Gouvernementalité algorithmique, smart cities et justice spatiale

Algorithmic Governmentality, Smart Cities and Spatial Justice

Introduction

Introduction

 

 

Les technologies digitales ont acquis aujourd'hui une place centrale et ont des effets qui renouvellent leurs relations avec la société : les formes de gouvernementalité qui peuvent émerger de ce changement se trouvent donc mises à l'agenda des discussions tout comme les formes de territorialisation qui leur sont associées, illustrées en particulier par ce que l'on appelle les smart cities.

The effects and the central role that digital technologies hold has recently renewed and brought to the agenda the discussion of the relationship between society and technology, including the forms of governmentality that could emerge, or the forms of territorialization associated with them. This isparticularly exemplified with the case of so-called smart cities.

Selon Rob Kitchin ( 2014 : 1 – 2), une smart city combine deux caractéristiques : d'une part, une informatisation générale qui voit tout et permet une gestion précise de la ville, et d'autre part, le déploiement de formes de gouvernance urbaine et de pratiques économiques visant l'innovation, la créativité et l'entreprenariat. Pour lui, ces deux caractères découlent de l’affirmation d’un ethos néolibéral qui confère une primauté au marché et à la recherche de solutions techniques pour gérer et développer la ville. Cette conception de la ville intelligente sera examinée plus avant. Elle conduit tout de suite à cette interrogation : ces caractéristiques sont-elles compatibles avec l'idée de justice spatiale ? En d'autres termes, est-ce que la façon dont les villes intelligentes sont conçues et dont elles fonctionnent rend possible la distribution équitable dans l'espace des ressources socialement valorisées et des opportunités d'en faire usage (Soja 2009 : 2).

For Rob Kitchin (2014: 1-2), a smart city is the combination of, on the one hand, a ubiquitous and pervasive form of computing that monitors the city, and, on the other hand, a vision and a strategy for the city where one can observe the adoption of forms of governance and economic practices targeted for innovation, creativity and entrepreneurship. For this author, these two dimensions are part of a neoliberal “ethos” which gives primacy to the market and the search for technological solutions to the governance and development of the city. This description of a smart city, to be explored subsequently, leads to the question of whether these dimensions are in line with an idea of spatial justice: this article will explore whether the current forms of implementation and use of smart cities make possible the existence of a fair and equitable distribution, in space, of the multiple and socially valued resources, as well as the opportunities to use them (Soja 2009: 2).

Dans un premier temps, on tentera de synthétiser les propos Michel Foucault sur la gouvernementalité, avant de les confronter à des approches plus récentes qui tentent de les actualiser pour tenir compte des évolutions technologiques. Ce qui amènera ensuite à explorer le problème de la technologie. On utilisera les travaux philosophiques qui ont traité de cette question et qui contestent l'idée que celle-ci pourrait être considérée comme quelque chose de neutre ayant une simple fonction instrumentale, et qui, au contraire, mettent en relief son rôle de médiation et de production de relations et de mondes. Après cette discussion théorique, on tentera de questionner les smart cities dans une perspective historique et ce qu’elles impliquent en termes de gouvernementalité face aux projets et présupposés actuellement hégémoniques. Enfin, et à l'aide de la discussion théorique présente tout au long du texte, on débattra de la relation entre smart cities et (in)justice spatiale.

Firstly, I will synthesize Michel Foucault´s proposal regarding governmentality, before relating it to newer approaches, with the intention of updating this proposal due to a diverse set of technological changes. Following this, an exploration of the question of technique and technology will be made based on the contributions of the philosophy of technology, criticizing the positions that take them as something neutral and merely instrumental. I will stress instead its mediating and productive dimension of relations and worlds. After this theoretical review, the intention is to discuss the smart cities as historical projects, and what this project means in terms of governmentality faced with current hegemonic projects and assumptions. Finally, the relationship between smart cities and spatial (in)justice will be discussed, whilst relating to the theoretical discussion related to the text.

 

 

Gouvernementalité

Governmentality

 

 

La réflexion sur la gouvernementalité telle qu'elle a été introduite par Foucault peut être résumée comme une réflexion sur "l'art de gouverner" dans une perspective historique. Elle fait référence à un processus de "gouvernementalisation de l'Etat" qui marque l'histoire de la modernité occidentale et qui comporte des effets sur le territoire, sur le corps des individus et sur la population. Il s'agit d'un questionnement qui se distingue par la relation qu'il établit entre les "arts de gouverner" et l'économie. Foucault explique comment l'"introduction de l'économie" dans la sphère de la "pratique politique" et de la "raison d'Etat" a modifié la signification propre du mot "économie", devenue une forme de l'exercice du pouvoir, un "champ d'intervention" dans le "réel" en vue d'une "certaine disposition des choses"[1] conforme au modèle économique et à une "fin appropriée", cette "disposition des choses" étant cette "fin appropriée" et non plus l'exercice du pouvoir sur un territoire et sur ses habitants. Selon Foucault, cela conduit à introduire une distinction entre gouvernement et souveraineté (Foucault 1994; 208 – 210). Pour lui, cette transformation implique l'émergence d'une nouvelle définition du gouvernement dès lors que sa finalité est devenue la disposition correcte des choses, visant non le bien commun, mais une fin convenant aux choses qui seront gouvernées. Ce changement conduit à une altération des relations entre les moyens et les fins : alors que la souveraineté a pour instrument la loi, dans l'optique du gouvernement, il ne s'agit plus de la loi, mais d'une "disposition des choses" en tant qu'aspect décisif et privilégié impliquant l'emploi de tactiques déterminées destinées à obtenir une certaine disposition des choses et des fins déterminées (Foucault 1994 ; 211). Il s'agit d'un changement qui comporte des effets dans la pratique gouvernementale et qui fait naître différents instruments dans l'appareil d'Etat.

The reflection on governmentality, as introduced by Foucault, can be summarized as a reflection on the « art of government » in a historical perspective, referring to a process of « governmentalization of the state » which marks the history of Western modernity and had impacts at various scales. These include the territory, the bodies of individuals or the population as a whole. At the core of this issue lies the relationship between the « arts of government » and the economy. Foucault’s questioning highlights how occurred the « introduction of the economy » in the realm of « practical politics » and of « State reason », changing the very meaning of the word « economy »: it has become a way to exercise power seen here as a « field of intervention » in the « real world » aiming at a « certain disposition of things » that uses and follows the model of the economy[1], as well as a particular « convenient end ». It is this « certain disposition of things » and « convenient end”, and no longer the exercise of power in a territory and its inhabitants, which, according to Foucault, marks and leads to a distinction between government and sovereignty (Foucault 1994: 208-210). For Foucault, this transformation implies the emergence of a new definition and purpose of government, now defined as the correct means of the disposal of things in order to lead not to a common good, but to an end considered « convenient » for the things that will be governed. This change leads to an alteration in the relationship between means and ends, given that, while in the case of sovereignty the instrument was the law, in the perspective of government it is no longer the law but the « disposition of things » that prevails. This in turn implies the use of certain tactics to get a certain arrangement of things and certain purposes (Foucault 1994: 211). This change impacts the practice of government, giving rise to various government apparatuses.

Ce changement ne doit pas être pris pour une rupture complète. Il est contemporain d'un ensemble de processus généraux qui ont lieu au XVIIIème siècle et que Foucault a caractérisé comme "l'émergence du problème de la population" : l'expansion démographique, l'abondance croissante de l'argent/monnaie, l'augmentation de la production agricole, entre autres. L'"art de gouverner" devra être capable de donner réponse à cette situation nouvelle, de surmonter ces processus, de les gérer, eux et leurs effets[2] (Foucault 1994 ; 215).   L'art de gouverner prend alors comme modèle la population, en même temps que la population devient la "fin ultime du gouvernement"[3]. A l'inverse de la souveraineté qui avait pour objet le gouvernement lui-même, le gouvernement a désormais pour finalité le bien-être de la population, l'amélioration de ses conditions de vie, l'augmentation de la richesse et de la longévité, l'analyse que fait le gouvernement et les moyens qu'il emploie étant immanents à la population elle-même (Foucault 1994 : 216 – 217). Ainsi, la population est désormais prise pour un objet que le gouvernement doit observer pour le gouverner sur la base de la connaissance qu'il en a acquise. De cette façon, sont inséparables deux processus : la genèse de l'art de gouverner et la connaissance de ce qui regarde la population, et donc les relations entre la population, le territoire et la richesse (Foucault 1994 : 217).

This change, which should not be taken as a complete rupture, is contemporary of a set of general processes occurring in the eighteenth century and which Foucault characterized as the « emergence of the problem of population » – processes such as population growth, the increasing abundance of money/currency, the expansion of agricultural production, among others -, processes and their effects which the « art of government » should be able to overcome, to respond to and to manage[2] (Foucault 1994: 215). The art of government is replaced by a model positing the population as a model, at the same time that the population emerges as the « ultimate end of government »[3]: unlike sovereignty, whose purpose is the government itself, the government shall be directed towards the welfare of the population, the increase of their living conditions, the increase of wealth or longevity, and the analysis and the means used by the government are immanent to the population (Foucault 1994: 216-217). Thus, the population is to be taken as an object. It should be under the scrutiny of the government, and, from there, the government should build knowledge about it in order to be able to govern it – thereby making inseparable the knowledge creation processes of government, and the knowledge of the processes related to population, i.e. the relationship between population, territory and wealth (Foucault 1994: 217).

Foucault termine sa présentation en introduisant le terme de "gouvernementalité" dans ses trois dimensions :

Foucault ends his presentation by introducing the term « governmentality », which involves three dimensions:

“Par gouvernementalité, j'entends l'ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d'exercer cette forme bien spécifique, bien que complexe, de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir, l'économie politique, pour instrument technique essentielles dispositifs de sécurité. Deuxièmement, par «gouvernementalité», j'entends la tendance, la ligne de force qui, dans tout l'Occident, n'a pas cessé de conduire, et depuis fort longtemps, vers la prééminence de ce type de pouvoir qu'on peut appeler le «gouvernement» sur tous les autres : souveraineté, discipline ; ce qui a amené, d'une part, le développement de toute une série d'appareils spécifiques de gouvernement et, d'autre part, le développement de toute une série de savoirs. Enfin, par gouvernementalité, je crois qu'il faudrait entendre le processus ou, plutôt, le résultat du processus par lequel l'État de justice du Moyen Âge, devenu aux XVe et XVIe siècles État administratif, s'est trouvé petit à petit «gouvernementalisé».” (Foucault, 1994: 655)

“1. The ensemble formed by the institutions, procedures, analyses, and reflections, the calculations and tactics that allow the exercise of this very specific albeit complex form of power which has as its target population, as its principal form of knowledge political economy, and as its essential technical means apparatuses of security. 2. The tendency that, over a long period and throughout the West, has steadily led toward the preeminence over all other forms (sovereignty, discipline, and so on) of this type of power-which may be termed « government »-resulting, on the one hand, in the formation of a whole series of specific governmental apparatuses, and, on the other, in the development of a whole complex of knowledges [savoirs]. 3. The process or, rather, the result of the process through which the state of justice of the Middle Ages transformed into the administrative state during the fifteenth and sixteenth centuries and gradually becomes « governmentalized. » (Foucault 1994: 219-220).

 

 

Gouvernementalité algorithmique

Algorithmic Governmentality

 

 

L'hypothèse d'une gouvernementalité algorithmique oblige, dès lors, à poser la question de savoir s'il existe une forme de gouvernementalité qui n'a plus l'économie politique comme moyen d'action, ou du moins comme moyen d'action privilégié, mais qui utilise les technologies digitales et en particulier les algorithmes. Toutefois, tant pour faire court que pour s'en tenir aux objectifs proposés initialement, on laissera de coté l'exploration de l'hypothèse selon laquelle il existerait une rupture totale d'un modèle de gouvernementalité pour un autre.

The hypothesis of a form of algorithmic governmentality forces, at first, to question the existence of a form of governmentality that no longer holds political economy as its means of operation – or, at least, as its privileged means of action – but, instead, operates via digital technologies, and in particular algorithms. However, for reasons of space and in order to follow the initially proposed objectives, of this article, the exploration of this hypothesis – that of a total rupture of a particular model of governmentality for another – will be explored in another text.

Une proposition qui irait au moins en partie dans le sens, non pas d'une rupture entre deux modèles, la gouvernementalité économique et la gouvernementalité algorithmique, mais dans le sens d'une combinaison entre elles deux, est présentée par Deleuze (1990) quand il formule son hypothèse des sociétés de contrôle, en quelque sorte équivalentes aux sociétés de sécurité développées par Foucault. Deleuze affirme qu’à chaque contexte historique et à chaque société correspondent des technologies et des machines particulières auxquelles correspondent des formes spécifiques de relations sociales. Il ajoute que la technologie ne doit pas être entendue de façon déterministe, mais plutôt comme l'expression de formes sociales capables de la faire naître et d'en faire usage dans le contexte historique du moment (Deleuze 1990). Dans les sociétés de contrôle dont parle Deleuze, ces technologies seraient l'ordinateur et le programme informatique, lequel est pris comme un langage numérique de contrôle qui marque l'accès ou le non-accès à l'information (Deleuze 1990). En même temps, il ébauche la dichotomie et le couple individu/masses quand il fait apparaître les "dividuels" à la place des individus, cependant que les "masses" deviennent des "échantillons", "données", "marchés" ou "banques", énumération qui ne manque pas de renvoyer à l'idée de modèle statistique et d'une certaine "objectivation" du réel (ce qui sera vu plus loin). En outre, le sujet de la société de contrôle est un sujet "ondulatoire, mis en orbite, sur faisceau continu"(Deleuze 1990).

Deleuze (1990) in his hypothesis concerning societies of control (somewhat equivalent to Foucault”s societies of security), made a proposal that would, at least in part, in the sense of combining economic and algorithmic governmentality – and not a rupture between the two – Deleuze claims that to each historical context and each society corresponds certain technologies/machines, to which corresponds specific social forms and relations, – although he affirms that technology should not be taken in a deterministic way, but rather as an expression of the social forms capable of generating them and using them, thus stressing the importance of taking into account the remaining historical and social context (Deleuze 1990). In the societies of control described by Deleuze, these correspond to the computer and the code, which is the “numerical language of control (…) that mark access to information, or reject it.” (Deleuze 1990: 5). At the same time, the dichotomy of the individual and masses is blurred, leading to the emergence of the « dividuals » in place of individuals, while the « masses » become « samples”, « data », « markets », or « banks » (a list that leads to the idea of statistical patterns and to a certain « objectification » of the real, something to be explored later). Furthermore, the subject of the society of control “is undulatory, in orbit, in a continuous network” (Deleuze 1990: 6).

Ces hypothèses ont alimenté une discussion qui s'intensifie et qui cible les formes de gouvernementalité liées aux transformations technologiques et historiques déjà soulignées. Ce débat ne manque pas d'être influencé par l'héritage de Foucault. Par exemple, Matteo Pasquinelli (2015) parle de l'apparition d'une "gouvernance algorithmique" qui constitue un nouvel "espace épistémique" et qui comporte deux fonctions/dimensions qui se constituent et nouent leurs relations au fur et à mesure que les informations sont recueillies et analysées :

These hypotheses foster a discussion that tends to intensify, particularly in the debate focusing on the forms of governmentality related to the technological and historical transformations already highlighted, a debate still marked by the influence of Foucault. For example, Matteo Pasquinelli (2015) talks about the emergence of an « algorithmic governance », which constitutes a new « epistemic space » and involves two functions/dimensions:

1) le repérage et l'analyse de modèles réguliers et communs à partir de la corrélation de données, y compris celles dont on ne penserait pas a priori qu'elles puissent avoir un sens ou être liées entre elles ; ces données portent sur des caractéristiques très variées et permettent d'identifier et de contrôler non pas tant un individu pris en particulier, mais plutôt les caractéristiques communes à plusieurs individus et les liens que l'on peut repérer entre ces caractéristiques, en vue d'une construction postérieure de ce qui a une signification, ce qui rend possible de créer des profils de sujets et de groupes sociaux auxquels sont associés certains futuribles (futurs possibles) tenus pour structurels ;

1) the recognition and analysis of regular and common patterns from data correlation – even those that, from the start, would not have a meaning or relation to each other. This includes data of different dimensions used to identify and control not so much a specific individual, but rather the common characteristics and relationships between different individuals, for a subsequent construction of meaning from that knowledge and analysis. This enables the creation of profiles from different subjects/social groups to which are associated some possibilities and duties that are intended to structure;

2) la détection de l'anormal, de quelque chose ou de quelqu'un qui n'est pas conforme à un modèle donné antérieurement identifié, c'est-à-dire déviant par rapport à ce qui serait pris comme une normalité. A partir, donc, de ce seul modèle sera identifiée l'anomalie, la chose ou la personne concernée devenant alors la cible d'une plus grande attention ou d'une intervention.

2) the detection of “abnormal”, of something or someone that is not in conformity and/or is deviant in relation to a given pattern previously identified. That is, deviant in relation to what is taken as « normality »: it becomes possible to identify the « abnormal » in relation to this pattern alone and thus pay greater attention to it as well as design an intervention.

Pasquinelli mentionne que, compte tenu de la complexité mathématique inhérente aux algorithmes, et vu que les données sont très nombreuses et très diverses, la seule possibilité de dégager un sens à partir de cette énorme collecte passe par les deux procédures déjà mentionnées : la détection de modèles et la détection des anomalies par rapport à ces modèles. La combinaison de ces deux procédures ne manque pas de renvoyer aux relations qu'entretiennent les sociétés de sécurité (ou de contrôle) et les sociétés disciplinaires. Comme le disent plusieurs auteurs, à commencer par Foucault lui-même, il y a moins une rupture entre les deux que l'incorporation des dernières techniques, des mécanismes et des dispositifs disciplinaires dans les sociétés de contrôle et de sécurité. D'un côté, on observe ainsi une tentative de contrôle de la population et des relations sociales, moins par l'intervention sur les individus que par l'identification d'une "normalité des relations entre les individus", et cela par une procédure immanente à la société elle-même, c'est-à-dire par l'identification de modèles communs/normaux existant dans la société. D'un autre côté, existent des dispositifs disciplinaires visant ce qui est tenu pour anormal au regard du modèle.

Pasquinelli points out that, given the inherent complexity of the technical and mathematical dimensions of the algorithms and of the size and diversity of data, the only possibility of constructing meaning from this enormous collection goes through these two dimensions: pattern detection and the detection of « anomalies » in relation to these same patterns. The combination of these two dimensions refers to the relationship between societies of security (or control) and disciplinary societies: as several authors point out (Foucault himself being the first), it is not so much a rupture between the two, but rather the subsumption of the techniques, mechanisms and disciplinary apparatus in the societies of control/security. Thus, on the one hand, it is an attempt to control the population as well as social relations. This is not so much achieved by acting on the body of individuals, but rather by the identification of what « normal relations between individuals » are – an identification made in an immanent way, to society itself, that is, by identifying common/“normal” patterns in society. On the other hand, it does not dispose of disciplinary measures, though now directed at what is considered « abnormal » in relation to the common pattern.

A son tour, Antoinette Rouvroy (2013) étudie comment les sujets et le « monde physique » sont pris en tant qu' « objets d'observation, de classification et d'évaluation » par des systèmes automatiques, et quels en sont les effets possibles. A partir de l'analyse que Foucault fait du pouvoir et prolongeant les études de la gouvernementalité, l'auteure concentre son examen sur la façon dont le monde physique et les sujets sont pris en tant qu'êtres visibles, chargés de sens, évalués et produits. Elle observe comment ces pratiques et processus font émerger des formes de gouvernementalité qui cherchent à diriger les conduites des sujets et de certains groupes sociaux, c'est-à-dire la forme que prend cette "conduite des conduites", ces "modes d'action plus ou moins pensés ou calculés qui ont pour fonction d'agir sur les possibilités d'action d'autres personnes". Le gouvernement est ici conçu comme la "structuration du champ des possibilités d'action des autres" (Rouvroy 2013 : 7). Pour Rouvroy, un peu comme pour Pasquinelli, les formes de gouvernementalité spécifiques à l'informatisation automatique[4] supposent en amont une intelligibilité statistique impliquant une collecte non sélective d'autant d'informations que possible, même si, au moins a priori, ces informations n'ont pas de lien avec un objectif particulier, ni ne doivent être exploitées d'une façon qui aurait été décidée avant leur collecte. Ainsi, pour cette auteure, avec l'informatisation automatique, on assiste à un changement épistémique pour ce qui est des relations avec le réel : un "régime perceptif et visible" essentiellement déductif laisse place à un autre régime qui est d'une logique inductive et dans lequel les causes des phénomènes deviennent indifférentes et où importe seulement le sens que feront émerger les corrélations statistiques. De la sorte et selon Rouvroy, il s'agit d'une forme de gouvernabilité qui a pour base la prédiction et qui renforce une rationalité gouvernementale marquée par la contingence, et où la prédictibilité, la stabilité, la sécurité et le contrôle des conflits sociaux remplacent la nécessité d'identifier les causes des phénomènes[5] et d'agir à leur niveau pour les résoudre (Rouvroy 2013 : 13). Il demeure que cette informatisation automatique comporte plusieurs limites épistémiques[6].

Antoinette Rouvroy (2013) explores how the subjects and the physical world are taken as « objects of observation, classification and evaluation » by automated systems, as well as their possible impacts. Based on Foucault’s analysis of power and following governmentality studies, the author focuses on how the physical world and the subjects are taken as visible, endowed with meaning, evaluated and produced, and how, from such practices and processes, forms of governmentality emerge that seek to steer subjects or certain social groups. Hence the phrase « conduct of conducts », taken as « modes of action, more or less considered and calculated, which are designed to act on the possibilities of action of others », according to a conception seing government as the « structuring of the field of possibilities of action of others » (Rouvroy 2013: 7). To Rouvroy, and somewhat similarly to Pasquinelli, the forms of governmentality of these types of automatic computation[4] assume a mode of statistical intelligibility that implies the non-selective collection of as much information as possible – although, at least a priori, independent of a specific purpose, of a use that would be possible to anticipate prior to its collection. So, for this author, with automatic computation an epistemic change in terms of the relationship with the « real » occurs. It marks the passage from a « perceptual regime and visibility » which is essentially deductive, to another, inductive in its logic, where the causes of phenomena become indifferent but only in the sense that it can emerge from the statistical correlations between different dimensions. According to Rouvroy, it is a form of governmentality based on prediction, and it reinforces a governmental rationality marked by contingency. Predictability, stability, security and the control of social conflicts replace the need to identify and to act in according to the resolution of the causes of the phenomena[5] (Rouvroy 2013: 13). However, this automatic computing has various epistemic limitations[6].

Etudiant lui aussi les formes de gouvernementalité ici mentionnées, John Scanell (2015) affirme que, suivant la logique prédictive qui devient hégémonique, on prétend agir et contrôler les "actions futures", on cherche à gouverner l'"ingouvernable" et à structurer ce que l'on tient comme éventuellement possible. On suit dans cette démarche la logique identifiée par Agamben et qui agit sur les effets et non plus sur les causes. Toutefois, et de nouveau en référence à la relation existant entre sécurité et discipline, on ne manque pas ici de constater des logiques réactives, dans un mécanisme identique à celui dont parle Pasquinelli : les données et algorithmes obtenus à partir des opérations prédictives sont ensuite combinés, avec d'autres, obtenus à partir des évènements et des contingences du présent, intégrés dans des bases de données constamment actualisées, ce qui fait naître une relation entre un "passé mathématisé" et un présent et un futur sur lesquels on prétend avoir prise. Dans ce sens et toujours selon Scanell, les structures et les relations sociales historiquement contingentes se voient réduites à un algorithme et/ou à une application informatique qui s'attribuent un statut d'objectivité et de neutralité bien que leur construction repose sur des présupposées et implique des critères de collecte et des techniques d'analyse bien précis. L'aboutissement est ainsi la reproduction et la naturalisation des différentes relations de pouvoir et des formes d'inégalité sociale, en même temps que la représentation de la société comme un corps exempt de contradictions et de complexités, passible d'être réduit à un calcul ou à un algorithme.

These forms of governmentality are also explored by Josh Scanell (2015), who states that the predictive logic which is becoming hegemonic intends to operate and control « future actions ». It tries to govern the “ungovernable”, and to structure what is taken as possible – following the logic identified by Agamben, a logic that acts on the effects rather than the causes. However, and again referring to the relationship between security and discipline, it is also possible to identify here a reactive logic, through a mechanism similar to that reported by Pasquinelli: the data and algorithms obtained from the predictive performances are combined with others, obtained from events and from the contingency of the present, and they are incorporated into constantly updated databases, thus creating a relationship between a « mathematized past » and both a present and future intended to be conditioned. In this sense, once again in reference to Scannell, social structures and social relationships, which are historically contingent, find themselves reduced to an algorithm and/or a computer application. It confers them a status of objectivity and neutrality despite their being built on certain assumptions and their involving of certain techniques and criteria for the collection and analysis of the data. Thus, they imply the reproduction and naturalization of diverse power relations and forms of social inequality. At the same time, they represent society as a body without contradictions and complexities, one that can be reduced to a calculation and an algorithm.

 

 

Techniques et technologies

Technique and Technology

 

 

La question de la gouvernementalité algorithmique devient d'autant plus importante que nous la considérons au regard d'autres débats, et tout d'abord celui de la technique et de la technologie. Andrew Feenberg présente une introduction synthétique à cette problématique. Il critique à ce sujet deux prises de position : une approche instrumentale de la technologie et une approche substantialiste (Feenberg 2009 : 146). La première position affirme que la technologie est quelque chose de neutre susceptible d'être utilisée selon nos désirs en vue d'une fin déterminée (cela suppose de concevoir une complète séparation éthique entre les moyens et les fins, où les premiers sont mis au service des secondes). La seconde position, quant à elle, affirme que la technologie constitue par elle-même un moyen capable de déterminer une fin précise (elle serait donc dans une position de domination). Ces deux positions, auxquelles se réfère à son tour Peter-Paul Verbeek, partent d'un présupposé selon lequel il y aurait une séparation entre la technologie et la société, sans concevoir l'existence d'une "médiation technologique" qui nous conduit à comprendre que la technologie détient un « rôle actif » dans la relation entre l'homme et son environnement/monde et contribue à modeler ses actions et ses expériences sans les déterminer d'une façon complète (Verbeek 2006 : 1106).

The issue of algorithmic governmentality becomes more relevant as we consider it alongside other debates – especially those regarding technique and technology. Andrew Feenberg gives a synthetic introduction to this issue. He criticizes two positions relating to technology – instrumentalism and substantivism (Feenberg 2009: 146). While the first position states that technology is something neutral and capable of being used according to our desires for a particular purpose (with a total ethical separation between means and ends, wherein the means are relegated to achieving a certain end), substantivism claims that it is technology, in itself, which constitutes a means able to determine a particular purpose (as might be the case of a dominating situation). Such positions, as Peter-Paul Verbeek explains, start from an assumption of a complete separation between technology and society, and they do not take into consideration the existence of a « technological mediation » which leads us to understand that technology holds an « active role » in the relationship between man and his environment/world, thus contributing to the shaping of their actions and experiences (though not determining them altogether) (Verbeek 2006: 1106).

Cette question est approfondie par Bernard Stiegler qui concentre son examen sur la relation entre la technique et le temps. Selon cet auteur, une innovation technologique donnée ne s'accompagne pas seulement de l'obsolescence des technologies existantes, ceci parce que ces technologies sont au cœur du quotidien et des formes que prennent les relations sociales qu'elles rendent possibles : formes de vie, activités, usages et représentations du monde (Stiegler 1998 : 14). Il n'empêche que l'expérience de cette substitution est variable, la complexité et le rythme des innovations technologiques lui donnant aujourd'hui des configurations particulières (Stiegler 1998 : 14 – 17). Cette situation, dit Stiegler, se traduit par un continuel divorce entre les rythmes de l'évolution culturelle et les rythmes de l'évolution technique, dans une relation qui implique une tension continue entre "avancée" et "retard" à cause des différentes temporalités de la culture et de la technique, cette dernière ayant pour dimension constitutive à la fois le temps et l'espace (Stiegler 1998 : 16 – 18).

Bernard Stiegler, who focuses on the relationship between time and technique, explains this further. According to Stiegler, a given technological innovation is not only accompanied by the obsolescence of existing technology, given that these technologies mediate the everyday life and the social forms and relations that are made possible by them – forms of life, activities, habits and representations of the world (Stiegler 1998: 14). In addition, this replacement is experienced unequally, crossed by various dimensions – an issue that,, given the present complexity and pace of innovation and technological transformation, acquires particular contours (Stiegler 1998: 14-17). This, as stated by Stiegler, translates into a continuous separation between the rhythms of cultural evolution and the technical evolution of rhythms, in a relationship that implies continuous tension between « progress » and « delay » due to the different temporalities of culture and technology – thus, technique has a constitutive dimension, made of both time and space (Stiegler 1998: 16-18).

Une autre position, singulière et assez influente dans le champ de la philosophie de la technologie, est celle d’Heidegger. Dans son essai sur la question de la technologie, Heidegger veut explorer ce que pourrait être une "relation libre" avec la technologie, au contraire de ce qu'il dit être la situation actuelle dans laquelle nous nous trouvons « prisonniers » de la technologie. Lui aussi commence par critiquer les conceptions qui prennent la technologie pour quelque chose de neutre. Cette conception est identifiée aussi bien dans la position qui "prend la technologie pour un moyen en vue d'une fin" que dans celle qui prend la "technologie pour une activité humaine". Heidegger voit dans ces conceptions une "définition instrumentale et anthropologique de la technologie" (Heidegger 1977 : 4). Ces positions admettent la possibilité d'utiliser "correctement" la technologie en vue d'une fin déterminée, ce qui, face à la complexité de la technologie moderne, soulève la question de son contrôle constant. Cela apparaît nécessaire pour permettre l'usage et la manipulation correcte de la technologie (Heidegger 1977 : 4 – 5). Heidegger prétend, au contraire, explorer une autre conception sur ce qui serait l'essence de la technologie et permettre ainsi d'établir une relation libre avec elle. Pour cet auteur, "toutes les fois que les fins sont poursuivies et que les moyens sont utilisés", toutes les fois que s'impose le recours aux instruments, c'est la causalité qui règne. Se révèle ainsi l'essence de la technologie quand on s'interroge sur sa dimension instrumentale et sur la relation de causalité entre les moyens et les fins, entre les causes et les effets[7] (Heidegger 1977 : 6).

Another position, which is very influential and singular in the field of the philosophy of technology, is that of Heidegger. In his essay on the question of technology, he intends to explore what a « free relationship » with technology could be, contrary to what is claimed to be the current situation that sees us « unfree and chained to technology” (Heidegger 1977: 4). He begins his questioning by criticizing the assumptions that take technology as something merely neutral, identifying them both as a position that takes « technology as a means to an end », as well as one that takes the « technology as a human activity » – a conception that Heidegger calls an « instrumental and anthropological definition of technology » (Heidegger 1977: 4). These positions assume the possibility of a “correct use” of technology for a particular end – something that, given the complexity of modern technology, introduces the question of a continuing need to control technology and to allow its correct use (Heidegger 1977: 4-5). Heidegger intends, instead, to explore a different conception of what would be the essence of technology, one that could establish a free relationship with it. That is because, for the author, « wherever ends are pursued and means are employed, wherever instrumentality reigns, there reigns causality. » (Heidegger 1977: 6). The essence of technology is revealed when it is questioned its instrumental dimension and its causal relationship between means and ends, between causes and effects[7] (Heidegger 1977: 6).

En prolongement de cette question et à travers une exploration philologique du concept de cause, Heidegger affirme que la technologie est une "façon de révéler" (das Entbergen) et, ainsi, une vérité, une façon d'"amener quelque chose à la présence" (Heidegger 1977 : 12). Au-delà, la technologie, mot dérivé du grec 'technikon", signifie "ce qui appartient à la technique", "techne", laquelle ne désigne pas seulement "les activités et compétences de l'artisan", mais aussi "les exercices de l'esprit et les beaux-arts", ce qui implique qu'elle appartient aussi à la "poeisis". De la même façon, elle est en lien avec le mot "epistemé", concept qui renvoie aux formes de connaissance, à l'"ouverture à quelque chose", quelque chose qui "en tant qu'ouverture", a à voir avec une façon de "révéler" (Heidegger 1977 : 12 – 13). C'est ainsi que, pour Heidegger, la question décisive concernant la technique ne réside pas, à proprement parler, dans sa construction ou sa manipulation, ni dans ce qui serait l'usage correct des moyens qu'elle offre, mais d'abord dans ce qu'elle révèle, dans son "essence"en tant qu'elle est quelque chose qui fait tout de suite apparaître et rend présents des mondes (Heidegger 1977 : 13).

Following this issue, and through a philological exploration of the concept of cause, Heidegger claims that technology is a « way of revealing » (das Entbergen), and, thus, of truth (Heidegger 1977: 12). In addition, technology, derived from the Greek word Technikon, means « that which belongs to techne » – which designates not only the « activities and skills of the craftsman, but also (…) the arts of the mind and the fine arts », thus implying a belonging to poiesis. And also it relates to the word episteme, a concept that refers to the forms of knowledge, as « an opening up” to something that, while opening, refers to a “way of revealing » (Heidegger 1977: 12-13). This is the reason why, for Heidegger, the decisive question in technique does not lie in its correct construction or manipulation, or what would be the correct use of means, but rather in what it « reveals » and how it makes things “come to presence” (Heidegger 1977: 13).

Etant donné que, pour Heidegger, la technologie moderne se différencie de ce qui l'a précédée par le fait que sa "façon de révéler" ne se manifeste pas en tant que poiesis, mais en tant que quelque chose porteur d'un défi (Herausfordern), dans le sens qu'elle provoque une action impliquant une relation différente avec la nature, une relation dans laquelle "la nature est une source d'où l'énergie peut être extraite et conservée en tant que telle", et où tout ce qui serait conservé le serait en tant que forme d'ordonnancement et pour "être en réserve" (Heidegger 1977 : 14 – 17). Il s'agit toutefois d'une conservation et d'un usage instrumental qui ne se réduisent pas seulement à la "nature", mais qui incluent l'homme lui-même, pris de façon instrumentale en tant que "ressource", même si c'est d'une façon autre que la nature, étant donné qu'il fait partie du processus de développement technologique et de gestion/contrôle de la nature (Heidegger 1977 : 18 – 19). Selon Heidegger, la relation essentielle entre l'homme et la technologie moderne renvoie à une combinaison qui place l'homme en position de "révéler le réel". Cette "façon de révéler le réel" est fondée sur le calcul et l'ordonnancement du réel en tant qu'"état de réserve". Ainsi, la technologie moderne, par essence, pousse à ce que l'homme agisse pour chercher à "révéler le réel" d'une façon absolue, en prenant le réel comme un "état/situation de réserve" disponible pour un usage instrumental (une situation de Enframing, de Gestell) (Heidegger 1977 : 24). Cette détermination a priori et cette situation posent un défi à l'homme, le poussent à agir dans un certain sens et usent de lui sous une forme instrumentale. Cela conduit à ce qu'il devienne impossible pour l'homme, actuellement, d'avoir une relation libre avec la technologie, en même temps que cela fixe les possibles à travers les pratiques déjà dites d'ordonnancement, rendant impossibles d'autres "formes révélées", d'autres vérités (Heidegger 1977 : 25 – 27).

For Heidegger, modern technology differs from previous form, since its « way of revealing » does not manifest as poiesis, but as challenging (Herausfordern), in the sense that it causes and triggers an action that implies a different relationship with nature, a relationship in which nature is the source from which energy can be extracted and stored, where everything is stored, be it to be “ordered” and “standing-reserve » (Heidegger 1977: 14-17). However, this storage and instrumental use is not restricted exclusively to « nature », but includes man himself, taken in an instrumental way, as a « resource » – even in a different way in relation to nature – because it is integrated into the process of technological development and « management/control of nature” (Heidegger 1977: 18-19). According to Heidegger, the essential relationship between man and modern technology refers to an articulation that determines man to be in a position to « reveal the real », a way of « revealing the real » which is based on calculation and ordering, in the ordering of the « real » as « standing-reserve ». The essence of modern technology thus urges man to act in a way that seeks to « reveal the real » in an absolute way, taking the real as “standing-reserve », available to be « used » in an instrumental way (a situation of Enframing, of Gestell) (Heidegger 1977: 24). Due to this a priori determination, this situation « challenges » man to act in a certain way – using man in an instrumental way – which makes it impossible for man, nowadays, to have a free relationship with technology. At the same time, this situation structures what is possible through the already mentioned practices of ordering the world, that is, it makes impossible other “ways of revealing” and other truths (Heidegger 1977: 25-27).

C'est à partir de cette réflexion finale de Heidegger relative à la relation entre l'homme et la technologie moderne que nous pourrons trouver des ressemblances avec la pensée d'autres auteurs comme Foucault et Agamben. Comme le signale bien Agamben, il y a une proximité entre le concept de dispositif chez Foucault et celui de Gestell chez Heidegger : dans chacun d'eux, on trouve une référence à un "ensemble de praxis, de savoirs, de mesures, d'institutions dont l'objet est de gérer, de gouverner, de contrôler et d'orienter dans un sens supposé utile les comportements, les gestes et les pensées des hommes" (Agamben 2010 : 39). Comme dans la problématique relative à la gouvernementalité, dans la question de la technologie problématisée par Heidegger, il devient nécessaire de comprendre comment celle-ci peut être utilisée pour devenir stratégie et forme de gouvernement, de "conduite des conduites".

From this final thesis of Heidegger on the relationship between man and modern technology, we can find similarities between the theses of authors like Foucault and Agamben. As Agamben signals, there is a proximity between the concepts of apparatus in Foucault and Gestell in Heidegger – common to both concepts lies a reference “(…) to a set of practices, bodies of knowledges, measures, and institutions that aim to manage, govern, control, and orient – in a way that purports to be useful – the behaviors, gestures, and thoughts of human beings.” (Agamben 2009: 12). Just as with the issue of governmentality, the question of technology as problematized by Heidegger – and other authors -, calls for an understanding of how it can be used as a strategy and a form of government, as a « conduction of conduits. »

Les auteurs comme Stiegler, Agamben et Heidegger ont problématisé la question de la technique et de la technologie[8] en critiquant les conceptions instrumentalistes et anthropologiques de la technique, en faisant ressortir toutefois que le danger ne réside pas dans la technologie elle-même, que la question de la technique et de la technologie n'est pas dans la détermination de ce qui serait son "usage correct", mais bien plutôt dans ce qui émerge, qui se révèle et qui se produit : dans les formes de vie, de subjectivité, de vérités et de relations avec le monde qui sont produites à partir de la relation avec la technologie (Heidegger 1977 : 27 – 32 ; Agamben 2009).

In view of this, the question asked by authors such as Stiegler, Agamben and Heidegger on technique/technology[8] is one of a critique of instrumentalists and anthropological conceptions of technology (Heidegger 1977: 27-32; Agamben 2009). They stress that the danger lies not in the technology itself, that the question of technique and technology does not lie in what would be the determination of its « correct use », but instead lies in what emerges, what it reveals and what it produces – that is, in the forms of life, subjectivities, truths, and relations with the world produced from the relationship with technology (Heidegger 1977: 27-32; Agamben 2009).

 

 

Smart Cities – Contextualisation

Smart Cities – Contextualization

 

 

Les technologies digitales se manifestent dans la ville de différentes façons, dans un processus en transformation permanente, mais qui, actuellement, tend à avoir pour base une diversité d'appareils et de capteurs présents dans le milieu urbain : appareils personnels tels que les smartphones et autres infrastructures dépendant de services urbains tels que la mobilité ou présents dans le mobilier urbain, ce qui ne manque pas de renvoyer à une relation plus complexe et non dichotomique entre espace physique et espace virtuel. Ces appareils peuvent être reliées entre eux et fonctionner en réseau (ce que l'on appelle l'internet des objets), ce qui permet la collecte et le partage de données et d'informations sur bien des sujets et sur les dynamiques urbaines, parfois sans intervention humaine, ou du moins sans intervention volontaire. Cela permet d'être au cœur de divers services et activités du quotidien des villes, et de les contrôler. Cette situation, compte tenu de ce qui a déjà été exposé, implique de considérer ces technologies et ces transformations comme constitutives des formes de gouvernementalité et de ce qui peut en naître. Sans se réduire toutefois à elles, cette description est largement associée à l'émergence et au fonctionnement de celles que l'on nomme les smart cities, encore qu'elle puisse aussi être associée à des catégories telles que ville socio-technique, ville du machinisme, ville ubiquiste, ville intelligente, ville virtuelle ou ville innovante, autant de concepts qui évoquent différentes ontologies et épistèmês.

Digital technologies a manifest themselves in various forms in the city, in a process that is constantly changing, but that, in actuality, tends to be based on a variety of devices and sensors present in the urban environment (from personal devices such as smartphones, to another type of infrastructure related to urban services – like mobility – or present in street furniture, alluding to a more complex and non-dichotomous relationship between physical space and virtual space). These devices and sensors have the potential to be linked and operated in a network-like way (the so-called Internet of Things), allowing the collection and sharing of data and information relating to various dimensions and urban dynamics (sometimes, without the need for such action to be the result of human activity, or, at least, of voluntary and/or intentional action). From these possibilities, it becomes possible to measure and control various services and activities of urban daily life – a situation that, as has already been exposed, implies taking into consideration the disruptive and constitutive dimension of these technologies and transformations, from the forms of governmentality to the subjectivities and worlds that may emerge. This description tends to be associated with the emergence and operation of so-called smart cities. Although not reduced to those, it can also be associated with categories such as the socio-technical city, machinic city, ubiquitous city, intelligent city, virtual city or sentient city – concepts that invoke different ontologies and epistemes.

Shelton et alii (2015) contextualisent les smart cities, et plus généralement les transformations ici analysées, dans une généalogie qui prend en compte les propositions faites par des ingénieurs et des planificateurs de différentes disciplines. Issues d'une vision prétendument plus "scientifique" de la gestion urbaine, elles privilégient l'utilisation de méthodes quantitatives et de technologies informatiques pour analyser la ville, la modeler et la gérer. Nous offrant une autre généalogie de la smart city, Alberto Vanolo voit la réflexion sur le sujet émerger de l'enchaînement entre 1) le débat sur la croissance intelligente (smart growth) et en particulier la formulation qu'en a donnée le Nouvel Urbanisme, et 2) les problématisations faites sur les liens entre technologie et espace urbain à l'occasion des discussions concernant le concept de "Intelligent City". Au-delà de cette influence épistémique, Vanolo souligne aussi le rôle de diverses organisations qui ont fait la synthèse de ces deux influences. C'est le cas d'entités publiques et supranationales comme l'Union Européenne, et d'entreprises multinationales comme IBM ou Cisco, qui sont au fondement de la circulation et de l'implantation de projets de smart cities.

Shelton et al (2015) contextualize smart cities – and, in general, the changes under review -, in a genealogy that considers the proposals made by engineers and planners from several disciplines. These are subsidiaries of an allegedly more « scientific » and technological vision with regards to intervention and city management that tend to favor the use of quantitative methods and technological/computerized tools for its analysis, modeling and management. Another genealogy of the smart city is offered by Alberto Vanolo, who sees the emergence of thinking about smart city as a result of the combination of 1) the debate about Smart Growth, in particular its discussion under the school of New Urbanism; and 2) the problematizations between technology and urban space underlying the concept of the « Intelligent City ». In addition to this epistemic influence, Vanolo also states the role of various organizations which synthesize these two influences, such as public and supranational entities like the European Union, or the multinationals that are fundamental to the circulation and implementation of smart cities projects – such as IBM or Cisco.

Elvin Wyly (2013), à partir de la théorisation qu'Allen Scott avait faite du capitalisme cognitif et culturel, présente une contextualisation historique des transformations analysées, sans se focaliser spécifiquement sur les smart cities. Pour ce faire, il note que le même moment voit les technologies digitales prendre une place centrale, le processus d'urbanisation culminer à l'échelle globale et le néolibéralisme devenir hégémonique, chose qui renvoie à la centralité des villes dans le monde globalisé d'aujourd'hui et aux changements dans les formes de production que cela implique (Wyly 2013).

Elvin Wyly (2013), using Allen Scott´s theory of cognitive-cultural capitalism, presents a historical overview of the changes in question, even without focusing specifically on the issue of smart cities. To this end, he refers to the fact that the historical moment in which digital technologies became central is the same moment seeing the culmination of the urbanization process on a global scale, as well as the same period which gave rise to the neoliberal hegemony: this points to the centrality of cities in the current global context, and to the changes in the forms and relations of production (Wyly 2013).

 

 

Smart Cities et gouvernementalité

Smart Cities and Governmentality

 

 

Bien que les politiques, les interventions, les formes de gouvernance et les territorialités propres aux smart cities soient assez récentes, on peut déjà identifier certaines critiques qui leur sont faites. A partir des questions déjà énumérées, mentionnons : les critiques faites à la rationalité qui constitue ces villes, qui implique la promotion des idéaux d'efficience et de compétitivité économique (l'espace urbain et ses sujets sont alors instrumentalisés pour obtenir cette fin, selon une logique très souvent néolibérale) ; la croyance dans la centralité de la technique pour concevoir des propositions, lesquelles sont prises comme des "solutions" pour résoudre ou gérer les "problèmes" de la ville et ses "défis", ou encore pour atteindre certaines fins[9] ; le rôle central souvent conféré à certains agents pour faire circuler des idées et objectifs et implanter des projets de smart cities, sans la nécessaire attention aux inégalités dans les relations de pouvoir, ni au contexte du territoire, à sa spécificité et au caractère multidimensionnel des problèmes qu'il pose (Shelton et alii 2015 ; Kitchin 2014 ; Wiig 2015).

Despite the fact that the emergence and implementation of smart cities policies, interventions, forms of governance and territoriality are recent there are already some critical approaches to them. Further issues are introduced, such as the rationale they present, which involves the defense of the ideals of efficiency and economic competitiveness (being the urban space and its subject taken as instrumental to obtaining this goal, often following a neoliberal logic); the techno-centered belief regarding the designed proposals, which are taken as « solutions » for the resolution and/or management of « problems » and « challenges » of the city, or to achieve certain ends[9]; or the centrality given to certain agents in the circulation and implementation of ideas, projects and objectives associated with smart cities – often without due attention to the unequal power relations, as well as to the context, the specificity and the multidimensionality of the territory (Shelton et al 2015; Kitchin 2014; Wiig 2015).

Un autre aspect décisif concerne la question de la dimension politique et des effets possibles de la collecte, de l'usage et du contrôle des données et des algorithmes. Cette question est généralement envisagée dans le cadre de problématiques relatives à la sphère privée et au consentement, ou à la surveillance et au contrôle. Rarabi et Storper (2015), dans une problématisation qui partage quelques points communs avec celle de Rouvroy, estiment que ces usages et pratiques pourront redonner forme à ce qui est ou n'est pas tenu ni pour important, ni visible, ni considéré comme une priorité politique, et cela par la façon de "naturaliser" certaines inégalités et certaines catégories d'analyse, lesquelles apparaîtraient comme de simples "évidences" statistiques supposées issues de relations sociales et de pouvoirs plus vastes et d'une contingence historique donnée. En outre, les auteurs ne manquent pas de faire référence aux asymétries qui existent dans l'accès aux données et aux informations ainsi qu’à leur interprétation. Ils posent ainsi des questions d'ordre épistémologique telles que celles-ci : dans une relation entre le savoir et le pouvoir, qui décide ? Qui est responsable d'une décision donnée ? Comment et par quels mécanismes parvient-on à une certaine analyse et à la décision qui vient ensuite ? Quelles sont les finalités de cette dernière ? Ils en arrivent à un questionnement plus large sur la production du savoir et sur l'éventuelle réduction de l'espace du politique et du champ des possibles.

Another decisive aspect concerns the question of the political dimension and the possible effects of the collection, use and control of data and algorithms – a matter usually explored around issues of privacy and consent, or vigilance and control. Rabari and Storper (2015), in a questioning charing similarities with Rouvroy´s, suggest that these uses and practices can restructure what is or is not taken as relevant and visible and, thus, considered as a political priority. This can be achieved by the way it would be possible to « naturalize » certain inequalities and categories of analysis, which appeared as mere statistical « evidence », allegedly abstracted from wider social and power relations and not marked by a certain historical contingency. In addition, these authors refer to the existing asymmetries regarding access and interpretation of data and information – thus pointing the relationship between knowledge and power, ti.e. the question of who decides, who is responsible for a given decision, how and through what mechanisms a certain analysis and subsequent decision is reached, and whether the aims and objectives are the same; All of this opens a broader debate on the production of knowledge and the possibility of a reduction of the space of politics.

Jennifer Gabrys (2014), dans une proposition qui s’inscrit dans le champ des « governmentality studies », explore les questions relatives à la production des milieux urbains spécifiques. Elle en questionne les objectifs et les effets possibles. En particulier, et grâce aux possibilités offertes par l'ubiquité du digital et l'informatisation croissante de l'espace urbain, elle traite de l'objectif consistant à construire des milieux urbains programmables, efficients et productifs qui, une fois construits, structurent les conduites et les formes d'interaction entre les sujets urbains. Faisant usage du concept d'"environnementalité" proposé par Foucault, Gabrys affirme que l'intervention vise moins à produire des sujets déterminés qu'à créer un milieu qui, ensuite, conditionnera les conduites et produira des processus de subjectivation. Cela étant, apparaît la question des modes de production de certaines formes de subjectivité et de modes de vie associées à ces interventions et qui, dans le prolongement de la problématisation avancée par l'auteure, renvoient à la production de sujets urbains "context-aware", perceptifs et sensoriels. Ces sujets devront être capables de s'insérer dans ce milieu et ces technologies digitales, mais resteront "libres" de produire et de partager les données et informations sur eux comme sur les autres, liées à des espaces, des environnement et des temporalités spécifiques. Ils devront être capables de se conduire d'une façon efficiente et responsable, et d’adapter leurs pratiques à des normes précises et aux objectifs de maximisation de l'efficience et de la productivité de la ville et plus généralement de l'économie. Cela soulève des questions. Qui aura la "capacité" ou la motivation pour participer à ce dispositif et se mettre en relation avec ces technologies et ces services ? Quelles seront les possibilités de construire des technologies et des processus qui permettent l'inclusion du plus grand nombre possible de citadins dans une telle finalité ? Ceci alors même que cette finalité est susceptible de créer des tensions et des inégalités dans l'accès et l'utilisation de technologies devenues fondamentales pour le quotidien et qu'elle peut conduire, en dernière instance, à l'exclusion de certains sujets et de certains groupes sociaux ? Dans cette perspective, il vaut la peine de signaler encore le questionnement posé par Kitchin (2014). Compte tenu de la façon dont l'informatisation devient ubiquiste, pénètre le milieu urbain et crée des services toujours plus dépendants du software pour le fonctionnement quotidien de la ville, cet auteur signale la possibilité que cela crée une vulnérabilité et une dépendance envers la technologie[10].

Jennifer Gabrys (2014), in a proposal anchored in the field of so-called governmentality studies, explores issues relating to the production of specific urban environments, questioning its objectives and possible impacts. In particular, through the possibilities afforded by the digital ubiquity and increased computing of the urban space, she refers to the objective of building programmable, efficient and productive urban environments, which, once in operation, structure the practices of conducts and the forms of interaction on the part of urban subjects. Making use of the concept of « Environmentality » proposed by Foucault, Gabrys says it is not so much an intervention for the production of certain subjects, but an intervention in the environment that, subsequently, conditions the behavior of others, implying certain subjectivation processes. Therefore, the question arises of the forms of production of certain subjectivities and of the forms of life associated with these interventions – and this particular development, following Gabrys´ questioning, addresses the issue of privilege and of the production of urban subjects that must be « context-aware », perceptive and sensorial. These subjects must be able to relate with the built environment and the digital technologies embedded in it, while they are left « free » to produce and share data and information both about themselves and about others, in relation to specific places and environments as well as certain time frames. These subjects should be able to adapt their behavior to a practice held responsible and informed by certain standards, and to maximize the objectives of efficiency and productivity of the city and the economy in general. This raises the question of who and what kind of subject will have the ability and the « incentive » to participate and relate to such technologies and services, as well as that of the possible attempts to design and build technologies and processes enabling the inclusion of as many urban citizens as possible to that end. This is something that could lead to tensions and inequalities at the level of access and use of specific technologies that will be central to daily urban life. Ultimately, this may lead to the exclusion of certain individuals and social groups. It is also important to stress the question referred by Kitchin (2014) concerning the possibility that, as computing has become ubiquitous and pervasive in the urban environment of emerging services and urban spaces, these become increasingly dependent on software and codes for the day-to-day operation of the city, which can lead to a situation of vulnerability and dependence on technology.

Rob Kitchin (2014 : 5 – 6) fait référence au Centre des Opérations de la Municipalité de Rio de Janeiro, partenariat entre l'administration locale et IBM, qui a créé un système permettant la collecte d'énormes quantités de données, y compris des données envoyées par la population elle-même, sur divers services et activités de la ville, la circulation, les transports publics et les services municipaux, entre autres. Dans ce système, les données sont traitées, visualisées et organisées au moyen d'algorithmes, par des spécialistes qui font des investigations sur les aspects spécifiques de la ville et sur leurs changements au cours du temps, et qui construisent également des modèles prédictifs sur la gestion et le développement urbain. Un autre exemple fourni par Kitchin (2014 : 7) concerne le "London Dashboard" qui permet de visualiser une immense variété d'informations et qui, outre une meilleure connaissance de la ville par les spécialistes, permet que les citoyens effectuent un suivi et un pilotage de la ville pour eux-mêmes en fonction de leurs intérêts. Une logique est ainsi introduite faisant que, à travers ses pratiques, le citadin est non seulement responsable de la gestion urbaine mais est aussi susceptible de modifier son propre comportement en fonction des informations qui lui sont présentées.

As an example of these issues, Rob Kitchin (2014: 5-6) refers to Centro de Operações da Prefeitura do Rio, in Rio de Janeiro, a partnership between local government and IBM, to build a system allowing the collection of huge amounts of data (including data sent by the population) for the various services and activities present in the city – traffic and public transport, municipal services, security, among others. In this system, data is processed, visualized, analyzed and monitored by algorithms and a team of experts to investigate specific aspects of the city and its changes over time, while constructing predictive models relating to the management and development of the city. Another example given by Kitchin (2014: 7) refers to the « London Dashboard », which allows someone to access a wide variety of data and information about the city, not only for a better knowledge of the city by experts, but also as a means of enabling citizens to monitor the city for themselves and for their own interests – introducing, thus, a logic in which the citizen is responsible, through their practices, for managing the city, as well as the possibility of the citizen to change his/her conduct in view of the information that is presented.

Nous pouvons citer un autre exemple de ces problématiques avec le travail d'Offenhuber (2015). A partir de documents relatifs aux propositions d'infrastructures à Boston, il analyse l'adoption d'un système de gestion de données fondé sur l'interaction avec le citoyen. Il pose trois grandes questions : 1) Quels sont les présupposés sur les utilisateurs des systèmes de collecte de données ? 2) Quelles sont les motivations des utilisateurs pour participer à l'opération et comment le système y répond-il ? 3) À travers quels mécanismes ces systèmes facilitent-ils ou entravent-ils l'interaction entre le citoyen et la ville ? Offenhuber conclut que la configuration du système (l'inclusion ou l'omission des certains éléments ; les intérêts et les objectifs, les formes et les possibilités d'interaction entre les nœuds du réseau, entre autres) finit par avoir un effet discret mais central dans la médiation et l'interaction entre le citadin et la ville.

As another example of these problems, the work of Offenhuber (2015) where he explores, through the analysis of infrastructure design proposals in Boston, the adoption of data management systems based on an interaction with citizens, at three major issues: 1) what the assumptions are regarding the users of the systems of data collection; 2) what motivates the participation of users and how the systems respond to these motivations; 3) through which mechanisms these systems/infrastructures facilitate or constrain the interaction between citizens and the city. Offenhuber concludes that the design of the systems (the inclusion and/or exclusion of certain elements; the interests and objectives; the forms and possibilities of interaction between the network, among others) turns out to have a subtle effect, although central, in the mediation and interaction between citizens and the city.

Ainsi, quand elle est associée aux formes actuellement hégémoniques des smart cities, on assiste à une forme de gouvernementalité qui prend l'espace urbain et sa population comme une problématique et une cible d'intervention passible d'une analyse et d'une gestion quantitative. Le moyen en est le pilotage et la programmation du milieu urbain à partir de données livrées à un algorithme dans des systèmes de technologies digitales. Sont ainsi créées des bases de données selon des modèles géographiques et des séries historiques actualisées en temps réel. On peut alors mettre en corrélation des données pour produire ensuite des algorithmes et des applications qui permettent une analyse et une gestion plus efficiente de la ville compétitive envisagée dans son entier. Mais une telle gestion ne peut manquer de produire des sujets conformes au projet et de déterminer leur conduite.

In this sense, there is a form of governmentality, when associated with the currently hegemonic assumptions and implementations of smart cities, which consider the urban space as problematic and targeted for intervention (including its own population and subjects), as subject to an analysis and management in a quantitative way by the monitoring and programming of the urban environment held from data and algorithms, systems and digital technologies. Thus, databases are created with geographic patterns and time series, relating to various dimensions and territorial contexts, updated in real time, with the possibility of correlating diverse data and information for subsequent production of algorithms and applications. This allows for a more efficient and competitive analysis and management of the city – a management system that implies the production of certain subjects and the structuring of their conduct.

 

 

Conclusion

Conclusion

 

 

Ce qui a été exposé permet d’affirmer que les smart cities, compte tenu des logiques selon lesquelles elles ont été implantées et des objectifs qui leur sont fixés, ont des effets qui mettent en cause la possibilité d'atteindre une situation de justice spatiale. On peut ainsi affirmer que ces smart cities sont diverses et inégales, qu'elles comportent des disparités géographiques à des échelles variables, aussi bien d’un point de vue interne avec le risque de fragmentations et de discontinuités territoriales, qu’externe entre les villes fonctionnant en réseau. Cette situation implique la (re)production d'inégalités dans les relations de pouvoir et la structuration du champ des possibles.

Given the above, it may be affirmed that smart cities, taking into account the logic and objectives with which they have been implemented, cause effects that jeopardize the possibility of achieving a situation of spatial justice. Thus, it can be said that these smart cities refer to and produce diverse and unequal smart cities, with geographic differences at various scales, be it internally in a particular city and with possible territorial fragmentation and discontinuities, or externally with regards their networking on a global scale. This situation exposes the (re)production of unequal power relations and the structuring of the realm of possibilities.

La logique qui prévaut dans les projets actuels de villes intelligentes les prend comme une "fin en soi", par rapport à laquelle l'espace urbain et la population sont considérés comme des moyens au service d'une forme de gouvernabilité économique et algorithmique ayant pour objectif l'efficience et la compétitivité. Cela implique de fixer la norme, de (re)produire les pratiques et les relations sociales, de définir les relations à établir avec l'environnement urbain et la technologie, de produire des subjectivités et des formes de vie adaptées.

The prevailing logic in current projects relating to smart cities takes them as an « end in itself », for which the urban space and its population are seen as a means to a particular form of governmentality (economic and algorithmic), with efficiency and competitiveness objectives to be achieved, implying a certain normality and the (re)production of social practices and relations, certain relationships with the urban environment and technology, and the production of certain subjectivities and forms of life.

Cependant, et reprenant la critique faite à la technologie par des auteurs comme Heidegger et Agamben, la question à poser ne serait pas tellement l'usage ou le non-usage des smart cities et des techniques digitales dans l'espace urbain, ni d'identifier ce qu’en serait un usage correct. On assiste très souvent à ces tentatives d’identification de ce que serait un usage correct des smart cities tant dans les propositions qui parlent de "transparence" des données et d'"ouverture" des plateformes d'information, que dans celles qui focalisent leur attention sur l'efficience et le développement que ces smart cities rendraient possibles (sans que soit nécessairement mis en cause leur légitimité). Au contraire, ce qui importe, c'est de déconstruire les présupposés et les formes de rationalité actuellement présentes dans les politiques et les raisonnements conduits en faveur de l'implantation de smart cities. Ces politiques instrumentalisent les raisonnements et traduisent une conception réductrice et centrée sur la technique, du développement, de l'analyse sociale et de la gestion urbaine. Elles correspondent à un ethos néolibéral. La situation actuelle des smart cities rend impossible l’utilisation des ressources socialement valorisées par différents sujets et groupes sociaux tout comme elle interdit leur distribution équitable dans l'ensemble de la ville. Cependant, cela ne veut pas dire qu'il ne pourrait pas en être autrement.

However, and going back to the critique made by authors like Heidegger and Agamben about technology, the question would not be so much of the use or non-use of smart cities and digital technologies in urban space, neither of the identification of their correct use – an identification of a « correct use » that is observed repeatedly in the proposals that call for the « transparency » and « openness » of the data and their platforms, or on those that focus on efficiency and development possibilities which may be achieved (even if the legitimacy of such proposals is not in question). Instead, it is necessary to deconstruct the assumptions and rationalities present in the policies for the implementation of smart cities: an instrumentality observable at various levels, a reductive and techno-centric conception of development, the belief in total analysis and management of society and the city, as well as a neo-liberal ethos. The current situation makes it impossible for smart cities to allow the use of several socially valued resources by various individuals and social groups, as well as its fair and equitable distribution throughout the city – however, this does not imply that it cannot be otherwise.

Dans ce sens, et même si on ne peut la vérifier dans cet article, il ne faut pas écarter l'hypothèse que les smart cities et les technologies digitales puissent contribuer à une situation inverse de celle ici présentée, c'est-à-dire une situation de justice spatiale, à partir d'une autre relation à la technologie et à ce qu'elle pourrait produire. Cela impliquerait que les politiques et les processus en cause, relatifs aux smart cities, ouvrent la possibilité de créer d'autres subjectivités et d'autres formes de vie, d'autres vérités et d'autres "révélations", d'autres mondes et d'autres relations au monde. En un mot, la possibilité d'aller au-delà du cadre si étroit présenté actuellement comme le seul possible.

In this regard, and even if such probing must be left for other texts, the hypothesis remains that smart cities and digital technologies could contribute to another situation, different from the one presented. That is, a situation of spatial justice, which could only happen through another relation with technology and what this new relation may produce and reveal. This implies that the policies and processes in question, related to smart cities, would allow the possibility of creating other subjectivities and forms of life, other truths and « revelations », other worlds and relations with the world. To sum it up, this calls for the possibility of going beyond a determination of the possible as strict and determined as the current one.

Dès lors, et comme hypothèse d'une recherche future sur les pratiques de planification urbaine, le questionnement devrait commencer par ce qui constitue ses propres présupposés et finalités actuels. Il faut s'interroger sur les formes de production du savoir et sur la catégorisation de ce qui touche la ville et le réel. Il faut chercher à explorer une logique d'intervention et de gestion différente de celle qui est devenue hégémonique au cours des dernières décennies et que l'on peut résumer par le concept d'"entreprenariat urbain". Ce qui nous est nécessaire, c'est une culture et une pratique de planification qui considère le contexte et les relations de pouvoir aussi bien que les relations et les médiations entre la société et la technique, entre l'humain et la technologie, entre l'espace physique et l'espace virtuel.

As a hypothesis for future research in terms of the practice of urban planning, this questioning should start with what are the current assumptions and ends, the forms of knowledge production and categorization of the city and the real, in order to use a logic of intervention and management different from the one that has become hegemonic in recent decades, and that can be synthesized by concepts such as « urban entrepreneurialism ». We need a culture and practice of planning that considers the context and the power relations that are present, as well as their own relations and mediations between society and the technique, the human and technology, or between the physical space and virtual/digital space.

 

 

A propos de l’auteur : Nuno Rodrigues, Chercheur en géographie au CEG, IGOT- Université de Lisbonne.

About the author: Nuno Rodrigues, CEG, IGOT-UL

Pour citer cet article : « Gouvernementalité algorithmique, smart cities et justice spatiale », justice spatiale | spatial justice, n°10, Juillet 2016, http://www.jssj.org

To quote this article: “Algorithmic Governmentality, Smart Cities and Spatial Justice”, justice spatiale | spatial justice, n°10, July 2016, http://www.jssj.org

 

 

[1] Les "choses" renvoient aux relations complexes entre les hommes et les choses, aux relations entre les hommes, à leur imbrication avec ces choses que sont les ressources, les richesses et les formes de subsistance ; les hommes et leurs relations avec les habitudes, les usages, les formes d'agir et de penser ; les hommes et leurs relations avec les "accidents" ou les contingences tels que la mort, les épidémies ou la faim (Foucault 1994 ; 209).

[1]“The things, in this sense, with which government is to be concerned are in fact men, but men in their relations, their links, their imbrication with those things that are wealth, resources, means of subsistence, the territory with its specific qualities, climate, irrigation, fertility, and so on; men in their relation to those other things that are customs, habits, ways of acting and thinking, and so on; and finally men in their relation to those still other things that might be accidents and misfortunes such as famine, epidemics, death, and so on.” (Foucault 1994: 208-209).

[2] Comme il sera montré plus loin à travers Agamben (2015), lui-même influencé par Foucault, ce changement est associé à l'inversion entre causes et effets qui émerge avec la pensée économique de François Quesnay et des physiocrates, et qui configure un modèle cybernétique de gouvernement.

[2] As will be explored through Agamben (2015) – in turn, influenced by Foucault – this change is associated with the reversal of causes and effects that emerges with the economic thinking of François Quesnay and the Physiocrats, and that sets up a cybernetic model of government.

[3] Cette problématisation renvoie en partie à la question de la biopolitique et au passage des sociétés disciplinaires aux sociétés dans lesquelles prédominent des dispositifs de sécurité. Manuela Cunha le dit : "Le dispositif de sécurité caractéristique des pratiques pénales dominantes aujourd'hui, organise la prévention sur la base d'un calcul de probabilité des risques et des coûts, ce qui implique de considérer dans une série statistique les individus composant une "population". La population émerge en tant que sujet politique et de gouvernementalité (d'où les notions énoncées en 1976 [1997] de biopouvoir et de biopolitique). Elle est pour le mécanisme de sécurité ce qu'était le corps pour le mécanisme disciplinaire et ce qu'était le territoire pour la loi (dans la mesure où c'est sur le territoire que s'exerce la souveraineté (…), les dispositifs de sécurité accompagnent la population dans ses dynamiques propres, l'action des gouvernants devant apparaître alors "nécessaire et suffisante à l'équilibre global" (Foucault, 2004, 68) (Cunha 2008 : 75). Néanmoins, comme il a déjà été dit, cette transformation ne peut pas être vue de façon linéaire comme une rupture total, mais plutôt comme une reconfiguration de la société et des formes de gouvernementalité à travers les relations qu'entretiennent les différents dispositifs et la société :« De sorte qu'il faut bien comprendre les choses non pas du tout comme le remplacement d'une société de souveraineté par une société de discipline, puis d'une société de discipline par une société, disons, de gouvernement. On a, en fait, un triangle : souveraineté-discipline-gestion gouvernementale dont la cible principale est la population et dont les mécanismes essentiels sont les dispositifs de sécurité. » (Foucault, 1994: 654).

[3] A questioning which refers, in part, to the issue of biopolitics and for the change from disciplinary societies to societies where there is a predominance of devices and mechanisms of security. As regards Manuela Cunha, the apparatus of security calculates probabilities, risks and costs, something that “implies considering individuals in a series, as a population” (Cunha 2008: 75). Population is to the societies of security what individuals are to disciplinary societies, and what territory is to societies of sovereignty. The security apparatuses « follows the population in their own dynamic”, in an immanent way, and the action of governments « appears as necessary and sufficient to the overall balance » (Cunha 2008: 75). However, and as mentioned above, this passage should not be viewed linearly and as total rupture, but rather as a reconfiguration of society and the forms of governmentality through the relationship between different apparatus and population: “Accordingly, we need to see things not in terms of the replacement of a society of sovereignty by a disciplinary society and the subsequent replacement of a disciplinary society by a society of government; in reality one has a triangle, sovereignty-discipline-government, which has as its primary target the population and as its essential mechanism the apparatuses of security.” (Foucault1994:218-219).

[4] Souvent justifiée par les problèmes qu’elle promet de résoudre : “Ubiquitous and autonomous computing, multimodal observation, ambient intelligence and all these new technological infrastructures purporting to make our life safer, easier, more efficient and enjoyable are the next step in the colonization of the physical world by digital technology. They enrich our daily life cognitive experience with dynamic and individualized informational content. Their celebrated capacity to detect, sort, evaluate and, most importantly, predict our desires and preferences, needs and propensities, and to customize and adjust deliveries, services and offers to our individual profile as if it knew us better than ourselves spares us time and discomfort.” (Rouvroy 2013: 11-12).

[4] Automatic computation is often justified for what it “promises” to solve: “Ubiquitous and autonomous computing, multimodal observation, ambient intelligence and all these new technological infrastructures purporting to make our life safer, easier, more efficient and enjoyable are the next step in the colonization of the physical world by digital technology. They enrich our daily life cognitive experience with dynamic and individualized informational content. Their celebrated capacity to detect, sort, evaluate and, most importantly, predict our desires and preferences, needs and propensities, and to customize and adjust deliveries, services and offers to our individual profile as if it knew us better than ourselves spares us time and discomfort.” (Rouvroy 2013: 11-12).

[5] Cette réflexion est liée à d'autres, également d'inspiration foucaldienne, comme c'est le cas de ce que dit Agamben pour caractériser les formes de gouvernementalité modernes et des actuelles sociétés de sécurité. Celles-ci ont pour base une inversion de la relation qui existe entre les causes et les effets, d'où il résulte que l'objectif du gouvernement n'est plus d'agir sur les causes et de résoudre les problèmes à ce niveau, mais de gérer les conséquences selon une logique considérée dans cette optique comme plus sûre et plus utile (Agamben 2015). Selon Agamben, alors qu'il fallait connaître les causes, cette transformation fait que les effets peuvent seulement être vérifiés et contrôlés. Un exemple de cette inversion se trouve dans l'extension des techniques sécuritaires, en particulier les techniques biométriques qui connaissent un vif essor grâce aux progrès des techniques digitales et qui se propagent dans toute la sphère du quotidien.

[5] It is a reflection that relates to others, also of Foucault’s influence, such as the characterization presented by Agamben of the forms of modern governmentality and of the current societies of security, which are based on an inversion of the relationship between causes and effects, taking for granted that the aim of the government is no longer to solve and intervene on the causes, but govern and manage the effects, according to a logic that is considered to be more secure and useful from the government’s perspective (Agamben 2015). For Agamben, this transformation means that while the causes require to be known, the effects can only be checked and controlled. An example of this reversal is the extent of security techniques, particularly the biometric ones which have been boosted by the advent of digital technologies extending into everyday life.

[6] - the possible inaccuracy of data used, or invalidity of models or routines;

[6] “- the possible inaccuracy of data used, or invalidity of models or routines;   – the fact that these are correlations-based systems possibly relying on categorical variables rather than causal inquiry;

- the fact that these are correlations-based systems possibly relying on categorical variables rather than causal inquiry;

– the fact that these systems may produce ‘rational’ (facially non-biased) but ‘unfair’ results (further victimizing already vulnerable groups, in contradiction with common views of justice or fairness);

- the fact that these systems may produce ‘rational’ (facially non-biased) but ‘unfair’ results (further victimizing already vulnerable groups, in contradiction with common views of justice or fairness);

– the “lack of ground truths” to evaluate the validity of detection mechanisms aimed at preventing certain behaviors to happen (in a security scenario), or to detect users’ preferences and consumption propensities (in a marketing scenario) as by hypothesis, these detection systems also impact on the material or cognitive preconditions of actions.” (Rouvroy 2013: 17).

- the “lack of ground truths” to evaluate the validity of detection mechanisms aimed at preventing certain behaviors to happen (in a security scenario), or to detect users’ preferences and consumption propensities (in a marketing scenario) as by hypothesis, these detection systems also impact on the material or cognitive preconditions of actions.” (Rouvroy 2013: 17).

 

[7] Cette problématisation entre en résonance avec les modèles de gouvernement identifiés par Foucault et Agamben, quand ils inversent la relation entre causes et effets et disent l'urgence qu'apparaisse un modèle de gouvernement cybernétique, modèle également exploré par Heidegger dans d'autres travaux.

[7] A questioning that relates to the models of government identified by Foucault and Agamben, relating to a reversal of the relationship between causes and effects and the emergence of a cybernetic model of government – Heidegger also explores this model in other texts.

[8] “In recent work, Agamben has underlined the central role played by technical objects and technological systems in the activity of government today, and this provides one part of the answer given by contributors to this section. A computer, a cellphone, an electrical grid, each of these things carries and discloses a relation to the world; in each a history, a set of power relations, and a way of life are spoken. In a fashion similar to Bernard Stiegler (1998), Agamben inverts the ‘who’ and the ‘what’, such that technics becomes the ‘who’ to the ‘what’ of the human as much, or more, than the inverse. Once we begin to use a cell phone, Agamben insists, we are in a new world in which what ‘life’ is, and what it can be, has been irrevocably changed, and in which subjectification works in new and different ways. This is precisely why Heidegger – a strong influence on both Stiegler and Agamben – argued so vigorously against an anthropological or instrumental understanding of technology. Technology is not something that we invent and employ as a means to an end: it shapes us as much as we shape it. With each device, and with each technological system, come new modes of ordering life.” (Wakefield e Braun 2014: 6)

[8] “In recent work, Agamben has underlined the central role played by technical objects and technological systems in the activity of government today, and this provides one part of the answer given by contributors to this section. A computer, a cellphone, an electrical grid, each of these things carries and discloses a relation to the world; in each a history, a set of power relations, and a way of life are spoken. In a fashion similar to Bernard Stiegler (1998), Agamben inverts the ‘who’ and the ‘what’, such that technics becomes the ‘who’ to the ‘what’ of the human as much, or more, than the inverse. Once we begin to use a cell phone, Agamben insists, we are in a new world in which what ‘life’ is, and what it can be, has been irrevocably changed, and in which subjectification works in new and different ways. This is precisely why Heidegger – a strong influence on both Stiegler and Agamben – argued so vigorously against an anthropological or instrumental understanding of technology. Technology is not something that we invent and employ as a means to an end: it shapes us as much as we shape it. With each device, and with each technological system, come new modes of ordering life.” (Wakefield and Braun 2014: 6)

[9] Comme le dit Kitchin (2014), on assume le fait que tout ce qui relève du socio-spatial en ville peut être mesuré, géré et traité comme des "problèmes techniques", et pour cette raison passibles d'être réduits à une question simplement "technique" appelant une "solution technique" spécifique qui va se prétendre universelle, impartiale et dépolitisée, mettant simplement en forme ce qui est considéré comme possible. L'auteur affirme que ces conceptions finissent par ne pas prendre en considération le contexte, ne pas porter attention aux causes des problèmes, ni au fait que certaines interventions peuvent avoir pour conséquences de reproduire les inégalités sociales et territoriales.

[9] As reported by Kitchin (2014), it is assumed that all socio-spatial aspects of the city can be measured, monitored and treated as « technical problems », and, in that way, liable to be reduced to mere « technical » questions, with a specific « technical solution », which would appear supposedly universal, impartial and depoliticized, even if structuring what is taken as possible. Kitchin states that these conceptions fail to consider the context and other structural dimensions – that is, they are not focusing on the causes – and fail to consider the possible social and territorial effects of certain actions, a fact that may reproduce inequalities and power relations.

[10] Bien que ce ne soit pas le lieu de développer ces questions, on fera remarquer que cette problématisation établit des ponts avec la pensée d'auteurs comme Heidegger et Agamben, tant sur les défis et les situations de dépendance que pourrait impliquer ce rôle central de la technologie que sur la construction elle-même de ces milieux et de la relation entre ces milieux et l'"humain".

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