductions in per-unit consumption. While the smallest material gain offers a competitive advantage that can continue to drive obsolescence, the priority for competitors today is nevertheless to reduce operating costs. To achieve this, they look to concentrate their infrastructures as close as possible to the cheapest energy sources.

 

 

De nouveaux lieux industriels

New industrial locations

La répartition géographique des nœuds du réseau Bitcoin – ceux en charge de simplement conserver une copie du registre des transactions – montre une concentration (source : https://bitnodes.21.co) dans les pays historiquement liés à l'avènement des techniques numériques (aussi bien en tant que concepteurs et producteurs de matériels et de logiciels, qu'en tant que marchés des biens de consommation produits). Par contre, le répartition de la puissance de « minage » montre que les deux tiers sont aujourd'hui concentrés chez quatre opérateurs[11] (F2Pool, AntPool, BTCChina Pool et BitFury ; source : https://blockchain.info/pools) dont les trois premiers sont chinois et qui mettent tous en œuvre des infrastructures de type datacenter réparties dans le monde entier[12]. Une infrastructure de ce type consiste à concentrer dans un seul local un nombre important (de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers d'unité, parfois plus) d'ordinateurs dans un objectif de standardisation et d'optimisation de leur exploitation. Évidemment, dans un souci de rentabilité, les critères de décision quant à la localisation des ces infrastructures sont principalement l'accès à une source d'énergie électrique peu coûteuse et la possibilité de dissiper efficacement la chaleur produite. Ces critères conduisent parfois à des choix étonnants, à première vue, mais d'une logique imparable dans le cadre du développement des techniques numériques. Ainsi par exemple, l'entreprise chinoise HaoBTC qui, après avoir réalisé des installations en Mongolie Intérieure pour son charbon peu cher et abondant, se déploie maintenant au Tibet afin d'utiliser les ressources hydroélectriques encore plus compétitives, au prix d'un isolement géographique qui ne peut être rapproché que de celui des installations nucléaires dans l'histoire des industries, mais pour des raisons évidemment bien différentes (source : http://www.coindesk.com/my-life-inside-a-remote-chinese-bitcoin-mine).

The geographical distribution of the Bitcoin network’s nodes – those simply responsible for keeping a copy of the transaction ledger – is concentrated (source: https://bitnodes.21.co) in the countries historically associated with the emergence of digital technologies (both as designers and producers of hardware and software and as markets for the consumer goods produced). By contrast, the distribution of “mining” power shows that two thirds of it is now concentrated with four operators[11] (F2Pool, AntPool, BTCChina Pool and BitFury; source: https://blockchain.info/pools), the first three of which are Chinese and operate datacenter type infrastructures spread all over the world.[12] In an infrastructure of this type, a large number of computers (to the order of several tens of thousands of units, sometimes more) are concentrated in a single location, with the aim of standardising and optimising their operation. Obviously, for reasons of profitability, the criteria for deciding the location of these infrastructures are primarily access to a low-cost source of electricity and the possibility of dissipating the heat produced efficiently. These criteria sometimes lead to choices that are, at first sight, surprising, but unanswerably logical from the perspective of the development of digital technologies. So for example, the Chinese company HaoBTC which, having built facilities in Inner Mongolia because of its cheap and plentiful coal, is now setting up in Tibet in order to exploit that country’s even more competitive hydroelectric resources, at the price of a geographical isolation that is comparable in industrial history only with nuclear plants, but for clearly quite different reasons (source: http://www.coindesk.com/my-life-inside-a-remote-chinese-bitcoin-mine).

 

 

Une dialectique concret/abstrait

A concrete/abstract dialectic

 

 

Un calcul sans contenu propre

A calculation without specific content

Pour les « mineurs » de bitcoins, le calcul d'empreintes – dont la mise en œuvre massive est au cœur du protocole Bitcoin – est une fonction sans contenu propre. Elle ne délivre en effet pas de résultat particulier mais participe à la production purement formelle d'une totalité abstraite, celle des preuves de travail. Indépendamment des transactions concrètes qui sont menées par les utilisateurs de Bitcoin, la fonction de hachage devient cependant pour ces « mineurs » le but même à accomplir (à un niveau d'efficacité toujours plus élevé) et induit des effets bien réels sur et par les moyens mobilisés[13].

For bitcoin miners, hash computation – a mass process that lies at the core of the Bitcoin protocol – is a function with no specific content. Indeed, it delivers no particular result but contributes to the purely formal production of an abstract entity, proofs of work. Independently of the real transactions carried out by Bitcoin users, for these “miners” the hashing function becomes an end in itself (at an ever higher level of efficiency) and produces effects on and by the resources employed, which are unquestionably real.[13]

Le protocole Bitcoin se présente donc avec deux faces simultanées dont l'interaction est constitutive même de sa logique. Il y a d'une part une face concrète, dans le sens où elle adresse un besoin particulier, qui est représentée par les transactions des utilisateurs de la monnaie bitcoin. La portée de cet aspect-là dans le réel commence et s'éteint avec l'usage qui est fait du protocole Bitcoin par les « parties contractantes ». Il y a d'autre part une face abstraite, dans le sens où elle est vide de contenu particulier qui est représentée par la puissance de calcul « sans qualité » mise en œuvre par les « mineurs » afin de produire des preuves de travail indéfiniment et quel que soit le contenu des transactions traitées. Cette face qui présente une indifférence à (et non pas détachement de) tout contenu particulier, induit une dynamique et s'avère déterminante pour expliquer finalement les effets constatés dans le réel, en deçà et au-delà de ceux escomptés par les promoteurs du protocole.

There are therefore two sides to the Bitcoin protocol, whose interaction is the very essence of its logic. On the one hand, there is a tangible side, in the sense that it addresses a particular need, which is represented by transactions carried out by users of the bitcoin currency. The real-world scope of this aspect begins and ends with the use made of the Bitcoin protocol by the “contracting parties”. On the other hand, there is an abstract side, in the sense that it is empty of specific content, which is represented by the “qualityless” computing power deployed by the “miners” in order to produce proofs of work indefinitely, regardless of the content of the transactions processed. This side, which shows an indifference to (and not detachment from) any specific content, generates a dynamic and proves crucial in ultimately explaining the observed real-world effects, above and beyond those pursued by the protocol’s promoters.

 

 

Miroir de l'ordinateur lui-même...

Mirror of the computer itself…

L'indifférence au contenu n'est cependant pas le propre du protocole Bitcoin, et ce dernier peut être vu comme un avatar de la raison computationnelle (Bachimont, 2006) qui s'appuie sur les seuls formalismes.

Indifference to content is not, however, specific to the Bitcoin protocol, which may be seen as an avatar of computational reason (Bachimont, 2006), a reason itself reliant on formalisms alone.

La formule est un procédé permettant de mener des raisonnements en fonction seulement de la forme, sans avoir à prêter attention à la signification. La forme prenant en charge dans sa structure ce qu’il faut retenir des significations considérées, il suffit alors de manipuler la forme pour mener à bien les raisonnements sur le contenu ou la signification. […] Se fier à la forme est l’attitude à la base de tous les formalismes, notamment ceux qui seront à l’origine de l’informatique […] (Bachimont, 2006, p.9)

The formula is a process that is used to reason on the basis of form alone, without the need to pay attention to meaning. Since the form embodies in its structure what is needed from the meanings considered, it is enough to manipulate the form in order to conduct reasoning about content or meaning. […] Relying on form is the attitude at the basis of all formalisms, in particular those that underpin the computer sciences […] (Bachimont, 2006, p.9)

Cependant, Bachimont laisse dans l'ombre la nécessité de devoir s’appuyer sur un usage concret dans la mise en œuvre de l'informatique. Il ne s'agit pas seulement de manipuler la forme dans le ciel des idées, mais de la manipuler en rapport avec un usage, même si ce dernier est finalement rabattu sur ses seuls aspects formels au cours de la manipulation. C'est donc bien une dialectique entre le concret et l'abstrait qui anime le développement dans le réel des techniques numériques (Arrivé, 2015)[14].

However, Bachimont says nothing about the necessity of having to rely on a concrete application in implementing computing technology. It is not simply about manipulating form in the blue sky of ideas, but manipulating it in relation to a use, even if the latter is ultimately restricted solely to its formal aspects during the manipulation. There is therefore a genuine dialectic between the concrete and the abstract which drives the real-world development of digital techniques (Arrivé, 2015).[14]

 

 

et de la production marchande

and of commodity production

Ce genre de dialectique a été largement exploré par Karl Marx (2015) dans son analyse de la production marchande, et notamment dans celle, fondamentale, du travail producteur de marchandises. Des lectures renouvelées de ces analyses posant la forme-marchandise comme fondement de la forme de synthèse sociale moderne ont été faites par Moishe Postone (2009). Celui-ci montre notamment la caractère non contingent des techniques industrielles déterminées par le capital. Le cas des techniques numériques peut cependant être éclairé d'un jour supplémentaire à partir d'un commentaire sur un passage du célèbre « fragment sur les machineries » qui fait partie des travaux préparatoires (Marx, 2011) à la rédaction du Capital.

This type of dialectic was extensively explored by Karl Marx (2015) in his analysis of commodity production, and in particular his – fundamental – analysis of the labour that produces commodities. New readings of these analyses, positing the commodity-form as the foundation of the modern form of social synthesis, have been advanced by Moishe Postone (2009), who notably shows the non-contingent nature of the industrial techniques determined by capital. Further light can however be cast on the case of digital technologies through a commentary on a passage in the famous “Fragment on Machines”, one of the preparatory works (Marx, 2011) for the writing of Das Kapital.

Marx y évoque le devenir capital du moyen de travail[15], c’est-à-dire le fait que l’ensemble des moyens mobilisés dans la production capitaliste se trouvent déterminés par ce mode de production. D’une part dans son existence matérielle, cet ensemble emprunte une trajectoire nécessaire qui est celle des technologies industrielles. D’autre part, dans son existence formelle, cet ensemble accumulé et sans cesse renouvelé devient lui-même capital fixe et donc se trouve indissociablement lié au mouvement du capital en général.

In it, Marx refers to the future of the means of labour as capital,[15] i.e. the fact that the totality of the means mobilised in capitalist production are determined by this mode of production. On the one hand, in its material existence, this totality follows a necessary trajectory which is that of industrial technologies. On the other hand, in its formal existence, this cumulative and constantly renewed totality itself becomes fixed capital, and is therefore indissolubly connected with the movement of capital in general.

Dans la machine, et plus encore dans la machinerie comme système automatique de machines, le moyen de travail est transformé quant à sa valeur d'usage, c'est-à-dire quant à son existence matérielle, en une existence adéquate au capital fixe et au capital en général ; quant à la forme sous laquelle il a été intégré comme moyen de travail immédiat dans le procès de production du capital, elle est abolie au profit d'une forme posée par le capital lui-même et qui lui est adéquate. (Marx, 2011, p.652)

In the machine, and even more in machinery as an automatic system, the use value, i.e. the material quality of the means of labour, is transformed into an existence adequate to fixed capital and to capital as such; and the form in which it was adopted into the production process of capital, the direct means of labour, is superseded by a form posited by capital itself and corresponding to it. (Marx, 1973, p.692)

On peut déjà noter que l’appareil industriel que représente l’ensemble des moyens numériques de production est pris dans cette même détermination. En tant que moyen d’automatiser la production[16], il participe à un niveau supérieur d’intégration du système des machines qui constitue le corps nécessaire, et lui-même nécessairement en mouvement, de la production capitaliste. Cet ensemble existe aussi formellement en tant que capital fixe qui peut se manifester aussi bien dans les datacenters, dans les brevets que dans les bases de données. De même, l’informatique produit, à de nouvelles échelles à la fois dans l’étendu et dans la profondeur, un effet d’encapsulation, c’est-à-dire la disparition au sein de boites noires des principes physiques et formels qui animent la machinerie et pèsent en retour sur des usagers bien incapables d’en saisir le fonctionnement et donc d’où proviennent les effets qu’il ne peut que constater.

It may already be noted that the industrial mechanism represented by the totality of digital means of production follows this same process. As a means of automating production,[16] it is a part – at a higher level of integration – of the machinery that constitutes the necessary – and itself necessarily in movement – body of capitalist production. This totality also exists formally as fixed capital, which may take multiple forms, be it datacenters, patents or databases. Likewise, computing technology produces – at new scales in both extension and depth – an encapsulation effect, i.e. the disappearance within black boxes of the physical and formal principles that govern the machinery and in turn influence users who are quite incapable of understanding its operation, and therefore the origin of the effects of which they can be no more than observers.

La science, qui oblige les membres sans vie de la machine, en vertu de leur construction, à agir de la manière voulue, comme un automate, n'existe pas dans la conscience de l'ouvrier, mais agit sur lui à travers la machine comme une force étrangère, comme une force de la machine elle-même. (Marx, 2011, p.653)

The science which compels the inanimate limbs of the machinery, by their construction, to act purposefully, as an automaton, does not exist in the worker’s consciousness, but rather acts upon him through the machine as an alien power, as the power of the machine itself. (Marx, 1973, p.693)

« Ce qui agit » dans le cas de l’informatique est d’autant plus difficile à saisir qu’il y a de multiples niveaux d’encapsulation. Tout d’abord du fait d’une matérialité inscrite dans l’infiniment petit, à des échelles inobservables. Ensuite par l’effet à distance, c’est-à-dire la possibilité que la machine agissante et ses effets ne soient pas « en présence ». Et enfin, par le fait que les effets sont de plus en plus perçus comme des modifications de l’environnement plutôt que comme des chaînes causales, même supputées (Rouvroy et Berns, 2013)

“What acts” in the case of computing technology is all the more difficult to grasp in that there are multiple levels of encapsulation. First because its materiality is embodied in the infinitely small, at imperceptible scales. Then because of action at a distance, i.e. the possibility that the machine that acts and its effects are not “in presence”. And finally, because the effects are increasingly perceived as modifications to the environment rather than as chains of cause and effect, even at the level of speculation (Rouvroy and Berns, 2013).

Si l’informatique est donc une nouvelle phase dans l’équipement de la production (et que par ailleurs cet équipement ne se localise plus stricto sensu dans des unités de production), il faut tout de même d’abord appréhender cette machinerie comme une étape dans un procès historique animé par la dynamique du capital.

So while computing technology may be a new phase in the machinery of production (and while moreover its equipment is not strictly situated in units of production), this machinery should nevertheless first be understood as a stage in a historical process driven by the dynamics of capital.

Le développement du moyen de travail en machinerie n'est pas fortuit pour le capital, mais il est la réorganisation historique du moyen de travail traditionnel légué par le passé, qui se voit remodelé de manière adéquate au capital (Marx, 2011, p.654).

The development of the means of labour into machinery is not an accidental moment of capital, but is rather the historical reshaping of the traditional, inherited means of labour into a form adequate to capital (Marx, 1973, p.694).

Comme l’indique Marx dans la remarque ci-dessus, il faut cependant aussi prendre en compte que ce procès n’est pas qu’une accumulation matérielle mais aussi mise en adéquation formelle du capital avec lui-même. La forme la plus adéquate que le capital fixe puisse prendre à l’époque où Marx rédige les Grundrisse et qui va se prolonger jusqu’à la fin du fordisme, c’est celle de l’appareil industriel en tant que valeur d’usage mise en œuvre dans la production de marchandises. S’il s’agit de la forme la plus adéquate dans un premier mouvement, elle n’épuise cependant pas les possibilités de mise en adéquation plus avancée.

As Marx indicates in the remark above, it must nevertheless be recognised that this process is not just a material accumulation, but also the process whereby capital is brought into formal correspondence with itself. The most adequate form that fixed capital could take at the time when Marx was writing the Grundrisse, which would continue until the end of Fordism, was that of industrial machinery as a use value employed in the production of commodities. While it might have seemed the most adequate form in the initial phase, it does not exhaust the possibilities of a more advanced correspondence.

La machinerie apparaît donc comme la forme la plus adéquate du capital fixe et le capital fixe, pour autant que le capital est considéré dans sa relation à lui-même, comme la forme la plus adéquate du capital en général[17]. D'un autre côté, dans la mesure où le capital fixe est maintenu captif dans sa propre existence de valeur d'usage déterminée, il ne correspond pas au concept du capital, qui, en tant que valeur, est indifférent à toute forme déterminée de valeur d'usage et qui peut prendre ou quitter l'incarnation indifférente de chacune d'entre elles (Marx, 2011, p.654)

Machinery appears, then, as the most adequate form of fixed capital, and fixed capital, in so far as capital’s relations with itself are concerned, appears as the most adequate form of capital as such.[17] In another respect, however, in so far as fixed capital is condemned to an existence within the confines of a specific use value, it does not correspond to the concept of capital, which, as value, is indifferent to every specific form of use value, and can adopt or shed any of them as equivalent incarnations (Marx, 1973, p.694).

Dans le cas des techniques numériques cette machinerie n’est plus maintenue captive dans sa propre existence de valeur d’usage puisqu’elle comporte matériellement une face indifférente à toute forme déterminée de valeur d’usage. En chaque moment de la machinerie, c’est toute sa potentialité universelle qui peut s’exprimer sur la base d’un usage particulier qui l’actualise. De même, chacun de ces moments est déployé à la fois pour la valeur d’usage qu’il apporte mais aussi, simultanément, pour la totalité abstraite qu’il contribue à parcourir.

In the case of digital technologies, this machinery is no longer captive in its own existence as use value, since materially it possesses a side that is indifferent to any set form of use value. At every moment of the machinery, its entire universal potential can be expressed through a particular use that actualises it. Likewise, each of these moments is employed both for the use value that it provides but also, simultaneously, for the abstract totality that it helps to cover.

 

 

Une forme fétiche ?

A fetishistic form?

De même que Marx expose le caractère fétiche qui résulte de la forme-marchandise, c'est-à-dire le renversement réel qui s'opère entre concret et abstrait – le concret devient le simple support indifférent du déploiement tautologique et irrationnel de l'abstrait (Postone, 2013) –, on peut tirer un constat similaire des techniques numériques, le cas Bitcoin en étant une illustration. La notion de « preuve de travail » dans ce dernier cas est un rappel (ironique) du rôle que joue le travail producteur de marchandise dans la synthèse sociale moderne et qui rend tout « pilotage » rationnel totalement illusoire, que ce soit par les machines ou un processus politique, puisque cette synthèse s'effectue « dans le dos » des participants (Jappe, 2012).

Just as Marx exposes the fetishism that results from the commodity-form, i.e. the real inversion between concrete and abstract, in which the concrete becomes simply an indifferent medium for the tautological and irrational deployment of the abstract (Postone, 2013), a similar conclusion can be drawn from digital technologies, the case of Bitcoin being one illustration. The notion of “proof of work” in the latter case is an (ironic) reminder of the role that labour for the production of commodities plays in the modern social synthesis, which makes any rational “management” – whether by machines or by a political process – totally illusory, since this synthesis happens “behind the backs” of the participants (Jappe, 2012).

 

 

Conclusion

Conclusion

 

 

Dans son ouvrage Réseaux, libertés et contrôle. Une généalogie politique d'internet, Loveluck (2015b) a montré la filiation entre la tradition de l'économie politique libérale et les approches qui tentent d'inclure les aspects informationnels à l’âge des réseaux numériques. C'est notamment avec le travail de Benkler (2009) que cette filiation est mise en évidence, le titre de son livre La richesse des réseaux étant un écho de celui d'Adam Smith, La richesse des nations. Dans cette tradition libérale, l'enjeu de l'analyse de l'économie politique réside dans le fait de déterminer les conditions les plus justes de la répartition des fruits de l'activité sociale. La critique marxienne, exposée dans les premiers chapitres du Capital, a consisté, en revanche, à analyser les catégories de base de l'économie politique (travail, argent, marchandise...) – et non pas à fournir les éléments d'une économie politique alternative plus juste – en montrant notamment leur caractère fétiche, c'est-à-dire en tant que produit inconscient et irrationnel d'une activité généralisée (la production marchande) saisie uniquement par ses aspects phénoménaux (la circulation des marchandises).

In his book Réseaux, libertés et contrôle. Une généalogie politique d’internet, Loveluck (2015b) shows the connection between liberal political economy and approaches that attempt to take account of informational factors in the age of digital networks. It was notably with the work of Benkler (2009) that this connection was demonstrated, the title of his book The Wealth of Networks echoing Adam Smith’s Wealth of Nations. In this liberal tradition, the goal of the analysis of political economy is to determine the fairest conditions for the distribution of the fruits of social activity. By contrast, the Marxist critique, set out in the first chapters of Das Kapital, consisted in analysing the basic categories of political economy (labour, money, commodity…) – and not in providing the elements of a fairer alternative political economy – in particular by showing their fetishistic character as the unconscious and irrational product of a generalised activity (commodity production) grasped solely in its phenomenal dimensions (the circulation of commodities).

À partir du moment où il est possible d'identifier un caractère fétiche similaire dans l'avènement des techniques numériques, la vision libérale de l'économie politique des réseaux numériques appelle à la formulation d'une critique, qui puisse relier les phénomènes constatés aux ressorts profonds qui animent le développement de ces techniques particulières. Il est peut-être temps – à la fois possible et nécessaire, donc – qu'advienne un travail critique que l'on pourrait titré « Das Komputal ». Cela donnerait un cadre pour expliquer en quoi les techniques numériques sont aujourd'hui en mesure d'induire des effets aussi puissants que le « déplacement des montagnes » – dans un sens non métaphorique – dans une tentative permanente d'annihiler l'espace (Laumonier, 2013). Cela permettrait aussi de s'interroger sur le fait de savoir si une quelconque justice est réellement envisageable avec un outil qui, pour se déployer, doit consumer toutes les ressources physiques, psychiques et symboliques comme simple support indifférent.

From the moment it becomes possible to identify a similar fetishistic character in the emergence of digital technologies, the liberal vision of the political economy of digital networks demands the formulation of a critique capable of linking the phenomena observed to the profound driving forces that underpin the development of these particular techniques. It is perhaps time – i.e. both possible and necessary – for the emergence of a critical volume that could bear the title “Das Komputal”. This would provide a framework for the explanation of how digital technologies are now capable of generating effects as powerful as “moving mountains” – in a non-metaphorical sense – in a continuing attempt to annihilate space (Laumonier, 2013). It would also be an opportunity to explore whether any justice is truly conceivable through a tool which, in its deployment, constitutes a mere indifferent medium that nevertheless consumes every kind of physical, psychic and symbolic resource.

 

 

A propos de l’auteur : Eric Arrivé, Doctorant en SIC - Laboratoire ELICO - Université Lyon 2

About the author: Eric Arrivé, PhD candidate – ELICO – Lyon 2 University

Pour citer cet article : « Déplacer des montagnes avec le vent numérique », justice spatiale | spatial justice, n°10, Juin 2016, http://www.jssj.org

To quote this article: “Moving mountains with the digital wind”, justice spatiale | spatial justice, n°10, June 2016, http://www.jssj.org

 

 

[1]      « Il allait de soi pour la modernité mise en place en Occident que les formes de socialisation qui lui étaient propres, et ses catégories, soient déshistoricisées et ontologisées » (Kurz, 2015, 95)

[1]        “It went without saying for the modernity established in the West that the forms of socialization specific to it, and their categories, are systematically dehistoricized and ontologized” (Kurz, 2015, 95).

[2]      Jacques Le Goff (2010) montre notamment que la monnaie au Moyen-Âge est le développement d'un noyau social (caritas) irréductible aux catégories économiques dans lesquelles nous la situons aujourd'hui. La forme de synthèse sociale médiévale exprime dans la monnaie des ressorts et des significations qui ne permettent pas de rattacher ce phénomène à la catégorie « argent », celle-ci s’avérant spécifique aux sociétés de la modernité.

[2]        Jacques Le Goff (2010) notably shows that money in the Middle Ages was the development of a social nucleus (caritas) that is irreducible to the economic categories in which we place it today. The mediaeval form of social synthesis expresses drivers and meanings through currency that make it a phenomenon that cannot be attached to the category “money”, which proves to be specific to the societies of modernity.

[3]      Proof of work en anglais. Certaines crypto-monnaies remplace le mécanisme de « preuve de travail » par d'autres formes aussi fondées sur le calcul numérique, telle que la « preuve d'implication » (Proof of stake). Je ne traiterai cependant pas de ces variantes dans cet article car elles représentent une portion minoritaire des crypto-monnaies et leur pertinence est largement contestée par les promoteurs de Bitcoin.

[3]        Some cryptocurrencies replace the “proof of work” mechanism by other forms also founded on digital calculation, such as “proof of stake”. I will not cover these variants in this article, since they represent a minority of cryptocurrencies and their relevance is largely contested by the promoters of Bitcoin.

[4]      Bitcoin désigne tout à la fois l'unité de compte des transactions monétaires et le protocole informatique qui définit la façon dont les fractions monétaires sont produites et échangées via les réseaux numériques. Par convention tacite de la communauté des utilisateurs et des développeurs, « Bitcoin » avec une capitale est utilisé pour le protocole, tandis que « bitcoin » avec une minuscule est utilisé pour l'unité de compte. Pour lever d'éventuelles ambiguïtés, dans la suite de l'article j'emploierai les termes « protocole Bitcoin » pour le premier cas et « monnaie bitcoin » pour le second cas, lorsque nécessaire.

[4]        Bitcoin simultaneously refers to a unit of account employed in monetary transactions and the IT protocol that defines the way in which monetary fractions are produced and exchanged via digital networks. By tacit agreement in the community of users and developers, “Bitcoin” with a capital is used for the protocol, while lowercase “bitcoin” is used for the unit of account. In order to avoid ambiguity in the rest of this article, I will employ the terms “Bitcoin protocol” for the first and “bitcoin currency” for the second, when necessary.

[5]      Données consultables à l'adresse https://blockchain.info/fr/charts. Le site blockchain.info, parmi d'autres du même genre (http://btc.blockr.io, par exemple), propose de parcourir les informations contenues dans le registre des transactions Bitcoin, ainsi que de consulter certaines statistiques construites sur ces informations. C'est une illustration du fait que les données relatives aux transactions sont effectivement ouvertes et publiques

[5]        Data accessible at https://blockchain.info/fr/charts. The website blockchain.info, amongst others of the same kind, e.g.(http://btc.blockr.io), trawls the information contained in the register of Bitcoin transactions, and provides access to certain statistics built around this information. It is an illustration of the fact that the data relating to transactions are indeed open and public.

[6]      Ce site fournit des informations sur le réseau Bitcoin en collectant les données publiques fournies par les nœuds. Il est l'émanation de la société 21 Inc., start-up qui conçoit et vend des machines dédiées à la « production » des bitcoins. Ces machines contribuent au réseau Bitcoin en effectuant une tâche appelée « minage » qui est décrite un peu plus loin dans le présent article.

[6]        This website provides information on the Bitcoin network by collecting public data supplied by the nodes. It is a creation of the firm 21 Inc., a start-up that designs and sells machines dedicated to the “production” of bitcoins. These machines contribute to the Bitcoin network by performing a task called “mining”, which is described later on in this article.

[7]      La notion de preuve de travail a d'ailleurs été étudiée initialement dans l'objectif d’empêcher les attaques de type « déni de service » sur les services en ligne en rendant leur coût dissuasif (Back, 2002). Ces attaques consistent à « noyer » le fournisseur sous une avalanche de requêtes monopolisant ses ressources. La parade consiste alors à exiger une preuve de travail avant de fournir une réponse à chacune des requêtes. Pour un utilisateur loyal, cette preuve de travail restera indolore, mais pour un attaquant, elle l'obligerait à engager des moyens qui dépasse le bénéfice escompté.

[7]        In fact, the notion of proof of work was initially developed with the aim of preventing “denial of service” type attacks against online services, by making their cost prohibitive (Back, 2002). In these attacks, the service provider is “inundated” with an avalanche of requests that monopolise its resources. The counter is then to require a proof of work before responding to each of the requests. For a genuine user, this proof of work will remain painless, but it would oblige an attacker to commit resources that would exceed the expected reward.

[8]      Une autre information qui n'a pas été évoquée jusque là figure dans le bloc gagnant et fait aussi partie des éléments pris en compte dans le calcul de son empreinte. Il s'agit de l'empreinte du bloc précédent. On peut alors voir la série des blocs comme une chaîne – la blockchain, en anglais – où chaque élément renforce les preuves de travail de ceux qui s'appuient dessus. Cet effet cumulatif démultiplie le caractère irréversible du mécanisme de preuve de travail puisque non seulement celle-ci s'appuie sur la puissance de calcul totale disponible à un moment donné pour forger un bloc, mais elle embarque aussi progressivement toute la puissance de calcul mise en œuvre pour les blocs qui lui succèdent.

[8]        Another piece of data that has so far not been mentioned appears in the winning block and is also one of the elements used in calculating the hash. This is the hash of the previous block. This series of blocks can therefore be seen as a chain – called the blockchain – in which each element reinforces the proofs of work of the people who use it. This cumulative effect multiplies the irreversible character of the proof of work mechanism, since this not only relies on the total computing power available at a given moment to build a block, but also progressively entails all the computing power implemented for the blocks that follow it.

[9]      On doit noter que la masse monétaire en bitcoins est limitée par le protocole à 21 millions de bitcoins. L'émission de bitcoins est elle-même programmée dans le temps selon une fonction asymptotique, par le fait que le nombre de bitcoins dont un « mineur » peut se créditer est divisé par deux tous les quatre ans environ. Pour les promoteurs du bitcoin, cette limite est compensée par le fait que sa valeur en monnaie fiduciaire est amenée à augmenter pour refléter la puissance de calcul mobilisée sur le réseau, et donc par là même la robustesse des informations inscrites dans la blockchain. Cette idée que la valeur intrinsèque du bitcoin (et de toute monnaie) est rattachée, directement ou indirectement, à un étalon correspondant à une grandeur physique peut être critiquée. Marx (2015) avait déjà montré que la monnaie n'était pas fondée sur un étalon a priori, mais émergeait en tant que marchandise universelle sur la base de la pratique généralisée des échanges marchands, donc uniquement dans un genre de société bien particulier. En tant que marchandise, bitcoin peut d'ailleurs être classée dans la catégorie « marchandise de type 2 » (Lohoff et Trenkle, 2014). On a là un point de départ certainement plus pertinent pour expliquer l'évolution du cours du bitcoin depuis sa création.

[9]        It should be noted that the bitcoin currency supply is limited by the protocol to 21 million bitcoins. The issue of bitcoins is itself programmed over time according to an asymptotic function, by the fact that the number of bitcoins a miner can credit to themselves is halved approximately every four years. For Bitcoin’s promoters, this limit is offset by the fact that its value in fiat currency will increase to reflect the computing power mobilised on the network, and thereby the robustness of the information contained in the blockchain. This idea that the intrinsic value of the bitcoin (and of any currency) is connected, directly or indirectly, to a standard that corresponds to a physical magnitude, is open to criticism. Marx (2015) had already shown that money was not based on an underlying standard, but emerged as a universal merchandise on the basis of the generalised practice of commodity exchanges, hence only in a very particular type of society. As commdity, bitcoin can in fact be classified in the “type 2 commodity” category (Lohoff and Trenkle, 2014). This is undoubtedly a more relevant starting point for explaining the trend in the bitcoin rate since its creation.

[10]    Je décris ces innovations et leurs successions un peu plus loin dans l'article. Ces innovations se développent principalement dans deux dimensions : d'une part avec l'ingénierie microélectronique qui développe des processeurs spécialisés pour viser un meilleur rendement de la production de calcul (exprimée généralement en milliards d'empreintes par seconde) par rapport à la consommation électrique ; d'autre part avec la concentration industrielle des capacités de calcul dans des « usines » dédiées, soumises à des contraintes de localisation propres aux techniques numériques.

[10]     I describe these innovations and their sequences later in the article. They are essentially developing in two directions: first with microelectronic engineering, which is developing specialised processors with the aim of improving calculation speed (generally expressed in billions of hashes per second) relative to power consumption; and second with the industrial concentration of computing capacity in dedicated “factories”, subject to location constraints specific to digital technologies.

[11]    Ces opérateurs sont des « pools », c'est-à-dire des agrégateurs de puissance de calcul : ils regroupent plusieurs milliers de « mineurs » afin de mettre en commun leur puissance de calcul et redistribuent les gains au prorata de la contribution de chacun. Chaque « mineur » obtient un rendement optimisé de la puissance qu'il fournit mais doit pour cela renoncer à la possibilité de choisir les blocs qu'il va « miner ».

[11]     These operators are “pools”, i.e. aggregators of computing power: they bring together several thousands of “miners” in order to combine their computing power and redistribute the rewards in proportion to each miner’s contribution. Each “miner” receives a higher return on the power they supply, but has to renounce the possibility of choosing the blocks they mine.

[12]    BitFury annonce par exemple qu'il va investir cent millions de dollars dans la construction d'un datacenter à Tbilissi, la capitale de la Géorgie (source : http://bitcoin.fr/bitfury-investit-100-millions-de-dans-un-nouveau-data-center).

[12]     BitFury, for example, has announced that it plans to invest $100 million in the construction of a datacenter in Tbilissi, capital of Georgia (source: http://bitcoin.fr/bitfury-investit-100-millions-de-dans-un-nouveau-data-center).

[13]    La puissance globale consacrée aujourd’hui (le 26 octobre 2013) au minage de bitcoins est de 36 080 pétaflops (voir http://bitcoinwatch.com/) (1 pétaflops = 1015 opérations en virgule flottante par seconde). C’est plus de 1 000 fois la puissance du plus puissant ordinateur du monde (le Tianhe-2 détenu par la Chine), qui ne fait que 33 pétaflops, et c’est largement plus que la puissance cumulée des 500 ordinateurs les plus puissants. C’est considérable ! Ce qu’on peut voir comme un énorme gâchis de temps de calcul empirera si le bitcoin s’impose […] (Delahaye, 2013, 80)

[13]     The total power dedicated to bitcoin mining as of 26 October 2013 was 36,080 petaflops (see http://bitcoinwatch.com/) (1 petaflop = 1015 floating point operations per second). This is more than 1000 times the power of the world’s most powerful computer (China’s Tianhe-2), which only manages 33 petaflops, and it is significantly more than the combined power of the 500 most powerful computers. That’s a lot! What may be seen as an enormous waste of computing power will get worse if bitcoin wins […] (Delahaye, 2013, 80)

[14]    Je renvoie à cet article pour une analyse plus détaillée de l'aspect bifide des techniques numériques qui présentent donc deux faces simultanées, sans possibilités de les disjoindre, ni de les intervertir : « La généricité de l'ordinateur traduit donc deux aspects, deux facettes, comme l'avers et le revers d'une même pièce, qui marquent la spécificité de l'ordinateur : d'une part un caractère général du fait de pouvoir déployer n'importe quelle procédure formelle, d'autre part un caractère génératif du fait de réaliser cette potentialité en déployant une procédure particulière à portée universelle qui peut elle-même produire n'importe lequel des cas particuliers envisageables. »

[14]     The reader is referred to this article for a more detailed analysis of the bifid aspect of digital technologies, which simultaneously show two sides, which can neither be separated nor reversed: “The genericity of the computer therefore reflects two aspects, two facets, like the two sides of a single coin, which mark the specificity of the computer: on the one hand, a general character arising from the ability to run any formal procedure, and on the other hand a generative character through the fact of realising this potential by running a particular procedure with universal scope, which can itself produce any one of the totality of conceivable particular cases.”

[15]    Le moyen de travail représente l'ensemble des techniques mises en œuvre dans la production de marchandises, que ces techniques soient matérielles ou immatérielles, équipement individuel ou infrastructure à l'échelle d'un continent comme les réseau énergétiques ou informationnels. Il peut s'agir, par exemple, d'un procédé de transformation chimique, d'un appareil de transmission de puissance, ou bien encore de l'organisation rationalisée d'une chaîne de montage.

[15]     The means of labour represents all the technologies implemented in the production of goods, whether these technologies are material or immaterial, individual equipment or continental-scale infrastructure, such as power or information networks. It may, for example, consist of a chemical conversion process, a power transmission device, or indeed the rationalised organisation of an assembly line.

[16]    En effet, les techniques numériques ont introduit de nouveaux objets de consommation qui ont largement fait irruption dans notre quotidien, mais de façon moins spectaculaire, ces techniques ont surtout été employées dans la rationalisation des processus de production.

[16]     Indeed, digital technologies have introduced new consumer objects that have become a ubiquitous presence in our everyday lives, but less spectacularly, these technologies have above all been used for the rationalisation of production processes.

[17]    Marx distingue, dans la composition du capital, deux parties en interaction : le capital constant représentant les actifs destinés à être utilisés dans le processus de production (machines, brevets, matières premières…) et le capital variable représentant la force de travail vivant mobilisée dans ce même processus. Il fait par ailleurs une autre distinction entre capital fixe (sous forme de biens durables) et capital circulant (sous forme d'achat de matières premières et de salaires).

[17]     In the composition of capital, Marx distinguishes two interacting parts: constant capital representing the assets designed for use in production processes (machines, patents, raw materials…) and variable capital representing the force of living labour employed in that same process. In addition, he makes another distinction between fixed capital (in the form of lasting goods) and circulating capital (in the form of raw materials and wages).

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