Pratiques de sécurité en ville. Introduction

The Making of Urban Security

Introduction

Introduction

Le présent dossier vise à expliquer la place et le fonctionnement de la sécurité, définie comme protection des biens et des personnes, dans les dynamiques urbaines. Plus précisément, il s'attache à montrer comment les politiques institutionnelles de sécurité et les actions des citadins pour assurer leur sécurité sont révélatrices d'injustice et de justice spatiale à différentes échelles. Pour cela, il analyse plus précisément la manière dont ces politiques et actions se déploient sur le terrain et non pas la façon dont elles sont conçues de façon théorique. C'est en cela que ce dossier insiste sur la notion de pratique. Alors que dans certaines métropoles, les politiques publiques de sécurité visent en priorité les quartiers les plus riches et les mieux intégrés, nous favorisons ici l'étude des espaces pauvres. Ils sont marqués par une forte présence de la violence quotidienne et par des modes de régulation spécifiques (Jobard, 2005), qui empruntent largement au registre de l'informel et du criminel (Rivelois, 1999, Peddrazini et Sanchez, 1998, Bacqué-Madzou, 2008).

This issue aims to account for the place and the process of « security », understood as protection of goods and people, in urban dynamics. More specifically, it underlines how institutions’ policies and citizens’ actions to ensure their safety reveal spatial injustices at different scales. Our focus is therefore the ways in which theses policies and actions play out in practice, and not their theoretical conception. Whilst public policies for security often target the richest and better integrated areas of cities, we choose to focus on more deprived areas, where violence is present on a daily basis and regulated in particular ways (Jobard, 2005), often informal and/or criminal (Rivelois, 1999, Peddrazini et Sanchez, 1998, Bacqué-Madzou, 2008).

Une première interrogation met en jeu, en termes de justice spatiale, une conception redistributive de la sécurité, dont il faut analyser l'assise territoriale et les modes de production. A l'image des débats prônant un accès égal et universel aux services urbains, l'eau par exemple (Jaglin, 2005), la sécurité peut être considérée comme un bien commun, une ressource à laquelle tout citadin doit accéder. Elle apparaît là comme indicateur de justice spatiale, ou marqueur d'injustice. La question prend une dimension encore plus grande dans des villes où des quartiers pauvres semblent hors des principaux dispositifs de sécurité publique.

One first intersection with spatial justice issues has to do with a redistributive understanding of security, with specific geographies and modes of production. One could argue that, in the same way as certain essential urban services, such as water provision (Jaglin, 2005), security is a common good, a resource that ought to be equally or universally accessible to city-dwellers. Its absence or presence could therefore be used as an indicator of spatial (in)justice. The issue is particularly important in cities where deprived areas seem to be failed completely by the main public security measures.

En outre, la sécurité des uns peut engendrer l'insécurité des autres. Garantir la sécurité revient à restreindre un certain nombre de libertés individuelles (Davis, 1992 ; Coleman, Sim, 2000). Cela n'est pas sans entraîner des excès et des conflits. Les initiatives des habitants - riches ou pauvres - peuvent venir compléter les mesures de sécurité publique, s'y substituer sans nécessairement s'y opposer. Toutefois elles remettent souvent en cause l'impératif, au moins théorique, d'une sécurité pour tous. La sécurité entretient ainsi des rapports ambivalents avec la notion de justice spatiale.

What’s more, security for some may result in insecurity for others. Ensuring security can entail restrictions on individual freedoms (Davis, 1992 ; Coleman, Sim, 2000), giving rise to excesses and conflicts. Residents’ initiatives can supplement public measures or substitute for them. While they do not necessarily invalidate measures implemented by public authorities, they do challenge the theoretical aim of security for all. The relationship between security and spatial justice is therefore by no means straightforward.

L'approche de la sécurité dans sa dimension spatiale, urbaine en l'occurrence, met en jeu les représentations des individus et des groupes. Ces aspects permettent de discuter de la dimension procédurale de la justice spatiale. Dans cette optique, les échanges sur la sécurité sont portés par des conceptions spécifiques. Le lien entre sécurité et justice spatiale est ainsi relié aux controverses et revendications qui émanent de groupes d'habitants (Holston, Appadurai, 1996). Lorsque la notion de justice n'est pas appropriée et revendiquée de manière claire ni dans les pratiques ni dans les discours d'habitants en quête de sécurité, elle devient une catégorie exogène, mobilisée par le chercheur, qui permet d'analyser la dimension institutionnelle et politique de la sécurité.

To approach the spatial, urban, dimension of security, it is necessary to take into account individual and groups’ representations, which brings us to a procedural understanding of justice. Specific conceptions underlie discussions around security, and relate to controversies and claims made by local associations (Holston, Appadurai, 1996). Where the notion of justice is not explicitly part of the claims or discourse of residents seeking safety, it remains a useful category of analysis for scholars trying to account for the institutional and political dimension of security.

Ces rapports entre justice spatiale et sécurité soulèvent trois grands types d'interrogations.

These links between spatial justice and security raise three major issues.

Ils renvoient à la production sociale et politique d'un ordre urbain, juste ou non. Nous formulons l'hypothèse que les dispositifs, formels ou non, renforcent les divisions urbaines, le décalage d'un espace à un autre, voire le repli communautaire, au détriment d'une sécurité pour tous. Ils fondent la catégorisation de populations, de quartiers ou de villes et leur assignent des identités (Dikeç, 2007). Ajoutons que l'entrée par l'espace ne peut esquiver la question des personnes et des groupes rendus invisibles car dépourvus d'ancrage territorial (les sans-abri par exemple), alors évincés de tout processus de sécurisation, aussi fragmenté soit-il.

First, these links have to do with the production of an urban order, whether just or unjust. We postulate that formal or informal measures taken to enforce this order tend to foster division in cities, differentiate between neighbourhoods and encourage community selfishness, at the expense of real security for all. They lead to categorisations of people, neighbourhoods or cities and assign fixed identities (Dikeç, 2007). Besides, a merely spatial reading of these issues could lead to ignoring people and groups rendered invisible by their lack of territorialised identity (homeless people for instance), who are left behind all securitizing processes, however fragmented.

La sécurité soulève également la question des rapports de force et des mécanismes de production de normes (Goffman, 1975 ; Becker, 1975) qui créent la ville et conduisent à l'apparition, à la consolidation, d'inégalités ou à la définition d'usages et de personnes légitimes ou illégitimes en son sein. L'étude des politiques de sécurité souligne la mise en évidence de territoires spécifiques au sein de la ville au gré des discours et des politiques urbaines. Certains quartiers deviennent de véritables vitrines « sûres », tels les centres des affaires (Bénit, Gervais-Lambony, 2003) quand d'autres restent condamnés à demeurer des enclaves, largement abandonnées par les institutions publiques, voire stigmatisées par ces dernières et pensées comme terreau de délinquance.

Security also raises the issue of power relations and mechanisms which produce norms (Goffman, 1975 ; Becker, 1975). These are not only central to place-making, they may foster or consolidate unequalities, by defining legitimate and illegitimate uses of space, and even who is legitimate or illegitimate in space. Specific forms of territoriality are unearthed by the analysis of discourse and policy in relation to security. While some areas, such as central business districts, become showcases for urban safety (Bénit, Gervais-Lambony, 2003), others are seen as enclaves where public institutions no longer dare to tread, stigmatised as they are as hotbeds of criminality.

Cette production de normes relève d'un processus ancien et sans cesse réactivé de criminalisation des pauvres, désormais des habitants précarisés (Chevalier, 1958). Elles sont à l'image des politiques répressives dans les pays anglo-saxons ou européens, qui tendent à s'imposer face à des politiques sociales et éducatives (Wacquant, 2006). Liées à des discours médiatiques voire scientifiques, elles tendent à ériger des quartiers en espaces « dangereux » et nient leur diversité sociologique et historique (les banlieues, les ghettos, les bidonvilles) (Tissot, 2007). Leurs habitants sont considérés coupables. Ces considérations sont étayées de statistiques policières, qui dépendent d'une activité policière sélective quant au type d'infractions commises et aux lieux de leur déroulement (Tevanian, 2010) - elles ne mesurent que « l'esprit de la plainte » et les tolérances sociales (Kalifa, 2003). La sécurité urbaine est reliée à la notion, équivoque et idéologique de « violences urbaines », au détriment d'une compréhension des réalités locales et de la dénonciation des violences sociales subies par les catégories populaires (Beaud, Pialoux, 2003). De nombreuses études ont ainsi dénoncé les conséquences de ces représentations en montrant les liens forts entre quartiers populaires et prison (Wacquant, 1999, 2001 ; Garland, 2001, Chantraine, 2003, Steinberg, 2004 ; Godoi, 2009) - cette dernière devenant un lieu à partir duquel décoder les rapports sociaux en ville. C'est la sécurité physique qui domine le débat au détriment de l'étude des sécurités salariale, sociale notamment.

There is a long history to these processes of criminalisation of the poor (see Chevalier, 1958), constantly reactivated under different names. Repressive policies have, in many Western countries, been favoured over more educational or social measures (Wacquant, 2006). Dominant discourse in the media or scholarly publications maps some neighbourhoods as « dangerous », denied their sociological or historical diversity, designating their inhabitants as « guilty »: banlieues, ghettos, informal settlements… (Tissot, 2007). Statistics are produced to validate such finger-pointing, on the basis of police reports that reflect predominantly certain types of offences, which take place in certain places (Tévanian, 2010) – they measure degrees of social tolerance rather than anything else (Kalifa, 2003). Urban security is linked with the unclear and ideological notion of « urban violence » which disregards local realities and the social violence endured by the working class (Beaud, Pialoux, 2003). There are far-ranging consequences to this representation, for instance the strong connection between working-class neighbourhoods and prisons (Wavquant, 1999, 2001; Garland, 2001, Chantraine, 2003, Steinberg, 2004; Godoi, 2009), with prisons becoming key to understanding social relations in cities. Physical safety is central to the debate, sidelining other forms of safety, social or to do with stable employment.

Le rapport entre justice et sécurité renvoie à l'étude de systèmes de pouvoir auxquels participent non seulement les instances dirigeantes de la ville ou du pays, mais aussi de nombreux autres acteurs (habitants, groupes, compagnies de sécurité, agences de coopération, etc.) à des échelles très diverses (Jouve, Lefevre, 1999 ; Bénit-Gbaffou, Morange, 2008). Ils permettent d'analyser la manière dont se construisent différentes formes de gouvernance en ville. La lecture croisée des articles proposés ici rappelle l'influence des politiques nationales et des héritages locaux sans évincer le contexte plus global de dérégulation économique (cf. Brenner, Theodore, 2002), de forte compétitivité urbaine (Jacquot, 2007) et de circulation des modèles, qui permet de dépasser une approche par aire culturelle et notamment une lecture opposant trop rapidement villes du Nord et villes du Sud.

Last but not least, power systems are analyzed in the papers gathered here, including not only the ruling elites of cities or countries, but many other actors (residents, groups, security companies, cooperation agencies, etc) which intervene on various levels (Jouve, Lefevre, 1999 ; Bénit-Gbaffou, Morange, 2008), which provides insights into the varying forms of governance in cities. Read together, these papers usefully remind us of the influence of national policies and local legacies, whilst taking into account the general context of economic deregulation (Brenner, Theodore, 2002), competition between cities (Jacquot, 2007) and the circulation of models. The latter makes the traditional contrast between cities of the global North and cities of the global South less relevant and challenges conventional geographical readings.

 

 

(Di-)visions de la ville

(Di-)visions of the city

 Criminalité, insécurité et justice spatiale sont étroitement liés en ville. Un fort sentiment d'insécurité, une exposition statistiquement plus grande aux dangers ou la surreprésentation de groupes criminels dans certains quartiers reflètent des processus d'injustice particuliers. Plusieurs articles de ce numéro traitent des processus de construction de la justice spatiale en ville à travers les prismes de la peur, du risque et du danger. Grâce à l'analyse du défaut de sécurité et du sentiment d'insécurité, ils montrent comment ces phénomènes se traduisent non seulement à l'échelle des quartiers, mais viennent aussi stigmatiser des villes entières. L'étude de ces situations conduit à identifier deux formes d'injustice : au niveau local, celle où, par un faisceau de phénomènes divers, les chances de devenir victime sont plus élevées ; à l'échelle de l'agglomération, les processus de stigmatisation de populations et de quartiers entiers.

Criminality, insecurity and spatial justice are intertwined in the city. A strong sense of insecurity, a statistically higher exposure to danger or the over-representation of criminal groups in some areas reflect particular unjust processes. Several articles in this issue deal with the process of construction of spatial justice in cities by foregrounding fear, risk and danger. They analyze the lack of security and the feeling in insecurity, and show how these are used to stigmatize not just neighbourhoods, but entire cities. The injustice here is twofold: locally, inhabitants’ chances of becoming victims are higher, and at the scale of the whole city, both neighbourhoods and people are stigmatized.

Dans la métropole lilloise, Sylvanie Godillon analyse comment les habitants les plus pauvres subissent le plus d'accidents de la route et combien les quartiers dits « défavorisés » concentrent une plus grande proportion de ces événements. Ces zones présentent un environnement plus favorable pour devenir victime, soulignant ainsi, par les menaces directes à l'intégrité physique, une plus grande exposition au danger. Les accidents sont donc révélateurs d'une première forme d'injustice, celle qui touche la victime dans son intégrité corporelle, de façon différenciée selon les quartiers. Le corps en porterait ainsi les stigmates (Rose, 1995 ; Nast, Pile, 1998).

Sylvanie Godillon shows how in the urban area of Lille, the poorest inhabitants are more likely to suffer road accidents, and the so-called « deprived areas » concentrate a high proportion of these. In an environment that makes one more likely to become a victim, physical integrity is more directly at risk and the exposure to danger is higher. In this version of injustice, one’s bodily integrity is at higher risk in specific areas, and the body carries the stigma (Rose, 1995 ; Nast, Pile, 1998).

A Caracas, Julien Rebotier montre comment les taux de criminalité fondent cette ville comme l'une des plus violentes au monde. Il y étudie le poids de l'insécurité et les distinctions sociales et spatiales qu'elle traduit. A une échelle locale, les quartiers les plus pauvres, les barrios de ranchos, à l'image des favelas, sont non seulement les plus abandonnés des autorités, mais aussi exposés à la criminalité ordinaire. Ainsi, après les préoccupations liées au travail et au logement, l'insécurité y apparaît comme une menace importante. La peur qui en ressort viendrait amplifier une injustice spatiale. Cet ancrage du sentiment d'insécurité dans certains quartiers participe d'une construction différenciée de l'espace urbain. La peur et la criminalité fondent ainsi une injustice et renforcent les différenciations socio-économiques au sein de la ville.

Julien Rebotier’s paper shows how crime rates point to Caracas, Venezuela, as one of the most violent cities in the world. Locally, the weight of insecurity is felt in different degrees and reflects social and spatial distinctions. The most deprived areas, the barrios de ranchos, are not only neglected by the authorities but exposed to daily criminality. Insecurity ranks along with work and housing among people’s top preoccupations, with the burden of fear compounding spatial injustice. The sense of insecurity rooted in specific areas reflects differential urban geographies. Fear and criminality take part in the sense of injustice and reinforce social and economic difference within the city.

Nicolas Bautès et Rafael Soares Gonçalves soulignent également, pour le cas de Rio de Janeiro, comment l'exposition des populations pauvres à la violence est facteur de ségrégation au sein des agglomération. La progression du trafic de drogue développe les pressions et contraintes que les habitants ont à subir, qu'il s'agisse de menaces, d'expulsions de logement ou autres violences quotidiennes. Il en découle une identification des favelas régulièrement considérées comme « zones à risque » par rapport au reste de la ville. La violence produit ici des formes particulières d'injustice, entre stigmatisation de quartiers et violence ressentie par des habitants ainsi constitués en victimes, parfois en criminels.

Nicolas Bautès and Rafael Soares Gonçalves also emphasize, in their case study of Rio de Janeiro, that the exposure of the most deprived populations to violence is a major form of injustice within the city. The development of drug-trafficking has increased pressure on inhabitants, in the form of threats, of evictions or other daily aggressions. The favelas become identified as « risk zones » and contrasted with the rest of the city. Violence in Rio produces particular forms of injustice, the stigmatization of neighbourhoods, the violence experienced by inhabitants who become constituted as victims and/or criminals.

Dans son analyse lexicologique, Mélina Germes montre par exemple comment en France les récits policiers - et les pratiques qui en découlent - contribuent à produire des territoires bien distincts. Ils y identifient les quartiers dits sensibles comme des lieux d'exception pensés pour la violence. Par leur faute, on refuse à ces quartiers et à leurs populations, l'appartenance au « collectif politique », selon un raccourci qui associe l'individu à son comportement, le groupe social et finalement l'espace avec le crime. L'exposition des habitants à la violence corporelle est ainsi ignorée, ce qui est le pendant de leur exposition aux violences policières (Mucchielli et Mohammed, 2006), ou aux violences plus invisibles, sociales par exemple (cf. Bourdieu, 1993).

Mélina Germes uses lexicologic analysis to show how, in France, the narratives of policemen, and the practices that derive from them, tend to produce specific territorial constructions. « At risk » neighbourhoods become places of exception where violence is the norm. These neighbourhoods and their inhabitants are denied full membership of the « political collective », by virtue of a reasoning that defines the individual by his or her behaviour, and identifies whole social groups, and ultimately, urban areas, with crime. Residents’ exposure to physical violence is ignored, as is their exposure to police violence (Mohammed and Mucchielli, 2006) or more insidious forms of social violence (Bourdieu, 1993).

 Au-delà des différents discours destinés à identifier certains types de quartiers comme dangereux ou inversement comme des modèles à suivre, un dernier effet de ces mises en visibilité apparaît dans une autre attitude des pouvoirs publics face aux quartiers « défavorisés » : celui de l'oubli ou de l'occultation d'injustices spatiales. C'est ce que montre Sylvanie Godillon à propos des accidents de la route. La méconnaissance voire l'absence d'identification de ce phénomène par les pouvoirs publics ou associatifs contribue non seulement à rendre pérenne des inégalités au sein de la ville - par le silence qui pèse dessus - mais permet aussi de ne pas prendre de décision effective pour les traiter.

Beyond discourses which establish some types of areas as dangerous, or conversely, as model areas, public policies oscillate between the omission and the active concealment of spatial injustices. Sylvanie Godillon shows how the authorities’ and the associations’ disregard for the actual geography of accidents contributes to maintain inequalities within the cities, and enables them not to take any measure to try and address them.

Les environnements urbains témoignent également de ces types de laisser-faire. Des paysages dégradés peuvent souligner une plus grande vulnérabilité ainsi que des disparités sociales. A Caracas, par exemple, le centre-ville délabré et l'absence de restructuration inscrit l'insécurité dans le paysage urbain, surtout par rapport à la modernité des centres d'affaires plus récents. Ces types de constats renvoient à plusieurs mouvements en urbanisme dans les pays occidentaux, tels que la prévention situationnelle (Newman, 1973 ; Jacobs, 1961), ou la théorie de la vitre cassée (Kelling, Wilson, 1982) ; celle-ci en appelait à une réappropriation des espaces publics par les habitants, une redynamisation des liens de voisinage et un appel à la participation communautaire. La mise en application d'une telle théorie a aussi profité à des politiques de « tolérance zéro » au risque de légitimer des formes autoritaires de contrôle policier et la stigmatisation des populations.

The urban environment is rife with instances of such laissez-faire politics. Run-down areas signal greater vulnerability as well as social unequality. In Caracas, for instance, the run-down city centre awaiting restructuration constitutes a cityscape of insecurity which contrasts with the modernity of business districts. Such contrasts inspired Western urbanists to talk about « situational prevention » (Newman, 1973; Jacobs, 1961) or the « broken window theory » (Kelling, Wilson, 1982), which called for public spaces to be reclaimed by inhabitants, neighbourly relations to be strengthened and for community participation. The implementation of these theories also benefited « zero tolerance » policies which tended to legitimize authoritarian police control and again stigmatize groups of people.

 Des politiques de mainmise sur les quartiers réputés dangereux peuvent également participer d'un mouvement de requalification de la ville (Smith, 1996). A Rio de Janeiro, par exemple, l'organisation d'une succession d'événements sportifs conduit directement à lutter contre l'insécurité. Le gouvernement est passé d'une seule politique de conquête quasiment militaire des favelas à des relogements et l'instauration d'une police « communautaire ». Même si ce changement se concentre dans certaines zones de la ville, il contribue à rassurer les visiteurs potentiels,  il permet aussi d'attirer les investisseurs nationaux et étrangers. Selon l'analyse de Nicolas Bautès et de Rafael Soares Gonçalves, ces changements participent largement à une dynamique de spéculation foncière et immobilière, dans le cadre d'une politique de renouvellement urbain plus globale. Elle pose la question de l'évincement à terme des habitants les plus pauvres du centre de la ville, déjà victimes de diverses formes d'injustices.

On the other hand, « revanchist » movements to « re-conquer » areas seen as dangerous are well-documented (Smith, 1996). In Rio de Janeiro, for instance, the organization of sporting events has implied campaigns to « roll back » insecurity. With much media attention, the government has carried out quasi-military operations to « conquer » favelas, displaced families and established a form of « community police ». These actions carried out in specific parts of the city aim to reassure potential visitors and attract foreign and national investments. According to Nicolas Bautès and Rafael Soares Gonçalves, they are part of a speculative dynamics and part of a larger policy of urban renewal. The poorest inhabitants, who are already victims of injustice, are finding it ever more difficult to remain close to the city centre.

 A l'instar de ces politiques de reconquête, les aménagements des espaces centraux de Gênes, ville portuaire en restructuration, s'inscrivent dans une compétition interurbaine. Ces quartiers sont destinés à entraîner le développement du reste de l'agglomération. Ici la réincorporation des quartiers s'opère grâce à des logiques de réappropriation du centre-ville par de nouveaux usagers et par des investissements publics. Ces politiques interviennent, comme à Rio, dans un contexte de changement de politique et de transformation des paradigmes sécuritaires.

In a similar vein, the renewal projects of central Genova, an Italian port, are part of a competition between cities. The central areas, seen as key to the development of the city as a whole, are being re-approriated by new users and by public investment. As is the case in Rio, these policies are part and parcel of political changes and the transformation of the securitarian paradigm.

Dans ces deux cas, on se trouve face à des mouvements qui érigent de nouvelles pratiques de sécurité en innovations politiques. Elles participent d'une mise en scène non seulement de la sécurité mais de l'agglomération toute entière, qui peut devenir une vitrine d'un savoir-faire local transférable à l'échelle internationale. La sécurité place ces agglomérations dans le cadre d'une mise en compétition mondiale. Si certaines ont mauvaise réputation, d'autres cherchent à inverser la tendance, grâce à des politiques « innovantes », au titre qu'une ville sûre deviendrait une ville plus attractive. On établit des hiérarchies par la sécurité. Au-delà de la volonté de sécuriser des espaces, la sécurité participe de la présentation et de la représentation de chaque ville.

In both cases, new practices regarding security are presented as « political innovations ». They are part of a new story-telling not only about security but about the city as a whole, which aims to become a showcase for a local know-how likely to be exported globally. Security is the area of choice for these cities in the global competition. Suffering from a dismal reputation, they are trying to challenge the stigma with « innovative » policies, on the belief that a safer city would be more attractive. There are therefore implicit hierarchies of security. Not only do cities aspire to make their environment safer, they also care for their reputation and representation.

Cependant, ce qui est bien souvent présenté comme une nouveauté (même si ces politiques ont des origines qui peuvent être retracées dans des traditions bien ancrées) - par un discours parfois en décalage avec les réalités de terrain - détruit la cohésion des espaces urbains et ne remet pas forcément en cause les inégalités dans leur dimension spatiale notamment. Ces politiques passent outre l'idée d'un accès universel, et pensé comme juste, à la sécurité et s'éloignent de l'idéal de redistribution de cette ressource à tous.

However, what is often presented as « innovation » (despite the fact many of these policies have clear historical precedents), in a discourse that is often at odds with realities on the ground, destroys urban cohesion and does not address inequalities, in particular in their spatial dimensions. These policies often make little case of the idea of universal access to security, and fall short of the ideal of redistributing this resource in a fair way.

 

 

 Sécurité et gouvernement urbain

Security and urban governance

Les pratiques de sécurité en ville s'inscrivent dans le cadre des politiques de sécurité gouvernementales. Les pratiques de sécurité en ville s'inscrivent dans le cadre des politiques de sécurité gouvernementales (Deluchey, 2000 ; Herbert, 1997). Plusieurs articles de ce dossier analysent ainsi la question de l'Etat, des discours institutionnels comme de ses modalités  pratiques d'intervention.

The making of security in the city is dependent on governmental security policies (Deluchey, 2000 ; Herbert, 1997). Several of the papers in this issue analyse the state’s role, through institutional discourses as well as through interventions in practice.

Les régimes politiques, autoritaires et démocratiques influencent la définition de la sécurité et le rôle des acteurs publics (Tadié, 2006 ; Soares Gonçalves, 2010). Le Brésil correspond à ce titre à un cas d'école avec la transition démocratique qui a poussé les forces de police à se reconfigurer (Melgaço, Bautès & Soares Gonçalves). En ville, une police « communautaire » a été constituée dans certains quartiers, pour rompre avec les pratiques policières violentes de l'époque de la dictature. A l'inverse, les gouvernements successifs du Cameroun - colonial comme postcolonial - ont placé continuellement l'ordre au service du président de la République et de sa clientèle politique (Fer, Morelle, Iyébi Mandjek). Les quartiers résidentiels aisés et les espaces de représentation du pouvoir (places publiques, trajets présidentiels) y sont sécurisés au détriment des quartiers populaires. Au fil des années, des forces spéciales de police furent créées, en complément de celles existantes et de la gendarmerie, et dédiées à la sécurité de la Présidence. Depuis lors, les revendications pour une sécurité plus juste demeurent faibles.

The nature of political regimes, either authoritarian or democratic, influences the definition of security and the role given to public actors (Tadié, 2006 ; Soares Gonçalves, 2010). Brazil is a case in point, with the democratic transition which brought about a reorganization of police forces (Melgaço, Bautès & Soares Gonçalves). Within cities, a « community » police force was instituted in some areas, to break with violent policing habits that had developed during the dictatorship. Conversely, governments of colonial and postcolonial Cameroon have consistently made policing a prerogative of the President and his cronies (Fer, Morelle, Iyébi Mandjek). Leafy residential neighbourhoods and spaces where power is on display (squares, routes taken by the President) are made secure at the expense of working-class areas. Over time, special police forces were created to complement the existing, and dedicated to the security of the Presidency. Claims for a fairer security remain weak.

Outre la question de la nature du régime, les politiques économiques influent sur la production de la sécurité, participant de mécanismes de domination et d'exclusion. On peut évoquer le rôle des crises économiques, des injonctions des institutions financières internationales comme les stratégies de sociétés privées (Hibou, 1998). Ainsi plusieurs textes de ce dossier (Rebotier, Fer et al.) soulignent le poids de la décennie 80 dans l'adoption (ou l'abandon) de politiques de sécurité. Les mesures d'austérité, symbolisées par les plans d'ajustement structurels, ont pu sonner le glas d'un certain nombre d'initiatives publiques, non sans répercussions sur l'action des forces de l'ordre comme sur les conditions de vie des populations citadines. L'appauvrissement d'un grand nombre d'habitants joue sur l'insécurité ressentie et décuple les initiatives privées de sécurisation, en particulier dans les quartiers aisés, au détriment des plus populaires (Flusty, 1994 ; Blakely, Snyder, 1997). Cela fut le cas de Caracas,  par exemple, avec la montée en puissance des tensions sociales et des émeutes au cours des années 80.

Beyond the nature of the regime, economic policies have an impact on the production of security, and reiterate mechanisms of domination and exclusion. Economic crises, the demands of international funding agencies and the strategies of private companies all play a part (Hibou, 1998). Several contributions to this issue (Rebotier, Fer et al.) emphasize the turning point of the 1980s in the adoption or ending of security policies. Austerity packages and structural adjustments signalled the end of certain public initiatives, with consequences on both the action of police forces and the living conditions of city-dwellers. The pauperization of many inhabitants increased perceived insecurity and gave rise to private initiatives to ensure the safety of mostly wealthy neighbourhoods, which the poorer ones could not afford (Flusty, 1994 ; Blakely, Snyder, 1997). This was the case in Caracas, for instance, with rising social tensions and rioting in the 1980s.

Cette prise en main de la sécurité se traduit par des transformations des environnements urbains. Elle y renforce des inégalités. C'est ce que montre Lucas Melgaço à propos de Campinas, lorsqu'il analyse la manière dont des espaces exclusifs ont été affirmés par des marqueurs physiques dans la ville. Sous la forme d'espaces résidentiels fermés, associés à des clôtures et des instruments de surveillance, ou d'architectures et d'aménagements répulsifs (clôtures électriques, piques pour empêcher de s'asseoir, etc.), ils contribuent à imposer des distinctions sociales au sein d'espaces urbains. Ils ont pour effet de fermer l'espace public à certaines catégories de la population, par la création de paysages défensifs, quasiment militaires (murs, miradors, barbelés, etc.), qui ne réduit pas nécessairement la criminalité. Par leur présence même, les équipements disposés contribuent à amplifier les inégalités, en rendant visible à l'œil nu certaines pratiques injustes de sécurité.

This privatization of security transforms urban areas by reinforcing inequalities, as Lucas Melgaço shows in the instance of Campinas. Exclusive spaces were created physically in the city, with gated communities, surveillance infrastructure, and repulsive planning and architecture (electrified enclosures, pikes to prevent people from sitting down, etc). They impose social distinctions within the city and deny some categories of the population access to public space, by creating defensive cityscapes, of military inspiration (walls, watchtowers, barbed wire, etc) but do not necessarily reduce criminality. They contribute to intensifying inequalities, by making clearly visible certain unfair practices of security.

Si le contexte de rigueur budgétaire et de réforme de l'Etat entraîne une privatisation de la sécurité et une reconfiguration des échelles de compétences, on voit bien que l'analyse de la production de sécurité en ville dépasse le seul cadre des réformes économiques et des discours teintés d'idéologies néolibérales. Il est nécessaire de mesurer l'imbrication étroite entre économie et politique, entre échelles internationale, nationale et locale. L'influence des bailleurs et des coopérations multilatérales et bilatérales, plus largement des modèles de sécurité peut participer d'un processus de marchandisation. Mais on ne saurait réduire cependant les influences extérieures à ces seules rationalités économiques.

In a context of austerity measures and state reform, security is increasingly privatized and levels of competence are rethought. But the production of urban security goes way beyond economic reform and neo-liberal discourse. Economics and politics are closely intertwined, as are the local, national and global scales. The influence of funding agencies and cooperation structures, and of models of security more generally, may push in the direction of a commodification of security. But economic rationalities are not the only external influences.

Par exemple, à Gênes, les politiques de sécurité urbaine menées par la municipalité reposent sur l'application de recommandations diffusées par un réseau de collectivités consacré à cette question, le Forum italien de la sécurité urbaine (FISU). Ce dernier est une émanation de l'European Forum for Urban Safety et défend en particulier l'équilibre entre liberté et sécurité et l'idée que la sécurité est atteinte plus efficacement par une meilleure intégration et une plus juste répartition des ressources au sein de la ville (Sébastien Jacquot). A Yaoundé, la coopération française a mené pendant plusieurs années une réforme des forces de sécurité intérieure, qui défend le principe d'une police de proximité centralisée, en rupture avec de nombreuses expériences de polices communautaires menées à travers le monde (Fer, Morelle, Iyébi Mandjek). Ce redéploiement des forces de sécurité n'efface cependant pas l'absence de l'Etat de bien des quartiers de la capitale camerounaise.

In Genova, for instance, the municipal policies rely on a set of recommendations published by a network of authorities on security issues, the Italian Forum for Urban Security (FISU), which is part of the European Forum for Urban Safety. It advocates a balance between freedom and security and the idea that security is best achieved by social integration and a fair distribution of resources within the city (Jacquot). In Yaoundé, French representatives led the reform of police forces, around the principle of a centralized « police de proximité » at odds with experiments in « community policing » led in other parts of the world (Fer, Morelle, Iyébi Mandjek). This reorganization does not mitigate the absence of the state from many areas of the capital of Cameroon.

En réponse, les citadins tentent de s'organiser en comités de vigilance. Ces derniers ne sont pas nouveaux et existaient dès l'époque coloniale. Ces comités parfois légalisés voire suscités par les services centraux de l'Etat sont aussi, parfois, désavoués. Cela montre combien l'Etat peut être dépendant des initiatives populaires mais, en dernier recours, combien il peut aussi rester maître du jeu sécuritaire. En mettant l'accent sur les actions informelles voire illégales d'acteurs publics (par la corruption ou le clientélisme par exemple), de même qu'en analysant le poids d'acteurs privés informels (les jeunes des quartiers de Yaoundé, etc.) et illégaux (tels les narcotrafiquants de Rio de Janeiro), les articles donnent une toute autre ampleur à la notion de privatisation. A Rio, par exemple, les trafiquants imposent leur propre « justice », aujourd'hui par la surveillance et des « tribunaux » ad hoc, auparavant par des formes de redistribution des richesses. Là où certains qualifieront leurs initiatives de légitimes, éventuellement justes, d'autres vivront de telles pratiques comme une aggravation de la situation d'injustice spatiale en ville. On voit que les conceptions du « juste » et de « l'injuste » sont relatives aux individus et groupes et se jouent à des échelles variables (Harvey, 1992 ; Gervais-Lambony, Dufaux, 2009 ; Fainstein, 2010).

In response to this, inhabitants try to organize vigilante committees. These are by no means new, since they existed during the colonial period. They are sometimes legalized or even encouraged by central state, but others are disowned. This shows to what extent the state is dependent on grassroots initiatives but also how important its role is in the last instance. The papers gathered here highlight the informal but also illegal, sometimes corrupt, actions of some public actors, the importance of informal private actors (the youth of Yaoundé, for instance) or illegal ones (drug-traffickers of Rio de Janeiro), which gives a full sense of the meaning of privatization. Drug barons of Rio impose their own « justice » through surveillance and ad hoc« courts », as they used to ensure some redistribution of wealth. While some might perceive these initiatives as legitimate, and maybe even just, others experience them as a worsening of the situation of spatial injustice. Conceptions of what is « just » or « unjust » vary between individuals and groups and operate at variable scales (Harvey, 1992; Gervais-Lambony, Dufaux, 2009; Fainstein, 2010).

En ville, la sécurité s'inscrit aujourd'hui dans des processus où décentralisation, privatisation et participation sont les maîtres mots. Pourtant, là où l'action de l'Etat semble en retrait, il serait plus juste d'évoquer une reconfiguration permanente de son action (Hibou, 2011), comme en témoignent les exemples camerounais et brésilien. La sécurité est conçue de manière mouvante, suivant la volonté des acteurs publics de déléguer et de concéder une partie de la sécurité urbaine, de leur capacité aussi à reprendre le contrôle. Les processus de ségrégation et d'inégal accès à la sécurité ne sont pas simplement une stricte injustice qui résulterait d'encadrements officiels. D'autres acteurs (leaders associatifs, caïds) prennent également part aux négociations et passent des arrangements en vue de sécuriser un territoire donné, parfois au détriment de quartiers et d'habitants voisins, exclus d'un processus de sécurisation. Ces derniers adoptent des tactiques individuelles, parfois collectives de sécurité, dont la pérennité demeure aléatoire.

Security in large cities seems to be governed by processes of decentralization, privatization and participation. Where the state seems to be withdrawing, it may be more accurate to talk of a reorganization of its action (Hibou, 2011), as the examples in Brazil and Cameroon illustrate. Security is understood in flexible ways, according to public actors’ desire to delegate, and of their ablility to regain control. Processes of segregation and unequal access to security are not merely injustices resulting from official policies. Local leaders and bosses also take part in negotiations and arrangements for the security of a given territory, at the expense of neighbouring areas which are left out of the process. Their inhabitants resort to individual or collective tactics to ensure their own safety, at least for some time.

Ce dossier souligne les pratiques des habitants pauvres et permet d'étudier la portée de ces dernières. S'agit-il de strictes adaptations à l'insécurité et la criminalité dans le cadre de rapports de pouvoir contraints ? C'est ce que semble démontrer l'exemple des comités de vigilance à Yaoundé, condamnés parfois à disparaître au gré des autorisations et des mobilisations souvent ponctuelles des habitants des différents quartiers. De même, les unités de police pacificatrices de Rio de Janeiro tendent à devenir l'intermédiaire quasi-unique entre l'Etat et les habitants des favelas, au détriment d'autres acteurs sociaux et au risque d'un contrôle sécuritaire permanent. En outre, la participation des habitants semble canalisée voire forcée (Brock et al., 2001 ; Miraftab, Wills, 2005). Les actions policières peuvent encore être violentes et les narcotrafiquants, toujours présents, surveillent la population et ses relations avec les forces de sécurité. Néanmoins, Nicolas Bautès et Rafael Soares Gonçalvès notent, à la faveur des politiques de renouvellement, le possible retour de mobilisations et d'initiatives suscitées et portées par les habitants.

Our aim here is to look primarily at practices by the more deprived inhabitants. Is it just a question of adapting to insecurity and criminality in the context of power relations? This is what the example of vigilante committees in Yaoundé suggests, since they are occasionally forced to disappear for lack of an official authorization or because mobilizations do not last. Police units in Rio de Janeiro have become virtually the only form of go-between in contacts between the state and favela-dwellers, which excludes other social actors and implies the risk of a constant securitarian control. Inhabitants’ participation seems to be canalized or even forced (Brock et al., 2001 ; Miraftab, Wills, 2005). Police action may still be violent and drug-traffickers remain present and scrutinize the population’s relations with police forces. Nonetheless, Nicolas Bautès and Rafael Soares Gonçalvès believe that renewal policies are likely to lead to a resurgence of residents’ initiatives and mobilization.

Là où paraît souvent échouer la justice redistributive où l'Etat travaillerait à un accès pour tous à la sécurité, émerge donc, par moments, la possibilité d'une justice procédurale où l'accent est mis sur la négociation. Les habitants et leurs associations définissent un droit la sécurité en lien avec les représentations des institutions. Ils militent donc pour une reconnaissance des injustices dont ils font l'objet, aussi bien spatiales que sociales et revendiquent des formes de sécurisation, au nom de ce qu'ils estiment être juste. Par exemple, à Gênes, les politiques de renouvellement urbain ont intégré un volet sur la sécurité. Celui-ci a pu être à l'origine d'une tentative d'éviction de la prostitution en centre-ville. Mais en retour, cette politique a provoqué des formes de résistances et de négociations. La communauté transsexuelle par exemple a pu légitimer sa présence en se voyant finalement reconnaître un rôle de surveillance au centre ville. Reste à savoir si cette revendication peut dépasser l'échelle d'un quartier et d'une communauté et être étendue à la ville entière.

The general picture seems to be of a failure in redistributive justice, with the state failing to deliver security for all, but with local successes for procedural justice, with forms of negotiation taking over. Grassroots movements define a right to security, mobilize for the recognition of the injustice both spatial and social they suffer and claim measures for their safety in the name of what they see as fair. In Genova, for instance, urban renewal policies include a security dimension. This was the basis for an attempt to eradicate prostitution from the city centre, but also triggered resistance and negotiations. The transsexual community, for instance, was recognized as legitimate because of the surveillance role it played. What remains to be seen is if such claims can be heard not merely locally, within a neighbourhood or community, and can be generalized to the whole city.

 

 

Conclusion

Conclusion

Ce dossier montre combien la sécurité est une ressource spatialisée, négociée dans le cadre de relations de pouvoir souvent inégales. En cela, la sécurité n'est pas uniquement le fruit de rapports sociaux et politiques inégaux. Elle influe elle-même sur les dynamiques urbaines et en leur sein, sur celle de l'injustice en ville. La plupart des études réunies ici démontrent l'existence d'injustices quant au traitement des espaces les plus pauvres en ville. Leurs populations souvent victimes de vols et d'agressions, soumises également à un fort sentiment de peur, sont paradoxalement rapidement érigées en criminels. Plus largement, ce sont parfois des villes entières qui se retrouvent proscrites des classements mondiaux au titre de leur sécurité défaillante.

This issue aims to show that security is a spatialized resource, negotiated within power relations that are often unfair. Security is not the mere product of unequal political and social relaions, it has an influence on urban dynamics and on the general degree of injustice in cities. What the papers gathered here show is the injustice affecting the poorest parts of urban areas, whose populations are most often victims of robbery and mugging, live with a strong sense of fear, but are also, ironically, designated as criminals. Entire cities are dropped from international rankings because of their failure to ensure security.

Pour autant, aujourd'hui, l'injonction à la sécurité est portée par maintes agences de développement tandis que la compétition territoriale interurbaine appuie à son tour cette quête de sécurisation. Programmes de polices communautaires et dispositifs participatifs se multiplient, qui, s'appuyant parfois sur les revendications des populations, les ignorent aussi. On a vu que la pacification d'un quartier pouvait donner lieu à des mouvements spéculatifs au détriment des habitants les plus pauvres. A défaut de politiques publiques pour un accès universel à la sécurité ou à une redistribution des services urbains par des traitements différenciés, les citadins inventent et maintiennent des pratiques de sécurité plus informelles. Des stratégies multiples fondent ainsi la ville comme espace de participation où la domination n'est pas le seul maître mot et où des formes de revendication peuvent se déployer. Leur pérennité est fragile. Elles s'appuient sur des mouvements fragmentés à l'échelle de la ville, qui mettent l'accent sur des conceptions parfois contradictoires de la justice ; la sécurité des uns peut renforcer la vulnérabilité des autres.

The imperative of safety is strongly advocated by international agencies in the field of development and made a must by the competition between cities. Community policing and participation are spreading fast, though how well they actually reflect inhabitants’ claims is questionable. Once an area is considered safe, it can also become the target of speculation that drives out the most deprived. For lack of efficient public policies to ensure safety, city-dwellers invent and carry out informal practices to ensure their security. There are multiple strategies and forms of participation, which means a reading in terms of domination fails to capture the complexity of situations where claims sometimes manage to make themselves heard, fleeting and fragmented though they may be. Contradictory versions of justice may also clash, since safety for some is liable to mean greater vulnerability for others.

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