Néolibéralisation et évolution du « Droit à la ville »

Neoliberalization and Evolution of the “Right to the City”

En 1968, Henri Lefebvre publie en France un ouvrage intitulé Le Droit à la ville. (Lefebvre, 1968). Il s’inscrit dans un contexte marqué par l’urbanisme fonctionnaliste, la fin de la ville industrielle, son éclatement en banlieues et périphéries. Il y annonce l’émergence d’une nouvelle réalité : l’urbain. De cette société urbaine en formation, l’auteur espère voir émerger une nouvelle civilisation qui « gérerait jusqu’à l’annuler le clivage entre l’élite et le peuple, autrement dit la société duale ou triale » (Lefebvre, 1996) au sein de laquelle les citoyens, « la civilité, l’urbanité » pourraient pleinement s’accomplir. La mise en œuvre du droit à la ville devait en être l’un des principaux moyens.

In 1968, Henri Lefebvre published a work in France entitled Le Droit à la ville [tr.: The right to the city](Lefebvre, 1968). This work was in the tradition of functionalist urbanism, the end of the industrial city, its break-up into suburbs and peripheries. It announced the emergence of a new reality: the urban reality. The author hoped to see a new civilization emerge from this urban society in training that “[tr.] would control to the point of eliminating the split between the elite and the people, in other words, the dual or triple society” (Lefebvre, 1996) within which citizens, “[tr.] civility, urbanity” might be completely fulfilled. Implementation of the right to the city was to be one of the main means for this.

Quatre décennies plus tard, cette extension de l’urbain s’est largement confirmée au point de parvenir, en ce début du XXIème siècle, à un « urbain mondialisé » (Stébé et Marchal, 2010). Mais contrairement aux espoirs d’Henri Lefebvre, cette société urbaine ne s’est pas orientée dans le sens escompté. Ce dernier avait d’ailleurs eu l’intuition que le pire pouvait aussi être à venir : « l’urbain s’affirmerait-il comme lieu d’une nouvelle barbarie ? » (Lefebvre, 1996).

Four decades later, this extension of the urban has proven true to such an extent that in the early 21st century, “urban globalization” has been achieved (Stébé, Marchal, 2010). But contrary to Henri Lefebvre’s hopes, this urban society has not gone in the anticipated direction. Moreover, he intuited that the worst could still be to come. “[tr.] Would the urban make its mark as the new barbarity?” (Lefebvre, 1996).

La mondialisation de l’urbain s’est en effet accompagnée de l’érection d’une succession de barrières spatiales : il semble qu’aujourd’hui les écarts socio-spatiaux se soient accentués au point de créer des processus d’enfermement qui se déclinent à tous les niveaux de la société et qui, dans certains cas, semblent s’approcher de la formation de « micro-États ». Le géographe David Harveyaccuse ainsi le « tournant néolibéral » d’avoir « rendu aux élites riches leur pouvoir de classe » (Harvey, 2010), tandis que par contrecoup « les revenus des pauvres ont soit stagné, soit diminué » (Harvey, 2010). Cette situation se projette inévitablement « dans les formes spatiales de nos villes » qui se muent « en agrégats de fragments fortifiés » (Harvey, 2010) de plus en plus homogènes et étanches : aux espaces publics protégés par une surveillance accrue, se superposent des enclosures privilégiées par l’élite sociale, des quartiers centraux ou péricentraux attractifs pour les catégories moyennes, des quartiers résidentiels qui affichent leur distinction par rapport aux voisins plus appauvris. Autant de refus de l’altérité, de fuite de la diversité largement encouragés par une gouvernance urbaine reposant sur des acteurs privés et des politiques guidées par des logiques financières et de compétitivité traduisant l’avènement de « la ville néolibérale » (Rousseau, 2012).

Urban globalization has in fact been accompanied by a stream of spatial barriers. It seems that today the socio-spatial gaps have become emphasized to the point of creating seclusion processes that occur at all levels of society and which, in some cases, seem close to the creation of “micro-States”. Geographer David Harvey thus accuses the “neoliberal turn” of having “given the rich elites the power of their class” (Harvey, 2010), while the repercussion has been “[tr.] the incomes of the poor have either stagnated or gone down” (Harvey, 2010). This situation is inevitably projected onto “[tr.] the spatial forms of our cities” which turn into “[tr.] aggregates of fortified fragments” (Harvey, 2010) that are increasingly homogeneous and sealed off. The preferred enclosures of the elites are superimposed on public spaces protected with greater surveillance; these are the central or peri-central neighbourhoods that attract the middle categories, residential neighbourhoods that stand out in comparison to their poorer neighbours. There are as many rejections of otherness, fleeing from the diversity so encouraged by privately supported urban governance that is supported and financially-guided policies and competitiveness conveying the advent of the “neoliberal city” (Rousseau, 2012).

Face à cette amplification des inégalités, les idéaux de citoyenneté et d’appartenance urbaines semblent tellement ébranlés que « la seule idée que la ville puisse fonctionner comme corps politique collectif, comme lieu dans lequel et duquel pourraient émaner des mouvements sociaux progressistes, paraît perdre toute plausibilité » (Harvey, 2009). Or depuis ces dernières années, faisant plus ou moins référence à Henri Lefebvre, différents mouvements sociaux urbains se sont constitués sous la bannière du droit à la ville avec, à l’origine, comme principal objectif une résistance aux effets néfastes du système néolibéral. À cette perspective globale du droit à la ville s’est ensuite superposée une approche plus orientée en tant qu’outil politique, juridique ou culturel.

In the face of this amplification of the inequalities, the ideals of urban citizenship and belonging seem so shaken that “[tr.] the mere idea that the city might function as a collective political body, as a place in which and from which progressive social movements might emanate, would seem to lose all plausibility” (Harvey, 2009). In recent years, more or less having to do with Henri Lefebvre, various urban social movements have formed under the right-to-the-city banner with the main objective, at first, of resistance to the harmful effects of the neoliberal system. An approach that was more a political, legal or cultural tool then superimposed itself on this global perspective of right to the city.

À travers la généalogie de la diffusion internationale de l’idée du droit à la ville émanant de l’action collective et publique, notre propos vise à montrer comment les applications de ce droit ont été plus ou moins remaniées selon le contexte local, et le contenu des discours s’y rapportant sans cesse réajusté aux dégradations du contexte urbain, en intégrant des ambitions très diverses au point de dériver depuis son contenu initial (une transformation profonde de la société) vers une éthique de la ville.

Through the lineage of the international dissemination of the concept of the right to the city arising from collective and public action, our remarks aim to show how the implementations of this right have been reworked to a greater or lesser degree depending on the local context, and how the content of the narratives related thereto are endlessly readjusted to the deteriorations of the urban context, integrating very different ambitions to the point of moving away from its initial content (a profound transformation of society) towards an ethic of the city.

 

 

1- Le « droit à la ville » pour contrer le néolibéralisme

1. Countering neoliberalism with the “right to the city”

Dès 1999, un certain nombre de manifestations de protestation commencent à s’exprimer au niveau international en réaction à la restructuration néolibérale et à la privation progressive des droits citoyens qui l’accompagnent. Des opposants à la mondialisation s’organisent pour bloquer certains sommets internationaux[1]. Dans ce contexte, la montée progressive d’un droit à la ville va être portée par la société civile sous l’influence des chercheurs anglo-saxons spécialistes des études urbaines et plus particulièrement celle de géographes largement inspirés par les approches théoriques d’Henri Lefebvre. Notamment, Edward Soja et David Harvey ont participé à faire le lien entre la politique, l’économie de restructuration et la gouvernance urbaine, liaison qui, dans la continuité des mouvements antimondialistes en germe, s’est très rapidement établie entre le changement de gouvernance urbaine et la privation de plus en plus manifeste de certains droits urbains dont sont victimes les populations les plus démunies, tenues à l’écart des décisions et des services qui façonnent la ville (Purcell, 2002). Ainsi, les problèmes d’habitat sur lesquels se concentre dans un premier temps Habitat International Coalition (HIC, un rassemblement d’organisations non gouvernementales internationales), mais aussi les problèmes des conditions de vie en milieu urbain, sont de plus en plus abordés comme étant directement liés à la domination exercée par le marché et les États. À cela s’ajoute la prise de conscience de l’augmentation constante de la population urbaine à l’échelle mondiale dans une situation de crise aux multiples facettes. Les débats se multiplient et attirent l’attention sur les retombées négatives de ce processus social pour une grande partie des habitants qui serontconfrontés à des difficultés grandissantes pour subvenir à leursbesoins essentiels.

Since 1999, a certain number of international protest demonstrations have begun in reaction to neoliberal restructuring and the accompanying gradual removal of citizens’ rights. Opponents of globalization organized to impede certain international summit meetings[1]. In this context, the gradual rise of a right to the city would be brought by civil society, under the influence of Anglo-Saxon researchers on urban studies, and more specifically, the work of geographers greatly inspired by Henri Lefebvre’s theories. Notably, Edward Soja and David Harvey participated in making the connection between politics, the economy of restructuring and urban governance, a connection which in the ongoing budding anti-globalism movements, was very quickly established between the change of urban governance and the increasingly obvious deprivation of certain urban rights of the poorest populations, which are kept out of decision-making and denied the services that shape the city (Purcell, 2002). Thus, the habitat problems which the Habitat International Coalition (HIC) – an assembly of international non-government organizations – first focussed on, but also the problems of living conditions in the urban setting were increasingly addressed as being directly related to the domination exerted by the market and States. Added to this is the awareness of the constant worldwide growth of the urban population, which finds itself in a multi-facetted crisis situation. The debates grew and drew attention to the negative fall-out of this social process for a large percentage of the inhabitants who will find it increasingly difficult to meet their basic needs.

Dès lors, à l’initiative d’organisations de la société civile et de mouvements sociaux des pays d’industrialisation plus récente, se constitue le Forum Social mondial (FSM). Il se définit avant tout comme un espace de débat (et non comme un mouvement social), un espace de discussion, de rencontres pouvant contribuer à induire des initiatives et des mouvements sociaux. Le premier s’organise en 2001, à Porto Alegre, et réunit des organisations citoyennes proches de la cause altermondialiste, animées par la volonté « d’un autre monde possible ». Dans cette volonté d’affirmer un monde plus solidaire et de concevoir une économie à finalité humaine, le FSM a intégré la question des conditions de vie en ville, de fait marquées par une dégradation généralisée et par des inégalités plus que jamais manifestes. Une grande partie de la population urbaine se trouve condamnée à « des conditions de vie précaires et une vulnérabilité devant les risques naturels[2] ». En outre la dégradation de l’environnement, la privatisation à outrance, la réduction des espaces publics… sont autant d’éléments qui exacerbent les ségrégations et les exclusions : l’accès aux conditions de bien-être pour tous qu’est censée apporter la ville tend, au contraire, à faire défaut et à ne bénéficier qu’à une faible partie de privilégiés. C’est sur ce constat et face à ce défi que le premier Forum Social Mondial, se propose d’agir pour bâtir un modèle de société offrant « l’usufruit équitable des villes selon les principes de viabilité et de justice sociale[3] ». L’action consiste à mobiliser mouvements populaires, organisations non gouvernementales, associations professionnelles, réseaux de la société civile autour de ce projet collectif. Il émane des habitants des villes, « se fonde sur leurs valeurs et coutumes et leur confère la légitimité d’action et d’organisation dans le but de jouir du plein exercice du droit à un modèle de vie adéquat [4] ». Le droit à la ville doit permettre de fédérer les actions.

Since then, the World Social Forum (WSF) was formed at the initiative of civil society organizations and social movements of newly industrialized countries. The WSF describes itself as first and foremost a space for debate (and not as a social movement), and a space for discussion and meetings that can help lead to initiatives and social movements. The first meeting was in 2001 at Porto Alegre and brought together citizen organizations close to the alter-globalization cause and led by the desire for “another possible world”. In this desire for a world with greater solidarity and to conceive of an economy with human economic goals, the WSF included city living conditions which are in fact marked by an overall deterioration and inequalities that are more obvious than ever. A large portion of the urban population finds itself condemned to “[tr.] precarious living conditions and threatened by natural disasters[2]”. In addition to the environmental degradation, excessive privatization, the reduction of public spaces… are more elements that exacerbate segregation and exclusion. Universal access to the conditions for well-being that the city is supposed to bring, tends to the contrary, to be missing and only benefit a small portion of the privileged. This observation and challenge are what caused the first World Social Forum to offer to create a model for society that provided “[tr.] the equitable use of cities based on the principles of viability and social justice[3]”. The action consisted of mobilizing the peoples’ movements, non-government organizations, professional associations, and civil society networks around this collective project of city dwellers, “[tr.] based on their values and customs and granting their action and organization legitimacy in their goal of fully exercising the right to a suitable model for living[4]” with the right to the city making it possible to federate the actions.

Ainsi prend forme la première ébauche d’une charte mondiale du droit à la ville, ensemble de dispositifs, de mesures pour que « toutes les personnes vivent dignement dans nos villes[5] ». Le Droit à la ville, tel qu’il est alors évoqué, prend la forme d’un ensemble de gages ou de revendications qui s’appuient essentiellement sur des fondements moraux : « protection », « respect », « défense des droits civils et humains » dont la mise en œuvre concrète est mal définie. Le Droit à la ville se constitue alors en plateforme pour promouvoir ce « nouveau droit humain », sans définir réellement son application, son exécution, les modalités de réglementation de ce qui ne s’inscrit autrement que dans une dimension de reconnaissance morale. La question des moyens pour contrer le problème de fond, c’est-à-dire l’excès du néolibéralisme, et des acteurs qui en sont les principaux responsables, n’est qu’effleurée. On se limite à susciter une volonté collective, loin du programme radical d’Henri Lefebvre qui en appelait à une révolution par les classes dépossédées. Cependant, un des objectifs du FSM est de pouvoir faire reconnaître ce droit comme un droit Humain. Suite à ce premier forum, qui se réunit désormais une fois par an dans plusieurs villes du monde, différents mouvements sociaux vont prendre le relai et s’engager à leur tour dans cette lutte sociale.

Thus the first draft of a world charter to the right to the city took shape as a set of devices and measures so that “[tr.] all individuals live in a dignified manner in our cities[5]”. The Right to the City” as it was then referred to, took the shape of a set of pledges or demands based primarily on moral principles: “protection”, “respect”, “protection of civil and human rights”, the concrete implementation of which was poorly described. So, the right to the city was formed as a platform for promoting this “new human right”, without actually describing its implementation, its execution or the regulatory procedures of that which is only part of one aspect of moral recognition. Implementation for countering the underlying problem, i.e. the excess of neoliberalism and the actors that are mainly responsible for it, was only touched upon. It limited itself to producing a collective will without being as radical as Henri Lefebvre, who called upon the dispossessed to revolt. However, one of the WSF’s objectives was to have this right recognized as a Human Right. Following its first forum, which now meets once a year in a number of cities around the world, various social movements will take up the torch and commit in turn to this social struggle.

Très rapidement, le Brésil inscrit le Droit à la ville dans sa Constitution, approuvée par la loi fédérale n°10-257 du 10 juillet 2001 et intitulée « Statut de la ville ». La Colombie suit de près. Parallèlement, plusieurs maires de villes européennes adoptent la Charte européenne des droits de l’homme dans la ville. Parmi ses engagements, cette charte mentionne le Droit à la ville, à savoir que les habitants trouvent dans la ville en tant « qu’espace collectif […] les conditions de leur épanouissement politique, économique et environnemental » ; de leur côté les autorités municipales s’engagent à promouvoir « le respect de la dignité de tous et la qualité de vie de leurs habitants[6] ».

Brazil very quickly added the Right to the City to its constitution approved by federal law no. 10-257 of July 10, 2001, entitled the “City Statute”. Columbia followed soon thereafter. Similarly, at the same time a number of mayors of European cities adopted the European Charter of Human Rights in the City. Among its commitments, this charter made the Right to the City a provision of this charter, i.e. that the residents find in the city as “a collective space…the conditions for their political, economic and environmental flourishing”; for their part, the municipal authorities committed to ensuring “respect for the dignity of all and quality of life of the inhabitants[6]”.

L’association internationale des techniciens, experts et chercheurs (AITEC), en 2003, l’affirme nettement. Elle vise à constituer un réseau de citoyens engagés dans un mouvement social : « Le droit à la ville ne peut prendre uniquement la forme d’un droit à ne pas être exclu de la ville. […] Le droit à la ville, c’est bénéficier d’un logement convenable, avoir un travail rémunérateur, s’installer familialement, vivre à l’abri des tracasseries policières […], habiter une ville belle, commode, saine, respectueuse de l’environnement[7] ». À cela s’ajoute un enjeu politique, c’est le droit pour les citadins, perçus comme « usagers de la ville » (Tribillon, 2003), de participer à des décisions d’aménagement et d’urbanisme et de pouvoir contester « les décisions publiques qualifiables d’actes de mauvaise gestion urbaine[8] », de reconquérir « les attributs de la citoyenneté ». Cet ensemble de propositions pourrait favoriser l’émergence d’un « mouvement civil citoyen mondial[9] ». Les revendications sous-jacentes à ce droit mêlent ainsi conditions de vie en ville et interventions sur les villes, associant le droit à la ville à des droits dans la ville.

In 2003, the Association Internationale des Techniciens, Experts et Chercheurs (AITEC), clearly affirmed it. It aimed to form a network of citizens engaged in a social movement: “The right to the city cannot solely take the form of a right not to be excluded from the city….The right to the city is having the benefit of suitable housing, paying work, settling one’s family, living safe from police harassment…, to live in a beautiful, comfortable, healthy, city that is respectful of the environment[7]”. A political issue is added to that: the right for city-dwellers, then perceived as “users of the city” (Tribillon 2003) to participate in decisions related to development and town planning and to be able to protest “public decisions that could be described as acts of poor urban management[8]”, to regain “the attributes of citizenship”. This set of proposals could foster the emergence of a “global citizens civil movement[9]”. The demands underlying this right thus mix the living conditions in the city and interventions on the cities, associating the right to the city with rights in the city.

Dans les années qui suivent, d’autres forums urbains mondiaux continuent à s’organiser autour des mêmes thèmes. Dans le cadre de celui de 2004, différents mouvements sociaux auxquels s’ajoutent des organisations du monde entier constituent, avec l’appui de l’ONU, de l’UNESCO et d’UN-Habitat, une confirmation de la « charte mondiale du droit à la ville » qui s’affirme comme un instrument de revendications et de luttes urbaines fondé sur trois axes : le plein exercice de la citoyenneté, la gouvernance démocratique de la ville, la fonction sociale de la propriété et de la ville. Elle vise à ce que les citadins puissent exercer leurs droits plus particulièrement dans les zones urbaines afin de les garantir contre « un développement qui exclut certaines franges de la société » mais aussi « contre un partage injuste des avantages et la marginalisation endémique dans les villes aujourd’hui » (UN-Habitat, 2011).

In the years that followed, other world urban forums continued to organize around the same themes. As part of the 2004 forum, various social movements joined by organizations from around the world confirmed, with the support of the UNO, UNESCO and UN-Habitat, the “World Charter of the Right to the City” which is a three-fold instrument expressing demands and urban struggles: the full exercise of citizenship; democratic governance of the city; and, the social function of ownership and the city. Its purpose is to enable city-dwellers to exercise their rights, in urban areas in particular, in order to protect them against “[tr.] development that excludes certain fringes of society” but also “against the unfair distribution of the benefits and the endemic marginalization in cities today” (UN-Habitat, 2011).

De nombreux pays y adhèrent : après le Brésil, l’Équateur, l’Australie, l’Afrique du Sud, le Pérou et d’autres pays d’Amérique latine font aussi « avancer le concept de droit à la ville dans diverses sphères économiques, politiques et culturelles » (Un-Habitat, 2011) dont la filiation à Henri Lefebvre est plus ou moins évoquée, selon les cas.

Many countries signed: after Brazil, Ecuador, Australia, South Africa, Peru and other countries of Latin America also put forward “[tr.] the concept of right to the city in various economic, political and cultural spheres” (Un-Habitat, 2011), the direct relationship to Henri Lefebvre referred to more or less, depending on the case.

En 2009, une communauté d’experts de 34 pays[10] se réunit pour explorer à nouveau ce concept et parvenir à constituer un « agenda des droits humains » qui crée un droit collectif où les citoyens sont des agents actifs du changement. Elle fait référence à deux sources principales : Henri Lefebvre et David Harvey. Quatre aspects sont principalement évoqués[11]. Tout d’abord, le Droit à la ville y est associé à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; il y est présenté comme une valeur éthique qui doit être intégrée à l’ensemble des droits humains : « The right to the city is a group of ethnical values that all urban dwellers have to adhere to in order to promote new content for an urban social contact ». Il y est considéré avant tout comme un droit collectif plutôt qu’un ensemble de droits spécifiques et ne peut être efficace que si les citoyens sont perçus comme des « active agents of change » pouvant influencer les décisions concernant le développement de la ville, l’utilisation de l’espace public et le régime de propriété privé. Ensuite, la réévaluation des droits de l’homme est rendue nécessaire face à l’urbanisation croissante de la pauvreté et la discrimination institutionnelle à l’égard des minorités. Les villes se transformant en « arenas of conflict », le droit à la ville doit permettre d’y garantir la liberté de vivre sans la douleur de la pauvreté, avec un logement abordable et le droit de manger à sa faim. Il y est également posé comme un moyen de combattre la pauvreté et l’exclusion[12]. Le droit à la ville, alors perçu comme une plateforme indispensable pour contester la « marchandisation urbaine », incite UN-Habitat et l’UNESCO à se fixer pour objectif de le consolider au sein d’une assise juridique et pour cela d’envisager une réforme juridique applicable à tous.

In 2009, a community of experts from 34 countries[10] met to once again explore this concept and come up with a “human rights agenda”, which created a collective right where citizens are active agents of change. It refers to two main sources: Henri Lefebvre and David Harvey. Four aspects are primarily raised[11]. First of all, the Right to the City is associated with the Universal Declaration of Human Rights of 1948, presented as an ethical value which must from now on be included with all human rights: “The right to the city is a group of ethnical values that all urban dwellers have to adhere to in order to promote new content for an urban social contact”. It is considered first and foremost a collective right rather than a collection of specific rights and it can only be effective if citizens are seen as active agents of change able to influence decisions on the city’s development, use of public space and the private property regime. Next, the re-evaluation of human rights became necessary in the face of the growing urbanization of poverty and institutional discrimination with regard to minorities. With the cities transforming into arenas of conflict, the right to the city must therefore make it possible to guarantee the freedom to live there without the pain of poverty, in affordable housing, and the right to enough to eat… It is also established as a means for combating poverty and exclusion[12]. The right to the city, then perceived as an indispensable platform for contesting this “urban marketing”, encouraged UN-Habitat and UNESCO to set the objective of strengthening it through legislation, envisioning a legal reform applicable to everyone.

De son côté, Habitat International Coalition, dans Cities for all (Sugranyes, Mathivet, 2010), se fait le relai de toutes les expériences dans le monde qui peuvent contribuer à la constitution d’un cadre théorique et pratique du droit à la ville, avec pour objectif d’en faire « une source d’inspiration pour les personnes afin de parvenir à vivre en paix et dignité dans chaque ville » (Sugranyes et Mathivet, 2010). Les expériences de lutte autour de ce droit tendent vers un même but : « That another city is possible ». Tandis que l’UNESCO participe, à nouveau, en novembre 2011, en collaboration avec le centre de sciences humaines de Delhi, à la rédaction d’un rapport Urban policies and the right to the city in India (UNESCO, 2011) dans lequel, suite au constat d’une augmentation croissante de la population urbaine qui devrait atteindre 875 millions de personnes en 2050, le droit à la ville est présenté comme un outil puissant pour faire face à une telle transformation sociale. Ce droit est destiné à fournir aux professionnels et planificateurs de la ville un certain nombre d’exigences juridiques et urbanistiques pour œuvrer à favoriser la tolérance entre religions et renforcer la participation des personnes les plus démunies à la gestion urbaine.

HIC for its part, in Cities for all (Sugranyes, Mathivet, 2010), relays all the experiences in the world that could contribute to the theoretical and practical framework of the right to the city, with the objective of making it “[tr.] a source of inspiration for people to succeed in living in peace and dignity in each city” (Sugranyes, Mathivet, 2010). These experiences of struggle around this right are united toward a same goal: “That another city is possible”. In 2011, UNESCO again participated in collaboration with the Centre des Sciences Humaines [Centre for Human Sciences] in Delhi in preparing a report entitled Urban policies and the right to the city in India (UNESCO, 2011) in which the right to the city is presented as a powerful tool for dealing with the social transformation of an ever-growing urban population that should reach 875 million in 2050. This right is intended to provide professionals and city planners with a certain number of legal and town planning requirements that could work to foster religious tolerance and strengthen the participation of the poorest in urban management.

Enfin, le rapport UN-Habitat, publié en 2011 (UN-Habitat, 2011) sur l’état des villes dans le monde, affirme l’objectif de réduire la fracture urbaine en accordant à chaque résidant un droit à la ville dans un « effort d’intégration démocratique », une « force de changement social », tandis qu’Enda Tiers-Monde, en collaboration avec Habitat International Coalition, incite les habitants du sud à se mobiliser autour de celui-ci : « Les organisations de la société civile et les mouvements d’habitants, assurent dans le cadre du droit à la ville le défi de construire un modèle durable de société et de vie urbaine, basé sur les principes de solidarité, liberté, égalité, dignité et justice sociale. Un de ces fondements doit être le respect des différentes cultures urbaines et l’équilibre entre l’urbain et le rural[13] ».

Finally, the UN-Habitat report, published in 2011 (UN-Habitat, 2011) on the state of the world’s cities, affirms the objective of reducing the urban divide in an “effort of democratic integration”, a “force for social change”, while Enda (Enda Tiers-Monde), in collaboration with HIC, encourages inhabitants from the south to mobilize around it: “[tr.] Civil society organizations and residents movements provide in a context of right to the city, a challenge to build a sustainable model of society and urban life, based on the principles of solidarity, freedom, equality, dignity and social justice. One of these foundations must be the respect of the various urban cultures and a balance between the urban and rural[13]”.

 

 

2- Vers une éthique de ville ?

2. Towards an ethic of the city?

En définitive, depuis ces vingt dernières années, la revendication d’un droit à la ville a pris une ampleur considérable. Cette volonté de repenser la ville différemment à l’échelle planétaire est concomitante de la dégradation du contexte urbain, de l’accélération des formes de privatisation voire d’exclusion des populations les plus démunies, avec l’affirmation d’une société dissociée et, pour la contrer, la prise de conscience, dans la lignée d’Henri Lefebvre, de l’espace comme « outil de mobilisation révolutionnaire » (Clerval, 2012) car produit par le capitalisme et les rapports de classes. Le Droit à la ville, dans ce contexte, trouve toute sa résonnance en tant que guide vers un monde meilleur et l’écho de la pensée d’Henri Lefebvre y prend une nouvelle dimension : « Ou bien l’urbain sera un espace de dissociation de la société et du social […] ou bien il sera un lieu de réappropriation de la vie quotidienne, du social. S’il n’y a pas de déterminisme absolu […] un ‘choix’ plus ou moins conscient s’accomplit. L’urbain aujourd’hui et demain ? Une gerbe de possibilités, le meilleur et le pire » (Lefebvre, 1996).

When all is said and done, the demand for a right to the city has taken on considerable magnitude in the last 25 years. This willingness to rethink the cities in different ways in different places in the world is concurrent with the degradation of the urban setting, the acceleration of forms of privatization not to say, exclusion of the poorest segments of the population, with a broken up society being a fact, and, to counter it, awareness, along the lines of Henri Lefebvre, of space as a “revolutionary mobilization tool” (Clerval, 2012) because it is produced by capitalism and class relations. In this context, the right to the city finds all its resonance as a guide to a “better possible” and the echo of Henri Lefebvre’s philosophy takes on a new dimension: “[tr.] Either the urban will be a space where society and the social break up…or it will be a place of reappropriation of everyday life, of the social. If there is not absolute determinism…a more or less conscious choice is made. Today’s and tomorrow’s urban is a bundle of possibilities, the best and the worst” (Lefebvre, 1996).

Il n’en reste pas moins que si les expériences se multiplient un peu partout dans le monde, elles s’affirment de façon très diverses, en fonction du contexte local, sorte de bric-à-brac qui ont en commun leur référence unanime à ce droit au point de le transformer davantage en slogan que d’en faire la réalisation d’un droit précis. Il apparaît d’ailleurs que les différentes chartes et manifestes recouvrent finalement un ensemble assez vaste : droit au logement, à un environnement écologiquement durable, à la sécurité, à l’éducation, au bien-être, à participer aux politiques urbaines…Toutefois, il ne s’agit pas d’un ensemble de droits distincts, mais d’une exigence de droit commun, un droit qui les englobe et encourage le rassemblement, l’unité des luttes autour de celui-ci dans un but collectif : parvenir à une ville qui puisse répondre à la majeure partie des besoins de l’homme, quelle que soit sa position sociale.

The fact remains that if experiences are increasing a bit everywhere in the world, they are expressed very differently, based on local context, a sort of bric-a-brac having in common their unanimous reference to this right, to the point that it becomes even more of a slogan rather than achieving a specific right. Furthermore, it appears that the various charters and manifestos finally cover a fairly broad area: the right to housing, an ecologically sustainable environment, security, education, well-being, participation in urban policies, etc. However, this is not a set of separate rights but the demand for a common right, a right that encompasses and encourages gathering, unifying struggles for a collective goal: achieving a city that meet the needs of most people, regardless of their social position.

À partir de là, deux orientations se distinguent : L’une plus radicale est un hybride de l’approche lefebvrienne et de celle de ses épigones, le plus souvent géographes, auxquels se sont greffées quelques organisations militantes dont les liens avec le Forum Social Mondial sont plus ou moins marqués. Plus affirmée dans une lutte contre les logiques économiques de la mondialisation néolibérale, elle appelle à une « mobilisation d’en bas », à un mouvement social unifié pour permettre sa réalisation, comme inhérent aux droits civils et humains, comme partie intégrante des droits de l’Homme. Elle est avant tout tournée vers la mise en œuvre d’une résistance des habitants par des pratiques autonomes opposées à cette emprise d’une planification guidée par une valorisation du capital financier, tout en s’efforçant de dégager les virtualités émancipatrices déjà contenues dans l’urbain. L’approche visée est la mise en œuvre d’un mouvement oppositionnel pour contrer les dérives du néolibéralisme et ses conséquences sur la ville du XXIème siècle, notamment sur les populations les plus démunies qui sont de plus en plus mises à l’écart. Elle est basée sur une critique de la production de l’espace capitaliste moderne qui se diffuse à l’échelle de la planète, avec l’espoir de parvenir à l’objectif d’un contrôle plus important sur les intérêts financiers qui dominent l’urbain : « À notre époque il doit s’agir d’une lutte mondiale principalement dirigée contre le capital financier, car c’est désormais à cette échelle que s’effectuent les processus d’urbanisation » (Harvey, 2011). La plupart des mouvements sociaux s’affirment dans cette direction en considérant la production de l’espace urbain comme le résultat de luttes quotidiennes nécessitant la mobilisation de tous. C’est ce que revendiquent, comme on l’a vu précédemment, l’AITEC, l’International Alliance of Inhabitants[14] et Habitat International Coalition[15]. Les auteurs mobilisés autour de ce courant s’affirment donc dans une orientation plus militante où la référence à Henri Lefebvre reste très présente avec une volonté de maintenir le droit à la ville dans une tonalité de révolte, d’indignation : « un cri, une exigence » (Purcell, 2009).

Based on that, two trends stand out. The more radical is a hybrid of Lefebvre’s approach and that of his followers, most of which are geographers, and to which a few militant organizations with greater or lesser ties to the World Social Forum, have attached themselves. In a deeply committed struggle against neoliberal globalization economic logic, this approach calls for a “bottom-up mobilization”, a unified social movement to make its realization possible, as inherent to civil and human rights, and as an integral part of human rights. First and foremost, it is completely focussed on the implementation of resistance on the part of inhabitants through autonomous practices opposed to this ascendancy of capital-driven planning, while also endeavouring to bring out the potentialities already contained in the urban. The approach aimed at is the implementation of a movement to counter where neoliberalism has gone off-course and its consequences on the 21st century city, particularly on the poorest populations, which are increasingly marginalized. It is based on criticism of the production of modern capitalist space which has spread to the entire planet, with the objective of achieving greater control over the financial interests that dominate the urban: “[tr.] These days, there must be a global struggle mainly directed against financial capital, as from now on this is where the town planning processes take place” (Harvey, 2011). Most social movements have taken this stand and consider the production of urban space the result of daily struggles requiring everyone’s mobilization. As previously seen, AITEC, the International Alliance of Inhabitants[14], and the Habitat International Coalition[15]also make this demand. The researchers mobilized around this trend are more militant, with frequent reference to Henri Lefebvre with a desire to keep the tone of the right to the city one of revolt and indignation: [tr.] “a cry, a demand” (Purcell, 2009).

L’autre orientation, dominante auprès des organisations internationales comme l’ONU ou UN-Habitat, est guidée par des logiques plus opportunistes. Le droit à la ville y est avant tout perçu comme un ensemble de droits dans la ville et se centre sur une amélioration des mécanismes institutionnels et politiques. Elle se distingue donc de la précédente en tant qu’elle s’appuie sur une sorte de négociation avec les autorités publiques. Elle s’en différencie aussi à travers les forces mobilisées pour y parvenir. Selon celle-ci, la mobilisation « d’en bas » ne peut forcer les autorités publiques à fournir les biens et les services collectifs qui peuvent permettre aux citadins de consommer la ville. L’UNESCO, dans son rapport de 2011, distingue les droits formels (« formal ») des droits de fond (« substantive rights ») (UNESCO, 2011). Cela signifie que ce droit restera formel tant que la ville ne sera pas abordable financièrement (logement), pratiquement, en termes d’accessibilité (transport), de sécurité, et agréable à vivre (services urbains). Dans cette logique, le droit à la ville passe par une coopération avec l’État. Orientation qui s’est développée, notamment en Afrique du sud (Parnell et Pieterse, 2010) et dont l’objectif se trouve dès lors très éloigné de l’horizon révolutionnaire proposé par Henri Lefebvre (Morange, 2011).

The other trend, prevalent with international organizations like the UNO and UN-Habitat, is guided by more opportunistic logic. The right to the city is first and foremost seen as a set of rights in the city and is focussed on the improvement of political and institutional mechanisms. It is therefore distinguishable from the previous in that it is based on a sort of negotiation with public authorities. The forces mobilized for the purpose also differentiate it. The bottom-up mobilization of this trend cannot force public authorities to provide collective goods and services that can enable city-dwellers to consume the city. In its 2011 report, UNIESCO distinguishes “formal” rights from “substantive rights” (UNESCO, 2011). This means that this right will remain “formal” so long as the city is not financially accessible (housing), accessible in practical terms, transportation terms, as well as in terms of security and whether it is pleasant to live in (urban services). In this logic, the right to the city is arrived at through cooperation with the State. This trend has developed particularly in South Africa (Parnell, Pieterse, 2010) and the objective is consequently quite far from the revolutionary view proposed by Henri Lefebvre (Morange, 2011).

En somme, on constate d’un côté une volonté de maintenir le droit à la ville dans une dimension subversive, de l’autre une tentative, par les grandes institutions internationales, de le convertir en une sorte d’outil de gestion des politiques urbaines. Ainsi réinterprété et réadapté en fonction du contexte contemporain, le droit à la ville reste certes plus heuristique que pratique, mais il s’affirme désormais comme « un concept politique puissant » (UNESCO, 2011) qui, d’une certaine façon, parvient à fédérer un mouvement à l’échelle planétaire autour d’un autre horizon possible, à défaut de révolution.

In short, on the one hand we can observe a desire to keep the right to the city subversive, and on the other, we can see an attempt by major international institutions to convert it into a sort of tool for managing urban policies. Thus, reinterpreted and readapted on the basis of the contemporary context, the right to the city certainly remains more heuristic than practical, but from now on it is definitely established as a “[tr.] powerful political concept” (UNESCO, 2011), which in a certain way, is successfully federating a worldwide movement around another possible view, if not a revolution.

Cependant, derrière les revendications posées par les différentes organisations qui exposent pêle-mêle la privatisation accélérée des espaces publics, la dégradation de l’environnement, la pauvreté d’une partie de la population urbaine, les injustices spatiales… il y a une sorte de quête de ville idéale. Une ville plus égalitaire, offrant à chacun la possibilité d’accéder à de meilleures conditions de vie, respectueuse de son environnement et des droits humains, en somme une ville plus harmonieuse où les injustices spatiales seraient combattues, un « autre monde possible » comme le rappelle le Forum Social Mondial, la promesse d’un monde meilleur qui n’est pas sans rappeler une certaine utopie : « Il n’y a rien d’étonnant que la ville soit au cœur de bien des utopies étant donné que celle-ci est un pur produit de la création humaine et révèle combien, à travers elle, l’homme peut non seulement édifier un cocon protecteur mais aussi maîtriser son sort, son environnement, son cadre de vie » (Stébé, 2011). Se profile l’espoir d’une ville affranchie du néolibéralisme, basée sur l’autogestion des habitants, usagers, citadins. Mais si la réalisation du droit à la ville passait pour Henri Lefebvre par une pratique nouvelle et révolutionnaire, seule possibilité de parvenir à une « utopie concrète », cette dimension pratique n’est pas toujours réellement abordée dans les revendications exposées.

However, behind the demands made by the various organizations exposing pell-mell the accelerated privatisation of public spaces, environmental degradation, the poverty of a segment of the urban population, spatial injustices, etc., there is something of a quest for an ideal city. A more egalitarian city, offering everyone the option of access to better living conditions, respectful of the environment and human rights; in short, a more harmonious city where spatial injustices would be fought, “another possible world” as recalled by the World Social Forum, the promise of a better world which would certainly recall a utopia of sorts: “[tr.] There is nothing surprising about a city being at the core of many utopias, given that a city is a pure product of human creation and reveals the extent to which man can not only build a protective cocoon but also master his fate, his environment, his life context” (Stébé, 2011). The hope emerges of a city free from neoliberalism, based on the self-management of the inhabitants, the users, the citizens. But if, according to Henri Lefebvre, the right to the city was to be achieved through a new and revolutionary practice (the only option for achieving a “concrete utopia”), this practical aspect is not always actually addressed in the demands set out.

La diversité des références et les dérives du concept rendent, en effet, son application complexe, d’autant que les ambitions qui s’y rapportent s’amplifient et s’élargissent au fur et à mesure de sa diffusion. Aussi le droit à la ville glisse, voire se convertit en une morale, une éthique qui prend le contrepied des évolutions de la ville contemporaine soumises aux logiques néolibérales. Face aux craintes et questionnements qui accompagnent le désenchantement et l’avenir incertain de ce monde urbain généralisé, les mouvements sociaux urbains utilisent ce droit comme remède possible pour redéfinir la place de l’être humain dans un environnement qui se confirme être « de plus en plus artefactuel » (Stébé, 2011). Sorte de guide éthique, il fait miroiter un espoir qui traduit aussi d’une certaine façon un retour à une volonté de ville dans un contexte où elle semble avoir disparu : « le désir de ville traduit concrètement l’absence d’urbanité, de civilité, de l’urbain » (Stébé, Marchal, 2009).

The diversity of references and deviations of the concept make its implementation complex, especially since the related ambitions increase and expand as it spreads. Therefore, the right to the city slides, indeed, converts into a moral code, a code of ethics that is opposite to the neoliberal development of the contemporary city. In the face of the fears and questions that accompany disenchantment and the overall uncertain future of this urban world, these urban social movements use this right as a possible remedy for redefining the human being’s place in an environment confirmed as being “[tr.] increasingly man-made” (Stébé, 2011). A sort of ethical guide, it suggests a hope that in a certain way also conveys a return to a wish for the city in a context where it seems to have disappeared: “[tr.] the desire for a city is the concrete expression of the absence of urbanity, civility and the urban” (Stébé, Marchal, 2009).

 

 

Conclusion

Conclusion

Cette volonté de parvenir à « une nouvelle civilisation » (Lefebvre, 1996), à faire de cet urbain un « lieu de réappropriation » et non « un espace de dissociation de la société et du social » étaient au cœur de la pensée d’Henri Lefebvre et à l’origine de sa revendication, et c’est sans doute cette orientation qui reste la plus proche de l’affirmation que sous-tend le droit à la ville aujourd’hui. Au contraire, la dimension révolutionnaire et subversive qui lui était à l’origine inhérente tend à s’estomper pour « rentrer dans l’ordre » (Lefebvre, 1981) comme en témoigne la volonté des organisations internationales visant à légiférer pour le consolider et l’asseoir juridiquement, ce qui confirmerait les craintes de l’auteur, comme il l’affirmait déjà au moment de son écho en France : « un projet à l’origine révolutionnaire ou subversif rentre dans l’ordre, au point que les rapports sociaux de production et de reproduction, c’est-à-dire de domination, un moment secoués, s’en trouvent raffermis » (Lefebvre, 1981). Probablement alors, aurait-il exprimé sa méfiance à l’égard du « retour » en force actuel du droit à la ville.

This will to achieve a “[tr.] new civilization” (Lefebvre, 1996) to make this urban place a “place of reappropriation” and not “a space of separation from society and the social”, was at the core of Henri Lefebvre’s philosophy and the source of his demand, and it is undoubtedly this trend which remains closest to the affirmation underlying the right to the city today. Conversely, its original inherent revolutionary and subversive aspect tends to fade to “[tr.] become the usual” (Lefebvre, 1981), as shown by the willingness of international organizations aiming to legislate and consolidate it within a legal foundation, which would confirm the author’s fears, as he stated previously when it spread in France: “a project that is revolutionary or subversive in origin becomes usual at the point that social relations of production and reproduction, i.e. of domination, are shaken one moment and reaffirmed the next” (Lefebvre, 1981). He likely then would have expressed his suspicion with regard to the present strong “comeback” of the right to the city.

Toutefois cette renaissance du droit à la ville a au moins le mérite de témoigner du rappel incessant de l’importance de l’espace, non comme donnée naturelle, mais s’affirmant, bien au contraire, comme un espace socialement construit par des rapports de force et comme un terrain de contestations, comme un enjeu de luttes qui, dans le contexte contemporain, prend une ampleur sans précédent. La faiblesse de ce droit est sans doute liée aux multiples interprétations dans la réalisation de son application : sans ancrage concret il ne peut que continuer à alerter sur les transformations urbaines concomitantes des politiques néolibérales. Sa force reste donc dans sa volonté de promouvoir la reconnaissance de nouvelles valeurs qui, dans la durée, peuvent contribuer à accélérer le changement social.

However, this renaissance of the right to the city at least has the merit of witnessing to the incessant reminder of the importance of space, not as a natural given but quite the contrary, as a space socially constructed by power relationships and as a ground for protests, like the stakes in struggles which, in the contemporary context, take on unprecedented scope. The weakness of this right is undoubtedly tied to the multiple interpretations in achieving its implementation. Without a solid anchor, all it can do is continue to draw attention to the concomitant urban transformation of neoliberal policies. Its strength therefore lies in its willingness to promote the recognition of new values, which over time, may help speed up social change.

En définitive, sans entrer dans le débat sur les divergences concernant son usage aujourd’hui par rapport à la conception initiale au moment de son affirmation (Costes, 2009), il n’en reste pas moins que sa mobilisation planétaire par différents mouvements sociaux urbains et sa revendication qui sous-tend, du moins en théorie, une transformation plus profonde de la société urbaine traduit une prise de conscience collective de cette réalité concrète : l’accélération et la généralisation des formes d’injustices dans la ville induites par le néolibéralisme.

When all is said and done, without going into the divergences concerning its use today compared to the initial conception at the time of its establishment (Costes, 2009), the fact remains that its worldwide mobilization by various urban social movements and its demand, which at least in theory, underlies a deeper transformation of urban society, reveals a collective awareness of this concrete reality: Neoliberalism has accelerated and generalized injustices in the city.

 

 

A propos de l’auteure : Laurence Costes Université Evry-Val-d’Essonne / Centre Pierre Naville

About the author: Laurence Costes Université Evry-Val-d’Essonne / Centre Pierre Naville

Pour citer cet article : Laurence Costes, «Néolibéralisation et évolution du « Droit à la ville » », justice spatiale | spatial justice, n° 6 juin 2014, http://www.jssj.org

To quote this article: Laurence Costes, «Neoliberalization and Evolution of the “Right to the City”», justice spatiale | spatial justice, n° 6 june 2014, http://www.jssj.org

[1] La première émeute qui réunit des militants du monde entier pour empêcher le sommet de l’organisation mondiale du commerce s’exprime à Seattle (Manifestation anti OMC : Rainforest Action Network) pour condamner les effets de la domination du commerce, du FMI, de la Banque mondiale, et de l’économie capitaliste mondiale, identifiés comme les principaux responsables de cette dégradation des conditions de vie à l’échelle planétaire. Très vite ce mouvement s’étend à Washington, Montréal, Göteborg, Gênes, Porto-Alegre…

[1]The first riot that brought together militants from the entire world to impede the World Trade Organization summit was in Seattle (Anti-WTO demonstration: Rainforest Action Network) to condemn the effects of trade’s domination, the IMF, the World Bank, and the world capitalist economy, which were identified as those primarily responsible for this deterioration of living conditions of the entire planet. This movement expanded very quickly to Washington, Montreal, Göteborg, Genoa, Porto-Alegre, etc.

[2] http://www.base.china-europa-forum.net (Charte mondiale du droit à la ville)

[2] http://www.base.china-europa-forum.net (World Charter for the Right to the City)

[3] http://www.endatiersmonde.org/docs/Droit_la_ville.pdf

[4] http://www.endatiersmonde.org/docs/Droit_la_ville.pdf

[5] http://www.endatiersmonde.org/docs/Droit_la_ville.pdf

[6] La charte européenne des droits de l’homme. www.aidh.org

[6] The European Charter for the Safeguarding of Human Rights in the City. www.aidh.org

[7] www.aitec.reseau.ipam.org

[7] www.aitec.reseau.ipam.org

[8] http://www.aitec.reseau-ipam.org “Droit au logement, droit à la ville”

[8] http://www.aitec.reseau-ipam.org “Droit au logement, droit à la ville”

[9] http://www.aitec.reseau-ipam.org “Droit au logement, droit à la ville”

[9] http://www.aitec.reseau-ipam.org “Droit au logement, droit à la ville”

[10] Sous l’égide de UN-Habitat, UNESCO

[10] Under the auspices of UN-Habitat, UNESCO

[11] http:// www.unhabitat.org

[12]The right to the city is a fundamental human right […] premised on the recognition that there is a close nexus between economic, social, cultural and environmental wellbeing […] Urbanization comes with a lot of challenges such as poverty, social exclusion, environmental degradation, transport nightmares, crumbling infrastructure, poor housing coupled with sprouting of informal settlements, and incessant conflicts”. http://www.unhabitat.org

[12]The right to the city is a fundamental human right […] premised on the recognition that there is a close nexus between economic, social, cultural and environmental wellbeing […] Urbanization comes with a lot of challenges such as poverty, social exclusion, environmental degradation, transport nightmares, crumbling infrastructure, poor housing coupled with sprouting of informal settlements, and incessant conflicts”. http://www.unhabitat.org

[13] http://www. endatiersmonde.org

[13] http://www. endatiersmonde.org

[14] http://www.habitants.org

[15] http://www.hic-net.org

Bibliographie

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http://www.endatiersmonde.org/docs/Droit_la_ville.pdf

http://www.aidh.org. La charte européenne des droits de l’homme.

http://www.aitec.reseau.ipam.org

http://www.habitants.org

http://www.hic-net.org

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