Pratiques de sécurité et inégalités à Caracas

Security practices and inequalities in Caracas

Introduction

Introduction

Si l’on suit le regard synthétique de Diane Davis (2006), l’Amérique latine est devenue à la fois un théâtre et un laboratoire privilégiés pour étudier une insécurité urbaine omniprésente et invasive depuis la « décennie perdue » et les crises des années 1980 (Carrión, 2005; Briceño León, 2007 ; Kessler, 2009). L’insécurité constitue un grand récit structurant de la vie urbaine, en lieu et place du progrès, du développement ou de la modernité, ainsi qu’une catégorie cardinale de l’urbanité entendue comme condition historique de relations socio-spatiales (Boudreau, 2011). L’insécurité et la peur qu’elle inspire ont des conséquences bien connues, au-delà de la seule Amérique latine, au Nord comme au Sud: enfermement, fractures, séparations, recul de l’espace public (Tuan, 1979 ; Davis, 1998 ; Low, 2005 ; Capron, 2006 ; Pain et Smith, 2008).

If we followed the overall view of Diane Davis (2006), Latin America has become both a preferred theatre and laboratory for studying an omnipresent and invasive urban insecurity since the “lost decade” and crises of the 1980s  (Carrión, 2005; Briceño León, 2007; Kessler, 2009). Insecurity is a master narrative structuring urban life, replacing progress, development or modernity, as well as a fundamental category of urbanity understood as an historic condition of socio-spatial relationships (Boudreau, 2011). Insecurity and the fear it inspires have well-known consequences beyond just Latin America, in North and South America alike: seclusion, fracturing, segregation, and the retreat from public space (Tuan, 1979; Davis, 1998; Low, 2005; Capron, 2006; Pain and Smith, 2008).

Caracas caracole irrégulièrement en tête des classements des villes les plus dangereuses depuis l’explosion sociale durement réprimée en février 1989, connue comme le Caracazo, et au rythme de l’agitation politique et des soubresauts économiques (étroitement liés au marché du pétrole) qui ont secoué le pays depuis trente ans. La polarisation politique récente de la société vénézuélienne ajoute une dimension conjoncturelle à une insécurité urbaine qui s’envole à nouveau au début des années 2000 (Ellner et Hellinger, 2003 ; Briceño León et al. 2009). C’est dans ce cadre que l’on se penche sur les pratiques de sécurité en ville et sur leurs liens avec différents types d’inégalités à Caracas.

Caracas teeters at the top of the list of the most dangerous cities since the harshly repressed social explosion in February 1989 known as the Caracazo, to the beat of political unrest and the economic shudders (closely tied to the petroleum market) that have shaken the country for 30 years. The recent political polarization of Venezuelan society adds a cyclical economic dimension to the urban insecurity that soared again in the early 2000s (Ellner and Hellinger, 2003; Briceño León et al. 2009). It is in this context that we have examined the security practices in the city and their links with various types of inequalities in Caracas.

Les pratiques renvoient à des acteurs, à leur intentionnalité, et à une certaine matérialité. Pour autant, on sait le poids que les représentations de l’insécurité ou les discours qui s’y rapportent peuvent recouvrir en Amérique latine (Caldeira, 2000 ; Kessler, 2009) comme en Europe (Smith, 1986 ; Beaud et Pialoux, 2003). On considèrera alors les pratiques de sécurité à Caracas dans les contextes sociaux, politiques et culturels qui les encadrent. Enfin, c’est à travers le prisme de la justice que le numéro thématique de Justice Spatiale – Spatial Justice nous invite à penser les pratiques de sécurité en ville. En suivant Young (1990) et Fraser (1995), on conçoit la justice sur les bases pratiques de la redistribution ainsi que sur celles, plus symboliques, d’une reconnaissance sociale et culturelle. Ainsi, en plus de la distribution des pratiques de sécurité à Caracas, on considèrera le sens qu’elles recouvrent et leurs implications en soulignant des mécanismes sous-jacents liés aux inégalités de redistribution aussi bien que de reconnaissance.

The practices reflect the stakeholders, their intentionality, and a certain materiality. However, we know how important insecurity – its representations of insecurity and related discourses – can be in Latin America (Caldeira, 2000; Kessler, 2009) and Europe alike (Smith, 1986; Beaud and Pialoux, 2003). We will then consider security practices in Caracas in the social, political and cultural contexts that frame them. Finally, this thematic issue of Justice Spatiale – Spatial Justice invites us to think about security practices in the city from the perspective of justice. According to Young (1990) and Fraser (1995), justice is conceived of on the practical basis of redistribution as well as on more symbolic bases of social and cultural recognition. Thus, in addition to the distribution of security practices in Caracas, we will consider their meanings and their implications by emphasizing the underlying mechanisms related to the inequalities of redistribution and recognition alike.

Sur le terrain, on relève que les pratiques de sécurité largement diffusées répondent à une insécurité urbaine différemment distribuée dans l’espace. Or, le rapprochement entre les pratiques et l’insécurité observées ne présente pas de correspondance évidente. Deux questions émergent de ce constat : Que dire de l’homogénéité apparente des pratiques de sécurité répandues à travers la ville au-delà du grand récit indifférencié de l’insécurité urbaine à Caracas ? Comment en interpréter les disparités ? En analysant les pratiques de sécurité dans leur contexte et au prisme des notions de redistribution et de reconnaissance, on formule l’hypothèse selon laquelle les pratiques de sécurité participent à une reproduction d’inégalités fortes dans l’espace urbain. De là, on affirme que la dimension culturelle et les représentations qui sous-tendent les pratiques et le sens qui leur est conféré constituent des ressorts fondamentaux d’inégalités, et au-delà, d’un processus de territorialisation qui donne forme et sens à l’espace social.

On the ground, one notes that the broadly disseminated security practices respond to an urban insecurity that is distributed differently in the space. Close comparison of the observed practices and insecurity does not present any obvious connection. Two questions emerge from this observation: What can be said about the apparent homogeneity of the widespread security practices throughout the city beyond the undifferentiated master narrative of urban insecurity in Caracas? How should the disparities be interpreted? By analyzing security practices in their context and from the perspective of the concepts of redistribution and recognition, the assumption is formulated that the security practices contribute to the reproduction of powerful inequalities in the urban space. From there, we maintain that the cultural aspect and the representations that underlie the practices, and the meaning given to them, constitute fundamental drivers of inequalities and beyond that, of a territorialisation process which gives shape and meaning to the social space.

Afin de tester ces hypothèses (de renseigner les liens entre pratiques de sécurité et inégalités, et de situer le poids de ces pratiques dans la production de l’espace urbain), on propose une réflexion en trois étapes. Dans une première partie, on dresse un diagnostic de la ségrégation socio spatiale à Caracas ainsi que de l’inégale distribution des faits d’insécurité urbaine. Dans une deuxième partie, l’accent est mis sur les pratiques de sécurité, leur diversité et leurs similitudes. Enfin, après avoir rapproché les données contextuelles et relatives aux pratiques de sécurité, on tâchera d’en expliquer les disparités par les discours et les représentations qui conditionnent ces pratiques et qui leur donnent du sens.

In order to test these assumptions (to indicate the links between security practices and inequalities and to situate the importance of these practices in the production of urban space), we propose a three-stage reflection process. First, a diagnosis of socio-spatial segregation in Caracas will be laid out as well as the unequal distribution of the acts of urban insecurity. Second, emphasis will be placed on security practices, their similarities and differences. Finally, after having compared the contextual data related to security practices, we will attempt to explain the disparities through the discourses and representations that condition these practices and give them meaning.

 

 

Ségrégation sociale et inégale distribution de l’insécurité à Caracas

Social segregation and the unequal distribution of insecurity in Caracas

L’étude porte sur l’agglomération de Caracas qui rassemble plus de 3 millions de personnes dans la vallée de San Francisco, à l’intérieur des limites de 5 municipalités formant le District Métropolitain (DMC).

The study is concerned with the agglomeration of Caracas, which clusters more than 3 million inhabitants in the San Francisco valley, within the boundaries of the 5 municipalities forming the Metropolitan District (DMC).

 

 

Une configuration socio spatiale méridienne à l’échelle de la vallée
A valley wide socio-spatial meridian configuration

A l’échelle du DMC, on distingue une démarcation méridienne (Carte 1). Dans la partie occidentale, on trouve une surreprésentation des populations démunies[1] aux densités relativement importantes. Dans  la partie orientale, les densités sont en revanche plus faibles et les populations pauvres sont moindres,  même si le grand secteur populaire de Petare se distingue nettement à l’Est (densité et pauvreté importantes). Cette démarcation tranche avec un axe Est-Ouest structurant les fonctions urbaines, matérialisé par une ligne de métro (en violet) et un axe autoroutier (pointillé épais). Par ailleurs, on trouve une plus grande hétérogénéité socio-économique des populations au centre-Ouest, secteurs des premières extensions urbaines du début du 20ème siècle, espaces plurifonctionnels (résidentiel, infrastructure, transports, anciennement industriel), le long d’un autre axe de moindre importance qui rejoint Los altos mirandinos, souligné par une ligne de métro et par le début d’une voie autoroutière. Dans la partie orientale à l’inverse (hormis Petare), l’homogénéité socio-économique des populations apparaît plus grande et bien moins corrélée aux axes secondaires de communication vers Baruta, au Sud, et El Hatillo, au Sud-Est (pointillé léger).

Across the DMC as a whole, we can distinguish a meridian demarcation (Map 1). In the western segment, we find relatively high-density over-representation of poor populations[1]. However, in the eastern portion, densities are lower and there are fewer poor populations, even if the large working-class area, Petare, clearly stands out to the east (significant density and poverty). This demarcation forms an East-West axis structuring the urban functions, and is made tangible by a subway line (in purple) and a highway (thick broken line). Moreover, there is greater socio-economic heterogeneity in the centre-west populations, the areas where the first urban expansions occurred in the early 20th century. These are multi-functional spaces (residential, infrastructure, transportation, and formerly industrial), along another less important line that meets Los altos mirandinos, underscored by a subway line and the start of a highway. Conversely, in the western segment (excluding Petare), the socio-economic homogeneity of the populations appears much greater and much less correlated to the secondary communication lines toward Baruta to the south and El Hatillo to the southeast (light dotted area).

La distinction socio-économique est soulignée par des pratiques territoriales différenciées. Malgré l’axe fonctionnel Est – Ouest du « Centro » (centre historique) à « Petare » (Carte 2), il apparaît que la fréquentation de l’Est ou de l’Ouest de cet axe est fonction du lieu de résidence des habitants qui le pratiquent. Selon que l’on vienne de l’Est ou de l’Ouest de la ville, on fréquentera respectivement la partie orientale ou occidentale de l’axe pourtant continu et transversal aux différents secteurs. Ainsi, les déplacements effectués dans le DMC et qui ont pour destination le centre historique (aux contours surlignés sur la Carte 2) ont majoritairement pour origine des secteurs situés dans l’Ouest de l’agglomération de Caracas.

Socio-economic distinction is underscored by differentiated territorial practices. Despite the functional east-west line from the “Centro” (historic centre) to Petare (Map 2), it would appear that whether one frequents the east or west side of this line is based on one’s place of residence. Depending on whether one is from the east side or the west side of the city, one will frequent the east or west side respectively of the continuous and transversal line going through the various areas. Thus, travel in the DMC to the historic centre (outlined on Map 2) primarily originates in the western sectors of the agglomeration of Caracas.

Pour autant, la démarcation Est-Ouest et l’homogénéité relative de la partie orientale du DMC doivent être nuancées à grande échelle. La ségrégation méridienne de l’agglomération tranche avec la marqueterie du paysage urbain dans une intrication socio-spatiale fine aux contrastes forts (García Sanchez et González Tellez, 2008).

However, the East-West demarcation and the relative homogeneity of the eastern part of the DMC must be nuanced on a large scale. Segregation along a meridian through the agglomeration forms a checkerboard of the urban landscape in a subtle socio-spatial intermingling with sharp contrasts. (García Sanchez and González Tellez, 2008).

 

 

A grande échelle, la mosaïque du paysage urbain
The large-scale urban landscape mosaic

La géographie sociale de l’agglomération doit être déclinée sur le terrain. Les quebradas, ravines creusées par des torrents, lacèrent la ville d’incises aux flancs souvent abrupts et occupés par des barrios de ranchos (littéralement « quartiers de bicoques »), habitat populaire pour l’essentiel d’invasion, auto-construit et consolidé au fil du temps. L’invasion des quebradas peut aller jusqu’au cœur des quartiers les plus cossus traversés par les torrents, comme le barrio Chapellín au sein du Country Club, ou le barrio Santa Rosa, proche de Plaza Venezuela (Photo 1, droite). En plus d’une proximité spatiale évidente, des liens existent entre ces secteurs urbains hétérogènes, qu’il s’agisse d’une fréquentation à but commercial, liée à l’emploi (dans les bureaux, personnel de maison, services ponctuels), ou encore à l’approvisionnement en produits illicites (Baby-Collin, 2000). Pour autant, cette circulation ne peut dissimuler la distance sociale, symbolique et les contrastes évidents qui distinguent parfois un côté et l’autre d’une rue. De fait, jusqu’à la fin des années 1990, les barrios n’apparaissaient guère dans nombre de documents officiels de gestion urbaine alors même qu’ils abritaient près de la moitié de la population de l’agglomération (Baby-Collin et Zapata, 2006). En outre, selon qu’elles sont occupées par des barrios ou par un habitat résidentiel plus formel, les collines de la ville prennent le nom de cerro ou de colina.

The agglomeration’s social geography is ever recurrent on the ground. Quebradas, ravines carved by fast-running streams, slash the city on the often-sharp slopes occupied by barrios de ranchos (literally “shack neighbourhoods”). Mainly self-built by squatters, these shanty towns have consolidated over time. The invasion of the quebradas can go into the core of the wealthiest neighbourhoods crossed by the torrents, like the Chapellín barrio in the Country Club area, or the Santa Rosa barrio, near Plaza Venezuela (Photo 1, right). In addition to the obvious spatial proximity, connections exist between these heterogeneous urban sectors, whether it be for business purposes, related to employment (in offices, servants, occasional services), or alternatively, the supply of illicit goods (Baby-Collin, 2000). Yet, this flow cannot hide the symbolic social distance and the obvious contrasts that occasionally distinguish one side of the street from the other. In fact, until the late 1990s, the barrios scarcely appeared in many urban management documents even though they housed nearly half the agglomeration’s population (Baby-Collin and Zapata, 2006). Moreover, depending on whether they are occupied by barrios or by the more official residential habitations, the city’s hills are called cerros or colinas, respectively.

Image des barrios Las Minas, Santa Cruz del Este, et du secteur Terrazas del Club Hípico ; photo de droite : vue de la Plaza Venezuela et des Colinas de Bello Monte (arrière-plan) depuis le barrio Santa Rosa.

Image of the Las Minas and Santa Cruz del Este barrios, and the Terrazas sector of the Club Hipico [Hunt Club] Photo at right: View of the Plaza Venezuela and the Colinas de Bello Monte (background) behind the Santa Rosa barrio.

En termes de statuts, la place de chacun de ces différents secteurs est aussi contrastée. Lorsqu’ils ne sont pas ignorés des plans d’urbanisme, les barrios ne sont pas fréquentés, sont craints par les classes plus favorisées, et même ouvertement stigmatisés à la suite des troubles sociopolitiques des années 1980 qui culminent avec le Caracazo (Lopez Maya, 2003). A la suite de cet épisode, le plus sanglant de l’ère démocratique vénézuélienne, c’est une atmosphère de suspicion manifeste qui s’installe durablement à Caracas entre les classes moyennes et « ceux qui sont descendus des collines [cerros] » couvertes de ranchos (Rotker, 2005). Jusqu’à aujourd’hui, le processus de ségrégation urbaine est nourri par ce schéma d’opposition morphologique et symbolique.

In terms of status, there is also a great deal of contrast between the rank of each of these various areas. When the barrios are not ignored in urban planning, the more privileged classes do not go to there; the barrios are feared and even overtly stigmatized following the socio-political problems of the 1980s that culminated with the Caracazo (Lopez Maya, 2003). In the aftermath of this bloodiest episode of Venezuelan democracy, an obvious atmosphere of suspicion seems to have settled permanently in Caracas between the middle classes and “those who came down from the hills [cerros] covered with ranchos” (Rotker, 2005). To date, the urban segregation process is fed by this morphological and symbolic configuration of contrast.

C’est dans un espace urbain aux lignes de ségrégation renforcées, d’inégalités et de conflictualité rendues manifestes depuis 1989, que l’on se penche sur la distribution des crimes et délits comme un des marqueurs de l’insécurité urbaine.

An urban space with its reinforced lines of segregation, inequalities and conflict, made clear since 1989 will be the setting of our examination of the distribution of crimes and misdemeanours as one of the markers of urban insecurity.

 

 

Distribution de l’insécurité urbaine : déterminants fonctionnels et sociaux
Distribution of urban insecurity: Functional and social determinants.

D’aucuns reconnaîtront que les chiffres de l’insécurité constituent des données sensibles à collecter, à utiliser et à interpréter, susceptibles d’instrumentalisation et de partialité. Il n’existe pas au Venezuela de grands chantiers de collecte d’information ni d’enquête systématique de victimisation, comme il peut en exister en Argentine, pour donner une image cohérente de la situation à Caracas. Les réformes de l’automne 2009 impulsées par la commission nationale de réforme de la police (CONAREPOL), dont les travaux ont fait l’unanimité parmi les acteurs politiques et sociaux du pays, visent à corriger l’éclatement et les lacunes de l’information liée à la sécurité. Pour autant, nombre d’ONG, d’associations civiles et d’universitaires, souvent engagés dans le militantisme civique[2] produisent des données sur le sujet. Ce sont du reste les chiffres du volet « sécurité » du « rapport [annuel] sur la situation des droits de l’homme au Venezuela » de l’ONG PROVEA[3] que l’on trouve souvent cités dans la presse ou repris par différents acteurs.

Some will acknowledge that the collection, use and interpretation of insecurity figures is sensitive and that this information is susceptible to spin and bias. In Venezuela there are no major information gathering projects nor any systematic investigation of victimization, as may exist in Argentina, to give a coherent image of the situation in Caracas. The autumn 2009 reforms driven by the national police reform commission (CONAREPOL), are for the purpose of correcting the fragmentation and gaps in security-related information; the commission’s work has been a source of unanimity among the country’s political and social actors,. However, many of the NGOs, civil and university associations that are frequently committed to civic activism[2], produce data on the topic. Moreover, these figures from the NGO PROVEA[3] “security” component’s “[annual] report on the human rights situation in Venezuela” are often those quoted in the media or taken up by various stakeholders.

Les paragraphes suivants ne cherchent pas de responsabilités, ni à juger de l’évolution des faits d’insécurité. Ils visent à donner une image contemporaine de la distribution des crimes et délits dans le périmètre du DMC. Pour ce faire, on a eu recours aux bases de données partielles du secrétariat du DMC à la sécurité qui collecte les crimes et délits déclarés sur le territoire du District. L’information disponible concerne 7 semaines discontinues entre le 14 août 2006 et le 28 janvier 2007. Il est fait état de la répartition et de la quantité d’homicides, de vols, d’agressions et de blessures déclarés sur cette période (Carte 3). Les chiffres publics, s’ils sont limités et partiels, ont le mérite de localiser les lieux d’occurrence des faits.

The following paragraphs do not seek to assign responsibility nor to judge how acts of insecurity have evolved. Their purpose is to give a contemporary picture of the distribution of crime and misdemeanours within the DMC. To do this, the DMC security secretariat’s partial databases were consulted; the security secretariat collects [data on] the crimes and misdemeanours reported in the District. The information available pertains to 7 non-consecutive weeks between August 14, 2006 and January 28, 2007. A breakdown is made of the number of homicides, thefts, assaults and injuries reported over this period (Map 3). Although the government figures are limited and incomplete, they do have the merit of pinpointing where the acts occurred.

La distribution observée fait ressortir l’axe fonctionnel principal et fréquenté, Est – Ouest, pour les vols et agressions, et dans une moindre mesure pour les blessures et homicides. En outre, on distingue un axe secondaire, partant du centre historique vers le Sud-Ouest, qui correspond également à un axe commercial et fréquenté, marqué par de grandes voies de communication, mais occupé par des populations aux profils socio-économiques plus hétérogènes, parfois populaires. Enfin, à ces deux lignes fortes s’ajoutent deux points où homicides, vols, agressions et blessures ressortent. Il s’agit des secteurs populaires de Sucre et de Petare. En outre, la logique sociale de distribution des faits d’insécurité (les secteurs les plus pauvres sont les plus exposés) doit être plus marquée puisque par peur des représailles ou par défiance des services de police, les délits seraient moins déclarés dans les secteurs populaires que dans les secteurs plus favorisés (Briceño León et al., 1999). Cette tendance à la surexposition des secteurs populaires est plus évidente encore en ce qui concerne la distribution des homicides. De fait, de manière générale, les premières victimes d’homicide à Caracas sont des hommes, jeunes, non blancs, pauvres et vivant dans les barrios (Briceño León et al., 2002). A l’inverse, les secteurs plus cossus du Sud-Est, loin des axes fonctionnels intensément fréquentés, présentent relativement moins de faits déclarés.

The distribution of theft and assaults, and to a lesser degree, injuries and homicides followed the main, regularly visited east-west line observed. Moreover, a secondary line is distinguishable starting from the historic downtown toward the Southwest, which also corresponds to a commercial, regularly visited line, marked by major communication arteries but occupied by populations that are more socio-economically heterogeneous and occasionally working class. Finally, two points are added to these two strong lines where homicides, theft, assaults and injury stand out. These are the working class areas of Sucre and Petare. Furthermore, the social logic of how the acts of insecurity are distributed (the poorest sectors are the most exposed) ought to be more noticeable since crime is under-reported in working-class areas compared to better-off areas due to fear of retaliation or mistrust of the police (Briceño León et al., 1999). This trend toward over-exposure of working class areas is more obvious still with regard to the distribution of homicides. As a general rule, in fact, homicide victims in Caracas are primarily young, non-white males who are poor and live in the barrios (Briceño León et al., 2002). Conversely, the wealthiest sectors in the South East, far from the intensely frequented lines, report relatively fewer acts.

 

Homicides : Homicides, Vols : Burglaries and Thefts, Agressions : Aggressions, Blessures : Injuries

Malgré la partialité et les limites des données disponibles, les informations concordent quant aux logiques sociales et fonctionnelles de localisation des faits d’insécurité à Caracas. C’est dans ce cadre d’une ville ségréguée et de la distribution différenciée de l’insécurité urbaine que l’on se penche sur les pratiques de sécurité que développent différents acteurs.

Despite the incompleteness and limitations of the data available, the information is in agreement with regard to the social and functional logics of the location of the acts of insecurity in Caracas. It is this context – that of a segregated city and the differentiated distribution of urban insecurity – that we examined the security practices these various stakeholders develop.

 

 

Des pratiques de sécurité largement répandues… et plurielles ?

Security practices that are widespread… and wide-ranging?

Des pratiques de sécurité adoptées par différents types d’acteurs sont mises en regard entre un secteur cossu du Sud-Est du DMC, des secteurs populaires de barrios de l’Ouest, de tours dégradées d’habitat collectif, et des services de police locales dans l’Est de la ville (municipalités Chacao et Baruta – Carte 1).

The security practices adopted by various stakeholders juxtapose a well-to-do area in the DMC’s southeast, the working class areas of the barrios to the west, deteriorating high-rise apartment buildings, and local police departments in the city’s east end (municipalities of Chacao and Baruta – Map 1).

 

 

Les initiatives du secteur cossu de Santa Clara
Initiatives in the affluent Santa Clara area

Santa Clara est une urbanización de villas dans le secteur El Cafetal à Baruta et compte environ 200 familles. La forme de l’urbanización correspond à des unités de voisinage caractéristiques de l’urbanisation de Caracas à partir des années 1930 quand les terrains des haciendas de café de la vallée étaient progressivement lotis par ensembles résidentiels plus ou moins exclusifs (Baby-Collin et Zapata, 2006). En termes de pratiques de sécurité, Santa Clara appartient à ces secteurs favorisés de la ville où le contrôle de l’accès intervient dès le début des années 1990 sous la forme de douanes urbaines (García Sanchez, 2004). D’après la responsable du Conseil Communal[4] (CC) de l’urbanización, « des grilles sont posées pour barrer la rue en 1992. […] En 2004, on a installé des guérites pour les gardiens. On en compte trois pour huit rues »[5]. Les CC sont constitués de commissions dont une concerne la sécurité et « poursuit le travail entamé par l’association des voisins de Santa Clara au milieu des années 1990 ». Par ces mesures de contrôle d’accès et de surveillance, l’objectif était « de diminuer les vols dans cette zone rouge, passage stratégique entre Baruta et Petare. On a diminué les vols de 90% entre 2000 et 2008 ».

Santa Clara is an urbanización of single-family residences in Baruta’s El Cafetal area that is home to about 200 families. The urbanización is a form of neighbourhood units characteristic of the urbanization of Caracas beginning in the 1930s when coffee hacienda properties in the valley were gradually divided into more or less exclusive residential lots (Baby-Collin and Zapata, 2006). In terms of security practices, Santa Clara is among the favoured areas of the city where access control began in the early 1990s with the introduction of gated communities (García Sanchez, 2004). According to the person responsible for the urbanización’s Communal Council[4] (CC), “gates were installed to block the street in 1992. … In 2004, guard houses were installed. There are three of them for eight streets.”[5] CCs are made up of committees, one of which deals with security and “continues the work begun by the Santa Clara neighbourhood association in the mid-1990s.” The purpose of these access control and surveillance measures was “to reduce thefts in this hot zone, which is a strategic passage between Baruta and Petare. Thefts were down 90% in 2008 from 2000 levels.”

En plus des grilles systématiques aux fenêtres, des portails, et très souvent des installations électriques sur les clôtures des propriétés, le dispositif de protection de l’urbanización compte des rues barrées, des guérites, des gardiens ainsi que des caméras dont les images sont mises à la disposition de la police locale. Santa Clara compte en permanence cinq gardiens choisis par les voisins. Mais « le problème de gérer l’insécurité sans le gouvernement, c’est que c’est cher ! ». Ne pas passer par une entreprise de sécurité permet de diminuer les coûts mensuels du tiers pour un service de jour, et du quart environ avec un service de nuit. Par ailleurs, la possibilité qu’ont les gardiens de dormir sur place (et « d’économiser le transport »), l’uniforme et le café fournis, ainsi que la nourriture (mais seulement pour le superviseur de l’équipe) sont autant « de prestations sociales accordées par les voisins de Santa Clara ».

In addition to systematic use of grilles on windows and doorways and frequent use of electrified fences on properties, the urbanización’s protection includes blocked streets, guard houses, guards and video cameras, the images of which can be viewed by local police. Santa Clara permanently employs five guards selected by residents. But “the problem with managing insecurity without the government is how expensive it is!” Bypassing a security firm cuts the monthly cost by a third for day service and by about a quarter for night service. In addition, guards can choose to sleep on-site (and “save on transportation”); they are also provided with a uniform and coffee, as well as food (but only for the team supervisor). These are “employment benefits granted by Santa Clara residents.”

Sur les 200 familles, 110 collaborent et cotisent (inégalement) pour assurer les coûts du service. Un groupe de « séparatistes » gère une impasse de l’urbanización de façon autonome, avec leur propre grille. La sélection des gardiens reste un processus délicat qui implique « de ne pas sélectionner les meilleurs, car très vite, ils s’en vont ». La responsable du CC précise les stratégies de recrutement :

Of the 200 families, 110 collaborate and contribute (unequally) to cover the cost of the service. A group of “separatists” independently manages a cul-de-sac of the urbanización with their own gate. Guard selection remains a sensitive process that involves “not selecting the best, because they leave very quickly.” The person in charge of the CC explains the recruitment strategies:

« On a choisi des gens intermédiaires, des limités, qui parviennent à réaliser des tâches simples, manuelles, mais si on les leur répète souvent. On a pris des border-line, des ‘à moitié bêtes’. Ceux-là se présentent toujours. En revanche, on a choisi un technicien informatique colombien comme chef d’équipe. Sa maman est nourrice chez un des voisins. Il est noir, grand, massif, merveilleux… tout le monde l’adore. Lui n’a pas de papiers. C’est un peu un moyen de le retenir. Il y a deux autres Colombiens de plus sans papiers. Ils sont en train de faire les démarches, mais ça prend parfois 4 ans ».

“We chose middle-of-the-road people, with limited abilities, who can manage to carry out simple, manual tasks, as long as they are told what to do often. We took borderline people, ‘half-idiots’. These are the ones who always turn up. However, we chose a Colombian computer technician as team leader. His mother is a nanny for one of the neighbours. He is black, tall, heavy, marvellous … everyone loves him. He has no papers. It’s kind of a way to keep him on. There are also two other Colombians without papers. They are in the process of going through the system, but it can take up to four years.”

 

 

Dans les secteurs populaires : la sécurité parmi d’autres difficultés
In working class areas: Security is just another problem

Deux types de secteurs populaires ont été observés. Avant de présenter le cas de barrios, on rend compte du secteur Horno de Cal, municipalité Libertador, près de Parque Central.

Two types of working class areas have been observed. Before presenting the case of the barrios, we will address the Horno de Cal area, in the Libertador municipality, near Parque Central.

Les informations concernent la tour A d’un ensemble résidentiel largement paupérisé. La présidente de la Banque Communale (BC)[6] confie que dans le CC « Travail et Terre » de la tour A, c’est la commission logement et habitat qui est la plus active. « 1600 personnes vivent dans 242 appartements [en copropriété, peu sont loués]. Les enfants restent chez les parents, faute de solution de logement »[7]. Un des principaux enjeux consiste par exemple à réparer des ascenseurs « tous en panne depuis 4 mois » pour ce bâtiment de plus de 20 étages. 

The information concerns Tower A of a largely impoverished housing complex. The president of the Communal Bank (BC)[6] confides that in the “Work and Earth” CC of Tower A, the housing and apartment committee is most active. “1,600 people live in 242 apartments [condominiums, few are rented out]. Children stay with their parents, for lack of a housing solution.”[7] One of the main issues, for example, is repairing the elevators, “all of which have been out of service for four months” in this building over 20 storeys high. 

Si le bâtiment présente une double grille dans le hall, séparant la rue des parties communes du rez-de-chaussée, les pratiques de sécurité sont moins matérialisées qu’à Santa Clara, et marquent plutôt les rapports sociaux :

While the building features a double gate in the foyer to separate the street from street-level common areas, there are fewer security practices than in Santa Clara and those it does have considerably affect social relations:

« Le CC ne dispose pas de commission de sécurité. Sur le bout d’autoroute tout proche [Horno de Cal se situe entre l’autoroute de l’Ouest et les collines des barrios de San Agustín], ça vole beaucoup. Ils descendent du cerro [de San Agustín] et volent, mais pas sur les trottoirs [aux abords des tours]. Pas à l’intérieur, non. Il y a de la confiance. Mais malgré ça, personne ne se risque à la commission de sécurité ».

“The CC does not have a security committee. On the section of highway right next to us [Horno de Cal is located between the western highway and the hills of the San Agustín barrios], there is a lot of theft. They come down from the [San Agustín] cerro and steal, but not on the sidewalks [near the towers]. Not inside, oh no. There is confidence. But even so, no one wants to stick their neck out with a security committee.”

La responsable de la BC dit avoir vécu un temps dans le barrio Marín, secteur San Agustín, et ne nourrit pas de crainte particulière envers les gens du barrio où l’on trouve « des avocats, des professeurs, des économistes ». En revanche, elle relève une méfiance à l’endroit des policiers « souvent des balances qui n’appliquent aucun code ni règlement ». Personne n’ose dénoncer personne, « sinon le policier rapporte : ‘celui là t’a dénoncé !’ ». En outre, le paysage d’insécurité du barrio n’est pas baigné d’angélisme :

The person responsible for the BC says she lived for a time in the Marín barrio, in the San Agustín area, and has no particular fears about barrio dwellers, who include “lawyers, professors and economists.” However, she does show mistrust toward police officers “[who are] often stool pigeons who enforce neither laws nor regulations.” No one dares to report another, “otherwise the police officer will say, ‘that person reported you!’” What’s more, the barrio landscape is pretty tough:

 « Dans le cerro, ils se tirent dessus à tout bout de champ. Il y a plus d’armes que de policiers, et ce sont les paramilitaires qui ont les armes. Mais on sait qui est qui. On fait attention à la façon dont les paramilitaires peuvent pénétrer le CC ».

“In the cerro, you never know when they are going to start shooting at each other. There are more weapons than police, and it’s the paramilitaries who have the guns. But we know who is who. We’re careful of the ways in which paramilitary members can get into the CC.”

Dans des secteurs également défavorisés, mais au sein des barrios, la question de l’insécurité est également présente, parmi nombre d’autres préoccupations. Elle implique des pratiques très concrètes (comme la profusion incontournable des grilles aux maisons et des portes cadenassées à l’entrée de certaines venelles) mais façonne aussi beaucoup les rapports sociaux.

In areas that are just as poor, but within the barrios, insecurity is also an issue, among numerous other concerns. It involves highly concrete practices (such as the inevitable profusion of gates and grilles protecting homes and padlocked doors at the entrance to some alleys) but also significantly shapes social rapports.

Les barrios Briceño Irragory, La Cruz, Niño Jesús, La Trilla et Santa Rosa ont été parcourus. Ils sont situés respectivement dans les secteurs Propatria, San Martin, El Junquito, Altagracia et El Recreo (Carte 2). Les informations exploitées sont tirées des résultats de 118 questionnaires individuels destinés à connaître les conditions objectives de risques environnementaux et les risques identifiés par les personnes interrogées au lieu de leur résidence, les modalités de gestion envisagées, les savoir-faire développés en termes de gestion de crise ou de prévention, et les représentations plus générales autour des acteurs publics et privés impliqués dans les risques et leur gestion (Rebotier, 2008). On en extrait ici les réponses à trois questions traitant des priorités et préoccupations à moyen terme, des projets envisagés à l’horizon des cinq prochaines années, et de la hiérarchisation des menaces immédiates ressenties. Il est significatif de souligner que le questionnaire ne portait ni sur l’insécurité, ni sur le sentiment d’insécurité urbaine, mais bien sur les notions plus vagues de « risque », de « menace » ou de « danger ». De fait, interroger sur l’insécurité sans avoir recours à des questions propitiatoires est une précaution importante à observer durant la collecte de données (Kessler, 2009).

The barrios Briceño Irragory, La Cruz, Niño Jesús, La Trilla and Santa Rosa were visited. They are located respectively in the areas of Propatria, San Martin, El Junquito, Altagracia and El Recreo (Map 2). The information used is drawn from the results of 118 individual questionnaires designed to elicit the objective conditions of environmental risks and the risks identified by the respondents in the place where they live, the management approaches considered, the expertise developed in crisis management or prevention, and more general representations concerning the public and private stakeholders involved in the risks and their management (Rebotier, 2008). From these results we extracted the answers to three questions dealing with medium-term priorities and concerns, projects being considered for the next five years, and the ranking of perceived immediate threats. It is significant to point out that the questionnaire was neither about insecurity nor the sense of urban insecurity, but rather on the vaguer notions of “risk”, “threat” or “danger.” Questioning respondents about insecurity without using leading questions is an important precaution to observe when collecting data (Kessler, 2009).

Des 114 séries de réponses exploitables, il ressort que l’insécurité figure en troisième position des priorités déclarées à moyen terme, derrière des préoccupations liées au logement et au travail. De meilleures conditions de logement et de revenu constituent aussi les principaux objectifs pour les cinq années à venir dans plus de 40% des réponses. Concernant les menaces immédiates ressenties, on trouve les glissements de terrains et les infiltrations liées à l’absence ou au piètre état des réseaux d’évacuation d’eau. L’estimation moyenne du sentiment d’insécurité des personnes interrogées s’établit pour ces deux menaces à 0,3[8]. Les menaces suivantes prennent des valeurs de 0,44 ; 0,45 et 0,46 respectivement à l’endroit de la délinquance et de l’insécurité urbaine, des inondations, et des tremblements de terre. Parmi les habitants des barrios, comptant pourtant parmi les premières victimes de l’insécurité urbaine, ce sont les conditions matérielles du quotidien qui importent le plus.

From the 114 series of usable responses, the finding is that insecurity ranks as the third stated priority in the medium term, behind housing and work concerns. Better housing conditions and higher income are also the main objectives for the next five years in over 40% of the responses. Perceived immediate threats include landslides and flooding due to a poor, or non-existent, water drainage system. The average estimation of the respondents’ sense of insecurity for both threats is 0.3.[8] The threats of delinquency and urban insecurity, flooding, and earthquakes rated respectively as 0.44, 0.45 and 0.46. Among barrio residents, who are the foremost victims of urban insecurity, the material conditions of day-to-day life count the most.

Malgré ce constat, à nuancer en fonction des profils de barrios (niveau de consolidation, durée d’occupation, type de population), les pratiques de sécurité n’en sont pas moins marquées, et l’insécurité loin d’être sous-estimée. Les dispositifs de protection (grilles, serrures, portes en fer) sont omniprésents, à l’image du reste de la ville, mais pas systématiques et pas aussi imposants que ceux de l’urbanización Santa Clara. Dans le cas de Santa Rosa, des grilles posées par des voisins existent parfois, barrant des impasses. Mais elles ne sont pas systématiquement fermées à clé. La sécurité repose sur d’autres pratiques : « On surveille, il y a toujours quelqu’un dans la rue, de toute façon »[9] confie une leader populaire qui vit dans le barrio. « Les gens se connaissent, mais il faut faire attention. Il y a des voyous [malandros], ils se droguent, on sait qui c’est. La nuit, quand tu pars, il vaut mieux ne pas rester dans la rue ».

Despite this finding, which is nuanced based on barrio profiles (level of consolidation, length of occupation, type of population), security practices are no less marked, and insecurity is far from underestimated. Protection (gates, grilles, locks, iron doors) are everywhere, just as elsewhere in the city, but are not systematic and not as imposing as those in the Santa Clara urbanización. In Santa Rosa, the residents install gates to block off cul-de-sacs. But these are not systematically locked. Security is based on other practices: “We keep watch, there is always someone in the street, anyway,”[9] confides a popular leader who lives in the barrio. “People know one another, but you have to be careful. There are hooligans [malandros] who take drugs, we know who they are. At night, when you leave, it’s best not to linger in the street.”

Ainsi, à Horno de Cal comme dans les barrios parcourus, l’insécurité n’est pas au cœur des priorités des habitants interrogés mais reste très présente. On constate des formes de protection et des pratiques de sécurité que l’on retrouve ailleurs en ville mais différemment déclinées et signifiées. L’accent est mis sur les rapports interpersonnels, sur les gens que l’on connaît ou non, sur ceux que l’on identifie comme porteurs d’insécurité ou pas dans le périmètre de son propre quartier ou de son lieu de vie. Les grilles ne sont qu’un marqueur matériel et aléatoire des diverses pratiques de sécurité. De fait, elles ne sont pas rigoureusement fermées et parfois contre-productives – en cas d’évacuation soudaine pour cause d’inondation par exemple.

Thus, in Horno de Cal as in the barrios visited, insecurity is not the residents’ chief priority, although it remains very present. The same types of protection and security practices are found here as elsewhere in the city, but in different forms and presentations. The focus is on interpersonal rapports, on the people one knows or doesn’t know, on those who represent insecurity or not within the perimeter of one’s own neighbourhood or living environment. Gates are but a physical and random marker of an assortment of security practices. Indeed, they are not consistently closed and can be counter-productive ─ in the event of a sudden evacuation due to flooding, for example.

A grande échelle, quels que soient les secteurs concernés, les pratiques de sécurité sont aussi influencées par l’action des polices municipales. Afin de compléter le panorama de pratiques de sécurité dont les formes peuvent s’avérer similaires, mais dont on commence à entrevoir les significations différentes qui leur sont conférées, on se penche sur certaines pratiques des polices de Baruta et de Chacao.

On a wider scale, whatever the area in question, security practices are also affected by the action of municipal police. In order to sketch a comprehensive picture of security practices that may be similar in form but whose varied meanings we are beginning to understand, we will examine a number of police practices in Baruta and Chacao.

 

 

Poids et regard des polices locales sur les pratiques de sécurité des habitants
How local police forces affect and view residents’ security practices

La petite mais très riche municipalité de Chacao compte plus d’officiers de police mieux payés et mieux équipés que les autres municipalités du DMC. La mission de Polichacao est circonscrite au territoire municipal et consiste à faire « régner l’ordre et la sérénité publique »[10] dans les cadres édictés par le Ministère de l’Intérieur et de la Justice. Des liens avec les communautés sont établis par l’intermédiaire des délégués d’associations de voisins et plus récemment par les présidents des commissions sécurité des CC. Suite à une formation ponctuelle en Israël de quelques officiers, Polichacao cherche à passer d’une collaboration réactive à une collaboration proactive avec les habitants. Ceux-ci deviennent ainsi des acteurs coresponsables de la sécurité publique, par exemple au moyen de « brigades de personnes âgées qui surveillent et dénoncent les actes d’incivilité, les comportements suspicieux ou une quelconque irrégularité ». Enfin, d’après l’officier interrogé, aucun problème particulier n’entravait les rapports aux quelques secteurs de barrios de cette municipalité cossue, même si un certain flou demeure sur la nature des relations de Polichacao avec ces secteurs.

The small but very wealthy municipality of Chacao has more police officers who are better paid and better equipped than those in other DMC municipalities. The mission of the Polichacao is confined to the municipal territory and consists of upholding “the reign of order and public peace”[10] within the frameworks set by the Ministry of the Interior  and Justice. Community ties are established through the representatives of neighbourhood associations and, more recently, by the chairs of CC security committees. After several officers travelled to Israel for training, Polichacao is now looking to transition from a reactive collaboration with residents to a proactive one. This turns residents into stakeholders with joint responsibility for public security, for example, through “brigades of seniors who monitor and report acts of incivility, suspicious behaviour or any other irregularity.” Finally, according to the officer interviewed, no particular problem hindered relations in the few barrio areas of this affluent municipality, although some vagueness remains as to the nature of the Polichacao’s relations with these areas.

Pour un des commissaires de Polibaruta, l’action de la police est rationnelle, tirée d’un diagnostic de la situation élaboré grâce au travail de la municipalité et des communautés organisées[11]. Au-delà de la bataille de chiffres à Baruta, municipalité plus étendue et dont la population est plus hétérogène qu’à Chacao, le commissaire insiste sur une préoccupation majeure : la diffusion des armes dans la société. « Bien sûr, les classes moyennes sont armées aussi dans les urbanizaciones. Mais le problème, c’est quand il y a des vols. Les voleurs emmènent les armes avec eux, dans les barrios et la quantité d’armes en circulation continue ainsi d’augmenter ». Une fois opéré le distingo des armes détenues entre de « bonnes » et de « mauvaises » mains, le commissaire signale l’existence d’unités consacrées aux « liens avec les communautés » et aux « services aux citoyens ». Des réunions et ateliers publics sont organisés avec les associations de voisins et les CC sur les comportements sûrs, les mesures de prévention à adopter, et les besoins formulés par les habitants. Outre les lignes téléphoniques directes mises à disposition, Polibaruta fonctionne avec un système de 400 radios équipant inégalement les quartiers : les secteurs les plus défavorisés sont peu concernés « puisque la dépense qu’implique l’acquisition du matériel [à la charge de la communauté] est trop élevée ».

For one Polibaruta commissioner, police action is rational, stemming from an analysis of the situation developed through the work of the municipality and the organized communities.[11] Beyond the battle of numbers in Baruta─a municipality that is more spread out and whose population is more heterogeneous than Chacao’s─the commissioner emphasizes one major concern: the spread of weapons in society. “Of course, the middle classes are also armed in the urbanizaciones. But the problem is when there are robberies. The thieves take the weapons with them into the barrios, which means the number of guns in circulation continues to rise.” After making a distinction between weapons in the “right” and “wrong” hands, the commissioner points to the existence of units dedicated to “communities ties” and “citizen services.” Public meetings and workshops are organized with the neighbourhood associations and the CCs on the topics of safe behaviours, prevention measures, and the needs expressed by residents. In addition to making direct telephone lines available, Polibaruta operates with a system of 400 radios with unequal distribution among the neighbourhoods: this is of little concern to the poorest areas, “since the cost of buying the equipment [borne by the community] is too high.”

Ces perspectives différentes montrent combien les pratiques de sécurité structurent inégalement les rapports entre acteurs et leur manière d’occuper l’espace. La diffusion de pratiques de sécurité (protection, organisation de la surveillance, dénonciation) ne reprend pas nécessairement les traits de la ville ségréguée, ni à l’échelle du DMC, ni localement. En revanche le sens qui est donné à ces pratiques interroge le chercheur. Dans une ville où le grand récit de l’insécurité est désormais structurant (Rebotier, 2011), plus qu’à travers la diffusion des grilles, le recours à un service de surveillance ou le contrôle de l’accès aux rues, c’est à travers les représentations de l’insécurité et le sens donné aux pratiques de sécurité que jouent fortement des inégalités de reconnaissance.

These varying perspectives show the degree to which security practices unequally structure relations among stakeholders and how these practices occupy the space. The dissemination of security practices (protection, organization of surveillance, reporting) does not necessarily reflect the traits of the segregated city, whether at the level of the DMC or locally. On the other hand, the meaning attributed to these practices interests the researcher. In a city where the master narrative of insecurity has now become structuring (Rebotier, 2011), more than through the widespread use of gates, use of a surveillance service or control of street access, it is through the representations of insecurity and the meaning assigned to security practices that the inequalities in recognition come strongly into play.

 

 

Inégalités et représentations, moteurs et produits des pratiques de sécurité

Inequalities and representations, driving forces and products of security practices

Outre les inégalités dans la distribution des faits d’insécurité et dans la capacité des différents secteurs à y faire face, on avance que les inégalités de reconnaissance, i.e. des représentations de l’insécurité et du sens donné aux pratiques d’insécurité, à la fois influencent et renforcent un processus différencié de territorialisation à Caracas.

Beside the inequalities in the distribution of the facts of insecurity and various areas’ ability to deal with it, we put forward that inequalities in recognition, i.e. the representations of insecurity and the meaning given to the practices of insecurity both affect and reinforce a differentiated territorialisation process in Caracas.

 

 

Des représentations socio-spatiales différenciées
Differentiated socio-spatial representations

Des pratiques de sécurité similaires font différemment sens pour les acteurs en fonction de leurs représentations de l’insécurité, leur place dans la société, ou encore leur environnement social. De fait, selon que l’on soit dans un secteur cossu de l’Est de la ville (Santa Clara) ou dans les secteurs populaires (barrios de l’Ouest ou Horno de Cal), l’insécurité n’occupe pas la même place, ni parmi les priorités des habitants, ni au titre des relations sociales qu’elle affecte. La diffusion large de l’insécurité et des pratiques qu’elle motive n’est pas contradictoire avec les représentations inégales qui les sous-tendent. Par exemple, le fait de s’armer pour se protéger est entendu différemment pour Polibaruta selon qu’il s’agit de classes moyennes des urbanizaciones ou d’habitants du barrio. La sécurisation de l’espace urbain se construit sur la base d’inégalités de reconnaissance importantes (Davis, 1990). Certains discours dominent et marginalisent, introduisant des disparités importantes qui discriminent les pratiques de sécurité.

Similar security practices mean different things for stakeholders based on their representations of insecurity, their place in society or alternatively, their social environment. In fact, depending on if one is in an affluent area on the city’s east side (Santa Clara) or in working class areas (the barrios on the west side or Horno de Cal), insecurity is not ranked the same among the inhabitants’ priorities nor with regard to the social relationship it affects. The broad dissemination of insecurity and the practices resulting from it are not in contrast to the unequal representations that underlie it. For example, the Polibaruta [the Baruta police] interpret arming oneself for protection differently, depending on whether this involves the middle class residents of the urbanizaciones or the inhabitants of the barrio. Securing urban space is construed on the basis of significant disparities in recognition (Davis, 1990). Certain discourses dominate and marginalize, introducing significant disparities that distinguish between security practices.

La localisation des secteurs « sûrs » et « dangereux » que donne le ministère des affaires étrangères français (Carte 4) dans la rubrique en ligne « conseils aux voyageurs » est une façon d’illustrer par la carte les discours dominants. A Caracas, on retrouve ce « discours du crime » (Caldeira, 2000) parmi les secteurs cossus, la couverture médiatique de l’insécurité ou le paysage urbain qui identifient des territoires « sûrs » et ceux qui ne le sont pas. Le marquage des limites du territoire de Chacao, en signalant l’entrée ou la sortie (photo 2 en haut), s’accompagne régulièrement de la mention « Chacao, territorio seguro [territoire sûr] ». De fait, les marqueurs paysagers des pratiques de sécurité associés aux représentations différenciées de l’espace social ainsi véhiculées font plus de sens lorsqu’on les relie aux traits caractéristiques de ségrégation socio-spatiale que lorsqu’on les compare à la distribution des crimes et délits à Caracas (Carte 1 à 4).

The location of areas designated as “safe” and “dangerous” that the French ministry of foreign affairs gives (Map 4) in the online heading “Advice to Travellers” is a way to illustrate the dominant discourses using a map. In Caracas, we come across this “crime discourse” (Caldeira, 2000) among the affluent areas, media coverage of insecurity or the urban landscape that identifies areas that are “safe” and those that are not. The delineation of the boundaries of Chacao, indicating the entrance or exit (photo 2, above), is normally accompanied by the statement “Chacao, territorio seguro [tr. safe area]”. In fact, landscape markers of security practices associated with the differentiated representations of social space thus conveyed make more sense when they are tied to the characteristic traits of socio-spatial segregation than when they are compared to the distribution of crimes and misdemeanours in Caracas (Maps 1 through 4).

La territorialisation de l’insécurité aide à donner du sens aux pratiques en ceci qu’il s’agit d’un processus permanent de production de l’espace. Ce processus allie des aspects matériels et intangibles, et se traduit par un paysage, des formes ou des équipements tout autant que par une identification, un contrôle ou une appartenance. Il désigne la dimension spatiale de l’organisation sociale à travers laquelle l’espace fait sens et prend forme (Di Méo et Buléon, 2005). Dans le cadre des pratiques de sécurité, les représentations jouent un rôle fondamental au titre de la place que prend l’insécurité dans l’organisation de l’espace. La diffusion large des pratiques de sécurité influence la production de l’espace urbain alors même que les caractéristiques socio-spatiales et politiques propres à Caracas façonnent en retour de nombreux aspects de ces pratiques.

The territorialisation of insecurity helps give meaning to security practices in that it concerns a permanent process of space production. This process brings together the tangible and intangible, with shapes and facilities forming a landscape, and likewise, forming an identity, control or belonging. It sets out the spatial dimension of social organization through which the space creates meaning and takes shape (Di Méo and Buléon, 2005). In the context of security practices, representations play a fundamental role on the basis of how insecurity ranks in the organization of space. The broad dissemination of security practices affects the production of urban space while by the same token the socio-spatial and political characteristics specific to Caracas in turn shape numerous aspects of these practices.

De haut en bas et de gauche à droite : marquage de la sortie du territoire de Chacao (en direction de Las Mercedes) ; douane urbaine à las Lomas de San Rafael ; architecture et équipement sécuritaire (grilles, tours, caméras, fils électrifiés) à Alta Florida.

Top to bottom, left to right: Designation of the exit from the Chacao area (heading toward Las Mercedes); Gated community entrance at las Lomas de San Rafael; security architecture and equipment (gates, towers, video cameras, electric wires) in Alta Florida.

Le sens différent attribué à des pratiques de sécurité similaires reprend des traits forts d’un ordre urbain ségrégué. La territorialisation de l’insécurité permet de rendre compte de la dimension performative pour l’espace social des pratiques de sécurité. Plus qu’un simple marqueur, leur statut différencié en termes de reconnaissance en fait un ressort important de reproduction de l’ordre socio-spatial inégalitaire à Caracas.

The different meaning attributed to similar security practices carries on the strong characteristics of a segregated urban order. The territorialisation of insecurity makes it possible to realize that there is a performative dimension of security practices for social space. More than a simple marker, their differentiated status in terms of recognition makes them an important driver for reproducing the elitist socio-spatial order in Caracas.

 

 

Pratiques de sécurité et inégalités : des rapports de construction mutuelle
Security practices and inequalities: mutually constructed relationships

Par des panneaux, grilles, vigiles ou caméras, les pratiques de sécurité rendent visible le régime de l’invisible. Elles structurent aussi l’ordre urbain de la capitale vénézuélienne.

Signs, gates, grilles, guards and video cameras – security practices make the regime of the invisible visible. They also structure the urban order of Venezuela’s capital.

Il est bon de souligner à nouveau qu’à Caracas le poids de ces pratiques dans les mobilités urbaines, les pratiques territoriales et le rapport à la ville est antérieur à l’émergence de l’insécurité comme question sociale et politique cardinale (à partir du Caracazo). A l’occasion d’un bref passage à Caracas après avoir séjourné à Bogotá, Claude Bataillon rend compte de la façon dont la sécurité conditionnait déjà une partie des recommandations de collègues vénézuéliens au milieu des années 1960 :

It is a good idea to once again stress that in Caracas, the importance of these practices in urban mobility – the territorial practices and the relationship to the city – pre-dates the emergence of insecurity as a fundamental social and political issue (starting with the Caracazo).  On the occasion of a brief trip through Caracas after having stayed in Bogotá, Claude Bataillon reports on how security was already conditioning a portion of the recommendations of Venezuelan colleagues in the mid-1960s:

« […] les villes étaient déjà brutalement modernisées, avec leur monde d’ingénieurs et de technocrates parfois étrangers, leurs classes moyennes hautement prospères, déjà entièrement conquises par les voyages en avion ou en auto sur des routes modernes impeccables. Alors qu’en Colombie je pouvais facilement utiliser les hôtels vieillots pour commis voyageurs en centre-ville, au Venezuela on me déconseillait des hôtels équivalents, dans des quartiers centraux réputés dangereux, et je devais me résoudre à loger dans les grands palaces modernes, d’où il fallait atteindre en taxi les lointains buildings des universités et des services publics » (Bataillon, 2008 : 66).

“… the cities were already brutally modernized, with their crowd of engineers and technocrats (some of which were foreign), their highly prosperous middle classes, already completely enamoured with travel in planes or in cars on impeccable modern highways. While in Colombia I could easily use old-fashioned downtown hotels for travelling salesmen; however, in Venezuela I was advised against similar hotels in downtown areas reputed to be dangerous, and I had to resign myself to staying in the large, modern luxury hotels from which one had to take a taxi to get to the far-away buildings of the universities and government services.” (Bataillon, 2008 : 66).

On reconnaît une géographie sociale et de l’insécurité dans laquelle se dégage déjà le « centre » dégradé et dangereux (le centro, dans la partie occidentale populaire de la ville). Dans ce témoignage, l’insécurité est construite en opposition à la modernité des grands palaces et buildings caractéristiques de l’urbanisation qui gagne à cette époque l’Est de la vallée de San Francisco.

A social geography is recognizable as is the insecurity in which the run-down and dangerous “centre” emerges (the centro, in the working-class west side of the city). In this testimonial, insecurity is construed against the modernity of the large luxury hotels and buildings typical of the urbanization that was gaining ground at that time on the east side of the San Francisco valley.

A la fin des années 1980, une autre ligne de tension que celle opposant Est et Ouest de la ville est construite autour de l’insécurité et des pratiques qu’elle suscite. Les émeutes urbaines de février 1989, constituent un seuil dans les représentations et le rapport à la ville des Caraqueños (Lopez Maya, 2003). Le Caracazo met un terme au mythe de « l’exceptionnelle démocratie » qu’aurait connu le pays entre 1958 (fin du régime dictatorial de Pérez Jiménez) et les années 1980, dont les piliers consistent en une paix sociale, civile et militaire, une sérénité politique et une prospérité sans pareil sur le continent. Un contrôle de la société verrouillé par la rente pétrolière et le jeu d’une démocratie pactée ne résistent pas à l’approfondissement, à la faveur de la crise des années 1980, d’inégalités qui ont en réalité toujours existé (Ellner et Tinker Salas, 2007). L’émergence de fortes tensions sociales longtemps maîtrisées bouleverse le rapport à la ville de certains secteurs :

In the late 1980s, another line of tension than the one pitting the east and west sides of the city against one another was built around insecurity and the practices that stem from it. The urban riots of February 1989 were a threshold in the representations and relationship to the city of Caraqueños (Lopez Maya, 2003). The Caracazo put an end to the myth of the “outstanding democracy” that the country supposedly experienced between 1958 (the end of the dictatorial regime of Pérez Jiménez) and the 1980s, the pillars of which consisted of a social, civil and military peace, political calm and a prosperity that was unequalled on the continent. This society, closed off by oil profits and the game of a democracy formed by pact, does not stand up to close examination, owing to the crisis of the 1980s and the inequalities that in reality have always existed (Ellner and Tinker Salas, 2007). The emergence of social tensions long held in check upset relations in the city in certain areas:

« La décennie 1980 prend fin alors que se concrétise la terreur latente que les secteurs favorisés de Caracas ont toujours ressentie : la terreur du jour où descendraient les gens des collines pauvres qui entourent la capitale pour prendre la ville, fatigués de leur propre misère. Le 27 février 1989 ont eu lieu des soulèvements populaires de deux jours, réprimés par le gouvernement au prix du plus grand nombre de morts dans le pays en un siècle. […] Le fil ténu qui maintenait le lien social  commençait à s’effilocher » (Rotker, 2005 : 171).

“The decade of the 80s ended with the latent terror that the privileged areas of Caracas had always felt becoming tangible: the terror of the day when the poor from the hills surrounding the capital, who were exhausted from their own destitution, would descend to take the city. On February 27, 1989 the two-day people’s uprisings took place, repressed by the government at the cost of the greatest number of deaths in the country in 100 years. …The slender thread that held the social bond together began to fray.” (Rotker, 2005 : 171).

Le Caracazo  est aussi connu comme « el día que bajaron los cerros [le jour où les cerros sont descendus] ». On retrouve la distinction entre cerros et colinas, le danger est identifié comme venant des cerros couverts de barrios. Ce sont ces secteurs populaires qui sont marqués du sceau de la menace, origine du danger. Face à cette identification, les pratiques de sécurité visibles (aujourd’hui légitimées) renforcent des formes préexistantes et plus subtiles de distinction et de mise à distance que la généralisation de ces pratiques ne doit pas dissimuler. La plupart des quartiers aisés présente une « forme socio-spatiale personnalisée […] qui a permis à cette population, aidée par la qualité de la géographie de la vallée, d’habiter de façon indépendante et éloignée de grands ensembles de bidonvilles » sur des collines (colinas) et non des cerros (Maldonado Brito, 2006 : 414).

The Caracazo  is also known as “el día que bajaron los cerros [the day when the cerros came down]”. Again we have the distinction between cerros and colinas, danger identified as coming from the cerros covered with barrios.  These are working-class areas labelled as threatening, the place where danger originates. In response to this label, the visible security practices (today justified) reinforce the pre-existing and subtler forms of distinction and distancing that the generalization of these practices must not conceal. Most of the affluent neighbourhoods present with a “customized socio-spatial form…which has enabled this population, assisted by the geography of the valley, to live on the hills (colinas) and not the cerros, independently and away from the large collections of shanty-towns” (Maldonado Brito, 2006: 414).

Au terme de l’analyse, on souligne que les pratiques de sécurité sont un produit mais aussi un des ressorts du peuplement urbain historiquement ségrégué à Caracas, et de sa reproduction. Dans le discours dominant, un amalgame s’opère entre les représentations de l’insécurité et les secteurs les plus défavorisés. On y retrouve les traits caractéristiques de la ségrégation socio-spatiale. La frontière est ténue entre représentation et stigmate. Les pratiques de sécurité, pas tant par leurs formes qu’à travers leurs significations, sont pour beaucoup influencées par d’importantes inégalités. Une fois établie, l’origine de l’insécurité – quartiers, populations – présente tous les caractères d’un bouc émissaire, soulignant encore leur mise au ban (Douglas, 2001).

At the end of the analysis, we stress that security practices are a product but are also one of the drivers of Caracas’ historically segregated settlement and its reproduction. In the dominant discourse, a commingling takes place between the representations of insecurity and the most disadvantaged areas. We find therein the typical traits of socio-spatial segregation. There is a fine line between portrayal and stigma. Less through their forms than through their meanings, the security practices are affected by significant inequalities for many. Once established, the origin of insecurity – neighbourhoods, populations – presents with all the characteristics of a scapegoat, again underscoring their banishment (Douglas, 2001).

De fait, à la suite de grandes manifestations et grèves patronales de 2001-2002, et du coup d’Etat perpétré en avril 2002, García Guadilla a relevé de telles logiques à travers des pratiques de défense en contexte de crise. Elle repère notamment à Caracas la désignation d’un ennemi « extérieur » suivant des traits classistes, racistes ou politiques. Dans les « plans de défense communautaire » à destination des classes moyennes et consultés par l’auteure, il est dit qu’il « ne faut pas croire le personnel de maison, en particulier celui du service de jour. Souvenez-vous que nombre d’entre eux ont été manipulés et que certains commencent à vous voir comme des ennemis » (2007 : 149). De manière exacerbée en période de crise, les pratiques de sécurité creusent les distances entre divers « autres » construits comme autant de menaces, qui « oligarques », qui « sauvages », qui « anti-démocratiques », selon des clivages structurants qui rejouent bien plus qu’ils n’émergent dans un contexte d’inégalités et de fortes confrontations. De telles pratiques portent la marque des tensions et disparités sociales et politiques qui les encadrent. Elles en sont un vecteur aussi bien qu’un ressort, aujourd’hui sur le devant d’une scène urbaine gagnée par la fièvre de la sécurisation.

As a matter of fact, following the major demonstrations and lockouts in 2001-2002 and the coup d’état in April 2002, Garcia Guadilla re-erected these types of logic through defence practices in the crisis context.  She specifically pinpointed in Caracas the designation of an “external” enemy along classist, racist and political lines. The “community defence plans” intended for the middle classes and consulted by the author, state that “[translation] domestic staff, particularly day staff, should not be believed. Remember that many of them have been manipulated and that some of them are starting to see you as the enemy.” ((2007: 149). Security practices widen the gap with various “others” construed as so many threats, whether “oligarchs”, “savages”, or “anti-democracy” – a fact particularly true in times of crisis – based on structuring divisions that tend to replay rather than emerge in a context of inequality and major confrontation. These practices bear the mark of the social and political tensions and disparities that frame them; they are a vector as well as a driver thereof today, front and centre on the urban stage won over by “security fever”.

 

 

Conclusion

Conclusion

L’insécurité se traduit par – mais se réalise aussi à travers – des pratiques de sécurité et des représentations. Certaines formes d’appropriation de l’espace, l’influence de politiques publiques, d’initiatives privées, ou le type de paysage urbain sont les marques de ces pratiques. Mais les représentations qui les accompagnent, et parfois les suscitent, ne peuvent être négligées dans la mesure où elles contribuent à les signifier. La production de l’insécurité, par le biais des liens entre pratiques et représentations, reproduit et consolide certains aspects de l’injustice sociale.

Insecurity translates into – but is also realized through – security practices and representations. Certain forms of appropriation of space, the impact of public policies, private initiatives or the type of urban landscape are the marks of these practices. But the representations that accompany these practices, and occasionally produce them, cannot be overlooked in as much as they help to signify them. The production of insecurity through links between practices and representations reproduces and reinforces certain aspects of social injustice.

La territorialisation, associant ressorts matériels et intangibles, permet de mettre l’accent sur la dimension culturelle et sur les statuts sociaux qui interviennent dans la construction du « discours du crime » (Caldeira, 2000) ainsi que dans la nature et le sens des pratiques de sécurité. Elle contribue à articuler les pratiques de sécurité à un contexte socio spatial, dépassant ainsi le seul régime de l’observation des pratiques pour comprendre leurs logiques de construction et réinscrire ces dernières dans la durée, des rapports de force, des intérêts divergents et des jeux d’échelle singuliers.

Territorialization, associating tangible and intangible drivers, makes it possible to accentuate the cultural aspect and social statuses that intervene in the construction of the “crime discourse” (Caldeira, 2000) as well as in the nature and meaning of security practices. Territorialization helps to connect the security practices to a socio-spatial context, thus going beyond the simple observation of practices to understanding the logic of their construction and to rerecord them in the persistence of power relationships, diverging interests and singular games of scale.

Des pratiques de sécurité largement répandues et apparemment homogènes ne sont pas incompatibles avec un ordre social injuste et des inégalités sous-jacentes. De fait, tout le monde n’est pas également victime ni même exposé à l’insécurité urbaine. Ces inégalités ne sont pas nécessairement visibles à travers le recours à la surveillance, aux grilles et grillages, à la modification des pratiques territoriales ou à la fréquentation des espaces et des transports publics. Elles se traduisent de façon plus ténue mais non moins fondamentale d’une part par un sens différent donné par les acteurs aux pratiques de sécurité, comme le recours aux armes pour se défendre (entretien avec le commissaire de Baruta) ou l’importance toute relative donnée à la délinquance parmi les secteurs populaires ; d’autre part par le recours à la peur comme levier de la régulation sociale et spatiale qui permet d’enraciner certains comportements sociaux (Pedrazzini et Sanchez, 1998) ou de légitimer des mesures de séparation, de mise à distance, voire de stigmatisation.

Widespread and apparently homogeneous security practices are not incompatible with an unjust social order and underlying inequalities. In fact, all are not equally victims nor even exposed to urban insecurity. These inequalities do not necessarily become visible through surveillance, gates and fencing, the modification of territorial practices or the use of public spaces and mass transit. They more subtly but no less fundamentally translate into the different meaning given by the stakeholders to security practices, like resorting to weapons for self-defence (discussion with the commissioner of Baruta) or the completely relative importance placed on delinquency in working-class areas; on the other hand, using fear to leverage social and spatial regulation which enables certain social behaviours to take root (Pedrazzini and Sanchez, 1998) or legitimizes segregation, distancing, or indeed, stigmatization.

De fait, le grand récit de l’insécurité et la diffusion large des pratiques de sécurité aplatissent inégalités et conflits. Pour autant, l’analyse du sens contingent que ces pratiques recouvrent (comme l’on développé Douglas, 2001 ou Wacquant, 2006, à propos du stigmate, de l’outsider ou de l’outcast) permet de rendre visibles des rapports d’injustice déterminants et largement préexistants à l’émergence de l’insécurité urbaine comme question cardinale. Les pratiques de sécurité produisent de l’espace. Elles sont opérationnelles ou instrumentales quand elles légitiment des actions ou des intentions (parfois étrangères au seul problème d’insécurité), et elles sont performatives lorsqu’elles donnent forme et sens au réel. La figure du bandit comme celle du malandro (Pedrazzini et Sanchez, 1998) et les pratiques de sécurité dans son sillage renvoient immanquablement à toute « l’injustice du monde » (Pedrazzini et Desrosiers-Lauzon, 2011), à commencer par celle de la société vénézuélienne.

The master narrative of insecurity and the broad dissemination of security practices flattens inequalities and conflicts. However, the analysis of the incidental meaning that these practices cover (as developed by Douglas, 2001 or Wacquant, 2006 with regard to stigma, the outsider or the outcaste) makes it possible to see the deciding relationships of injustice that greatly pre-exist the emergence of urban insecurity as a fundamental question. Security practices produce the space. They are operational or instrumental when they legitimize actions or intentions (occasionally foreign to the problem of insecurity alone), and are performative when they give shape and meaning to reality. The criminal, like the malandro (Pedrazzini and Sanchez, 1998), and the security practices that follow in his wake inevitably echo all “the world’s injustice” (Pedrazzini and Desrosiers-Lauzon, 2011), starting with that of Venezuelan society.

 

 

[1] Les recensements de l’institut national de statistiques (INE) distribuent la population en 5 catégories de A (plus riche) à E (plus pauvre).

[1] The national statistical institute (INE) censuses distribute the population over 5 categories from A (richest) to E (poorest).

[2] On pense ici à l’Observatorio Venezolano de la Violencia, Laboratoire de Sciences Sociales de l’Université Centrale du Venezuela, mené par le sociologue Roberto Briceño León; au Centro por la Paz y los Derechos Humanos, de la même univeristé, dirigé par Ana María San Juan; ou à l’ONG Paz Activa présidée par un autre sociologue, Luis Cedeño.

[2] Consideration is given here to the Observatorio Venezolano de la Violencia, social sciences laboratory at the Universidad Central de Venezuela, led by sociologist Roberto Briceño León; the Centro por la Paz y los Derechos Humanos, at the same university, directed by Ana María San Juan; or the NGO Paz Activa chaired by another sociologist, Luis Cedeño.

[3] Programa Venezolano de Educación-Acción en Derechos Humanos – Programme Vénézuélien d’Education-Action dans le domaine des Droits de l’Homme.

[3] Programa Venezolano de Educación-Acción en Derechos Humanos – Venezuelan education action plan in human rights.

[4] Institution locale d’organisation communautaire pour la participation qui prend la suite des associations de voisins en 2006 (Compagnon et al., 2009).

[4] A participation-based, community-organized local institution that took over from neighbourhood associations in 2006 (Compagnon et al., 2009).

[5] Les citations concernant Santa Clara sont tirées d’un entretien réalisé le 3 novembre 2008, dans le cadre du programme ANR – METRALJEUX.

[5] Quotations on Santa Clara are drawn from an interview conducted on November 3, 2008, under the ANR – METRALJEUX program.

[6] Un des dispositifs institutionnels de participation qui permet au CC de lancer des appels de fonds publics et de les gérer.

[6] One of the participation-based institutional mechanisms that allows the CC to apply for public funding and to manage those funds.

[7] Les citations concernant Horno de Cal sont tirées d’un entretien réalisé le 9 décembre 2008 (ANR – METRALJEUX).

[7] Quotations on Horno de Cal are drawn from an interview conducted on December 9, 2008 (ANR – METRALJEUX).

[8] Pour des valeurs s’échelonnant de 0 : Sentiment d’insécurité absolu, à 1 : Sentiment de totale sécurité. Les réponses étaient initialement étalonnées de 0 à 5, mais les résultats on été standardisés de 0 à 1 pour le calcul d’indices sur l’ensemble des questionnaires.

[8] For values ranging from 0: Sense of absolute insecurity, to 1: Sense of total security. Responses were initially benchmarked from 0 to 5, but the results were standardized from 0 to 1 in order to calculate indices for all questionnaires.

[9] Les citations qui suivent sont tirées des échanges périphériques à l’application d’une partie des 118 questionnaires dans le barrio Santa Rosa, avec une leader locale, au cours du mois de juillet 2005.

[9] The quotations that follow are drawn from discussions related to the application of one part of the 118 questionnaires in the Santa Rosa barrio, with a local leader, in July 2005.

[10] Les citations et informations concernant la police de Chacao sont tirées d’une entrevue réalisée le 27 novembre 2008 avec un officier chargé des relations publiques (ANR – METRALJEUX).

[10] Quotations and information on Chacao police are drawn from an interview conducted on November 27, 2008,  with a public relations officer (ANR – METRALJEUX).

[11] Les citations et informations sur la police de Baruta sont tirées d’une entrevue réalisée le 06 novembre 2008 avec un des commissaires (ANR – METRALJEUX).

[11] Quotations and information on the Baruta police are drawn from an interview conducted on November 6, 2008, with one of its commissioners (ANR – METRALJEUX).

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