(In)justice des initiatives communautaires

The (in)justice of community-based initiatives

Dans de nombreux domaines, servant des objectifs variés, les formes de socialité qui relèvent du mot anglais community sont considérées comme utiles pour progresser vers de nouveaux arrangements économiques, culturels et politiques. Le terme community est de plus en plus souvent entendu au sens d’éco-communauté : les « communautés » permettraient de mieux répondre aux défis environnementaux. Selon cette acception, la communauté pourrait constituer un ciment social pour les acteurs de terrain, leur permettant d’accroître leur agentivité (agency). Ou bien (potentiellement simultanément), la communauté est également conçue selon une approche descendante, pour guider et organiser les populations par le haut. Quel que soit le sens qu’il recouvre, le concept de community sert des objectifs spécifiques (environnementaux ou non), et pour cette raison, il est autant plébiscité que critiqué. Jackson (2005), par exemple, fait l’éloge du « double dividende » des communautés à faible émission de carbone, qui leur permettrait de développer une vie meilleure accompagnant une consommation réduite des ressources. À l’inverse, d’autres auteur-e-s critiquent vivement la mobilisation du terme community quand il s’agit de conceptualiser des préoccupations plus structurelles. Ces critiques vont souvent dans le sens de l’argument selon lequel la communauté autorise ou encourage une certaine forme de « néolibéralisme » : ce que MacLeod et Emejulu (2014) appellent « le néolibéralisme à visage communautaire ». Au-delà des débats dans le domaine environnemental, le terme de communauté est plus largement mobilisé, et souvent de manière transversale dans les débats sur le localisme, le bénévolat, la fourniture de services au secteur tertiaire, ou encore le militantisme.

In a variety of fields, pursuing different ends, forms of sociality that go under the English word ‘community’ are seen as useful in journeying towards new economic, cultural, and political settlements. Most prominently community has emerged as a form of eco-community: community used to respond to environmental challenges. This can be community as a social glue used by grassroots actors allowing them to increase agency. Or it could (potentially concurrently) be a form of top-down allocated community, used to guide and arrange populations. Wherever it comes from, and however it is used, the community that is put to use pursuing specific aims and objectives (whether environmental or not), are praised or critiqued. For example Jackson (2005) praises the ‘double dividend’ of low carbon communities: a better life accompanying reduced consumption. Conversely others are highly critical of the use of community to address more structural concerns. Critiques often run along the lines of arguing that community either allows or encourages some form of ‘neoliberalism’: what MacLeod and Emejulu (2014) call ‘neoliberalism with a community face’. While these examples are inflected through an environmental lens, community is also used more widely and cross-cuttingly, as can be seen with its role in debates around localism, volunteering, third sector service provision, as much as around purposive activism.

Le contexte néolibéral explique en partie la montée des mouvements « communautaires » pour la durabilité, s’accordant bien avec l’idée d’une plus grande responsabilisation de l’action, ou de la prétendue nécessité d’un enracinement local de « la capacité d’adaptation » : « les réponses à la dégradation de l’environnement… se situent au niveau de l’individu/de la communauté et consistent essentiellement à accroître la résilience des populations touchées aux chocs externes » (Felli & Castree, 2012 : 2). Cette supposée imbrication entre des mouvements progressistes pour le changement et une vision du monde néolibérale coercitive invite à la prudence (voir au scepticisme) face à l’affirmation selon laquelle les mouvements ou actions communautaires peuvent être considérés comme « justes ».

Neoliberalism as a context partly explains the rise of community movements for sustainability, who hold responsibility for action, or ‘capacity to adapt’ is locally rooted. Here “responses to environmental degradation … are located at the individual/community level and essentially amount to increasing the ‘resilience’ of the affected populations to ‘external’ shocks” (Felli & Castree, 2012: 2). This dovetailing of progressive movements for change, together with a coercive neoliberal worldview gives us cause to be wary wherever we claim that community movements or action can be seen as ‘just’.

Le concept de community, cependant, n’est pas condamné à s’inscrire dans un agenda néolibéral. Dans une de leurs dernières publications, Doreen Massey et Michael Rustin font la distinction entre l’émergence de l’individualisme évoqué par Foucault dans Surveiller et punir et des formes d’« engagement, d’amélioration et d’apprentissage » collectifs présentés alors comme souhaitables (Sondages, printemps 2015, 59 ; p. 20). Perçus de la sorte, les initiatives communautaires offriraient une occasion d’expérimenter, de modéliser et de forger des moyens alternatifs d’être et de devenir ensemble. Ainsi, les relations sociales et spatiales que l’on peut trouver dans les initiatives communautaires constitueraient des outils utiles pour la construction d’un monde plus juste.

Community, though, is not destined to be enrolled within a neoliberal agenda. In one of Doreen Massey’s last published pieces she, together with Michael Rustin, distinguishes between the emergence of the individualism Foucault traces in ‘Discipline and Punish’, and a more collective and normatively desirable ‘nurture, improve, and learn’. (Soundings, Spring 2015, 59; pg 20). Community initiatives provide an opportunity to experiment, to model and forge alternative ways to be and become together. Thus, the social and spatial relations that can be found in community initiatives can be useful tools in building a more just world.

Focus du numéro

Focus of papers

Dans ce numéro de Justice spatiale / Spatial Justice, nous souhaitons explorer comment la « communauté » peut, ou non, servir la poursuite d’objectifs environnementaux, culturels et sociaux plus justes. Plutôt qu’une discussion conceptuelle sur le terme de « communauté », l’objet de cet appel est de s’interroger sur la participation des « communautés » dans la production d’une plus grande (in)justice, en particulier au niveau environnemental et climatique, mais aussi plus largement spatiale. Par exemple: quels sont les effets du développement de projets favorisant les énergies renouvelables par des « communautés » sur les relations de genre et plus largement sur les injustices sociales? Plus particulièrement, nous recherchons des articles qui n’adoptent pas exclusivement une perspective critique ou positive sur des initiatives de changement portées par des communautés locales, mais cherchent également à les comprendre, les analyser, les questionner via la mobilisation du concept de justice spatiale.

In this issue of Justice spatiale/ Spatial Justice we want to explore how the use of community in pursuing environmental, cultural, and social aims and objectives can be more or less just. Rather than discussing ‘community’ as an idea or concept, still less attempting to define it, we wish to see papers that look to the potential for, or counterproductive uses of, community to achieve justice. Here we see justice in the round – most commonly justice in this area of research is framed as environmental justice, and can also be broadened out to notions of climate justice. However we are also interested in wider and the less often asked questions of justice, including those beyond only environmental deployments of community. For example: what are the effects of community renewable energy on the gender relations and accompanying questions of social justice? Most particularly we are looking for papers that do not only adopt either a critical or a positive perspective on community-based initiatives for change, but seek to understand, analyse, and inflect these through an explicit perspective of justice.

Nous invitons des articles interrogeant la contribution, réelle ou fantasmée, des « communautés » à la justice spatiale et à la résorption (ou le creusement) des disparités sociales et territoriales. Ces derniers peuvent se concentrer sur un sous-champ spécifique identifié. Compte tenu de la nature anglo-française de la revue, nous accueillons également des articles traitant de la spécificité des débats anglophones ou francophones dans ces domaines.

We welcome papers point to what these are, might be, and how they tangibly help produce more just outcomes. Possible topics include the unevenness of community initiatives. Engagement with specific subfields would be welcome here. Given the Anglo-French nature of the journal, we also welcome papers addressing the specificity of Anglo- or Francophone debates in these areas.

En premier lieu, les articles pourront être très critiques des processus en jeu, et mobiliser des concepts issus de la géographie critique, de l’écologie politique ou de « interpretive policy analysis ». En contrepoint, cet appel est également ouvert à des approches plus positives, ancrées dans une description empirique de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas (au regard de la justice spatiale) dans les mouvements « communautaires ». Dans ce cas, les travaux s’inscrivant dans une démarche de recherche-action, de recherche-militante (et même proactives), ou s’appuyant plus classiquement sur des observations participantes, sont particulièrement bienvenus. Enfin, cet appel vise également des articles partant du concept de justice en lui-même, entendu au sens large, pour ensuite interroger la manière dont il est manié/invoqué par les « communautés ».

These papers could be, first, broadly critical of the roles and processes involved, perhaps inspired from critical geography, political ecology, or interpretive policy analysis. A second thread of contributions could come from broadly sympathetic approaches to community, and could be written with practical approaches as to what works (or not) within community movements. Here, contributions could use participatory action research, scholar-activism or other approaches that seek to encourage and further the potential of community to achieve justice. Lastly, we welcome contributions that explicitly focus on justice itself, including ideas and framings that seek to go beyond existing or partial characterisations of ‘justice’ in these fields. We welcome contributions that speak to any of these themes.

Les articles proposés peuvent s’inspirer de certaines des idées décrites ci-dessus ou être développées de manière plus créative. Dans ce cas, les personnes intéressées sont invitées à entrer en contact avec les responsables du numéro pour en discuter.

Papers could engage with some of the above ideas, or strike out into new, creative territory. Please get in touch to discuss any ideas you may have.

Articles attendus

Expected Papers

Les articles peuvent s’appuyer sur une étude de cas ou offrir une perspective plus théorique. Des contributions plus politiques ou plus pratiques d’auteurs non universitaires sont également les bienvenues. Tous les articles seront examinés par le comité de lecture. Merci de respecter la feuille des styles disponible en ligne sur le site de la revue ici.

Papers can rely on a case study, or offer a more theoretical perspective. Policy and practitioner contributions from non-academic authors are also welcome. All papers will be peer-reviewed. For the journal’s house style, see an outline here.

Le journal est bilingue. Les articles peuvent être soumis en français ou en anglais.

The journal is bilingual and papers can be submitted in either French or English.

Chronologie

Timeline

Nous accepterons les articles complets jusqu’au 31 août 2019. Les articles seront ensuite examinés par des pairs avant la date de publication prévue pour le début de 2020. Veuillez nous contacter pour discuter de toute idée que vous pourriez avoir avant cette date limite.

We will accept full papers, up until the 31st of August 2019. Papers will then be peer-reviewed, before an expected publication date of early 2020. Please get in touch to discuss any ideas you may have in advance of this deadline.

Les propositions d'article sont à envoyer
pour le 15 mai 2019 à

Submit your articles
before May 15th, 2019 to

Bibliographie

References

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