Les rythmes urbains de la néolibéralisation

The urban rhythms of neoliberalization

« Objectivement, pour qu’il y ait du changement, il faut qu’un groupe social, une classe ou une caste, interviennent en imprimant un rythme à une époque, soit par la force, soit de façon insinuante » (H. Lefebvre, 1992, p. 25)

« Objectively, in order for change to actually happen, a social group, a class or a caste must intervene via the imprinting of a rhythm to a specific era, either by force, or by insinuating ways » (Lefebvre, 1992 : 25).

 

 

Les emplois du temps, l’organisation des agendas, les attentes et les comportements face au temps résultent d’une construction historique (Elias, 1984), varient selon les cultures et les groupes sociaux. Pour Georges Gurvitch, « la vie sociale s’écoule dans des temps multiples, toujours divergents, souvent contradictoires, et dont l’unification relative, liée à une hiérarchisation souvent précaire, représente un problème pour toute société » (1950, p. 325). Selon les groupes sociaux, des différences s’observent dans le rythme de la journée, l’enchaînement des activités et les façons de gérer et maîtriser le temps (Grossin, 1972). Mais il existe un paradoxe essentiel et constitutif de toute société : si les temps sociaux sont fondamentalement pluriels, la société ne peut vivre sans essayer d’unifier cette pluralité. Or cette unification est conflictuelle et il en résulte une compétition dans la maîtrise de l’emploi du temps (Lefebvre, Régulier, 1985). Tout comme l’espace, le temps est politique. Une lutte de pouvoir existe autour de la définition des rythmes, des durées, des enchaînements et des synchronisations des activités. En général, le plus rapide impose sa domination (Virilio, 1977). Pour le philosophe Paul Virilio, la vitesse serait même devenue la plus puissante des armes, dans un monde où domine la tyrannie du temps réel. L’essentiel serait de gagner du temps sur le temps, de dépasser les contraintes géographiques. Les sociétés modernes sont plongées dans une accélération du temps dans laquelle l’économie capitaliste joue un rôle majeur (Rosa, 2010).

Personal schedules, daily planners, expectations as well as practices with regards to the passing of time are all the products of historical constructs (Elias, 1984). They also vary according to cultural and class differences. According to Georges Gurvitch, “social life develops in multiple times that are always divergent, and often contradictory. Their relative unification, which is linked to an often precarious process of hierarchization, poses a serious problem to any given society” (1950, p. 325). According to social groups, one can observe differences in daily rhythms, in the way various activities are coordinated, and in the means of organizing and mastering time (Grossin, 1972). Nevertheless, there remains a fundamental paradox, which lies at the core of every society: if social times are fundamentally plural, society cannot exist without trying to unify this plurality. Yet this unification is conflictual, and this generates competition for the mastering of time and schedules (Lefebvre, Régulier, 1985). Time, just like space, is political. A power struggle is at hand around the definition of rhythms, lengths, sequences and the synchronization of all activities. In general, the fastest comes out as dominant (Virilio, 1977). For philosopher Paul Virilio, speed has even become the most powerful weapon in a world where instant time rules. What is important here is to save time, to overcome geographical constraints. Modern societies are thus deeply experiencing an acceleration of time, and capitalism plays a central role in this shift (Rosa, 2010).

Cet article s’intéresse à l’accélération du rythme de vie liée au processus de néolibéralisation et à certains de ses effets dans la ville, considérés comme des injustices. L’accélération du rythme de vie repose sur l’augmentation du nombre d’épisodes d’actions ou d’expériences par unité de temps (Rosa, 2010, p. 102). Cette augmentation est liée à la réduction des ressources temporelles : « Objectivement, l’accélération du rythme de vie représente un raccourcissement ou une densification des épisodes d’action. (...) elle se traduit, subjectivement (…) par une recrudescence du sentiment d’urgence, de la pression temporelle, d’une accélération contrainte engendrant du stress, ainsi que par la peur de ‘ne plus pouvoir suivre’ » (ibid., p. 103).

This paper offers an analysis of this acceleration of our daily rhythms due to neoliberalization and some of its impacts in the city, which are labeled as unjust. The acceleration of daily rhythms is based on the rise of the amount of episodes of action, or of the number of experiences lived within a specific time unit (Rosa, 2010: 102). This rise is caused by the reduction in time resources: “Objectively, the acceleration of daily rhythms represents a shortening or a densification of episodes of action. (…) Subjectively, (…) it shows in the rise of a feeling of emergency, in the pressure of time, in a constrained acceleration generating stress, and in a fear of becoming unable ‘to follow’” (ibid.: 103).

Des études empiriques sur l’appréhension du temps montrent que, si les sensations de manquer de temps et d’être pressé dominent, cela semble particulièrement vrai en ville. Déjà en 1903, Georg Simmel remarquait que le rythme de la grande ville, de par la présence de stimuli nombreux et régulièrement changeants créait des conditions psychologiques distinctes de celles de la petite ville et de la campagne (Simmel, 1903). Aujourd’hui, le temps constitue l’un des aspects les plus négatifs de l’appréciation par les citadins de leur mode de vie. D’une ville à l'autre, la structure temporelle d’une journée moyenne est semblable : la plupart des citadins travaille environ 7 heures par jour, dort autant de temps, passe 2 heures dans les transports, à la réalisation de tâches domestiques et aux démarches administratives et réserve 3 heures à ses loisirs personnels. Mais surtout, tous semblent aspirer à un meilleur équilibre entre leurs différents temps quotidiens et le temps pour soi est jugé insuffisant[1].

Empirical studies on the understanding of time have shown that the feeling of running out of time and of being in a constant hurry is dominant, and this finding is particularly true in the city. In 1903 already, Georg Simmel observed that the rhythm of the large metropolis, due to its numerous and ever-changing stimuli, creates specific psychological conditions, very different from that of small cities and rural areas (Simmel, 1903). Today, time is for urban dwellers one of the most negative aspects of their way of life. From one city to the other, the time structure of an average day appears similar: most urban dwellers work an average of seven hours, spend the same amount of time sleeping, spend an average of two hours in commute, doing chores and domestic paperwork and save the remaining three hours for their personal leisure time. But most importantly, they all seem to long for a better balance between the various times of the day and personal time is invariably deemed insufficient[1].

Le modèle d’une ville en continu fonctionnant 24h/24, 7j/7, interroge, ce qui témoigne d’une mutation historique des modes de vie, influencés tout autant par un processus de globalisation que d’individualisation des sociétés. Cette mise en continuité est une conséquence de l’accélération du temps, correspondant à une densification de certaines périodes, à la réduction des temps de pause et des temps jugés « morts ». Le processus de néolibéralisation amorcé dans les années 1970 joue un rôle prépondérant dans la restructuration des rythmes collectifs. Les logiques de rentabilité, de compétitivité, de liberté d’entreprise individuelle, de globalisation conduisent à une indifférenciation des temps, à une atténuation de leurs spécificités, tant naturelles que culturelles. Un temps linéaire s’impose (Lefebvre et Régulier, 1985), redéfinissant les rythmes et provoquant un effacement des temps que nous qualifions de « secondaires », c'est-à-dire de moindre intensité, « creux » et « faibles », traditionnellement hors du travail et de la production.

The concept of a 24/7 city is currently raising interest, revealing a historical transformation of our ways of life, about as much influenced by the process of globalization as by the individualization of our societies. The emergence of such new forms of continuity is a direct consequence of the acceleration of time, corresponding to a densification of specific periods, and to the reduction of breaks and of what is considered “down-time”. The process of neoliberalization started in the 1970s plays a fundamental role in the restructuring of collective rhythms. Logics of profitability, of competitiveness, of free individual enterprise and of globalization all lead to a lack of differentiation between various times, to the attenuation of their specificities, be they natural or cultural. A linear form of time now prevails (Lefebvre, Régulier, 1985), redefining rhythms and triggering the erasure of what could be called “secondary” times, i.e. times of a lesser intensity, ‘weak’, ‘off-peak’ times that were traditionally kept separate from work and production.

Ce texte porte sur le processus de mise en continuité de l’urbain, en centrant notre attention sur la remise en question des alternances traditionnelles entre la nuit et le jour d’une part, et le dimanche et le reste de la semaine d’autre part. Le cas parisien est intéressant à examiner car le processus en faveur d’une ville en continu y est en cours et donne lieu à de nombreux débats entre partisans de politiques néolibérales et partisans d’une plus grande équité sociale. Deux logiques opposées s’affrontent, dont les effets sont lisibles dans la ville. Spatialement, cette confrontation donne lieu à la montée de tensions et de conflits, à de plus grandes inégalités et à de nouvelles divisions socio-spatiales, ressorts principaux de l’injustice spatiale.

This paper addresses this issue of continuity, focusing on the current calling into question of traditional alternating times such as night and day, as well as Sundays/weekdays. The Parisian case will be central in the paper due to the current process aiming at creating a continuous city there. This ongoing process generates a lot of arguments between the proponents of neoliberal urban public policies and those who favor a city more attuned to social justice. Two opposing logics are at play, and both have already had legible impacts on the city. Spatially, this confrontation gives rise to tensions and conflicts, but also to increasing inequality and new socio-spatial divisions, the two main causes of spatial injustice.

 

 

1- Neolibéralisation et rythmes de vie

1. Neoliberalization and daily rhythms

L’économie organise les rythmes quotidiens. Les premiers éléments de l’accélération du temps sont visibles dans le secteur de la distribution où se concentre le capital aux XVIe et XVIIe siècles, par le développement de moyens de transports et de communications plus rapides. Mais surtout, la Révolution industrielle provoque un tournant dans le processus d’accélération sociale. L’appropriation de l’horloge mécanique par les industriels modifie en profondeur les façons de concevoir le temps et les rythmes de vie. Pour Lewis Mumford, qui étudie les mutations de la civilisation occidentale sous l’effet du machinisme, « la machine-clé de l’âge industriel moderne, ce n’est pas la machine à vapeur, c’est l’horloge » (Mumford, 1934, p. 23). L’horloge mécanique a rendu possible des formes de gestion du travail et de contrôle social inédits. En fixant de nouveaux points de repères temporels, elle permet de coordonner plus strictement les groupes et activités. Elle permet la mise en place des principes du travail moderne en permettant le passage du travail défini « par la tâche » au travail mesuré « par le temps » (Thompson, 1967), dissociant le temps de travail de son objet. Régulièrement, de nouvelles organisations du travail sont élaborées, cherchant à produire plus par unité de temps. La référence à l’horloge a ainsi engendré une conception du temps dans laquelle celui-ci est vu comme un bien rare, qui doit être exploité et économisé. La nature de chaque activité change alors de signification, toute action représentant désormais un engagement de temps. Dans cette conception réifiée du temps, les rythmes naturels perdent de leur importance (Marx, 1965). Le temps du travail salarié s’impose jusqu’à devenir la principale discipline collective, apportant un véritable « cadre temporel » (Grossin, 1995) pour toutes les dimensions de la société. Il établit une nouvelle organisation de la journée à travers l’horaire, avec des conséquences sur les autres temps quotidiens.

The economy appears as the major organizer of daily rhythms. Early accelerations of time were visible during the 15th and 16th centuries, with the concentration of capital in the distribution sector, with the development of transportation networks and the rise of faster communications. Mostly, the Industrial Revolution triggered a shift in the process of social acceleration. The appropriation of the mechanical clock by industrialists deeply changed the way time and daily rhythms were perceived. According to Lewis Mumford in his study of the transformation of Western society under the influence of technology, “the clock, not the steam-engine, is the key-machine of the modern industrial age” (Mumford, 1934: 14). The mechanical clock made possible new forms of work organization and new forms of social control. By setting new temporal points of reference, it allowed for a stricter coordination of groups and activities. It paved the way to the implementation of modern work principles by transforming work as defined by its end-product to work as a measure of time (Thompson, 1967), thus dissociating work time from its ultimate end. Regularly, new organizations of work are planned, aiming at better productivity per each time-unit. The reference to the mechanical clock thus nurtured a specific conception of time seen as a valuable resource that must be exploited and saved. The nature of each activity then changes its meaning since every action represents now an engagement of time. In this reified conception of time, natural rhythms lose their importance (Marx, 1965). Salaried time becomes the norm and prevails until it becomes the main collective discipline. It thus brings a true temporal frame (Grossin, 1995) to every dimension of society. It establishes a new organization of the day through schedules, with consequences on the rest of daily times.

Depuis les années 1970-80, le tournant néolibéral pose la question de la redéfinition des cadres temporels de la production, de la distribution et de la consommation. L’aménagement du temps de travail, les heures et jours d’ouverture des commerces soulèvent des débats virulents. La diminution du temps de travail salarié rend celui-ci modulable, plus facilement adaptable aux exigences de l’activité économique. Dans un contexte d’incertitude économique, de renforcement de la concurrence, de production à flux tendu et en juste à temps, cette adaptation se traduit par une plus grande flexibilité de l’organisation du travail.

Since the 1970s-1980s, the neoliberal turn has been raising the question of the redefinition of the temporal frames of production, distribution and consumption. Work time adjustments, issues around the opening hours of stores, have all been very contested issues. The reduction of salaried work time makes it flexible, more adaptable to the constraints of economic activity. In a context of economic uncertainty, of a strengthening of competition, of just-in-time production, this adaptation translates into bigger flexibility of work configurations.

Le système politique et économique néolibéral favorise la flexibilité, mais aussi la levée de certaines contraintes, une moindre intervention de l’État, et des dérégulations. En France, depuis 1987, la répartition des heures de travail salarié peut se négocier à l’année et déroger à l’ensemble des règles de l’horaire hebdomadaire. L’arsenal réglementaire régulant le temps de travail, encadré par des lois depuis 1841, se complexifie depuis les années 1980, conduisant à une inflation législative. De nouvelles dispositions apparaissent à chaque loi, ouvrant des régimes supplémentaires de modulation du temps de travail ou de calcul des repos compensateurs. Traditionnellement, l’État fixe les règles de durée maximale du travail journalier et hebdomadaire, du travail de nuit et du dimanche, les repos compensateurs mais la négociation collective entre l’État et les partenaires sociaux prime depuis la loi du 25 mars 1919. Il en résulte un nombre de situations différentes sans cesse croissant.

The political and economic neoliberal system favors flexibility, but also the abolishment of certain constraints, lesser intervention by the State as well as deregulation. In France, since 1987, the planning of salaried work time for employees can be negotiated on a yearly basis and thus eventually not comply with the rules of weekly schedules. The thick regulation ruling work time practices, legislated since the passing of the Labor Laws of 1841, is getting more complex since the 1980s, leading to legislative inflation. New dispositions appear with each new piece of legislation, carving out specific regimes for the modulation of work time or the accounting of down time. Traditionally, the State sets the rules for the maximum daily and weekly work time, for night time work and work on Sundays, as well as for mandatory down time. But the principle of negotiation between the State and social partners prevails since the law of 25 march 1919. Out of this law, a growing number of specific situations keep emerging.

Au final, les horaires de travail sont de moins en moins standardisés, prenant un caractère de plus en plus atypique et imprévisible. Les journées courtes de travail augmentent, de même que celles de plus de 10 heures, les horaires décalés, et le travail de nuit et l’on assiste à une réorganisation des repos avec les week-ends prolongés, des journées de repos en semaine, des fractionnements des jours de vacances.

In the end, working schedules appear less and less standardized, taking on an increasingly atypical and unpredictable turn. Short work days are now a norm, as well as those over 10 hours, those that take place at unconventional time slots as well as night work. We are witnessing a reorganization of down time with extended week-ends, down time during the week, and the fragmentation of vacation time.

Dans un contexte de néolibéralisation, les temps creux hors de la production et de la consommation apparaissent comme des contraintes, des obstacles temporels au bon fonctionnement économique de la société. Les cadres temporels traditionnels devenus moins rigides, moins répétitifs, moins visibles, les temps creux jouent un rôle d’amortisseur, de réserve de temps qui peut être investie.

In a neoliberal context, down time spent out of production and consumption appear as constraints, temporal obstacles to the good economic functioning of society. Traditional temporal frames are becoming less rigid, less repetitive, less visible, down time working here as a buffer, as a time reserve that can become profitable.

La nuit et le dimanche, temps secondaires collectifs, cycliques et socialement normés, subissent un affaiblissement de leurs qualités. La notion de secondarité comporte l’idée d’une hiérarchie, d’une relativité : le secondaire dérive ou dépend de quelque chose. Les deux périodes que sont le jour et la nuit ne sont pas d’égale dimension : la nuit est « inversion temporelle » (Sansot, 1971, p. 238), « temps de l’envers » et « un temps différent où les valeurs ont tendance à s’inverser » (Espinasse et Buhagiar, 2004, p. 1). La nuit affirme sa singularité par les métamorphoses qu’elle induit par rapport au jour. Le dimanche, situé en fin de semaine, souvent mis dans une graphie spécifique dans les calendriers et les agendas, reste « un jour pas comme les autres ». Journée de transition, formant un passage entre 2 semaines, il marque la fin d’une semaine et en annonce une autre. On dit d’ailleurs « en semaine » pour parler des jours situés du lundi au vendredi, comme si le week-end n’appartenait pas à la semaine.

Night time and Sundays, as secondary collective times, cyclical and socially regulated, are witnessing a lessening of their qualities. Being secondary implies a hierarchy, a form of relativity: that which is secondary derives from something else or depends on it. Both periods do not hold equal status: night time is a « temporal inversion » (Sansot, 1971: 238), « inside-out time » and « a different time where the values tend to get inverted » (Espinasse, Buhagiar, 2004: 1). Night time affirms its singularity in the transformations it causes compared to day time. Sunday, located at the end of the week, often emphasized on calendars and timetables via the use of a specific font, remains ‘just another day’. As a day of transition, a bridge between two different weeks, it marks the end of a week and heralds a new one. The New Oxford American Dictionary also identifies ‘the week’ as the five day period starting on Monday and ending on Friday, as if the week-end did not belong in the week.

Mais le primaire tend à absorber le secondaire : ce dernier peut être vu comme accessoire, superflu, peu rentable, voire inutile. Ainsi, la fermeture de la plupart des commerces la nuit et le dimanche s’oppose au principe du néolibéralisme reposant sur l’idée que le bien-être humain peut s’accroître en augmentant les libertés d’entreprises individuelles. Dans un contexte de pressions temporelles, liées à l’accélération du temps et au sentiment d’urgence, la mise en activité de ces deux périodes permettrait, selon certains, tant aux entreprises qu’aux individus de pouvoir mieux s’organiser pour produire et consommer. Enfin, ces périodes creuses peuvent être occupées, investies : en substance, dans une logique néolibérale, de nouveaux marchés restent donc à inventer. Le principe d’une consommation-loisir, en particulier, est mis en avant par les investisseurs, avec une volonté de créer des lieux de distraction autant que de dépense, renforçant la place de la consommation dans le temps libre.

But the primary tends to absorb the secondary: the latter can be seen as superfluous, unproductive, even useless. For instance, the closing of most stores at night and on Sundays opposes the neoliberal principle stating that human happiness will rise with the increase of freedom to run an individual business. In a context of time pressure, linked to the acceleration of time and a general feeling of urgency, the conversion of these two periods to more productive time could, according to some, help businesses as well as individuals better organize their production and consumption. Finally, these down times could be occupied and invested: according to neoliberal logics, new markets need to be constantly invented. The principle of leisure-style consumption in particular is put forward by investors looking forward to creating leisure spaces that also function as spending spaces, thus reinforcing the place of consumption in our free time.

Les temps de la production et de la consommation structurent la vie quotidienne et rythment les espaces urbains. Pour s’ancrer dans les logiques néolibérales, les villes doivent s’adapter. Les principes de liberté d’entreprise, de compétitivité, de création de marchés, les idéologies du choix et de la consommation, imposent d’ajuster les temporalités locales traditionnelles. Un processus est en cours, impulsé tant par le secteur privé que le secteur public, dans lequel les différents horaires des services urbains (horaires de transports, des commerces, des activités de loisirs, etc.) sont revus.

Production and consumption times structure our daily lives and imprint their rhythms on urban space. In order to be anchored in neoliberal logics, cities must adapt. The principles of entrepreneurial freedom, of competition, of creating new markets, the ideology of choice and consumption, impose the adjustment of local and traditional temporalities. A process is under way, as much led by the private as by the public sectors, within which the different schedules for urban services (transportation schedules, business hours, leisure time, etc.) are getting revised.

 

 

2- Une mise en continuité des grands rythmes urbains traditionnels

2. The gradual standardization of traditional urban rhythms

La compétition, au cœur des principes du néolibéralisme, a des effets directs sur les politiques urbaines et engendre une logique de compétition interurbaine généralisée. Certains effets ont déjà été largement décrits, en particulier par les géographes (voir par exemple Harvey, 1973, 1992 ; Soja, 2009) : multiplication d’événements culturels, logique de « ville créative », création de quartiers d’affaires, formes privatisées de gouvernance locale, privatisation de quartiers résidentiels, etc. L’animation en continu des villes s’impose comme un élément à part entière de la compétition interurbaine. On peut même noter un effet de spécialisation de certaines villes actives 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, telles Ibiza ou Las Vegas. Pour la plupart des villes, l’objectif est d’attirer touristes, étudiants et jeunes cadres, principales populations en faveur de l’élargissement des horaires le soir et le week-end et principaux sortants nocturnes. Cela leur permet aussi d’assoir leur urbanité puisque seule « une ville qui vit la nuit est une vraie ville. Les villes de province, 'c’est mort le soir', selon l’opinion commune » (Pinçon et Pinçon-Charlot, 2000). S’affirmer comme métropole, ce n’est pas rayonner à mi-temps, seulement à certains moments, de jour ou une partie de la semaine, c’est exercer une attractivité forte le plus souvent possible, voire en continu. Ainsi, le dimanche et la nuit, Paris confirme-t-elle d’autant plus son rayonnement sur les autres villes françaises. Tiraillées entre des logiques de compétition internationale qui tendent à s’imposer et des logiques de résistance, les villes françaises, et la capitale plus encore, sont prises dans un jeu d’acteurs complexe, aux intentions divergentes, qui reste encore peu étudié.

Competition, at the heart of neoliberalism, has direct impacts on urban policies and feeds a global logic of urban competition. Some of its impacts have been thoroughly described already, by geographers in particular: the multiplication of cultural events, the ‘creative city’ impetus, the building of office blocks, the privatization of local urban governance, the privatization of residential neighborhoods, etc. The concept of a 24/7 city is now a fundamental element in urban competition. One can even identify cities specializing in this 24/7 model, like Ibiza or Las Vegas. For most cities, the aim is to attract tourists, students and young professionals who are the main populations pushing for a widening of schedules to night time and the week-end. They are also the major group of people who go out at night. This also allows cities to affirm their urbanity, considering that “the only real cities are cities that are active at night. Provincial cities are ‘dead at night’, according to popular belief.” (Pinçon and Pinçon-Charlot, 2000). The reaffirming of one’s metropolitan status means that one cannot have influence on a part-time basis, at certain times only, only during the day or during part of the week. It means having drawing power as strongly as possible, as often as possible, and continuously if possible. Sundays and night time are thus privileged times for Paris to confirm its supremacy compared to other French cities. Torn between the logics of international competition which tend to prevail and logics of resistance, French cities, and France’s capital city even more, are caught in a complex game of stakeholders whose intentions diverge, and this game is still largely undocumented.

 

 

La nuit urbaine, élément d’attractivité tabou

Nighttime in the city, a taboo element of its drawing power

De façon générale, la nuit urbaine se trouve d’abord animée sous l’effet des loisirs. Paris la nuit propose quantité de salles de spectacle, restaurants, bars, boîtes de nuit et de nombreuses actions visent à renforcer son attractivité nocturne : mise en lumière de ses monuments recréant chaque soir un décor exceptionnel, multiplication d’événements depuis les années 1980 (dont la Nuit Blanche, reproduite dans d’autres métropoles comme Rome ou Toronto), renforcement du réseau de transports en commun entre 1h et 6h du matin.

In general, nighttime in the city becomes an “on” time due to leisure-related activities. Paris-by-night offers numerous entertainment venues, restaurants, bars, clubs and initiatives aiming at reinforcing its nocturnal drawing power: the lightning of public monuments creating each night an exceptional decor, the multiplication of events since the 1980s (including the “White Night” concept reproduced in other metropolitan areas such as Rome and Toronto), the extension of public transportation schedules between the 1 AM-6 AM slot.

La nuit représente un temps privilégié du temps pour soi, de la détente, du relâchement et la sortie nocturne constitue un moyen privilégié de sortir de la routine. 4 personnes sur 10, en majorité des hommes, sortent au moins un soir par semaine. Seulement 20% ne le font jamais, contre 67% en 1973. Les sortants nocturnes sont surtout des populations jeunes, âgées de 15 à 34 ans, des cadres et professions supérieures ainsi que des célibataires sans enfants (APUR, 2004).

Nighttime represents a privileged time for personal time, for relaxation, and going out is a major means of escaping routine schedules. Four people out of ten, the majority of which are men, go out at least once a week at night. Only 20% never do so, compared to 67% in 1973. Those going out at night are usually young, between 15 and 34, and usually hold executive or middle-manager jobs. They are also most likely to be single with no children (APUR, 2004).

Cependant, ce n’est pas uniquement l’offre traditionnelle festive mais la plupart des loisirs traditionnellement diurnes qui se développent la nuit. Certains clubs privés et équipements publics proposent des prestations jusque tard. Les horaires des piscines, jardins publics et bibliothèques, qui ferment généralement leurs portes entre 17 et 20 heures, sont remis en question. La Mairie de Paris fait la promotion de ces services : « Vous rêvez de nager à la nuit tombée ? Une vingtaine de piscines vous accueillent en soirée de 19h à minuit »[2].

Yet, it is not only the traditional festive events but also the leisure activities traditionally on offer during daytime that are now available at night. Some private clubs and public facilities are open until late into the night. Swimming pools, public gardens and public libraries, whose closing time is usually between 5 PM and 8 PM, see their schedules contested. The Municipality of Paris is engaging in the promotion of these facilities: “You were dreaming of swimming at night? Around twenty swimming pools now welcome you between 7 PM and midnight”[2].

Plus encore, l’ensemble des activités journalières se multiplie la nuit. De nombreuses activités prolongent leurs horaires en soirée. Des sociétés de services se mettent désormais à disposition du consommateur en permanence. À Paris, plusieurs commerces sont ouverts jusque tard comme certains restaurants, stations-services, mais aussi supérettes, épiceries, boulangeries, magasins culturels, ou grands magasins. Ces derniers proposent au minimum une nocturne par semaine. Le Virgin des Champs-Elysées, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à minuit, réaliserait 40% de son chiffre d’affaire le dimanche et le soir après 20 heures (Reinhart, 2002). Par ailleurs, Internet permet de faire ses achats à tout moment en ligne et, si le commerce électronique reste encore marginal à certains niveaux, il est en constante progression.

Moreover, globally, daytime activities now encroach on nighttime schedules. A lot of facilities have late closing times. New service providers now cater non-stop to consumers. In Paris, numerous stores are open until late, restaurants and gas stations but also supermarkets, minimarts, bakeries, stores selling cultural goods and even department stores. The latter now offer nighttime opening hours at least once a week. The Champs-Elysées Virgin Megastore, open seven days a week until midnight, is said to make 40% of its gross revenue on Sundays and in the evening after 8 PM (Reinhart, 2001). Moreover, the internet allows for a form of anytime online shopping and if e-commerce remains marginal on some levels, it is progressing rapidly.

La situation de la France paraît « en retard » aux yeux de certains observateurs (Gwiazdzinski, 2005) qui la comparent à celle des États-Unis ou du Japon où supermarchés, coiffeurs, salles de sports, restaurants, magasins d’habillements, salles de gymnastique, librairies, fonctionnent parfois jour et nuit. Il est vrai que, même dans la capitale, les villes françaises proposent encore peu de magasins ouverts la nuit. Les activités commerciales nocturnes cessent en majorité soit vers 22 heures, soit autour de minuit. Cependant, certaines activités traditionnellement diurnes se développent. Fait révélateur, en 2003, seules deux supérettes étaient ouvertes à Paris jusqu’à minuit sous une seule enseigne; en 2010, une trentaine ferme entre 23h et 1h et les enseignes se sont diversifiées (APUR, 2010a).

France appears “unable to keep up” for some commentators (Gwiazdzinski, 2005) when compared to the United States or Japan where supermarkets, salons, gyms, restaurants, clothing stores, libraries are sometimes open 24/7. It is true though that even in the capital city, there aren’t a lot of stores open at night in French cities. The majority of nocturnal commercial activity takes place before 10 PM or before midnight. Yet, some activities traditionally associated with daytime are on the rise. Significantly, in 2003, only two minimarts were open in Paris until midnight, both of them belonging to the same retail group; in 2010, about thirty of them close their doors between 11 PM and 1 AM and the corresponding retailers have diversified (APUR, 2010a).

L’intensification de l’activité de la ville nocturne ne relève pas de la même signification que celle des nuits éveillées d’autrefois. Les nuits parisiennes changent, comme l’attestent ces propos d’un auteur de guide touristique sur Paris 24h/24 : « depuis les années 90', Paris fait moins la fête. Hier, les chauffeurs de taxis raccompagnaient le mec pochtronné des Bains Douches. Aujourd’hui, il répond au cadre qui, à 1 heure du matin, sort de sa réunion en costume-cravate à la Défense ou de sa téléconférence avec New-York qui est désynchronisé. Ce sont des signes d’une morphologie nouvelle de la nuit parisienne. (…) Les nouveaux habitants de la nuit sont des professionnels, des gens comme moi qui occupent pleinement la nuit dans un contexte sobre » (Wassef, 2007).

The intensification of nocturnal activities in the city differs in significance from the white nights of the past. Parisian nights are changing, as can be seen in this guidebook on Paris 24/7: “Since the 1990s, Paris is not partying at night as much as it used to. Taxi drivers used to transport home drunk guys stumbling out of the Bains-Douches [NDT: a popular nightclub]. Nowadays, they answer the calls of managers in three piece suits who, at 1 AM, have just concluded a business meeting in La Défense [NDT: a major business node in the Western suburbs] or have been teleconferencing due to time zone differences with their New York partners. These are the tell-tale signs of the new morphology of Parisian nights. (…) The new regulars of the night are professionals, people like me who fully occupy their nighttime in a sober context” (WASSEF, 2007).

Par ailleurs, si ses nuits ont longtemps fait la réputation de la capitale française, celle-ci est parfois vue, depuis une dizaine d'années, comme une ville morte la nuit et concurrencée par d’autres métropoles européennes. Un guide touristique note ainsi : « ici et là, il se murmure que les nuits parisiennes ont perdu leur saveur, qu’il faudrait désormais aller à Londres, Barcelone, Amsterdam ou même New York pour faire la fête! » (Béraud et Hermange, 2007). Une pétition a été lancée fin 2009[3], en réaction aux fermetures d’établissements imposées par la Préfecture de police suite à des plaintes pour nuisances sonores. Cette pétition intitulée « Paris : quand la nuit meurt en silence » a recueilli plus de 16 000 signataires pour « sauver les nuits parisiennes ». Selon ses auteurs, la Ville-Lumière serait ainsi en passe d’être reléguée « au rang de capitale européenne du sommeil » et il serait « dorénavant bien établi que Paris a abandonné toute espèce de leadership européen ».

Furthermore, if its nights have contributed to the reputation of the French capital city, Paris has also been seen for a decade as a city dead at night, under strong competition from other European metropolises. Another guidebook thus underlines: “Here and there, the buzz is that Parisian nights have lost their shine, and that now one has to go to London, Barcelona, Amsterdam or even New York to party at night!” (Béraud and Hermange, 2007). A petition was launched at the end of 2009[3], in reaction to the closure of nightclubs by the Préfecture de Police following complaints of noise pollution. This petition called “Paris: when the night dies in silence” was signed by 16,000 people aiming at “saving Parisian nights”. According to its authors, the City of Lights is threatened to be downgraded to the status of “European capital of snooze”, and it would be “well known nowadays that Paris has given up its European leadership”.

La maîtrise de la période nocturne est revendiquée par de nombreux acteurs (les résidants, au nom d’un droit au sommeil, les sortants et établissements nocturnes au nom d’un droit aux loisirs, certains commerces et consommateurs au nom d’une liberté de consommation, etc.) et il reste difficile de concilier des demandes a priori antagonistes. Les politiques urbaines ne parviennent pas à adopter des positions bien définies et à s’accorder entre elles. Certains acteurs proposent des solutions radicales (fermetures d’établissements nocturnes par décision préfectorale), d’autres, des solutions en termes de conciliation et de médiation (charte des lieux musicaux de proximité signée en 2004 et médiateurs recrutés par la Ville), sans qu’aucune ne satisfasse pleinement les divers acteurs. Au final, les conflits se durcissent et les injustices sont ressenties par les différentes parties prenantes.

The control of nighttime is fought for by numerous stakeholders (residents arguing they have a right to sleep, party-goers and clubs arguing they have a right to leisure, some stores and consumers asking for freedom of consumption, etc.) and it remains difficult to reconcile demands that are apparently antagonistic. Urban policies appear unable to adopt a clear standpoint nor can they converge. Some call for radical solutions (closure of nightclubs by prefectoral order), others propose conciliation and mediation-based solutions (Code of conduct for club activities, Charte des lieux musicaux de proximité, passed in 2004 as well as the use of City of Paris-employed mediating agents). Yet, none of them fully satisfy all of the stakeholders. In the end, conflicts intensify and injustices are felt on all sides.

En Europe, d’autres villes ont mis en place des politiques nocturnes radicalement différentes, misant sur une night-time economy, telles certaines villes britanniques à la fin des années 1980. L’expression se rapporte essentiellement à l’accroissement du nombre de bars, restaurants et discothèques dans les centres urbains pouvant ouvrir jusque tard. Cette évolution est considérée comme une stratégie de revitalisation des centres, par l’investissement de bâtiments industriels à l’abandon et la création d’emplois. « La ville des 'vingt-quatre heures' est alors devenue un instrument de marketing séduisant pour des villes désireuses de se réinventer elles-mêmes, de demeurer ou de devenir compétitives au niveau national, européen ou global » (O'Connor, 1997, p.40). Dans la logique de la théorie de la ville créative, certains chercheurs (Landry et Bianchini, 1995 ; O’Connor, 1997) ont fourni des arguments en faveur de cette évolution. L’innovation culturelle est vue comme un moyen de dynamiser et revaloriser les territoires. Certains centres urbains sont alors passés d’espaces désertés à des lieux concentrant des « young drunken people » (Roberts, 2006, p. 331) et la multiplication de jeunes aux comportements jugés antisociaux a engendré de nombreux conflits. De nouvelles fragmentations se sont créées dans les villes, le centre-ville semblant réservé aux jeunes durant la nuit, tandis que les plus de 35 ans le perçoivent généralement comme un lieu insécurisant (Thomas et Bromley, 2000). La night-time economy, jugée jusque-là de façon plutôt positive, a alors été considérée comme inacceptable par le gouvernement. Celui-ci a durci les créations de licences à partir de 2003, et certaines villes comme Leeds, Nottingham ou Leicester ont incité le développement d’autres types d’activités en soirée (par exemple le shopping ou la création de terrasses dans les cafés).

In Europe, other cities have opted for radically different nocturnal policies, banking on a form of night-time economy, and in particular several British cities as soon as the end of the 1980s. The phrase ‘night-time economy’ refers mostly to an increase in the number of bars, restaurants and clubs that can open until late in city centers. This evolution is seen as a revitalization strategy for city centers, thanks to the conversion of derelict industrial buildings and the attached creation of jobs. “The ‘24/7’ city thus became a seductive marketing tool for cities aiming at reinventing themselves, at remaining or becoming competitive at national, European or global levels.” Following the creative cities theory, some scholars (Landry, Bianchini, 1995; O’Connor, 1997) have supported this transformation. Cultural innovation is seen as a means of energizing and revitalizing territories. Some urban centers thus morphed from deserted spaces to places with high concentrations of “young drunken people” (Roberts, 2006: 331). The multiplication of youth whose behavior is deemed antisocial is creating numerous conflicts. New fragmentations are created in cities, the center appearing to be youth territory during the night, while the over 35 now generally see it as unsafe (Thomas, Bromley, 2000). Night-time economy, seen so far under a positive light, has consequently been deemed unacceptable by the government. The issuing of liquor licenses has been severely hardened since 2003, and some cities like Leeds, Nottingham or Leicester have encouraged the development of other types of activities for the evenings (such as shopping or the creation of street-side cafés).

 

 

Le dimanche, symbole d’une marchandisation du temps

Sundays as symbols of the commodification of time

Tout comme la nuit, le dimanche s’ouvre de plus en plus à des pratiques autres que celles relevant du loisir. Le travail dominical et l’ouverture des commerces de détail sont de plus en plus autorisés. En France, la loi de 1906 (Beck, 2009) indique qu’un salarié ne peut travailler plus de six jours consécutifs et qu’il doit pouvoir disposer d’un jour de repos hebdomadaire, fixé au dimanche. Mais la liste des secteurs ayant de plein droit l’autorisation d’employer des salariés le dimanche s’est considérablement allongée au fil des années. Y figurent, par exemple, depuis 2005, les magasins de jardinerie ou de location vidéo et en 2008, la loi dite Châtel y a ajouté les commerces d’ameublement.

Just like nighttime, Sundays are more and more open to activities other than leisure. Work on Sundays, as well as retail on Sundays, is getting more and more authorized. In France, the Law of 1906 specifies that an employee cannot work for more than six consecutive days and that he or she must benefit from a full day of down time on Sunday. Yet the list of economic sectors rightfully allowed to have their employees work on Sundays has been growing steadily. Since 2005 for instance, the list features gardening stores as well as video stores, and in 2008 the Chatel Law added furniture stores to the list.

Le dimanche, la capitale française bénéficie de « zones touristiques d’affluence exceptionnelle ou d’animation culturelle permanente », dans lesquelles les commerces peuvent ouvrir de plein droit. Cinq zones de ce type ont été créées depuis 1994 (la Rue de Rivoli, la Place des Vosges et la rue des Francs Bourgeois, la Rue d’Arcole, l’Avenue des Champs-Elysées, et le Viaduc des Arts et l’Avenue Daumesnil). S’y sont ajoutées celles du boulevard Saint-Germain en 1999 et de la Butte Montmartre en 2005, ce qui représente un peu plus de 700 boutiques ouvertes le dimanche. Depuis la loi Maillé d’août 2009, les commerces situés dans ces zones peuvent ouvrir le dimanche sans autorisation préfectorale. L’ensemble des commerces à dominante alimentaire, qui pouvaient ouvrir jusqu’à 12h auparavant, peuvent désormais le faire jusqu’à 13h.

On Sundays, the French capital city benefits from “tourist zones with exceptional affluence or with permanent cultural activity”, within which stores are rightfully allowed to open. Five of these zones have been in existence since 1994 (Rue de Rivoli, Place des Vosges / Rue des Francs Bourgeois, Rue d’Arcole, Avenue des Champs-Elysées, and Viaduc des Arts / Avenue Daumesnil). Boulevard Saint-Germain was added to the list in 1999 as well as Butte Montmartre in 2005, for a total of a little over 700 stores allowed to open on Sundays. Eversince the Maillet Law of August 2009, stores located in these designated zones can open on Sundays without the need for an authorization issued by the Préfecture de Police. All grocery stores which were previously allowed to open until 12 AM can now remain open until 1 PM.

Au final, Paris comprend, en 2010, entre 12 000 et 15 000 commerces ouverts le dimanche (hors périodes de Noël ou de soldes), sur toute ou une partie de la journée, ce qui représente environ 20% de l’ensemble des commerces parisiens (APUR, 2010b). Il s’agit surtout de marchés, de commerces alimentaires, de stations-services, de fleuristes, de pharmacies, de vidéoclubs, de jardineries, de commerces d’ameublement, de cafés et de restaurants.

All in all, in 2010, between 12,000 and 15,000 stores are open on Sundays in Paris (not including Holiday Specials or Sales periods), all day or part of the day, and this figure amounts to 20% of all stores in Paris (APUR, 2010b). They mostly consist in open air markets, grocery stores, gas stations, flower stores, drugstores, video stores, garden stores, furniture stores, cafés and restaurants.

Mais Paris subit de nombreuses pressions pour une plus large ouverture des commerces le dimanche. Comme ses nuits, ses dimanches sont souvent comparés à ceux d’autres villes européennes telle Londres, réputée attractive pour ses week-ends shopping. Or le tourisme constitue l’un des piliers de l’économie urbaine et l’offre commerciale contribue pleinement à l’attractivité touristique, comme le rappelle la Préfecture de Paris dans un rapport alarmiste, en plein cœur des débats politiques sur le travail dominical qui ont animé la France en 2009 (Préfecture de Paris, 2009). Elle y indique que la première place de la capitale française au niveau national et international « se doit d’être confortée au moment où l’Organisation mondiale du Tourisme (OMT) prévoit un doublement en Europe des flux touristiques internationaux (...). L’organisation internationale soulignait également que, depuis 1990, la France a perdu trois points de parts de marché mondial en matière d’arrivées internationales de touristes, ce qui correspond à une réduction d’un quart, et deux points de parts de marché en matière de recettes » (Ibid., p.3-4). Le pays devrait également s’adapter à des durées de séjours plus courtes au niveau mondial. Au final « Paris ne peut (...) plus se satisfaire d’occuper la première place en termes de destination touristique, elle doit désormais être compétitive » (Ibid., p. 5-6). La Préfecture appuie alors la proposition de la CCIP (Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris) d’étendre les zones touristiques, proposant un périmètre central, composé des arrondissements historiques, et des zones disséminées, comprenant, en particulier, un élargissement des périmètres des Champs-Elysées et de Montmartre et l’apparition de nouvelles zones comme Porte-Maillot, Bercy Village et Porte de Versailles. Les critères sur lesquels repose la définition de ces périmètres sont basés sur l’intérêt culturel, architectural, historique, la forte densité commerciale et les capacités d’accueil et d’accessibilité au secteur touristique.

But Paris is experiencing great pressure to open its stores wider on Sundays. Just like its nighttime, its Sundays are often compared to that of other European cities like London, which holds a reputation for week-end shopping trips. Tourism is a major pillar of the urban economy and shopping opportunities fully contribute to its drawing power, as confirmed by an alarmist report issued by the Préfecture de Paris in the midst of the 2009 French political debates regarding work on Sundays (Préfecture de Paris, 2009). The report stated that the French capital city’s first national and international ranking “must be strengthened at a time when the World Tourism Organization (WTO) forsees a doubling of international tourism influx in Europe (…). The WTO also stated that France has lost three percent of the world’s global share of international tourism since 1990, which translates into 15% of the actual number of tourists, as well as a two-percent share in terms of revenues” (Ibid.: 3-4). It is recommended that the country adapt to shorter trips which are dominating global tourism trends. In the end “Paris cannot (…) anymore rest on the laurels of its first rank as a tourist destination, it must now become competitive” (Ibid.: 5-6). The Préfecture then supported the proposal of the Paris Chamber of Commerce (Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris) to widen the tourist zones, proposing a central zone corresponding to the core historical arrondissements of Paris, as well as a number of isolated zones including a widening of the original Champs-Elysées and Montmartre zones and the creation of the new zones of Porte-Maillot, Bercy-Village and Porte de Versailles. The criteria for the creation or the widening of these zones refer to their cultural, architectural, and historical import, the high density of stores and the availability of hotels as well as the general accessibility of these touristic areas.

Cependant, suite à une concertation engagée auprès de commerçants, de syndicats et de maires d’arrondissements, le maire de Paris, qui détient le pouvoir d’impulser la création de zones touristiques, a conclu qu’il « n’existe en définitive ni besoin, ni nécessité, ni urgence, ni désir partagé d’une extension de l’ouverture des commerces le dimanche à Paris »[4]. Aux yeux de certains, « cela revient à ne pas accepter la compétition internationale »[5]. Mais il semble que la capitale française ne soit pas plus démunie que Berlin, Londres ou Madrid en termes de commerces ouverts le dimanche (APUR, 2010b). La différence réside dans le fait qu’à Paris, ce sont pour l’essentiel les petits commerces qui sont ouverts et les pressions viennent surtout des grandes enseignes, des grands magasins, et des centres commerciaux. La création de 28 PUCE (Périmètre d’Usage de Consommation Exceptionnelle) en Ile-de-France entre 2009 et 2011[6] a ainsi permis de légaliser des situations irrégulières, comme celle du centre commercial Usines Center à Vélizy dans les Yvelines, de Thiais Village dans le Val-de-Marne, ou de la zone des Chanteraines à Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine.

Yet, following a consultation of storekeepers, trade unions and arrondissement mayors, the Mayor of Paris, who holds the power to create new tourist zones, concluded that « eventually, there is no need no necessity, no urgency nor shared desire to extend opening hours on Sundays for shopping in Paris »[4]. For some commentators, « this means that we are refusing to play the international competition »[5]. Yet it does not seem that the French capital is lagging behind Berlin, London or Madrid when it comes to the number of stores open on Sundays (APUR, 2010). The difference lies in the fact that in Paris, small stores and corner stores mostly are open and the bulk of the pressure comes from franchise stores, department stores and malls. The creation of 28 PUCE (Périmètre d’Usage de Consommation Exceptionnelle, Zone of Exceptional Consumption Use) in Region Ile-de-France between 2009 and 2011[6] thus allowed for a legalization of illegal practices, in particular that of Usine Center mall in Vélizy (Yvelines), Thiais-Village mall in Val-de-Marne, or Chanteraines commercial zone in Gennevilliers (Hauts-de-Seine).

Depuis les années 1980, les débats sur la journée du dimanche se focalisent sur la question du commerce. Celle de l’offre de services publics, elle, passe beaucoup plus inaperçue dans le débat public. Pourtant, certaines mutations sont en cours et créent des tensions. Ainsi, si la mairie de Paris se positionne contre la marchandisation du dimanche, elle se montre plutôt favorable à une extension des services publics, en particulier des services culturels et sportifs.

Ever since the 1980s, debates around Sunday have been focusing on the issue of commerce. Debates around public services have been a lot less visible in the public arena. Nevertheless, transformations are on their way and create tensions. If the City of Paris is strongly opposing the commodification of Sundays, it is on the other hand in favor of an extension to Sundays of opening hours for public services, and in particular cultural and sports facilities.

Traditionnellement, des lieux culturels ou de loisirs sont ouverts le dimanche dans les villes françaises, tels les musées ou les théâtres. Cela semble aller de soi : le dimanche, libéré des contraintes du travail, est la journée du temps libre par excellence. Dimanche et loisirs sont indissociables, ils se rapportent d’abord au temps libre, libéré des contraintes du travail, et expriment une rupture avec la vie quotidienne. Mais, étonnamment, d'autres équipements culturels ou sportifs sont fermés le dimanche. C'est souvent le cas des piscines, par exemple. De façon plus radicale, les bibliothèques, elles, sont presque toutes fermées, alors qu’elles représentent l’équipement culturel le plus répandu[7]. En Ile-de-France, seules 29 bibliothèques municipales (BM) ouvrent ce jour-là (sur 956) (Plein sens, 2011). Et quasiment toutes ouvrent uniquement le matin ou l’après-midi. Face à cette situation, des municipalités révisent les périodes d’ouverture de leurs BM[8]. C’est le cas de Paris qui a ouvert 3 bibliothèques le dimanche entre 2008 et 2010 (elle n’en offrait aucune auparavant)[9], et il y en aura probablement plus dans les prochaines années[10]. Nombreux sont ceux qui saluent l’initiative : d’une part, parce que les BM sont des lieux de culture, de loisir, de formation, gratuits et de proximité et, d’autre part, parce que le public du dimanche diffère de celui des autres jours. Mais ces ouvertures sont aussi le résultat de longues et difficiles négociations avec les personnels. Des équilibres restent à trouver pour assurer le principe de continuité du service public en vue de tenir compte de la diversité des populations et des contraintes temporelles.

Traditionally, cultural or leisure facilities such as museums or theatres are open on Sundays in French cities. The reason seems rather obvious: Sunday, freed from the constraints of work, is the day of leisure par excellence. Sunday and leisure, in their association, bring us back to freed-up time and represent a break with regards to daily life. Yet, surprisingly, other cultural or sporting facilities remain closed on Sundays. It is often the case with swimming pools for instance. More systematically, libraries are almost all closed even though they represent the most widespread cultural facility[7]. In Region Ile-de-France, only 29 public libraries (Bibliothèques Municipales, BM) are open on Sunday (out of 956) (Plein sens, 2011). Almost all of them are only open either in the morning or in the afternoon. In view of this situation, some municipalities are engaged in a revision of their BMs opening hours[8]. This is the case in the City of Paris, where three libraries have opened on Sundays between 2008 and 2010 (none were open on Sundays before)[9], and the number will probably grow in the following years[10]. The positive reactions to this move are numerous: first of all because BMs are major sites of culture, leisure, self-improvement, as well as a free access facility. Second of all, because Sunday audiences are different from weekly audiences. But these changes of schedules are also the result of long and difficult negotiations with library staff. A balance needs to be found in order to secure the principle of consistent performance of public service (continuité du service public) in order to take into consideration the diversity of populations and temporal constraints.

Les dynamiques dominicales et nocturnes précédemment décrites sont, selon nous, le reflet du jeu social dans lequel le primaire tend à absorber le secondaire. La mise en continuité des grands rythmes traditionnels est relative non seulement à l’intensification de l’activité durant les périodes habituellement creuses, enregistrant une baisse de régime, mais elle se rapporte aussi à un changement des qualités attribuées à certains moments. Ainsi, la nuit urbaine se ‘diurnise’ et le dimanche se voit attribuer certaines propriétés que possèdent les autres jours de la semaine. La mise en continuité n’est donc pas un phénomène purement quantitatif s’exprimant par une intensification générale de l’activité : le paysage nocturne et dominical de l’offre en commerces et services urbains se transforme de façon significative et ressemble de plus en plus à celui des autres temps urbains.

The Sunday and nocturnal dynamics previously described are, according to me, a reflection of the social arrangements where the primary tends to absorb the secondary. The growing continuity of major traditional rhythms is relative to the intensification of activities during usually slow hours, slow hours which tend to decrease in importance. But it is also affecting the qualities attributed to specific moments. Thus, urban nights are getting more similar to urban days and Sundays capture some of the properties of week days. Continuity is thus not only a purely quantitative phenomenon assessed by a general increase of activities: the daytime and nocturnal landscapes of stores and services are undergoing a significant transformation and more and more tend to resemble that of other urban times.

Or la nuit et le dimanche sont porteurs de sens car ils expriment d’abord une rupture avec le quotidien. Le dimanche, journée en creux, rompt la continuité de la semaine et la rythme. Marqué par l’absence relative de certaines contraintes sociales, notamment vis-à-vis du travail, il permet une réorganisation du jeu social. Mais il ne peut prendre sens que dans une société dans laquelle prédomine le rythme du travail et s’il permet à l’homme d’échapper au labeur quotidien.

Nighttime and Sundays also hold specific value since they represent first and foremost a break from day-to-day rhythms. On Sunday, a slow day, the continuity of the week is broken and this specific day imposes a particular rhythm to the week. Characterized by the relative absence of certain social constraints, in particular those related to work, Sundays allow for a reorganization of the social game. Yet they can only hold value for a society where work rhythms represent the dominant type of organization and where Sundays allow us to escape our every day toil.

L’alternance jour/nuit, quant à elle, constitue le rythme de base de l’être humain, tant au niveau physiologique que social. Elle sert de base à une dialectique entre agitation et calme, action et repos, inquiétude et quiétude, tension et détente. La nuit est une halte, le moment de la relâche, en attente d’une nouvelle promesse du jour. La nuit urbaine a fait l’objet de nombreuses recherches (Sansot, 1971 ; Cauquelin, 1977 ; Murray, 1978 ; Espinasse et Buhagiar, 2004 ; Gwiazdzinski, 2005) montrant combien cette période obscure est stimulante pour l’imagination, permet un autre vécu sensoriel et corporel, offre une sensation de liberté, révèle certains aspects de notre personnalité, donne la possibilité de rapports différents à autrui et redéfinit notre présence au monde.

The alternating of night and day remains the basic rhythm of human beings, for physiological as well as social reasons. It lies at the root of a dialectics balancing agitation and calm, action and rest, restlessness and quietness, tension and relaxation. Night time represents a break, a time for resting and awaiting the promise of a new day. Urban nights have been the subject of a lot of research (Sansot, 1971; Cauquelin, 1977; Espinasse and Buhagiar, 2004; Gwiazdzinski, 2005) showing how much this dark time stimulates the imagination, allows for another form of sensory and bodily experience, creates a sensation of freedom, reveals certain aspects of our personality, offers the possibility to relate differently to other people and redefines our presence in the world.

Mettre en continuité les grands rythmes traditionnels contribue à renforcer et à étendre les contraintes et les modes de fonctionnement spécifiques du jour et de la semaine, réduisant les possibilités de s’en défaire.

Having traditional rhythms turn into continuous ones tends to reinforce and extend the constraints and the specific operating modes of daytime and of the week, and thus reduces our ability to break free of these constraints.

 

 

3- Injustices temporelles, injustices sociales, injustices spatiales

3. Temporal injustice, social injustice and spatial injustice

Le processus de néolibéralisation,, en banalisant le dimanche et la nuit, crée des inégalités et des injustices sociales. Pour la majorité des actifs, travailler le dimanche ou la nuit est assimilé à une contrainte et ceux qui travaillent durant ces périodes en sont généralement peu satisfaits (Fondation pour l’innovation politique, 2009 ; Gazave et Enel, 2006). Le décalage temporel par rapport aux autres a des implications directes sur l’organisation de la vie quotidienne et sur la relation à autrui. Parmi les travailleurs de nuit, ceux qui œuvrent en « trois huit » émettent le plus de réticences. La vie de famille constitue l’un des premiers arguments de l’arrêt du travail. Les incompatibilités viennent surtout de l’absence de disponibilité de la personne chez elle, du bruit extérieur, de difficultés de couple, de difficultés de garde d’enfants, encore plus dans le cadre des familles monoparentales. Par ailleurs, le travail nocturne perturbe les rythmes biologiques traditionnellement basés sur une alternance jour-nuit et pose des questions de santé publique. Le risque de cancer du sein augmente ainsi de façon notoire chez les femmes travaillant la nuit (Ménegaux et. al., 2012).

Neoliberalization banalizes Sundays and night-time and generates inequalities and social injustice. Most workers see working on Sundays or at night ase a constraint, and those who work at night or on Sundays are usually unhappy about it (Fondation pour l’innovation politique, 2009; Gazave and Enel, 2006). The temporal discrepancy created vis-à-vis other people has direct implications on the organization of daily life and on one’s relations to others. Amongst night workers, those working three-eight-time are the most dissatisfied. Family life is one of the major motivations to stop working at night. Incompatibilities mostly stem from not being available at home, from outside noise, relationship difficulties, the difficulty to find someone to look after the children, and even more so for single mothers or fathers. Furthermore, night-time work disturbs biological rhythms traditionally based on the alternating of day and night and thus raises public health questions. For instance, the risk of contracting breast cancer rises significantly for women working at night (Ménegaux et. al., 2012).

Face à la désynchronisation des rythmes sociaux, l’adaptation des horaires et jours d’ouverture des commerces aux modes de vie des populations est souvent montré comme un impératif dans les débats politiques et sociaux. Mais on peut se demander à qui s’adresse la ville en continu. Des études ont mis en évidence que la majorité des Français considère les temps du commerce bien adaptés, contrairement à ceux des services publics et administrations (CREDOC, 2008). Moins d’un tiers affirme manquer de temps pour ses achats et une faible majorité est favorable à l’ouverture des établissements le dimanche. L’ensemble de ces résultats relativise les discours dénonçant l’inadaptation de l’amplitude horaire des magasins. L’élargissement des heures d’accès aux magasins le soir et le week-end est surtout souhaité par une minorité, un profil de clientèle spécifique : les cadres et les jeunes de moins de 35 ans et encore plus ceux de moins de 24 ans.

In order to answer the desynchronization of social rhythms, the adaptation of schedules and opening hours for stores is often demanded in political and social debates. But one can wonder who will benefit from the 24/7 city. Studies show that the majority of French people judge the current opening hours of stores well adapted, contrary to that of public services and administrations (CREDOC, 2008). Less than a third of them answer that they lack the time to shop and a short majority is in favor of extended hours on Sundays. These results put into perspective the general discourses condemning the impracticality of traditional opening hours for stores. The extension of these opening hours to evenings and week-ends is mostly called for by a minority of people, a specific commercial niche: the executives and the under-35s, and even more so the under-24s.

Si cela reste peu souligné et étudié, certaines injustices se manifestent spatialement et peuvent alimenter les réflexions géographiques. Les changements de rythmes de vie prennent corps dans l’espace et modifient la géographie des territoires. De nouvelles injustices spatiales se créent, en particulier dans les villes. Il s’agit ici d'appréhender la justice sociale sous une perspective spatiale, en tenant compte du rôle majeur joué par les pouvoirs publics, l’espace -tout comme le temps- étant politique (Lefebvre, 1974). Pour Alain Reynaud (Reynaud, 1981), la puissance publique se doit de jouer un rôle redistributeur pour qu’il y ait justice. Face aux évolutions spontanées, elle peut adopter trois positions principales :

Even though these phenomena are less studied, some injustices manifest spatially and can thus help broaden geographical research. The transformation of our life rhythms is situated in space and it transforms the geography of our territories. New spatial injustices are created, in cities in particular. Social justice needs to be apprehended from a spatial perspective, taking into account the major role played by the public sector since space, just like time, is a political construct (Lefebvre, 1974). According to Alain Reynaud (Reynaud, 1981), public authorities must play a redistributive role in order for justice to be. To correct spontaneous evolutions, public authorities can adopt three major positions:

- accompagner, ou aménager de façon passive. Les politiques publiques s’adaptent aux évolutions en cours sans s’interroger sur leur bien fondé;

– They can assist, or passively arrange things. Public policies then adapt to evolutions without questioning their legitimacy;

- accélérer les tendances spontanées. Les pouvoirs publics favorisent les classes socio-spatiales les plus dynamiques, au détriment des autres, ce qui renforce les contrastes;

– They can accelerate spontaneous tendencies. Public authorities then favor the most dynamic socio-spatial classes, to the detriment of others, resulting in a reinforcement of differences;

- inverser des tendances spontanées, ou aménager de façon volontaire. Les pouvoirs vont à l’encontre du laisser-faire et des intérêts particuliers au profit des intérêts collectifs.

– They can correct spontaneous tendencies, or voluntarily arrange them. Public authorities then go against laissez-faire and individual interests in order to favor public interest.

Le processus de mise en continuité de l’urbain, né des mouvements néolibéraux, produit, selon nous, deux types majeurs d’injustices spatiales dans les villes.

Two major forms of spatial injustices in the city are produced by the gradual continuity of urban rhythms created by neoliberal movements.

Le premier type d’injustice spatiale est lié à la dérégulation progressive du temps de travail salarié. Il peut être directement créé par des politiques explicites de traitement inégal des salariés selon un critère spatial. Il se manifeste, en particulier, sous la forme de l’exploitation repérée par David Harvey (1992) qui reprend les analyses sociologiques de Marion Young (1990). Engendrée par le système capitaliste, l’exploitation repose sur l’oppression de certaines classes sociales. Or, on constate que la banalisation de certains temps creux passe par un traitement inégal des salaires. Le dimanche, les salaires et le temps de travail sont traités selon les corps de métier mais aussi selon le lieu de travail. La loi de 1906 prévoit des compensations en termes de majoration des salaires et d’aménagement du temps de travail pour ceux qui travaillent le dimanche. Cependant, depuis la loi dite Maillé de 2009, les contreparties au travail dominical ne sont plus obligatoires dans les zones touristiques et les salariés travaillant dans ces zones ne peuvent plus, désormais, refuser de travailler le dimanche, à la différence des autres. On assiste donc à une inégalité dans la distribution des revenus du travail selon les espaces, doublée d’une exclusion des processus de prise de décision dans certaines zones ciblées. Plus généralement, la banalisation du travail nocturne et dominical dans les différents secteurs laisse craindre le risque d’une diminution, voire d’une disparition des compensations, et un durcissement des obligations.

The first form relates to the progressive deregulation of salaried time. It can be created directly by explicit policies aiming at differentiated pay according to spatial criteria. In particular, it is visible in the form of exploitation, as noted by David Harvey (Harvey, 1992) in his take on the sociological research of Marion Young (Young, 1990). Born of the capitalist system, exploitation is based on the oppression of specific social classes. The generalization of specific down-times cannot be achieved without introducing salary differentiation. On Sundays, salaries and work shifts are modulated according to each particular trade but also according to work place. The Law of 1906 allows for compensations in the form of pay increases and special arrangements of work schedules for people who work on Sundays. Yet, ever since the passing of the Maillet Law of 2009 it is not compulsory anymore to compensate workers on Sundays in tourism zones, and they do not have the possibility anymore to refuse to work on Sundays, contrary to other workers. Thus, one can see here an inequality in the redistribution of work revenues according to space, doubled by an exclusion of workers from decision processes in certain specific zones. More generally, the generalization of nighttime work or work on Sundays in some of these zones have some fear that a general reduction of compensations, not to mention a cancellation, can be the next step, as well as a hardening of requirements.

Par ailleurs, les dérégulations risquent non seulement de désavantager les salariés mais ont aussi tendance à accroître certaines inégalités, en avantageant certains commerces au détriment d’autres. Si aucune étude économique empirique ne semble avoir été menée sur les villes françaises, des recherches appliquées à d’autres pays ont montré que l’extension des plages d’ouverture des commerces a des conséquences sur l’accessibilité spatio-temporelle des commerces, le prix des produits, la compétitivité des établissements, leur localisation et leur format. Les dérégulations transforment les rythmes de consommation et entraînent des disparités territoriales. En Allemagne, presque tous les hypermarchés et grands magasins ont prolongé leurs horaires d’ouverture entre 1996 (année de la dérégulation) et 1998. À l’inverse, nombreux sont les petits commerces individuels qui ont gardé leurs horaires habituels faute de pouvoir supporter la charge d’un salarié supplémentaire (Kosfeld, 2002). Les dérégulations bénéficient surtout à la grande distribution qui en profite pour augmenter ses prix (Tanguay et al., 1995). De plus, l’élargissement des plages d’ouverture n’est pas rentable pour les commerces qui ne jouissent pas d’une attractivité suffisante pour compenser les frais liés (emploi de salariés en particulier). La localisation du magasin constitue une variable importante : il faut un environnement attractif et des effets de publicité pour attirer suffisamment de clients durant les horaires atypiques, ce qui est surtout le cas des commerces de centre-ville et des zones périphériques qui possèdent une densité et une diversité commerciale conséquentes (Kosfeld, 2002). On observe ainsi des disparités géographiques remarquables et des effets d’entraînement. Des effets s’observent aussi à proximité des zones où l’ouverture dominicale est autorisée. À Paris, la présence de la zone touristique de la rue des Francs Bourgeois (4e arrondissement) incite certaines boutiques situées à proximité à ouvrir le dimanche, même illégalement. On peut même remarquer des agrégations formant de véritables polarités. C’est le cas, par exemple, du centre commercial Bercy Village, dans le 13e arrondissement, qui regroupe commerces alimentaires, boutiques de vêtements, magasins de loisirs qui ouvrent de façon illégale 7 jours sur 7, jusqu’à 21h/22h. À une autre échelle, autour des petites épiceries aux ouvertures tardives se forment parfois des micro-centralités aux temporalités spécifiques. En outre, certains commerces ouvrent leurs portes à des moments peu rentables pour des effets d’image ou afin de casser la situation de monopole que leurs concurrents auraient alors (le gestionnaire de la place Ville Marie à Montréal impose ainsi à ses boutiques et lieux de restauration d’ouvrir le dimanche, bien que cela ne soit pas forcément rentable pour eux).

Furthermore, deregulation threatens not only to disadvantage salaried workers but also to increase specific inequalities by giving advantages to certain stores and not to others. While no economic empirical research exists on French cities, some research in other countries have shown that the extension of opening hours for stores has an impact on the spatial and temporal accessibility of stores, on the price of goods, on the competitiveness of stores, on their location as well as on their configuration (mini-marts, supermarkets, etc.). Deregulation transforms consuming rhythms and creates territorial discrepancies. In Germany, almost all supermarkets and department stores have extended their opening hours between 1996 (the year of the deregulation) and 1998. On the other hand, numerous convenience stores there have kept their regular opening hours seeing they could not afford to pay for another salaried worker (Kosfeld, 2002). Deregulation mostly benefits chain store retail, which usually takes the opportunity to increase their prices (Tanguay et al., 1995). Furthermore, the extension of opening hours is not viable for stores which do not benefit from sufficient drawing power to compensate supplementary costs (that of salaries in particular). The location of the store is an important variable: the store has to be set in a good environment and it needs advertisement to draw enough customers during atypical hours, and this is the case mostly for stores located in the central and inner city where there is significant density and commercial diversity (Kosfeld, 2002). One can thus see remarkable geographical differences as well as witness domino effects, visible for instance close to tourism zones where stores are open on Sundays. In Paris, some stores located just outside of the tourism zone of Rue des Francs-Bourgeois (4th arrondissement) remain open on Sundays, even when it is illegal. One can also see the development of such clusters into polarities. It is the case for instance of the Bercy-Village mall in the 13th arrondissement. The mall has grocery stores, clothes stores, and specialized stores illegally open 7 days a week, sometimes until 9 or 10 PM. At another scale, next to small convenience stores remaining open until late, micro-polarities can be created at specific times. Furthermore, some stores remain open at hours when benefits are low in order to build their image or to break the monopoly their competitors would hold were they the only stores open (the manager of Place Ville Marie in Montréal thus forces all stores and restaurants to open on Sundays, even though it might not be economically viable).

Le deuxième type d’injustice spatiale est lié à un manque de régulation spatiale global et affirmé face aux mutations temporelles de ces dernières décennies (Mallet, 2013).

The second type of spatial injustice stems from a lack of comprehensive spatial regulation and is reinforced by the recent transformation of time management over the past few decades (Mallet, 2013).

D’une part, les pouvoirs publics actuels restent incapables de proposer des solutions efficaces pour résoudre les conflits temporels. Les conflits temporels peuvent être définis comme des tensions générées par des usages simultanés et antagonistes d’un espace. La mise en continuité des temps urbains est fortement propice au développement de ces conflits. Ils sont directement issus de l’intensification de la polychromie urbaine, qui se rapporte à la diversité des rythmes des espaces urbains et à leur faculté d’engendrer des usages pluriels en un même moment. La nuit constitue un moment conflictuel particulier et le sera certainement encore plus dans les années à venir face au développement du travail de nuit, à la diversification des loisirs durant cette période et à la diffusion géographique des activités nocturnes dans l’ensemble de l’espace urbain. Or, « la ville qui travaille, la ville qui dort et la ville qui s’amuse ne font pas toujours bon ménage » (Gwiazdzinski, 2005, p.132). L’injustice est ressentie par les différents types de populations, qui ont toutes l’impression de devoir subir les autres. Porter l’attention aux conflits temporels semble aujourd’hui nécessaire à la constitution de villes apaisées et à la bonne cohabitation entre citadins. Certaines actions sont mises en place pour apaiser les tensions, comme la rédaction de « chartes locales des usages » ou des « chartes de la vie nocturne » afin de renouer le dialogue entre les différentes parties prenantes. Outils de conciliation, elles visent à réguler la cohabitation entre les résidants, usagers, commerçants, etc. Elles impliquent l’instauration d’un débat public, des engagements de part et d’autre, des bilans réguliers (en général, une fois par an). Des chartes ont été signées dans de nombreuses villes françaises (à Paris, Lyon, Lille, Reims, etc.). Mais ces documents incitatifs, à caractère non réglementaire, visent à apaiser des tensions déjà existantes et aujourd’hui encore, il n’existe aucune gestion temporelle globale des villes.

On the one hand, public authorities remain incapable of proposing efficient solutions to solve time conflicts. Time conflicts can be defined as conflicts arising from simultaneous and antagonistic uses of the same space. The growing continuity of urban times strongly generates the development of such conflicts. They are the direct result of the intensification of urban polychronie, related to the diversity of rhythms experienced by urban spaces and their ability to generate plural uses at the same time. Nighttime represents a specific conflictual moment and it will be even more conflictual in the following years due to the development of nighttime work, to the diversification of leisure during this period and to the geographical diffusion of nocturnal activities in all urban spaces. Yet, « the working city, the sleeping city and the partying city do not always coexist peacefully » (Gwiazdzinski, 2005: 132). Injustice is felt by various groups of people, all of whom feel they are the victim of the other groups. Taking these conflicts into consideration nowadays seems necessary to build peaceful cities with a trouble-free coexistence of all urban dwellers. Some measures are taken in order to appease tensions, such as the drafting of ‘Local codes of conduct’ (Chartes locales des usages) or of ‘Nighttime charters’ (Chartes de la vie nocturne) aiming at renewing dialogue between the different stakeholders. As conciliation tools, these charters aim at regulating the coexistence of residents, users, store-owners, etc. They imply the creation of a form of public debate, commitments on all sides, regular reporting (usually once a year). Charters are now signed in numerous French cities (in Paris, Lyon, Lille, Reims, etc.). But these non-compulsory documents are not regulatory either, they aim only at appeasing preexisting tensions and today still, no comprehensive management of time exists in cities.

D’autre part, la justice spatiale suppose une égalité d’accès des citoyens à des ressources urbaines. Cette égalité est souvent présentée en géographie comme dépendante de la distance entre un équipement et des utilisateurs (Reynaud, 1981), mais elle dépend aussi de l’accessibilité temporelle de l’équipement. Or les services urbains sont restreints durant les temps secondaires. La nuit, le dimanche, transports en communs ou crèches, par exemple, sont peu présents, voire inexistants. Des mesures sont toutefois prises pour accompagner la tendance en cours d’intensification de certains temps: il s’agit de prévoir les équipements collectifs rendus nécessaires par l’augmentation des populations vivant en horaires décalés (mise en place ou renforcement des réseaux de transports en commun la nuit, par exemple). L’idée d’un droit au temps s’affirme progressivement. Revendiqué dès les années 1980 en Italie, il a donné lieu à la naissance de « politiques temporelles » et à leur structure de coordination, les « Bureaux des Temps », qui se sont diffusés dans plusieurs pays européens (en particulier en France et en Allemagne). En 2010, le Conseil de l’Europe affirme le « droit au temps » comme un droit fondamental pour les citoyens, confortant les actions des politiques temporelles et invitant les États membres à soutenir la création de celles-ci par les collectivités locales. Leur objectif principal est d’agir sur les difficultés croissantes des gens à gérer leurs emplois du temps quotidiens. Ceux qui vivent en horaires « décalés » par rapport à la norme, par choix ou par obligation, ne doivent pas être interdits pour autant de pratiquer certaines activités, ni être privés de services urbains. Ces actions constituent une reconnaissance politique de la multiplicité des temps sociaux. Elles sont le reflet d’une prise en compte de la diversité des rythmes quotidiens, s’attachant en particulier aux difficultés de synchronisation de certaines populations aux rythmes sociaux dominants et aux évolutions temporelles des rythmes majeurs comme des rythmes mineurs.

On the other hand, spatial justice implies equal accessibility to urban resources for citizens. This equality is often described in Geography as conditioned by the distance between a specific facility and its user’s location (Reynaud, 1981). Yet, it is also conditioned by the accessibility of that same facility. Urban services being scarcely in operation during secondary times, at night and on Sundays, public transportation or creches for instance are not easily available and sometimes even non existent. Nevertheless, measures are taken to support the current intensification of specific times: collective services rendered necessary by the growing number of people working during traditionally downtime must be put in place (creation or reinforcement of public transportation networks at night for instance). The idea of a Right-to-time is progressively making its way. Articulated as soon as the 1980s in Italy, it gave birth to “time politics” and their coordinating structures, “Bureaus of Times”, the idea of which rapidly spread to several European countries (in particular to France and Germany). In 2010, the Council of Europe proclaimed « the Right to time » a fundamental right of its citizens, thus acknowledging the various measures taken in favor of a politics of time; the Council invited its member states to support the initiatives of their local authorities in this sense. Their main objective is to act upon the growing difficulties of people to manage their timetables on a daily basis. Those living counter-time lives, by choice or by obligation, must not be excluded from the practice of certain activities, nor be deprived of urban services. These actions represent a political recognition of the multiplicity of social times. They reflect the taking into account of the diversity of daily rhythms, and they tackle in particular the difficulties of certain populations to synchronize their times to the dominant social rhythms and to the temporal evolution of major and minor rhythms.

Mais la reconnaissance de la diversité des rythmes sociaux passe aussi par celle des différents territoires temporels, rejoignant l’idée selon laquelle la justice spatiale repose sur une reconnaissance de l’hétérogénéité de l’espace. Or la qualification temporelle des espaces est rarement intégrée dans les projets urbains et les documents de la planification urbaine. Il serait pourtant utile que les urbanistes étudient la qualification des lieux selon les horaires d’ouverture de leurs services, leur fréquentation et s’interrogent sur la cohésion de leurs rythmes. Ces éléments participent à l’accessibilité des lieux et à leur hospitalité, tout autant que leur localisation et les moyens de transport permettant d’y accéder. Penser en ce sens pourrait amener à une meilleure conciliation des diverses activités. Des mesures contraignantes pourraient empêcher l’installation d’activités à certains endroits et les « centralités temporelles » pourraient être identifiées et affirmées (Ascher, 1997). Comme l’explique François Ascher, « l’existence d’une zone urbaine capable d’apporter aux citadins vingt-quatre heures sur vingt-quatre la quasi-totalité des produits et services urbains semble cohérente avec une certaine tradition de centralité dans les villes européennes, et maîtrisable par les pouvoirs publics qui peuvent également plus aisément aider à y accéder les catégories sociales défavorisées, le chrono-urbanisme ». L’existence d’une telle centralité permettrait de répondre aux usages de plus en plus diversifiés du temps.

But the recognition of the diversity of social rhythms also comes with that of the different temporal territories, reinforcing the idea that spatial justice can only happen when the heterogeneity of space is taken into consideration. Unfortunately, the temporal dimension of space is seldom part and parcel of urban projects and planning documents. It would be appropriate for planners to take into consideration the various attributes of space in relation to the opening hours of services and to their attendance; planners should indeed question the cohesion of space’s rhythms. These elements all condition the accessibility of places as well as their hospitality, their localization and the transportation systems allowing the public to go there. Keeping in mind the temporal dimension of space would help facilitate a better coexistence of all activities. Compulsory measures could help limit the encroachment of activities in specific places and “temporal centralities” could be identified and supported (Ascher, 1997). According to François Ascher, “the existence of an urban area able to offer its citizens almost every possible goods and urban services on a 24/7 basis seems compatible with a certain tradition of centrality in European cities; it also seems manageable by public authorities which could more easily help disadvantaged populations access the area; this could be called chrono-urbanism”. The existence of such centralities could help answer the growingly diverse uses of time.

 

 

Conclusion

Conclusion

Les pressions des politiques néolibérales, considérant la gestion actuelle du dimanche et de la nuit comme trop peu rentable ou non concurrentielle, modifient les temps urbains. La question des bénéficiaires de la ville en continu se pose : à qui cette ville s’adresse-t-elle ? Elle profite à certains types de populations, à certains commerces au détriment d'autres. Elle provoque une montée des conflits, une augmentation des inégalités et des risques d’accroissement des divisions socio-spatiales.

Urban times are transformed under the pressure of neoliberal policies, deeming the current management of Sundays and nighttime too unprofitable and non-competitive. The question of who benefits from the 24/7 city is now raised: who is this city aimed at? Certain populations profit from it, as well as certain stores, to the detriment of others. The 24/7 city also fosters rising conflicts and increasing socio-spatial inequalities.

Cependant, on ne peut que noter l’absence de politiques fortes, clairement identifiées et explicites, porteuses de projet urbain global. Les injustices spatiales s’intensifient, à cause de la dérégulation progressive du temps de travail salarié et d’un manque de gestion spatiale face aux transformations temporelles spontanées. Cette situation montre que la justice sociale, dans un contexte d’accélération du temps, ne peut être étudiée sans prise en compte de l’espace et du temps. La dimension temporelle de la société et de l’espace mériterait une plus grande attention de la part des chercheurs et des pouvoirs publics. Tout comme l’espace, le temps est un produit social et le milieu temporel influence la société. Les réflexions géographiques, urbanistiques, et sociologiques gagneraient à être temporalisées, puisque l’inscription géographique de l’homme et de la société se réalise non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps.

Yet, one can wonder at the absence of strong policies, clearly and explicitly formulated, that would offer a comprehensive temporal vision for the city. Spatial injustices are on the rise, because of the progressive deregulation of salaried time and because of a lack of spatial planning counteracting spontaneous temporal transformations. This situation shows that social justice, in a context of accelerating time, cannot be studied without a taking into consideration of both space and time. The temporal dimension of society and of space deserves more attention from researchers and public authorities. Just like space, time is a social construct and the temporal environment influences society. Research anchored in geography, in urban planning, in sociology would achieve significant findings, were the perspective of time taken into consideration, seeing that people and societies’ geographical configuration is not only spatial but also temporal.

A propos de l’auteure : Sandra Mallet Université de Reims Champagne-Ardenne EA2076 Habiter / Institut d’Aménagement des Territoires, d’Environnement et d’Urbanisme de Reims.

About the authors: Sandra Mallet, University Reims Champagne-Ardennes EA2076 Habiter – Institut d’Aménagement des Territoires, d’Environnement et d’Urbanisme de Reims

Pour citer cet article : Sandra Mallet, «Les rythmes urbains de la néolibéralisation», justice spatiale | spatial justice, n° 6 juin 2014, http://www.jssj.org

To quote this article: Sandra Mallet, «The urban rhythms of neoliberalization», justice spatiale | spatial justice, n° 6 juin 2014, http://www.jssj.org

 

NDT: all terms in italics = in French in the original

[1] Ces résultats sont issus d’une enquête réalisée en 2007 par l’Ipsos pour Veolia Environnement, effectuée auprès de 9 000 habitants de 14 métropoles de pays différents, interrogeant les urbains sur leurs conditions de vie, la façon dont ils ressentent leur ville et ce qu’ils en attendent.

[1]All results from a 2007 study conducted by IPSOS for Veolia Environnement, based on a sample of 9,000 inhabitants from 14 different metropolises around the world. The study focused on life conditions, on the inhabitants’ perceptions of their urban environments and on what they expect from it.

[3] Lettre ouverte des acteurs de la musique et de la nuit à Paris à l’attention du Ministre de l’Intérieur, du Ministre de la Culture et de la Communication, du Ministre de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer, du Maire de Paris, du Préfet de Police de Paris et de la Région Ile-de-France et du Président du Conseil Régional.

[3]Open letter of the Music and Night professionals of Paris to the Minister of the Interior, the Minister of Culture and Communication, the Minister of Ecology, Sustainable Development and the Sea, the Mayor of Paris, the Paris and Ile-de-France Prefect of Police and the President of Ile-de-France Regional Council.

[4] Communication du maire au Conseil relative à la loi n° 2009-974 du 10 août 2009 réaffirmant le principe du repos dominical et visant à adapter les dérogations à ce principe dans les communes et zones touristiques et thermales.

[4]Mayor’s communication to City Council about Law n° 2009-974 of 10 August 2009. This law reaffirms the principle of Sunday downtime et aims at adapting derogations to this principle in municipalities and zones with tourism and spa activities.

[5] Selon le sénateur Yves Pozzo di Borgo. In: L'Orient-Le Jour, Samedi, 5 juin 2010, « Paris dira non à l'extension des ouvertures dominicales ».

[5]After Senator Yves Pozzo di Borgo. In: L’Orient-Le Jour, Samedi, 5 june 2010, « Paris dira non à l’extension des ouvertures dominicales ».

[6] Rapport fait au nom du comité parlementaire chargé de veiller au respect du principe du repos dominical posé à l’article l. 3132-3 du code du travail, novembre 2011.

[6]Report for the parliamentary committee in charge of having the principle of Sunday rest respected, november 2011. This principle is at the core of article l. 3132-3 of the labour code (Code du travail).

[7] 84 % des communes en disposent et 80% de la population réside à moins de 10 minutes de l’une d’elles (CREDOC, 2008).

[7]84 % of municipalities run libraries and 80% of the population resides less than ten minutes away from one of them (CREDOC, 2006).

[8] L’ouverture dominicale des bibliothèques municipales en France n’est pas un phénomène nouveau. Des documents attestent qu’elles n’étaient pas rares au début du XXe siècle.

[8]The opening of public libraries on Sundays in France is not a new phenomenon. Historical information appears limited and some documents tend to prove that these Sunday openings were not a rarity at the beginning of the twentieth century.

[9] Deux BM généralistes (Marguerite Duras, XXe arrondissement et Marguerite Yourcenar, XVe) et une BM spécialisée (la bibliothèque François Truffaut consacrée au cinéma, IVe arrondissement).

[9]Two non-specialized BMs (Marguerite Duras (XXth arrondissement) and Marguerite Yourcenar (XVth) and a specialized one (François Truffaut librairy dedicated to cinema, IVth arrondissement).

[10] D’après nos entretiens, menés avec des agents municipaux.

[10]After our interviews with municipal workers.

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