Edward W. Soja, Los Angeles, et la justice spatiale

Edward W. Soja, Los Angeles, and Spatial Justice

Relire Postmetropolis : Critical Studies of Cities and Regions vingt ans après

Rereading Postmetropolis : critical studies of cities and regions twenty years later

« I focus my critical studies of cities and regions on such achievable goals as spatial justice and regional democracy, terms which have rarely appeared in such explicit juxtaposition else where in the literature. » (Soja, 2000 : 14 ; cʼest lʼauteur qui souligne)

“I focus my critical studies of cities and regions on such achievable goals as spatial justice and regional democracy, terms which have rarely appeared in such explicit juxtaposition elsewhere in the literature.” (Soja, 2000: 14, emphasis in the original)

 

 

Cette brève note de lecture commentée vise à revenir quelque vingt ans plus tard sur un ouvrage particulier de la production d’un géographe, Edward W. Soja, qui a occupé une place de choix dans la formulation de la discussion scientifique actuelle sur les enjeux de justice liés à l’espace (même si cette formulation était à son goût bien trop imparfaite[1]). Elle revient aussi, à travers l’effort mémoriel que représente la recontextualisation dʼun ouvrage majeur publié il y a près de vingt ans, sur un moment privilégié de la construction du champ des études urbaines critiques, et sur le poids d’une ville en particulier dans cette construction, Los Angeles. Enfin, cette note est aussi et surtout l’occasion de saluer la mémoire d’Edward Soja disparu fin 2015, la grande place qu’il a occupée dans la construction du projet scientifique de JSSJ, ainsi que le soutien indéfectible qu’il a apporté à la revue pendant dix ans.

With these brief reading notes, I wish to come back some twenty years later to a particular book written by a geographer, Edward W. Soja, who occupied a prominent place in the formulation of the current scientific discussion on the spatial dimension of justice (even if this formulation was to his taste far too imperfect[1]). Through the memory effort needed to recontextualize a major piece of work published nearly twenty years ago, I also wish to return to a privileged moment in the construction of the field of critical urban studies, and to the weight of a particular city in this construction, i.e. Los Angeles. Finally, these notes represent also and above all an opportunity to pay tribute to the memory of Edward Soja who passed away at the end of 2015, and to underline the important role he played in the construction of JSSJ’s scientific project, as well as the unwavering support he gave to the journal during these past ten years.

 

 

Traduire en français Postmetropolis

Translating Postmetropolis into French

 

 

En bon compagnon de route de l’aventure, Soja avait répondu présent pour le colloque de Nanterre « Justice et injustice spatiale » qui s’est tenu en 2008 en prélude à la fondation de la revue. Son invitation avait été fortement motivée par la lecture que les organisateurs avaient faite des derniers chapitres de Postmetropolis[2], chapitres qui posaient fermement la question de la justice en lien avec le nouvel ordre urbain, ainsi que le rappelle la citation en ouverture de cette note de lecture. La contribution de Soja au colloque, formalisée dans un article du numéro 1 inaugural de la revue (Soja, 2009), préfigurait en quelques sortes la sortie en 2010 de Seeking Spatial Justice, l’ouvrage qui l’associe le plus directement à la discussion sur la justice spatiale (Soja, 2010). Mais pour beaucoup d’entre nous, cette présence de Soja dans le paysage de JSSJ remonte à plus loin, et notamment aux années suivant directement l’an 2000, quand nous avons lu avec admiration souvent, et avec étonnement parfois, Postmetropolis.

As a good fellow traveler to the whole adventure, Soja was present at the Nanterre symposium on “Spatial justice and spatial injustices” held in 2008 as a prelude to the founding of the journal. His invitation was strongly motivated by the organizers’ reading of the last chapters of Postmetropolis[2], which firmly raised the issue of justice in relation to the new urban order, as underlined in the opening quote of these reading notes. Soja’s contribution to the symposium, published in the inaugural issue of the journal (Soja, 2009), worked as a prelude to the 2010 release of Seeking spatial justice, the book that most directly associates him to scientific discussions on spatial justice (Soja, 2010). But for many of us, the important place of Soja in the JSSJ ecosystem goes back further, and in particular back to the years directly following the new Millenium, when we read Postmetropolis, often with admiration, sometimes with astonishment.

Pour certains, cette lecture était une évidence guidée notamment par leurs choix de terrain, car Postmetropolis est aussi une synthèse de l’état des connaissances sur une ville, Los Angeles, qui a peiné à se faire reconnaître comme objet de recherche digne d’intérêt pour les sciences sociales et les études urbaines en particulier. Soja raconte d’ailleurs assez malicieusement dans Thirdspace, son ouvrage précédent (Soja, 1996), comment une demande de financement déposée par un de ses collègues au début des années 1980 et destinée à comprendre les processus en cours de désindustrialisation/réindustrialisation à Los Angeles avait reçu de la part des évaluateurs scientifiques du projet une réponse relevant de l’incompréhension totale. Il était bien connu à l’époque que Los Angeles n’était pas une ville industrielle, point-barre[3]. Et puis, allons plus loin, Los Angeles n’était finalement pas une ville non plus, pour des études urbaines fermement ancrées dans les terrains classiques de la côte Est et du Midwest (New York peut-être, mais surtout bien sûr Chicago). Si l’on excepte en effet la somme historique novatrice produite par le grand journaliste Carey McWilliams dans l’immédiat après-Guerre et qui fera date pour les historiens de la ville (McWilliams, 1946), Los Angeles a volé largement en dessous du radar scientifique jusqu’au début des années 1980, alors même que la métropole connaissait à partir des années 1950 les plus forts taux de croissance du continent nord-américain comme en anticipation des autres métropoles de la Sun Belt. Postmetropolis, de par sa capacité à synthétiser l’ensemble des travaux produits sur la ville de la fin des années 1980 à la fin des années 1990, assoit définitivement l’exemple angeleno dans le paysage, en dépassant le travail de géohistoire d’inspiration marxiste très minutieux produit par Mike Davis au tout début de la décennie (Davis, 1990) pour esquisser une théorisation plus globale sur la transformation des métropoles et pourquoi pas, réfléchir à sa valeur de modèle, même si l’ambition de ce livre en particulier n’est pas de jouer au jeu de la création de nouveaux modèles visant à remplacer celui de l’école de Chicago : c’est plutôt du côté de la frange la plus postmoderne des auteurs travaillant sur Los Angeles[4] qu’il faudra voir venir de ce point de vue, et notamment chez Michael Dear et Steven Flusty qui franchiront ce pas peu de temps avant la sortie de Postmetropolis, pas forcément d’ailleurs avec une totale réussite (Dear et Flusty, 1999 et pour une critique du modèle, Dorier-Apprill et Gervais-Lambony [éds.], 2007 : 22-23).

For some of us, reading Postmetropolis was an evidence guided by their particular choice of field work: Postmetropolis works on one level as a synthesis of the state of knowledge on Los Angeles, a city which for a long time was not recognized as a research object worthy of interest for Social Sciences, and for Urban Studies in particular. In his previous book Thirdspace (Soja, 1996), Soja recounts rather mischievously how a funding application submitted by one of his colleagues in the early 1980s dealing with the ongoing processes of deindustrialization/reindustrialization in Los Angeles was met with a non-plussed answer from the project’s scientific evaluators. It was well known evidence at the time that Los Angeles was not an industrial city, period[3]. And, to go even further, Los Angeles was not a city either, for the field of urban studies firmly rooted in the classic terrains of the East Coast and the Midwest (New York perhaps, but especially of course Chicago). Apart from the innovative historical sum written by the great journalist Carey McWilliams in the immediate post-war period, a landmark for the city’s historians (McWilliams, 1946), Los Angeles flew well below the scientific radar until the early 1980s, even though the city-region had some of the highest growth rates on the North American continent since the 1950s, in anticipation somehow of the other cities of the Sun Belt. Postmetropolis, offering a synthesis of all the work produced on the city from the late 1980s to the late 1990s, definitively sanctifies the Angeleno example. Expanding from the very meticulous Marxist-inspired geohistory produced by Mike Davis at the very beginning of the decade (Davis, 1990), it aims at sketching a more global theorization of the transformation of metropolises and, why not, at reflecting on L.A.’s value as a model, even if the ambition of this book in particular is not to play the game of creating new models to replace the Chicago school. This ambition is rather to be found on the most postmodern fringe of authors working on Los Angeles[4], in particular Michael Dear and Steven Flusty who broke this path shortly before the release of Postmetropolis, not necessarily with total success (Dear, Flusty, 1999 and, for a critique of the model, Dorier-Apprill E., Gervais-Lambony P., 2007).

Plusieurs d’entre nous, grands amateurs de Postmetropolis, s’étaient mis en tête en 2007 de traduire collectivement en français l’ouvrage, mais le projet n’a malheureusement pas abouti, malgré l’intérêt de son auteur. Et c’est peut-être pour le mieux : il semble difficile de rendre en français certaines parties de l’ouvrage, car en plus de l’élégance de l’écriture scientifique en anglais de Soja, plusieurs dispositifs d’exposition sur lesquels je reviendrai ultérieurement ne nous auraient certainement pas rendu la tâche de traduction très facile… Surtout, le projet de traduction est né sûrement trop tard, à un moment où l’édition scientifique française en géographie s’était déjà repliée sur quelques niches commerciales plus lucratives, manuels de premier cycle et de concours, et peu avant la remarquable réouverture par des éditeurs non strictement universitaires traduisant et publiant plusieurs ouvrages en études urbaines critiques (voir notamment les traductions de Davis à La Découverte et celles de Harvey et Davis aux Prairies Ordinaires). Difficile donc à l’époque de faire la promotion d’ouvrages comme ceux de Soja, très centrés sur une critique théorique de différents courants de la géographie anglophone, quand bien même ses inspirations principales sont à tracer du côté de la French Theory, Henri Lefebvre et Michel Foucault notamment (voir sur Foucault et son rapport à l’espace le chapitre qui lui est consacré dans Postmodern Geographies, Soja, 1989). Pourtant, Postmetropolis, par lʼambition de sa démonstration et son grand projet de synthèse des études urbaines critiques de la fin des années 1990, aurait peut-être pu être vendu en France comme un renouvellement des traditionnels manuels de géographie urbaine[5].

Many of us great fans of Postmetropolis recklessly decided in 2007 to collectively translate the book into French but unfortunately the project did not succeed, despite the interest of its author. And it may be for the better: it seems difficult to render some parts of the book in French, because in addition to the elegance of Soja’s scientific writing in English, several exposition devices (to which I will return later) would certainly not have made the translation job very easy… Above all, the translation project was surely born too late, at a time when French scientific publishing in geography had already retreated into more lucrative commercial niches such as undergraduate and Teacher’s Qualification handbooks, and shortly before the remarkable translating and publishing by non-academic publishers of several works rooted in critical Urban Studies (see in particular Davis’s translations at La Découverte and those of Harvey and Davis at Les Prairies Ordinaires). It was therefore difficult at the time to promote works such as Soja’s, very much centred on a theoretical critique of the schools of thought prevalent in English-speaking Geography, and even though the author’s main inspirations should be traced to French Theory, Henri Lefebvre and Michel Foucault in particular (see the chapter on Foucault and his understanding of space in Postmodern Geographies, Soja, 1989). However, Postmetropolis, with the ambition of its demonstration and its scientific project to synthesize critical Urban Studies at the end of the 1990s, could perhaps have been sold in France as a welcome renewal of traditional urban geography textbooks[5].

Mais l’ouvrage se fera très discret dans les pages des revues françaises de Géographie à l’occasion de sa sortie, probablement en raison de la forte résistance des grandes revues et des écoles de géographie françaises qui y étaient associées à l’étiquette « postmoderne » trop rapidement peut-être collée sur le dos de Soja. Une seule recension de Postmetropolis en 2003, soit trois ans après sa sortie chez Blackwell, réalisée par Yves Guermond, sera publiée dans l’Espace géographique. Postmetropolis y partagera dʼailleurs la vedette avec Postmodern Geographies (Soja, 1989), mais aussi avec le Spaces of Postmodernity de Michael Dear et Steven Flusty, et avec l’ouvrage de synthèse de Claudio Minca, Postmodern Geography. Theory and praxis. C’est que la recension paraît à l’époque dans un numéro spécial de la revue consacré à un grand débat sur… le postmodernisme en Géographie (et en France, et quinze ans trop tard faudrait-il peut-être ajouter), débat qui donnera lieu à une fameuse querelle des anciens et des (post)modernes s’il en fut : on y retrouve notamment plusieurs des co-auteurs et éditeurs (Christine Chivallon, Béatrice Collignon et Jean-François Staszak) du Géographies anglo-saxonnes paru chez Belin en 2001 (dans lequel Soja ne figure bizarrement pas, mais dans lequel on retrouve notamment David Harvey et David Sibley à la rubrique « La géographie radicale et sa postérité », Staszak, 2001 ; et pour le débat lui-même, Antheaume et al., 2004). De fait, Postmetropolis inspirera beaucoup plus les travaux des géographes français s’intéressant dans les années 2000 et 2010 à la ville et à l’urbain en général, et au phénomène métropolitain en particulier, mais aussi au comparatisme avec des métropoles « autres », en testant la valeur des arguments avancés dans l’ouvrage pour qualifier le changement historique de nature des processus d’urbanisation à une échelle globale.

Yet the book was very discreet in the pages of French Geography journals on the occasion of its publication, probably because of the strong resistance of the major journals and their associated French schools of Geography to the “postmodern” label stuck too quickly perhaps on the back of Soja. A single review of Postmetropolis written in 2003 by Yves Guermond, appearing three years after its publication by Blackwell, was published in LEspace Géographique. Postmetropolis here shares the stage with Postmodern Geographies (Soja, 1989), but also with Michael Dear and Steven Flusty’s Spaces of Postmodernity, and Claudio Minca’s sum, Postmodern Geography. Theory and Praxis. No surprise here: the review appeared at the time in a special issue of the journal devoted to a major debate on… postmodernism in geography (and in France, and probably fifteen years too late, I should add), a debate that turned into an epic quarrel between the old and the (post) modern, the latter identified as several of the co-authors and editors (Christine Chivallon, Béatrice Collignon and Jean-François Staszak) of Géographies anglo-saxonnes published by Belin in 2001 (for the debate itself, Antheaume et al., 2004). Soja is strangely not featured in this book, but David Harvey and David Sibley appear in the section “Radical Geography and its developments” (Staszak, 2001). Eventually, in the mid to late 2000s, Postmetropolis will inspire much more profoundly the work of French geographers more specifically interested in the city and the urban in general, and the metropolitan phenomenon in particular. Posmetropolis will also be used by comparison with “other” metropolises, by researchers testing the value of the arguments put forward in the book in their struggle to qualify the historical change in the nature of urbanization processes on a global scale.

 

 

Une suite à Thirdspace

A sequel to Thirdspace

 

 

Postmetropolis arrive chronologiquement dans lʼoeuvre de Soja quatre ans après Thirdspace. Journeys to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places (Soja, 1996), et il est intimement lié à cet ouvrage pour le moins atypique, structuré en deux grandes parties qui pourraient finalement se lire indépendamment les unes des autres : d’abord l’hommage à Henri Lefebvre rédigé sous la forme d’une « biographie géographique » (pour reprendre les termes de Soja lui-même, dans une interview retranscrite dans Benach et Albet, 2010 : 63), puis son exploration personnelle dudit Troisième espace, à la fois méthode d’analyse de la spatialité empruntant aux études culturelles radicales et objet de cette analyse ; et enfin, la seconde partie explorant tour à tour Amsterdam et Los Angeles, sous forme de visites à la première personne et d’applications « empiriques » des développements théoriques précédents. Il semble, et la conclusion de Thirdspace comme l’introduction de Postmetropolis le confirment, qu’au départ, les deux ouvrages ne devaient faire qu’un, mais que, suite au conseil de son éditeur, Soja aurait dû publier un second ouvrage dénommé Posmetropolis dans la foulée du premier, en guise de companion book plus empirique.

Postmetropolis arrives chronologically in Soja’s body of work four years after Thirdspace. Journeys to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places (Soja, 1996), and it is intimately linked to this atypical work structured in two main parts that could finally be read independently of each other: first, the tribute to Henri Lefebvre written in the form of a “geographical biography” (to use the words of Soja himself, in an interview transcribed in Benach, Albet, 2010: 63), then his personal exploration of the so-called Thirdspace, working as both a method for analyzing spatiality borrowed from radical cultural studies and as the object of this analysis itself; and finally, the second part exploring Amsterdam and Los Angeles, in the form of first-person visits and “empirical” demonstrations of previous theoretical developments. It seems, and the conclusion of Thirdspace as well as the introduction of Postmetropolis confirm this, that initially the two books were to be only one, but that, following the advice of his publisher, Soja was to publish a second book called Posmetropolis in the immediate wake of the first one, as a more empirical companion book.

Prévue en 1997, la sortie de Postmetropolis ne se fera finalement qu’en 2000 après une somme considérable d’ajouts et d’extensions (lʼouvrage pèse ses 440 pages), et en suivant une structuration particulièrement sophistiquée. Toute la première partie revient sur les trois Révolutions urbaines, et reconstruit en une soixantaine de pages l’histoire mondiale de la ville et de l’urbain (rien que ça !), tout en introduisant l’idée centrale d’une Quatrième révolution en cours exemplifiée par la métropole angelena. La seconde partie, après une introduction géohistorique sur l’agglomération de Los Angeles, propose les fameux six discours sur la postmétropole, discours qui représentent un panorama complet des études de l’époque sur Los Angeles et qui empruntent à différents positionnements théoriques, du marxisme et de la théorie de la régulation au postmodernisme et ses questionnements sur la différence ou l’hyper-réalité… Enfin, la troisième partie revient sur les événements de 1992, vus comme le moment de cristallisation de la Quatrième révolution urbaine évoquée en première partie, et ouvre sur les futurs possibles de la ville qui sont autant d’ouvertures pour la théorie et pour l’action.

With a planned publication date set for 1997, Postmetropolis was finally released in 2000 after a considerable amount of additions and extensions (the book weighs a solid 440 pages), and a particularly sophisticated structure. The whole first part looks back at the Three urban Revolutions, and reconstructs in about sixty pages the world history of the city and the urban (no less!), while introducing the central idea of a Fourth ongoing Revolution exemplified by the L.A. metropolis. The second part, after a geo-historical introduction to the Greater Los Angeles area, develops the famous six speeches on the postmetropolis, all of which represent a complete panorama of the studies of the time on Los Angeles, borrowing from different theoretical positions from Marxism and regulation theory to postmodernism and its focus on difference or hyper-reality… Finally, the third part looks back at the events of 1992 Los Angeles, seen as the moment of crystallization of the Fourth urban Revolution mentioned in the first part. This third part eventually opens on possible futures for the city, written as openings for both theory and action.

L’ouvrage portera en fait moins que le précédent Thirdspace sur une théorie générale de la spatialité des individus et des sociétés. Thirdspace est un livre de géographe en somme, qui se perd parfois dans les méandres de l’abstraction par un effet de flou entre les catégories, objets et concepts discutés sous le même terme de Tiers-espace (voir pour une critique assez sévère en français des épistémologies proposées dans Thirdspace, Chivallon, 2004). Soja reprendra dans Postmetropolis les pistes lancées à la toute fin de Thirdspace sur Los Angeles en mobilisant l’arsenal analytique conçu dans Thirdspace à partir de la trilogie lefebvrienne des espaces perçus/conçus/vécus (Lefebvre, 1974) pour l’appliquer à sa lecture synthétique en trois grands chapitres de la ville en général et de la métropole angelena en particulier. De fait, les deux ouvrages communiquent à plusieurs titres, et, de la même manière, la lecture des deux dans la foulée donne l’impression dʼune rumination sur la longue durée des mêmes questions théoriques centrales remises sur le tapis d’un livre à l’autre, voire en écho distant des publications précédentes de l’auteur (et notamment Postmodern Geographies, Soja, 1989). Mais ce processus apparaît au final comme largement cumulatif, ce qui confère à Postmetropolis son envergure et son ambition théorique, à la fois pour la géographie en tant que discipline, et pour les études urbaines en tant que champ d’investigation transdisciplinaire.

The book in fact focusses less than Thirdspace on a general theory of the spatiality of individuals and societies. Thirdspace in short is a geographer’s book, and its reader gets sometimes lost in the meanders of abstraction due to a blurring effect between the categories, objects and concepts discussed under the same term of Thirdspace (see for a rather severe critique in French of the epistemologies proposed in Thirdspace, Chivallon, 2004). In Postmetropolis, Soja will follow up on the ideas proposed at the very end of Thirdspace on Los Angeles by mobilizing the analytical arsenal designed in Thirdspace from the lefebvrian trilogy of perceived/conceived/lived spaces (Lefebvre, 1974) and using it to achieve in three main chapters a synthetic analysis of the city in general and the Los Angeles metropolis in particular. In fact, the two books respond to each other in several ways, and similarly, the back-to-back reading of both gives the impression that the same central theoretical questions are brought up again from one book to the next, or even as a distant echo of the author’s previous publications (and in particular of Postmodern geographies, Soja, 1989). But this process ultimately appears to be largely cumulative, giving Postmetropolis its scope and theoretical ambition, both for Geography as a discipline and for critical Urban Studies as a transdisciplinary field of investigation.

 

 

Marxisme, postmodernisme, et autres étiquettes

Marxism, postmodernism, and other labels

 

 

Il est difficile en effet d’étiqueter Soja de manière simple dans son rapport à la théorie, au-delà de son appartenance à un courant des études urbaines critiques plus éclectique dans son approche théorique que les plus traditionnels courants marxistes des études urbaines radicales (pour deux contextualisations en français de ces enjeux de positionnement au sein de la grande famille critique, anglophone, et francophone, voir Staszak, 2001 et Morange et Calbérac, 2012). Postmetropolis représente de ce point de vue l’aboutissement d’un long cheminement théorique et cumule plusieurs approches et une somme de lectures à la fois théoriques et empiriques d’une envergure considérable. Cette combinatoire est au service d’un décorticage ici de l’objet « métropole postmoderne », autant que de la construction de l’épistémologie propre à laquelle l’objet renvoie. La position de l’auteur est finalement très logique : si la ville est bien entrée dans une phase de transformation nouvelle, cette fameuse Quatrième révolution urbaine, il est absolument nécessaire de changer la manière même dont on la regarde et les outils avec lesquels on la regarde[6]. Ainsi, il écrit de manière lefebvrienne : « new ways of making practical and theoretical sense of the empirically perceived, conceptually represented, and actually lived spaces of the city need to be developed. » (Soja, 2000 : 150). Si on combine cet impératif aux précédentes avancées proposées par Soja, on saisit mieux la filiation des arguments avancés au fil des pages :

It is indeed difficult to label Soja’s relationship to theory in a simple way, beyond recognizing his membership to a school of critical Urban Studies more eclectic in its theoretical approach than the more traditional Marxist branch of radical Urban Studies (for two contextualizations in French of these positioning issues within the large critical family, English-speaking and French-speaking, see Staszak, 2001 and Morange, Calbérac, 2012). From this point of view, Postmetropolis represents the culmination of a long theoretical journey and combines several approaches with a considerable amount of theoretical and empirical reading. This combinatorial approach is used here to unpack the object “postmodern metropolis”, as much as to build the specific epistemology to which the object refers[6]. The author’s position is ultimately very logical: if the city has entered a new phase of transformation, this famous Fourth urban Revolution, it becomes absolutely necessary to change the very way we look at it and the tools with which we look at it. Thus, he writes in a lefebvrian way: “new ways of making practical and theoretical sense of the empirically perceived, conceptually represented, and actually lived spaces of the city need to be developed” (Soja, 2000: 150). If we combine this imperative with Soja’s earlier propositions, we can better understand the filiation of the arguments developed along the pages:

1/ Soja reprend un premier combat contre l’historicisme des sciences sociales et des marxistes en particulier (quand bien même il se reconnaît largement de la filiation de David Harvey dans le présupposé du développement inégal qui guide sa lecture de la production urbaine – Harvey, 1978). Ce combat contre l’historicisme est central pour lui depuis les années 1980 et il vise à replacer la dimension spatiale aux côtés de la dimension historique dans l’analyse des sociétés, à parts égales. Il renvoie plus globalement aux trois directions que devrait emprunter une pensée spatiale critique : la prise en compte de la spatialité ontologique de nos existences, mais aussi la compréhension de la place centrale de l’espace comme production sociale et enfin, l’exercice raisonné de ce qu’il appelle la dialectique socio-spatiale, à savoir que le spatial façonne le social tout autant que l’inverse (Soja, 1980). Cette ligne lui aura valu d’être accusé de fétichiser l’espace, mais elle sera mise à profit dans Postmetropolis dans une articulation très convaincante entre théorie et empirie, notamment, j’y reviendrai, dans ses premières réflexions sur la justice spatiale.

1/ Soja resumes his fight against the historicist tendencies of Social Sciences and of Marxists in particular (even though he largely recognizes David Harvey’s influence in the presupposition of unequal development that guides his reading of the production of the city – Harvey, 1978). This fight against historicism has been central in his work since the 1980s and aims to replace the spatial alongside the historical in the analysis of societies, in equal parts. More generally, it refers to the three directions that critical spatial thinking should take: the taking into account of the ontological spatiality of our lives, but also the understanding of the central place of space as social production and, finally, the careful exercise of what he calls socio-spatial dialectics, with space shaping the social as much as the reverse (Soja, 1980). This line is directly responsible for his being accused of fetishizing space, but it will be put to good use in Postmetropolis in a very convincing articulation between theoretical and empirical arguments, particularly in his first reflections on spatial justice.

2/ Il livre également un combat annexe pour la reconnaissance de la double approche micro-macro, quand il se dit frustré souvent par les micro-approches anthropologiques des postmodernes qui sacrifient l’échelle de l’agglomération dans leurs analyses sous la contrainte d’être au plus près de l’expérience des subalternes dans la ville. Mais il est tout aussi frustré par les approches surplombantes traditionnelles pour des disciplines comme la géographie notamment. Pour Soja, l’échelle de l’agglomération est évidemment essentielle pour la compréhension des spatialités propres à la transition postmétropolitaine, et il reviendra sur cette question des villes-régions dans son dernier texte publié dans lʼInternational Journal of Urban and Regional Research, à l’occasion d’un débat lancé dans les pages de la revue sur son éventuel changement de nom (et donc sur un éventuel abandon de la mention du « régional » dans le titre). Soja a profité de l’occasion pour plaider à nouveau pour la dimension régionale en rappelant les phénomènes inédits provoqués par ce changement d’échelle de l’urbain, mais aussi le poids que fait peser cette nouvelle échelle de l’habiter sur la recherche d’une forme juste de prise de décision, ce qu’il comprend comme un enjeu de démocratie régionale (Soja, 2015).

2/ He also fights a side battle for the recognition of the dual micro-macro approach, when he confesses his frequent frustration with the anthropological micro-approaches of postmodernists who tend to sacrifice the scale of the agglomeration in their analyses, under the constraint of being as close as possible to the experience of the subordinates in the city. But he is equally frustrated by the traditional “overhanging” approaches, for disciplines such as Geography in particular. For Soja, the scale of the agglomeration is obviously essential in the understanding of spatialities that are specific to the postmetropolitan transition, and he will again insist on this issue of city-regions in his latest text published in the International Journal of Urban and Regional Research, on the occasion of a debate launched in the journal regarding its possible name change (and therefore regarding a possible abandonment of the mention of the “regional” in the title). Soja took this opportunity to plead once again for the regional dimension, underlining the unprecedented phenomena caused by this change of scale of the urban environment, but also how this new scale of lived spaces directly affects the search for a fair form of decision-making, which he understands as an issue of regional democracy (Soja, 2015).

3/ Enfin, le troisième combat de Postmetropolis, directement issu des propositions faites dans Thirdspace et Postmodern Geographies, porte sur le décloisonnement des analyses (géographiques notamment) entre « réel » objectivé et représentations, pour arriver à une troisième voie d’inspiration lefebvrienne indispensable pour comprendre la dimension vécue de la postmétropole (ce qu’il nomme le real-and-imagined, Soja, 1996 : 10). Cette méthode d’analyse doit aussi selon lui ouvrir des tiers-espaces créatifs pour l’action. Ainsi, sa reprise et son inversion de la notion d’hyper-réalité dans la dernière partie de Posmetropolis sur la suite légale donnée aux émeutes de 1992 apporte une preuve de l’efficacité potentiellement redoutable de ce décloisonnement entre réel et imaginaire géographique, ici combiné avec la méthode de la dialectique socio-spatiale :

3/ Finally, the third struggle of Postmetropolis, directly resulting from the proposals made in Thirdspace and Postmodern geographies, deals with the decompartmentalization of analyses (particularly geographical) between “real” objectified reality and representations, in order to reach a third lefebvrian path of inspiration essential to understand the lived dimension of the postmetropolis (what he calls the real-and-imagined, Soja, 1996: 10). According to him, this method of analysis must also help open up creative thirdspaces for action. Thus, his revival and inversion of the notion of hyper-reality in the last part of Posmetropolis around the legal follow-up given to the 1992 riots provides proof of the potentially formidable effectiveness of this decompartmentalization between reality and the geographical imagination, here combined using the method of socio-spatial dialectics:

« The electronic cyberspaces, Simcities, and hyperrealities of everyday life were being slowly infiltrated by, as bell hooks described them, those who dare to desire differently, to look away from the conventional ways of seeing and acting upon the oppression of race, class, and gender to open new spaces for struggle that work to transform prevailing imagery, create strategic alternatives, and project new images that subvert and transform our established worldviews » (Soja, 2000 : 404-405).

“The electronic cyberspaces, Simcities, and hyperrealities of everyday life were being slowly infiltrated by, as bell hooks described them, those who dare to desire differently, to look away from the conventional ways of seeing and acting upon the oppression of race, class, and gender to open new spaces for struggle that work to transform prevailing imagery, create strategic alternatives, and project new images that subvert and transform our established worldviews” (Soja, 2000: 404-405).

Pour résumer : on ne retrouve pas chez Soja le pessimisme absolu porté par Mike Davis dans ses analyses pionnières des transformations de la métropole angelena de la fin du XXe siècle, et notamment pour tout ce qui concerne sa militarisation (Davis, 1990). Si Soja reprend et salue les analyses de Davis (non sans les critiquer toutefois), pour lui, il n’y a pas de fatalité dans cette forme urbaine nouvelle, et tout ce qui la compose est potentiellement ouvert à contestation et au retournement. C’est une ligne directement inspirée de Lefebvre qu’il suit ici, et qu’on retrouvera par la suite chez plusieurs chercheurs en études urbaines critiques insiprés par la notion de Droit à la Ville, à l’image par exemple de Kurt Iveson dans un article de 2013 :

To put it shortly: Soja does not embrace the absolute pessimism of Mike Davis in his pioneering analyses of the transformations of the L.A. metropolis at the end of the 20th century, and in particular in all aspects of its militarization (Davis, 1990). While Soja picks up and pays tribute to Davis’s analyses (although not without a pinch of criticism), there is no fatality for him in this new urban form, and all the things that compose it are potentially open to challenge and reversal. He follows here a line directly inspired by Lefebvre, a line which will later be picked up by several researchers in critical Urban Studies inspired by the notion of Right to the City, such as Kurt Iveson, here in a 2013 article:

« To start with the key lesson of Lefebvre, the production of space is a contested process. The shaping and reshaping of urban spaces is a product of complex power-geometries, as different actors seek to determine who and what the city is for. Among the resources mobilized in these power struggles are capital, property rights, planning codes, spatial design, law, various policing techniques and technologies, education, socialization, and labour. Of course, the capacity to mobilize these resources is not limited to one group. This is not to say that the city is free of power imbalances, just to observe that there is no operation of power that is beyond subversion and/or appropriation for a range of different (and possibly unintended) uses » (Iveson, 2013 : 942).

“To start with the key lesson of Lefebvre, the production of space is a contested process. The shaping and reshaping of urban spaces is a product of complex power-geometries, as different actors seek to determine who and what the city is for. Among the resources mobilized in these power struggles are capital, property rights, planning codes, spatial design, law, various policing techniques and technologies, education, socialization, and labour. Of course, the capacity to mobilize these resources is not limited to one group. This is not to say that the city is free of power imbalances, just to observe that there is no operation of power that is beyond subversion and/or appropriation for a range of different (and possibly unintended) uses” (Iveson, 2013: 942).

Car s’il ne fallait retenir qu’un seul de ces nombreux combats, c’est celui de l’utilité sociale qui serait peut-être le plus à propos (quand bien même Soja lui-même, et c’est une limite forte souvent soulignée à propos de son travail, était un géographe en chambre et n’était pas directement concerné par une traduction de ses travaux vers l’action). La filiation marxiste de Soja, qui puise dans le développement inégal et la notion de crise, se complète ainsi des diverses théories de la différence (et notamment des théories postcoloniales et féministes) pour trouver dans les interstices de la production urbaine des espaces de lutte. Au final, la démarche de Soja reste bien profondément transversale et humaniste dans son effort d’analyse : ne pas s’enfermer, ne pas se contenter d’une vision binaire des faits pour mieux comprendre les transformations en cours impose d’écouter les autres disciplines et les autres tout court. Il s’adresse aussi directement aux autres disciplines, ainsi, quelques années plus tard, dans une réponse à la recension de Seeking Spatial Justice faite par Marcelo Lopez de Souza, à propos du « tournant spatial » dont il fut l’un des champions les plus efficaces : « The spatial turn has spread much further and deeper than de Souza imagines, inspiring innovative thinking in such diverse fields as critical legal studies, education, literary criticism, art history, theoretical archeology and critical theology, leaving most (but certainly not all) geographers squabbling in the background[7] » (Soja, 2011 : 99).

For if only one of these many struggles had to be retained, the one of social utility would perhaps be the most appropriate (even if Soja himself, and this is a strong limitation often underlined about his work, was an armchair geographer and was not personally engaged in a translation of his work into action). Soja’s Marxist filiation, which draws on unequal development and the notion of crisis, is thus complemented by the various theories of difference (and in particular postcolonial and feminist theory) to find spaces of struggle in the interstices of urban production. In the end, Soja’s approach remains deeply transversal and humanistic in its analytical effort: not confining oneself, not contenting oneself with a binary vision of the facts in order to better understand the transformations underway, all of this requires listening to other disciplines and to others in general. It also speaks to other disciplines directly: a few years later, in a response to Marcelo Lopez de Souza’s review of Seeking spatial justice, about the “spatial turn” Soja so powerfully championed, he bragged: “The spatial turn has spread much further and deeper than de Souza imagines, inspiring innovative thinking in such diverse fields as critical legal studies, education, literary criticism, art history, theoretical archeology and critical theology, leaving most (but certainly not all) geographers squabbling in the background[7]” (Soja, 2011: 99).

 

 

Parties 1 et 2 : 4 révolutions urbaines et 6 discours sur la postmétropole

Parts 1 and 2: 4 urban revolutions and 6 speeches on the postmetropolis

 

 

Cet éclectisme se retrouve dans la structure de Postmetropolis qui débute par une première partie en forme de grande fresque historico-théorique. Soja commence par une analyse de la Première révolution urbaine en s’appuyant sur une lecture croisée des archéologues du fait urbain moyen-oriental, de l’ouvrage de Jane Jacobs consacré à l’économie urbaine (Jacobs, 1969) et des plus récents apports de la géographie économique de l’époque (Storper, 1997, Scott, 1989) pour démontrer la capacité créative portée par les agglomérations. Cette combinaison de lectures lui permet de formuler l’hypothèse (véritable coup de pied dans la fourmilière marxiste) que le fait urbain précède la production du surplus agricole, en convoquant les exemples de Jéricho et de Çatal Hüyük. Soja se tourne ensuite vers la civilisation sumérienne comme représentative de la Seconde révolution urbaine, distincte de la première par l’échelle de son organisation spatiale et les transformations du pouvoir sur l’ensemble du territoire qu’elle sous-entend. Puis, le rythme accélère vers la Troisième révolution urbaine en lien avec l’industrialisation, qui pour Soja n’est pas seulement remarquable par la taille des agglomérations qu’elle provoque mais aussi par la transformation sociale globale des sociétés qu’elle représente :

This eclecticism is reflected in the very structure of Postmetropolis, which begins in the form of a large historical-theoretical fresco. Soja begins his book with an analysis of the First Urban Revolution, consisting in a cross-reading of the archaeologists of the Middle-Eastern city, of Jane Jacobs’ book on urban economics (Jacobs, 1969) and of the most recent contributions of the contemporary schools of economic geography (Storper, 1997, Scott, 1989) to demonstrate the creative capacity held by urban areas. This combination of readings allows him to formulate the hypothesis (a real kick in the Marxist anthill) that the urban fact precedes the production of the agricultural surplus, by using the examples of Jericho and Çatal Hüyük. Soja then turns to Sumerian civilization as representative of the Second Urban Revolution, distinct from the first by the scale of its spatial organization and the transformations of power over entire territories that this change of scale implies. Then, the pace accelerates towards the Third Urban Revolution in connection with industrialization, which for Soja is not only remarkable for the size of the agglomerations it creates but also for the global transformation of societies that it represents:

« this revolutionary reorganization of cityspace required not only making room for the millions of new migrants and for the infrastructure of industrial production but also for the development of new ways to keep this emerging industrialized space economy of urbanism together, to administer and reproduce the social and spatial relations of capitalism at its now tightly nested global, national, regional, and local state scales » (Soja, 2000 : 77).

“this revolutionary reorganization of cityspace required not only making room for the millions of new migrants and for the infrastructure of industrial production but also for the development of new ways to keep this emerging industrialized space economy of urbanism together, to administer and reproduce the social and spatial relations of capitalism at its now tightly nested global, national, regional, and local state scales” (Soja, 2000: 77).

Ici, Soja, raccroche bien les wagons de l’économie politique marxiste, et il en reprend ensuite la notion de crise à travers une lecture des interprétations de Manuel Castells et David Harvey des crises urbaines des années 1960 et de la restructuration globale qu’elles ont provoquées. Ces développements, très érudits, préparent l’exposition spéculative d’une possible Quatrième révolution urbaine à partir de l’exemple de Los Angeles, posée comme représentative d’une crise cette fois-ci générée directement par la restructuration qui a suivi les années 1960 et qui suggère un nouveau genre de développement des processus d’urbanisation, tout à la fois palimpseste des temps passés de la ville industrielle-capitaliste « classique » et de ses restructurations, et simultanément site-témoin privilégié de ce genre inédit de restructuration « à l’envers » : « The concluding chapter on Los Angeles thus serves to raise the question of whether what we are witnessing today, after thirty years of intense urban restructuring, may be the start of a fourth Urban Revolution, a question that, like many others, I leave open to alternative viewpoints » (Soja, 2000 : 15).

Here, Soja, catches up with Marxist political economy, and he then mobilizes the notion of crisis through a reading of Manuel Castells’ and David Harvey’s interpretations of the urban crises of the 1960s and the global restructuring they triggered. These very erudite developments prepare the speculative exposition of a possible Fourth Urban Revolution based on the example of Los Angeles, taken as representative of a crisis directly generated by the restructuring that followed the 1960s. In this sense, the L.A. example suggests a new kind of urbanization processes, both a palimpsest of the “classical” industrial-capitalist city’s past and of its restructuring, and simultaneously a privileged site to witness this unprecedented kind of “reverse” restructuring: “The concluding chapter on Los Angeles thus serves to raise the question of whether what we are witnessing today, after thirty years of intense urban restructuring, may be the start of a fourth Urban Revolution, a question that, like many others, I leave open to alternative viewpoints” (Soja, 2000: 15).

La seconde partie de Postmetropolis articule dès lors l’ensemble des schémas interprétatifs[8] produit sur cette transformation de la nature de la production urbaine, vue depuis Los Angeles. Il s’agit pour Soja de pas privilégier l’un par rapport à l’autre car ils sont largement interdépendants, ni non plus de poser que ces schémas interprétatifs viennent se substituer totalement aux précédents dont la force perdure du fait des inerties spatiales et structurelles de la métropole moderne (voir notamment son rejet de la notion du terme de post-industriel). Soja tente une théorisation globale en combinant six discours qui sont autant de pistes théoriques, empiriques et méthodologiques très différentes. Le premier discours, The Postfordist Industrial Metropolis, renvoie aux travaux de l’école d’économie régionale et urbaine représentée par ses collègues de UCLA, Allen J. Scott et Michaël Storper (Scott, 1990 ; Storper, 1997), pour qualifier la transformation de la base économique régionale métropolitaine et ses dimensions spatiales. Le second, Cosmopolis, interroge la mondialisation de la métropole et ses différentes acceptions, et est notamment l’occasion d’un grand retour sur la compréhension de la notion de mondialisation en lien avec les dynamiques du capital et du travail. Le troisième, Exopolis, aborde la suburbanisation comme caractéristique de la restructuration de la forme urbaine par ses périphéries, loin des schémas classiques de la centralité métropolitaine. Le quatrième, Fractal City, aborde la question des inégalités intra-urbaines et celle de la diversité culturelle et ethnique. Le cinquième, The Carceral Archipelago, renvoie directement aux travaux de Mike Davis sur la militarisation de l’espace, le développement des enclaves-forteresses, et l’enfermement carcéral des plus pauvres. Le sixième enfin, Simcities, s’appuie sur les sémiologues et théoriciens européens de l’hyper-réalité comme Jean Baudrillard et Umberto Eco pour démonter les paysages urbains de l’hyper-réalité où le simulacre a fini par remplacer les originaux, et Soja reprend pour partie, mais de manière beaucoup plus convaincante, ses précédentes analyses du comté d’Orange, publiées au début des années 1990.

The second part of Postmetropolis therefore articulates all the interpretative schemes[8] produced on this transformation of the nature of urban production, as seen from Los Angeles. For Soja, it is important not to favour one over the other because they are largely interdependent, nor it is relevant to affirm that these interpretative schemes totally replace the previous ones whose presence persists because of the spatial and structural inertia of the modern metropolis (see in particular his rejection of the notion of the term “post-industrial”). Soja attempts his global theorization by combining six discourses that all relate to very different theoretical, empirical and methodological approaches. The first speech, The Postfordist Industrial Metropolis, refers to the work of the School of Regional and Urban Economics represented by his UCLA colleagues Allen J. Scott and Michaël Storper (Scott, 1990, Storper, 1997), and this discourse describes the transformation of the metropolitan regional economic base and its spatial dimensions. The second discourse, Cosmopolis, questions the globalization of the metropolis and its different meanings, and is in particular an opportunity for a great exploration of all the understandings of globalization, in relation to the dynamics of capital and labour. The third discourse, Exopolis, addresses suburbanization as characteristic of the restructuring of the urban form from its peripheries, far from the classic patterns of metropolitan centrality. The fourth discourse, Fractal City, addresses the issues of intra-urban inequalities as well as cultural and ethnic diversity. The fifth discourse, The Carceral Archipelago, refers directly to Mike Davis’ work on the militarization of space, the development of fortress enclaves, and the jailing techniques for the most deprived. Finally, the sixth discourse, Simcities, reinterprets the work of European semiologists and theorists of hyper-reality such as Jean Baudrillard and Umberto Eco in order to unpack the urban landscapes of hyper-reality where simulacrum has finally replaced its original. On this occasion, Soja repeats his previously published analyses of Orange County, but in a much more convincing way.

Cette synthèse extrêmement complète, extrêmement détaillée, fonctionne de fait comme un prélude à la troisième partie qui revient sur la cristallisation en 1992 des incohérences et de l’explosion de ce système urbain particulier : la restructuration post-crise de Los Angeles qui a suivi d’autres crises urbaines, celle de Watts en 1965 puis celle du régime de production fordiste, cette restructuration a produit le nouvel ordre urbain exposé dans les six discours. Los Angeles s’est transformée vers plus de globalisation, plus de transformation de sa base économique, plus de main-d’oeuvre flexible et bon marché venue du monde entier, etc., au prix de contradictions fortes qui finissent par épuiser le modèle quelque vingt ans après.

This extremely complete and detailed synthesis functions in fact as a prelude to the third part, which returns to the crystallization in 1992 of the inconsistencies and the explosion of this particular urban system: the post-crisis restructuring of Los Angeles, which followed other urban crises, that of Watts in 1965 and then that of the Fordist production regime, directly produced the new urban order outlined in the six speeches. Overtime, Los Angeles has transformed itself towards more globalization, more transformation of its economic base, more flexible and cheap labour from all over the world, etc., at the cost of strong contradictions that eventually exhausted the model some twenty years later.

 

 

Partie 3 : Los Angeles 1992, retour sur un moment historique et ouverture sur la justice

Part 3: Los Angeles 1992, a look back at a historical moment and an opening to justice

 

 

Très certainement, c’est la dernière partie de Postmetropolis intitulée Lived Space. Rethinking 1992 in Los Angeles, qui a pu sembler la plus surprenante pour des lecteurs français plus habitués à une certaine norme du bien-écrire scientifique. Cette partie, dont le titre fait évidemment écho à l’espace vécu lefebvrien, revient donc sur les évènements qui ont eu lieu à Los Angeles dans la semaine du 29 avril au 4 mai 1992, ont causé la mort de plus de 60 personnes, la destruction de près de 4 000 immeubles dans une vaste zone allant de Koreatown à Compton, et plus de 11 000 arrestations. Les émeutes de Los Angeles, appelées par Soja des « Justice riots », mais aussi connues sous le nom de « L.A. Uprising »[9], sont ici racontées par un dispositif narratif qui renvoie au projet scientifique de lʼauteur tel qu’exposé dans Thirdspace : il sʼagit, à travers la forme du collage, d’aller au-delà de la dichotomie entre les catégories perçues/conçues pour atteindre cette troisième dimension dans l’écriture de l’urbain qui dépasserait et les écritures objectivantes d’une part, et la division classique entre géographie du réel et géographie des imaginaires des lieux d’autre part. Directement inspirée par les lectures en études culturelles radicales que Soja a mobilisées dans Thirdspace, cette troisième partie relève en quelque sorte plus de l’invocation que d’une recherche classique et ordonnée de causes, effets, et conséquences.

Most certainly, this final part of Postmetropolis entitled Lived Space. Rethinking 1992 in Los Angeles may have seemed most surprising to French readers more accustomed to a certain standard of what scientific writing should be. This section, whose title obviously echoes the lefebvrian category of “lived space”, returns to the events that took place in Los Angeles during the week of 29 April to 4 May 1992. These events caused the deaths of more than 60 people, the destruction of nearly 4,000 buildings in a vast area from Koreatown to Compton, and more than 11,000 arrests. The Los Angeles riots, called by Soja “Justice riots”, but also known as the “L.A. Uprising”[9], are told here through a narrative device directly representative of the scientific project unveiled in Thirdspace through the form of collage, Soja aims to go beyond the dichotomy between the perceived/conceived categories to reach this third dimension in the writing of the urban that would exceed objectifying writings on the one hand, and the classical division between the geography of reality and the geography of the imaginary places on the other. Directly inspired by the readings in radical cultural studies previously mobilized in Thirdspace, this third section is more an invocation than a classical and ordered search for causes, effects and consequences.

De fait, l’effet polyphonique produit est particulièrement fort, et reflète finalement assez bien la confusion d’interprétation qui a accompagné à l’époque les événements. Les émeutes ont en effet fait l’objet, comme tout événement marquant de ce type, de nombreuses interprétations contradictoires, mais c’est aussi leur caractère incroyablement médiatique qui a brouillé les esprits, une partie des événements de la semaine ayant été couverte non-stop par les hélicoptères des télévisions locales puis relayée en boucle sur les chaînes nationales. En ignorant des pans entiers des émeutes « vécues » dans le reste de la métropole, cette couverture partielle et partiale imposait de fait une forme d’hyper-réalité des émeutes au monde entier, ce que la polyphonie proposée par Soja vise à contredire, ou à tout le moins nuancer.

Indeed, the polyphonic effect produced is particularly strong, and ultimately reflects quite well the confusion of interpretation that accompanied the events at the time. The riots were indeed the subject, like any major event of this type, of many contradictory interpretations, but it was also their incredibly mediated nature that proved confusing, since part of the week’s events were covered non-stop by the helicopters of local television stations and then relayed on national channels in a seemingly never-ending loop. By ignoring entire sections of the “lived” riots in the rest of the metropolis, this partial coverage (in both senses of the word) effectively imposed a form of hyper-reality of these riots on the world. The polyphony proposed by Soja aims to contradict this hyper-reality, or at the very least to bring some nuance to it.

Les pistes des témoignages qui fonctionnent comme autant d’interprétations sont donc entremêlées dans la troisième partie : les émeutes étaient-elles le produit d’une polarisation raciale, un genre d’écho des émeutes de Watts en 1965, cette fois-ci déclenchées par le verdict d’acquittement prononcé à l’encontre des policiers responsables du tabassage de Rodney King ? S’agissait-il plutôt d’une explosion sociale liée à la restructuration insoutenable du système économique angeleno et généralisée aux secteurs les plus paupérisés de la métropole, quand les arrestations lors des pillages de ces émeutes de la faim d’un nouveau genre ont identifié parmi les pillards une majorité de population d’origine latino-américaine ? S’agissait-il encore de la contestation d’un système local (notamment policier, mais pas seulement) oppressif et démocratiquement opaque ? Le collage de la troisième partie ne favorise pas une interprétation plutôt qu’une autre, mais se termine sur une montée en généralité représentative dans ses conclusions de la méthode d’exposition :

The trails of testimonies that function as so many interpretations are therefore intertwined in the third section of the book: were the riots the product of racial polarization, a kind of echo of the 1965 Watts riots, this time triggered by the acquittal verdict for the police officers responsible for the beating of Rodney King? Were they rather the expression of a social explosion caused by the unsustainable restructuring of the Angeleno economic system with widespread impacts on the poorest sectors of the metropolis, when the arrests perpetrated during these new kinds of hunger riots identified a majority of population of Latin American origin among the looters? Did they represent the contestation of an oppressive and democratically opaque local system (especially when it came to the police, but not exclusively)? The collage of the third section does not favour one interpretation over another, but ends with a generalization representative in its conclusions of the chosen exposure method:

« What was happening in 1992, viewed with hindsight from the edge of a new millenium, may very well have been a profound local turning point, marking with other events before and after a shift from a period of crisis-generated restructuring to the onset of a new era of restructuring-generated crises. In other words, the full-grown postmetropolis has reached a stage when innovative practices and restructured urban spatialities that proved most successful in restoring robust economic growth and in effectively controlling social unrest after the 1960s are now showing signs of disturbing dysfunctionality. » (Soja, 2000 : 354, c’est l’auteur qui souligne).

“What was happening in 1992, viewed with hindsight from the edge of a new millenium, may very well have been a profound local turning point, marking with other events before and after a shift from a period of crisis-generated restructuring to the onset of a new era of restructuring-generated crises. In other words, the full-grown postmetropolis has reached a stage when innovative practices and restructured urban spatialities that proved most successful in restoring robust economic growth and in effectively controlling social unrest after the 1960s are now showing signs of disturbing dysfunctionality” (Soja, 2000: 354, emphasis in original).

La boucle est bouclée avec la première partie, et la formule, portant la tradition marxiste d’analyse des crises un cran au-dessus (ou plus exactement un pas de côté), fera date, et à juste titre. Mais Soja ne s’arrête évidemment pas là : il raconte dans la postface les huit années qui se sont écoulées pour Los Angeles. Les premières constatations (New Beginnings I, p. 396-407) semblent très pessimistes : renforcement de la militarisation de l’espace public et de la distanciation physique entre riches et pauvres, montée en puissance du discours politique local anti-immigration, et finalement tour de passe-passe politique de la reconstruction post-émeutes. L’histoire édifiante de Rebuild LA, super-comité nommé par le Maire Tom Bradley pour la reconstruction et confié à Peter Ueberoth, grand entrepreneur du secteur des transports et du tourisme encore tout auréolé de sa gloire passée d’organisateur des Jeux Olympiques de 1984, est lue comme un classique appareillage public/privé prônant le trickle-down effect et la réanimation de l’esprit d’entreprise des quartiers, mais fonctionnant au final au service de la consolidation de l’influence des grandes entreprises privées dans le système angeleno, voire simplement de leur réassurance post-crise (pour un bilan récent de la pantalonnade RLA, voir Chadburn, 2017).

We come full circle here with the first section. The formulation, bringing the Marxist tradition of crisis analysis one step further (or more precisely one step aside), will become a milestone, and rightly so. But Soja obviously does not stop there: he recalls in the afterword what happened in the eight years that followed. The first developments (New Beginnings I, p. 396-407) seem very pessimistic and note an increased militarization of public space and physical distancing between rich and poor, the rise of a local anti-immigration political discourse, and finally the political sleight of hand of post-riot reconstruction. The inspiring story of Rebuild LA (R.L.A.), a super-committee appointed by Mayor Tom Bradley for the reconstruction and entrusted to Peter Ueberoth, an entrepreneur of the transport and tourism sector still crowned with his past glory as organizer of the 1984 Olympic Games, is read as a classic public/private partnership advocating trickle-down effect and the revival of entrepreneurship in the neighbourhoods, but ultimately consolidating the influence of large private companies in the Angeleno system, or even simply working as a form of post-crisis reinsurance for the business sector (for a recent overview of the R.L.A. farce, see Chadburn, 2017).

Le bilan des efforts officiels de la reconstruction comme de l’évolution générale de la métropole est donc sévère, et l’espoir d’une sortie de crise semble à première vue compromise… mais la seconde partie de la postface vient au contraire proposer une tout autre direction. New Beginnings II. Struggles for Spatial Justice and Regional Democracy (p. 407-415) fonctionne comme la conclusion de l’ouvrage, et interprète au contraire les « signes encourageants » (selon les termes mêmes employés par Soja, ma traduction – Soja, 2000 : 411) des mouvements sociaux angeleno et leur évolution post-1992. Les exemples choisis piochent entre les collectifs d’usagers des transports en commun (la Bus Riders Union), les organisations du travail défendant les travailleurs les plus précarisés mais aussi les plus emblématiques de la transformation fonctionnelle des postmétropoles (travailleurs des secteurs du ménage, de l’hôtellerie-restauration, avec l’exemple du mouvement Justice for Janitors), les coalitions inédites dans leur intersectionnalité (c’est ici l’exemple de la Los Angeles Alliance for a New Economy, LAANE, qui est développé en p. 411-413)… Ces exemples montrent l’émergence de l’adoption de stratégies délibérément spatiales dans la lutte contre le creusement des inégalités, et in fine, c’est tout l’argument de la justice spatiale qui prend corps dans un double mouvement théorique et empirique qui sera largement suivi comme schéma général pour lʼouvrage suivant de Soja, Seeking Spatial Justice (Soja, 2011, et pour un commentaire sur la mobilisation de la notion de justice spatiale chez Soja, Dufaux et Didier, 2014). Ainsi, en présentant la fragmentation urbaine angelena comme une force et un outil de choix dans la construction d’un horizon de justice possible, grâce au recours à l’espace, Soja provoque aussi une certaine analyse marxiste à tendance pessimiste : c’est un retour au grand principe de la ville comme point de maximisation de la densité et de l’hétérogénéité, et donc comme creuset d’innovation sociale qui transparaît à nouveau ici. Oui, la fragmentation est réelle, mais Soja sous-entend que c’est la forme urbaine même dans sa fragmentation qui permet de trouver et d’inventer ces fameux Troisième-espaces propices à l’émancipation.

The assessment of official reconstruction efforts and the general evolution of the metropolis is therefore harsh, and the hope of overcoming the crisis seems at first sight compromised… but the second part of the afterword on the contrary proposes a completely different direction. New beginnings I.: Struggles for Spatial Justice and Regional Democracy (p. 407-415) functions as the conclusion of the book, and interprets instead the “encouraging signs” (Soja, 2000: 411) of the angeleno social movements and their post-1992 transformation. The examples chosen draw from public transport user groups (the Bus Riders Union), labour organisations defending the most precarious workers who are also the most emblematic of the functional transformation of post-metropolises (domestic workers, workers in the hospitality and catering industries, with the example of the Justice for Janitors movement), coalitions offering new forms of intersectionality (this is the example of the Los Angeles Alliance for a New Economy, L.A.A.N.E., developed p. 411-413)… These examples show the emergence of the adoption of deliberately spatial strategies in the fight against the widening of inequalities, and in the end, the whole argument of spatial justice takes shape in a double theoretical and empirical movement that will be widely followed as a general scheme in Soja’s following book, Seeking spatial justice (Soja, 2011, and for a commentary in French on his mobilization of the notion of spatial justice, Dufaux, Didier, 2014). Thus, by presenting the urban fragmentation of Los Angeles as a force and as a tool of choice in the construction of a possible horizon of justice, Soja also contradicts a certain pessimistic Marxist analysis: this marks a return to the great principle of the city as a point of maximization of density and heterogeneity, and therefore as a crucible of social innovation. Yes, fragmentation is real, but Soja implies that it is the urban form itself in its very fragmentation that makes it possible to find and invent these famous Thirdspaces conducive to emancipation.

 

 

Conclusion : Postmetropolis, vingt ans après ?

Conclusion: Postmetropolis, twenty years later?

 

 

Postmetropolis se termine donc sur une note d’espoir, et sur une introduction à la notion de justice spatiale que Soja mûrira encore pendant dix longues années. Il serait tentant de lire Postmetropolis aujourdʼhui au regard des récentes évolutions et évènements marquants du fait urbain planétaire, pour reprendre lʼintuition de Lefebvre remise au goût du jour de la société mondiale du tout-urbain (Brenner et Schmid, 2014). Je ne suis pas sûre que ce type de rétropédalage soit très juste vis-à-vis de lʼauteur, qui nʼa jamais à ma connaissance prétendu être visionnaire. Pourtant, on peut tirer encore aujourdʼhui les fils tendus par Postmetropolis : dans la crise des subprimes et la financiarisation de la production urbaine, qui fut particulièrement visible dans les périphéries urbaines évoquées par lʼauteur ; dans la crise des sans-abris à Los Angeles, centrale dans le débat politique local de lʼannée 2017-2018 ; mais aussi dans le retour du débat sur la condition urbaine des minorités aux États-Unis, et notamment de la minorité noire, à lʼoccasion des évènements de Ferguson, après une décennie où les conservateurs avaient classé comme « post-raciale » la société états-unienne tout entière ; dans la poursuite cette fois-ci globalisée de la transformation de la base économique des plus grandes métropoles, et dans le développement profondément inégal qui en découle, au point que les questionnements sur la lutte contre les inégalités, contre la fragmentation urbaine et pour la justice spatiale sont devenus des items courants de la liste des courses des grandes institutions internationales ; dans la récurrence enfin des insurrections urbaines des quartiers populaires, et lʼexemple de la France des banlieues de 2005 notamment vient ici à lʼesprit, etc.

Postmetropolis therefore ends on a positive note, and on an introduction to the notion of spatial justice that Soja will mature for another 10 long years. It would be tempting to read Postmetropolis today in light of the recent reinterpretation of Lefebvre’s concept of planetary urbanisation (Brenner, Schmid, 2014). I am not sure that this type of backpedalling is very fair for the author, who to my knowledge never claimed to be a visionary. However, we can still pull today the threads brought up in Postmetropolis: in the sub-prime crisis and the financialization of the production of urban space, particularly visible in the urban peripheries mentioned by Soja; in the Los Angeles homelessness crisis, central to the local political debate of 2017-2018; but also in the return of the debate on the urban condition of minorities in the United States, and especially the African-American minority, on the occasion of the Ferguson events, after a decade in which the Conservatives had classified the entire American society as “post-racial”; in the expanding of globalization and the transformation of the economic base of the largest metropolitan areas, and in the profoundly unequal development that results from it, to the point that issues such as the fight against inequalities, urban fragmentation and spatial justice have become common items on the shopping list of the major international institutions; in the recurrence finally of the urban insurrections of working-class districts, and the example of the French suburbs of 2005 in particular comes to mind, etc.

Je referme lʼouvrage que jʼavais lu in extenso à sa sortie, puis à nouveau en 2007 au moment du projet de traduction avec exactement le même sentiment initial, impressionnée par la sophistication de la structure et la capacité de synthèse de lʼauteur, et en même temps un peu soulagée que ce soit fini, un peu pour les mêmes raisons… Postmetropolis, ouvrage très rempli, explore beaucoup de pistes qui ne seront pas suivies ensuite par Soja, mais les échos de lʼouvrage quʼon retrouve dans les travaux des anciens étudiants ou doctorants de Soja à UCLA viennent en prendre le relai. Pour ne citer que quelques-unes de ces prolongations et inspirations croisées, entre élève et professeur : approches critiques et féministes de la planification (Hooper, 1998), Droit à la ville (Purcell, 2003), mouvements sociaux urbains (Nicholls et Uitermark, 2016), dimension spatiale de lʼinjustice (Dikeç, 2007), mais aussi transposabilité des grandes théories à des contextes, au Sud, profondément autres de production urbaine (Myers, 2011 ; Kanai, 2013)…

I close a book that I had read in extenso at the time of its release, then again in 2007 at the time of the translation project, with the exact same feeling which left me impressed by the sophistication of the structure and the author’s ability to synthesize, and at the same time a little relieved that it was over, somewhat for the same reasons… Postmetropolis, a very full book, explores many avenues that will not be followed by Soja, but echoes can be found in the work of former students or doctoral candidates sponsored by Soja at U.C.L.A. To name but a few of these developments and cross inspirations between student and teacher: critical and feminist approaches to planning (Hooper, 1998), Right to the City (Purcell, 2003), urban social movements (Nicholls, Uitermark, 2016), the spatial dimension of injustice (Dikeç, 2007), but also the transferability of major theories to contexts deeply different in terms of their production of urban space (Myers, 2011; Kanai, 2013)…

Et je terminerai du coup sur ce que cette question aujourdʼ’hui dʼactualité scientifique du comparatisme (Robinson, 2016), appelée directement par Soja dans lʼintroduction de lʼouvrage, mʼévoque plus directement : Postmetropolis a été écrit en un temps où la formulation dʼun tournant au Sud des études urbaines (Parnell et Robinson, 2012) nʼétait pas encore à lʼordre du jour, où dominait encore la théorie des villes globales, et où les interprétations du fait urbain au Sud étaient de fait soit considérées comme anormales, soit comme en retard. Pourtant, Postmetropolis, de par son assise empirique forte, ne prétendait pas ériger Los Angeles en précurseur ou en modèle absolu des dynamiques globales de lʼurbanisation (Soja, 2000 : 17). Quinze ans plus tard, dans le sillage de la controverse épistémologique portée dans la revue International Journal of Urban and Regional Research à propos du décentrement au Sud des études urbaines (Scott et Storper, 2015), Soja plaidera pour un décloisonnement non dogmatique entre Nord et Sud, preuve renouvelée de lʼouverture démontrée dans Postmetropolis :

And this brings me to a short conclusion on the scientific issue of comparison which is today back on the academic agenda (Robinson, 2016), and which was called directly by Soja in the introduction of his book: Postmetropolis was written at a time when the formulation of the Southern turn of Urban Studies (Parnell, Robinson, 2012) was not yet fully articulated, at a time when the theory of global cities still dominated debates on the urban, and when interpretations of the urban phenomenon in the Global South were in fact still considered abnormal or lagging behind. Yet Postmetropolis, because of its strong empirical foundations, could not claim to interpret Los Angeles as a precursor or as an absolute model of the global dynamics of urbanisation (Soja, 2000: 17). Fifteen years later, in the wake of the epistemological controversy published in the International Journal of Urban and Regional Research around the decentralization of Urban Studies to the Global South (Scott, Storper, 2015), Soja argued for a non-dogmatic decompartmentalization between North and South, a renewed proof of the broad-mindedness demonstrated in Postmetropolis:

« What the globalization of the urban suggests is that the differences between urbanization in the developed versus the developing world are decreasing. They have certainly not disappeared entirely, but more than ever before their similarities make it possible for London to learn from Lagos as much as Lagos can learn from London. It is this global balance that must inform contemporary urban and regional studies, not some categorical Eurocentrism or Third Worldism » (Soja, 2015 : 378).

“What the globalization of the urban suggests is that the differences between urbanization in the developed versus the developing world are decreasing. They have certainly not disappeared entirely, but more than ever before their similarities make it possible for London to learn from Lagos as much as Lagos can learn from London. It is this global balance that must inform contemporary urban and regional studies, not some categorical Eurocentrism or Third Worldism” (Soja, 2015: 378).

[1]. Ainsi, Soja précise la justice spatiale comme « the specific pairing of spatial + justice as something more than just the spatial aspects of social justice » (Soja, 2011 : 98).

[1]. Soja insists in his definition of spatial justice, “the specific pairing of spatial + justice as something more than just the spatial aspects of social justice” (Soja, 2011: 98).

[2]. J’userai par la suite de ce raccourci pour dénommer un livre qui comporte un sous-titre particulièrement signifiant du projet scientifique de l’ouvrage.

[2]. I will use this shortcut to imprecisely name a book with a particularly meaningful subtitle with regard its overall scientific project.

[3]. Et pour boucler la boucle historique : il semble que cette anecdote concernait en fait son collègue de Géographie économique Allen J. Scott, qui en parle lui aussi dans une réponse à article publiée dans Antipode en 1999 (Scott, 1999).

[3]. And to close the historical loop: it seems that this anecdote actually is about his colleague Allen J. Scott, who also mentioned it in a response to an article published in Antipode in 1999 (Scott, 1999).

[4]. On pourrait à ce stade discuter de l’emploi de l’étiquette « école de Los Angeles » pour regrouper tous ces auteurs, si on caractérise les écoles par un partage de méthodes, de références théoriques et de milieu institutionnel (susceptible de générer des projets communs et de soutenir la formation de kyrielles de doctorants). Si Walter Nicholls reconnaît le statut d’école au milieu angeleno des années 1990 (Nicholls, 2011), elle semble plus contestable aux dires de Soja lui-même (voir note n°8 de ce texte).

[4]. At this stage, we could discuss the use of the label “Los Angeles School”, if we identify a school through the sharing of methods, of theoretical references and of an institutional background (likely to generate joint projects and support the training of a host of doctoral students). If Walter Nicholls recognizes the existence of a “Los Angeles school” in the mid-1990s (Nicholls, 2011), it seems more questionable according to Soja himself (see note no8 of this text).

[5]. L’ouvrage propose d’ailleurs en introduction de chapitre des pistes de lecture destinées à aller plus loin, à la manière d’un manuel.

[5]. In the chapter introductions, the book offers a number of reading suggestions, in the manner of a textbook.

[6]. On est bien ici dans un projet scientifique très spécifique à la géographie dite « postmoderne » qui dépasse largement les objets d’étude pour réfléchir à une refondation épistémologique profonde, voir à ce propos les remarques de Bernard Debarbieux dans Géographies anglo-saxonnes (Staszak, 2001: 208).

[6]   This scientific project is indeed very specific to so-called “postmodern” geographies, and it goes far beyond the types of objects studied to engage in profound epistemological refoundations, see Bernard Debarbieux’s remarks in Géographies anglo-saxonnes (Staszak, 2001: 208).

[7]. De fait, Soja n’a pas toujours été tendre avec les géographes, qui auraient selon lui tendance à sous-estimer la valeur de leurs propres approches, ce qu’il fait remonter à ce fameux complexe d’infériorité entretenu par la domination de la discipline historique dans l’analyse des faits sociaux... et ce qui lui a évidemment valu d’être accusé de fétichisme spatial par les marxistes plus classiques. Sa position d’extérieur dans de nombreux débats transdisciplinaires a certainement contribué à sa formalisation de la centralité de l’espace dans la construction sociale.

[7]. In fact, Soja was not always kind to geographers, who according to him tend to underestimate the value of their own approaches. He links this with the famous inferiority complex fostered by the domination of the historical in the analysis of social facts… and this has obviously brought him accusations of spatial fetishism by the more classical Marxists. His external position in many transdisciplinary debates has certainly contributed to his formalization of the centrality of space in social construction.

[8]. « If indeed there is a distinctive Los Angeles “school” of critical urban and regional studies, as some have claimed, then these six discourses represent its major overlapping subdepartments » (Soja, 2000 : 16).

[8]. “If indeed there is a distinctive Los Angeles ‘school’ of critical urban and regional studies, as some have claimed, then these six discourses represent its major overlapping subdepartments” (Soja, 2000: 16).

[9]. Ce qui nous renvoie à l’inévitable et néanmoins nécessaire contestation de sens que porte ce genre d’événement, contestation essentielle pour Soja dans la compréhension fine des espaces vécus.

[9]. This brings us back to the inevitable and nevertheless necessary contestation of the meaning of this type of event, an essential contestation in Soja’s detailed understanding of lived spaces.

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