L’espace politique chez Henri Lefebvre : l’idéologie et l’utopie

Political Space in the Work of Henri Lefebvre: Ideology and Utopia

La pensée du philosophe et sociologue Henri Lefebvre (1901-1991) connait aujourd’hui un regain d’intérêt en France au sein des études urbaines, alors que ses théories sur la ville et la société urbaine sont discutées et amendées depuis de nombreuses années dans la littérature anglophone en sciences sociales. Ce nouvel intérêt, qui s’étend d’ailleurs à l’Europe, laisse toutefois apparaître différents usages de sa pensée : alors que certains tentent de tirer des applications pratiques et de déterminer les influences des théories lefebvriennes sur les pratiques de la « Production de l’espace » et sur les usages du « Droit à la ville » (Stanek, 2011), des exégèses, sur un mode philosophique ou biographique, laissent de côté l’objet concret de ses réflexions, à savoir les processus socio-spatiaux de l’aliénation, et font parfois fi, du même coup, de leur contexte d’énonciation (social, politique, urbanistique…) et des conditions de leur développement. Alors que certains dépolitisent sa pensée en la mettant au goût du jour (post-marxiste) et la vident de sa teneur subversive et de sa visée émancipatrice, ainsi que de toute référence au conflit et à la lutte des classes, d’autres, au contraire, surtout à l’étranger chez les tenants de la « géographie radicale » anglo-saxonne, s’inspirent de Lefebvre en veillant à ne pas dissocier leurs réflexions sur l’espace de l’analyse de classe et d’une analyse en termes politiques[1].

The ideas of philosopher and sociologist Henri Lefebvre (1901-1991) are currently experiencing a revival in urban studies in France, while his theories on the city and urban society have been discussed and modified for many years in Anglophone social science literature. This new interest, which moreover extends to Europe, demonstrates however various uses of his philosophy: while some attempt to draw practical applications and to identify the influences of his theories on the practices of The Production of Space and on the usual uses of  The Right to the City (Stanek, 2011), some philosophical or biographical exegeses ignore the concrete purpose of his reflections, namely, the socio-spatial processes of alienation, and occasionally at the same time turn up their noses at the setting in which they are expressed (social, political, urbanistic, etc.) and the conditions of their development. While some depoliticize his philosophy, giving it the currently popular slant (post-marxist) and emptying it of its subversive content and emancipating aim, as well as all references to conflict and the class struggle, others, conversely, especially abroad in the work of the supporters of Anglo-Saxon “radical geography”, take their inspiration from Lefebvre and do not allow their thoughts on space to be disassociated from an analysis of class or an analysis in terms of politics[1].

C’est dans cette dernière perspective que cette contribution propose de s’inscrire, en replaçant la pensée lefebvrienne sur l’espace, et tout ce qu’elle peut avoir de critique, de théorique comme de pratique, au cœur de ce qui fait selon nous sa spécificité, à savoir sa relation avec le politique. Cela renverra, bien sûr, à la question de l’utopie, inhérente à la pensée lefebvrienne, mais aussi à sa critique des idéologies, et notamment de l’idéologie urbaine.

This article would be in alignment with the latter perspective, resituating Lefebvre’s thought on space and all its criticism, theoretical and practical alike, at the heart of that which in our opinion makes it unique, namely, it’s relationship with the political. This will refer, of course, to the question of utopia, inherent to Lefebvre’s philosophy, but also to his criticism of ideologies, and urban ideology in particular.

A la lecture de Lefebvre, on s’aperçoit en effet que l’engagement du penseur, ses prises de position, voire l’affirmation des moyens à mettre en œuvre pour améliorer le cadre étudié – la réalité urbaine en rapport avec les modes de production – ne sont en aucun cas contradictoires avec le travail scientifique ou théorique. L’aspect « prospectiviste » ou « visionnaire » que certains ont cru déceler chez Lefebvre, ne fait en réalité que découler de son analyse des processus de production de l’espace, et plus précisément des liens entre rapports de production et processus d’urbanisation (Garnier, 1994 ; Costes, 2009). Des années 1960 aux années 1970, l’auteur nous a en effet fourni des outils d’analyse de la modernité et de son lot d’idéologies, tout en nous donnant les clés d’une lecture critique des rapports sociaux inhérents au capitalisme et en posant les jalons d’un devenir prévisible – ou souhaitable – de la société urbaine.

When reading Lefebvre, one perceives fact that the philosopher’s commitment, his stands, indeed, the affirmation of the means to be implemented to improve the setting studied – the urban reality in relation to the modes of production-are in no way in contradiction to scientific or theoretical work. The “perspectivist” or “visionary” aspect that some believed they discovered in Lefebvre, in reality only arises from his analysis of the processes of the production of space, and more specifically, the links between the relationships of production and urbanization processes (Garnier, 1994; Costes, 2009). From the 1960s through the 1970s, the author provided us with tools for analysing modernity and its ideologies, while also giving us the keys to a critical reading of the social relations inherent to capitalism and paving the way for what urban society could–or should -become.

Il s’agira donc ici d’aborder les relations entre espace et politique dans l’œuvre de Lefebvre à partir de cette critique des idéologies urbaines et à partir de l’utopie. On s’intéressera, autrement dit, aux rapports espace/politique à partir des représentations politiquement orientées de l’espace et de leurs contributions à sa production. Ceci pose la question de l’instrumentalisation politique de l’espace et, donc, du rôle et du statut de celui-ci, à la fois au sein de « l’utopie » lefebvrienne qu’il s’agira de définir, et au sein des idéologies accompagnant les processus d’urbanisation qu’il s’attacha à critiquer. C’est ainsi la question de savoir si l’espace constitue un enjeu ou s’il n’est qu’un simple instrument (ou médiateur) du changement social (dans l’utopie) ou de la préservation de l’ordre social (dans l’idéologie) qui constituera le fil conducteur de cet article.

So, it is a question here of addressing the relationship between space and politics in Lefebvre’s works starting with this criticism of urban ideologies and utopia. In other words, we will be interested in the space/politics relationships starting with the politically directed representations of space and how they contribute to its production. This poses the question of the political instrumentalization of space and thus, its role and status both within Lefebvre’s “utopia” which must be defined, and within the ideologies accompanying the urbanization processes that he has taken pains to criticize. The theme of this article will be finding out if the space is a stake or if it is merely a tool (or mediator), of social change (in the utopia) or for the preservation of the social order (in the ideology).

Mais il est avant tout nécessaire de revenir sur ces relations entre espace et politique et sur la détermination politique de la production de l’espace dans le contexte dans lequel la pensée urbaine de Lefebvre s’est développée. Dans un second temps, seulement, nous pourrons revenir sur cette instrumentalisation politique de l’espace en deux systèmes de représentation antagonistes, à savoir au sein de l’idéologie urbanistique dominante et au sein des aspects utopistes de sa critique chez Lefebvre. Ces derniers ouvrent, on le verra, des perspectives toujours actuelles concernant la compréhension des liens unissant l’espace urbain, les groupes sociaux et la transformation démocratique de l’espace social.

But first and foremost, it is necessary to reconsider these relationships between space and politics and the political determination of the production of space in the context in which Lefebvre’s urban philosophy developed. Only then will we be able to reconsider this political instrumentalization of space in two conflicting systems of representation, namely, in the dominant urbanist ideology and in the utopian aspects of its criticism in Lefebvre’s work. We will see that the latter open perspectives that are still current concerning the comprehension of the links uniting the urban space, social groups and the democratic transformation of the social space.

 

 

Les relations entre espace et politique

Relationships between space and politics

Henri Lefebvre commence, dès les années 1940, à s’intéresser à la vie quotidienne dans le monde moderne, intérêt qui mènera progressivement à celui pour la ville et l’urbain. Pour lui, c’est « l’activité des individus et des groupes dans la vie de tous les jours qui fonde la pratique sociale », et c’est donc à cette activité quotidienne que le penseur se doit de réfléchir pour comprendre le monde moderne et pouvoir le changer dans une optique révolutionnaire. Philosophe d’un parti au sein duquel la doctrine officielle dénonce l’exploitation et l’aliénation des travailleurs dans l’usine, Lefebvre pose ainsi que la vie quotidienne est elle-même aliénée et aliénante, et que c’est notamment par elle que les rapports sociaux se reproduisent, dans le temps hors travail et, éventuellement, que c’est par elle également, entre autres, que le changement et la révolution prolétarienne pourront advenir (Lefebvre, 1947, 1962, 1981 et 1968).

Starting in the 1940s, Henri Lefebvre began to be interested in everyday life in the modern world, an interest that would gradually lead to an interest in the city and urban life. For him, this meant “[translation] the activities of individuals and groups in everyday life which lay the foundations for social practice” and thus this daily activity is what the philosopher must reflect upon to understand the modern world and to be able to revolutionize it. A philosopher belonging to a party whose official doctrine denounced the exploitation and alienation of factory workers, Lefebvre thus hypothesized that day-to-day life is itself alienated and alienating, and that it is through daily life in particular that social relationships are reproduced, in the time outside of work and possibly, that it is also through daily life, among other things, that change and the proletarian revolution will be able to occur. (Lefebvre, 1947, 1962, 1981 and 1968).

La ville et l’habitat eux-mêmes, c’est-à-dire les décors de cette vie quotidienne où la société se produit et se reproduit, sont aliénants et ce, notamment, du fait de l’urbanisme, acte politique s’il en est, puisque par cette pratique, l’Etat et le système capitaliste organisent et rationnalisent l’espace pour la production, la circulation, la reproduction sociale (Lefebvre, 1971 ; 2000 [1974])… A travers ces réflexions sur l’urbanisme, dès la fin des années 1960, Lefebvre s’attache donc à l’analyse et à la critique de l’Etat et du mode de production capitaliste, ce qui n’est pas, en soi, une nouveauté. La nouveauté, c’est qu’il les critique dans et par l’espace, mettant du même coup en lumière l’aspect politique de l’espace urbain : comme production politique et comme instrument possible du changement.

The city and the habitat themselves, i.e. the backdrop for this daily life where society occurs and reproduces, are alienating particularly due to urbanism, a political action if ever there was, since through this practice, the State and the capitalist system organize and rationalize the space for social production, flow, and reproduction (Lefebvre, 1971; 2000 [1974])… From the late 1960s, through these reflections on urbanism Lefebvre devoted himself to the analysis and criticism of the State and the capitalist production mode, which is not in and of itself anything new. What is new is that he criticizes them in and through space, highlighting the political aspect of urban space as both a political product and a possible instrument of change.

Car si Lefebvre, théoricien de la sociologie urbaine naissante, déclare que « l’espace (social) est un produit (social) » (2000 [1974] : 35), l’espace est bien évidemment politique : il s’agit à la fois d’un produit et d’un enjeu politiques (Lefebvre, 2000 [1973]).

If indeed Lefebvre, a theoretician of the burgeoning field of urban sociology states that “[translation] (social) space is a (social) product” (2000 [1974]: 35), space is quite obviously political, being simultaneously both a political product and a political stake (Lefebvre, 2000 [1973]).

Un produit politique, tout d’abord, car il est la résultante de stratégies, de représentations, d’appropriations et de pratiques contradictoires, voire antagonistes (Lefebvre, 2000 [1973] : 53), qui se déroulent en fonction des modèles socio-culturels, des intérêts propres à chaque groupe et des positions sociales (de classe). Le mode de production capitaliste produisant un espace qui lui est propre, une stratégie révolutionnaire devra, selon Lefebvre, imaginer un autre mode de production de l’espace, passant par une réappropriation collective de la ville (Lefebvre, 1965 ; 1974 [1968]), passant également par une réappropriation et une libération de la vie quotidienne, ce qui n’est possible, bien sûr, que dans un mode de production non capitaliste.

It is first of all a political product because it is the outcome of contradictory, indeed conflicting, strategies, representations, appropriations and practices (Lefebvre, 2000 [1973]: 53), which take place in accordance with socio-cultural models, the interests specific to each group, and social (class) positions. As the capitalist production mode produces a space that is specific to it, a revolutionary strategy will have to create another mode of producing space, according to Lefebvre, by way of a collective reappropriation of the city (Lefebvre, 1965 ; 1974 [1968]), as well as by way of a reappropriation and liberation of daily life, something which of course, is impossible except in a non-capitalist production mode.

L’espace est donc également un enjeu politique dans le sens où il est le support, l’instrument et un objet de luttes et de conflits (Lefebvre, 2000 [1973] : 35-36). Il existe en effet des espaces dominants et des espaces dominés. Dans la production capitaliste de l’espace social, l’espace dominé serait l’espace vécu, celui des représentations, de la vie quotidienne, relégué au second plan, alors que l’espace conçu – les représentations de l’espace – celui des concepteurs (architectes, urbanistes, décideurs) constituerait l’espace dominant (Lefebvre, 2000 [1974] : 48-49). C’est ici, pour Lefebvre, que se trouve l’enjeu d’une lutte révolutionnaire, dans l’urbain et la vie quotidienne. Mais cette domination de l’espace découle surtout de la domination liée aux rapports sociaux de productions capitalistes. Dans les années 1970, la sociologie urbaine française, à la suite de Lefebvre, commence ainsi à analyser l’espace comme support de la lutte des classes et de divisions institutionnalisées. Ces luttes pour et dans l’espace peuvent bien sûr être violentes, mais aussi symboliques, puisque l’espace est l’objet d’une concurrence entre les groupes et les classes sociales : l’espace ayant acquis une valeur marchande, les inégalités sociales se matérialisent dans l’espace, notamment entre la bourgeoisie et les classes défavorisées (la bourgeoisie gardant jusqu’à présent, pour Lefebvre, « l’initiative ») (Lefebvre, 2000 [1973] :141-160).

Space is also, therefore, a political stake in the sense that it is the medium, the instrument and objective of struggles and conflicts (Lefebvre, 2000 [1973]: 35-36). There are, in fact, dominant spaces and dominated spaces. In the capitalist production of social space, dominated space would be the experienced space, the representational spaces, and daily life spaces relegated to the background. On the other hand, the imagined space –representations of space – the designers’ (architects, urban planners, decision-makers) space, would be the dominant space (Lefebvre, 2000 [1974]: 48-49). According to Lefebvre, urban, daily life is where the stakes of a revolutionary struggle are found. But this domination of space stems primarily from the domination related to the social relationships of capitalist productions. In the 1970s, French urban sociology after Lefebvre, thus began to analyze space as the medium for the class struggle and institutionalized divisions. These struggles for and in the space may, of course, be violent but symbolic as well since space is what social groups and classes are competing for. With the space having acquired a market value, social inequalities materialize in the space, particularly between the bourgeoisie and the underprivileged classes (to date, the bourgeoisie continues to have the “initiative” for Lefebvre) (Lefebvre, 2000 [1973] :141-160).

On pourra conclure de ces considérations que l’espace urbain est politique à plusieurs titres. Tout d’abord, il est un produit politique en tant qu’il est bien évidemment l’objet de politiques publiques : promulguer des politiques urbaines à l’échelle nationale ou locale renvoie bien sûr à la vision d’une évolution particulière et souhaitable de la société. Ensuite, du fait de ce lien entre espace et devenir social dans les représentations, il est lié à la question du pouvoir qu’il s’agit de maintenir ou de conquérir (pouvoir sur l’espace, mais aussi sur les groupes sociaux)[2]. Enfin, en lien, toujours, avec ces deux caractéristiques, l’espace urbain est politique car il est un enjeu de luttes (pour l’appropriation des lieux de prestige, par exemple).

One may conclude from these considerations that urban space is political in a number of regards. Firstly, it is a political product in so far as it is quite obviously subject to public policies: enacting urban policies at the national or local scale certainly echoes the vision of a specific and desirable evolution of society.  Next, due to the link between space and social development in representations, it is tied to the question of the power that is held onto or conquered (power over the space but also over the social groups)[2]. Finally, still in connection with these two characteristics, the urban space is political as it is one of the stakes in struggles (for appropriation of prestigious places, for example).

Ainsi, cet espace est loin d’être un simple support neutre – ou un réceptacle – des activités sociales. Il devient un enjeu et un support de stratégies et de représentations sociales contradictoires, un support actif (induisant des tensions, représentations, pratiques, car chargé de signes et de symboles, intentionnels ou non), produit, approprié et transformé en fonction d’intérêts, de valeurs et d’idées antagonistes.

Thus, far from being merely a neutral medium – or receptacle – of social activities this space becomes a stake and a medium for conflicting social representations and strategies; it is an active medium (causing tensions, representations, and practices, intended or otherwise, since they are loaded with signs and symbols), that is produced, appropriated and transformed on the basis of conflicting interests, values and ideas.

Et ces idées contradictoires liées à des intérêts divergents peuvent justement nous amener à nous interroger sur l’instrumentalisation politique de l’espace dans les idéologies urbaines, qu’a précisément tenté de décrypter Lefebvre en son temps, et à l’esprit utopiste dont il se réclame. Ceci nous permettra d’aborder plus en profondeur ces relations imbriquées entre espace urbain et politique, puisque s’intéresser aux idéologies urbaines et à l’utopie, c’est également s’intéresser à l’orientation politique des représentations sociales de l’espace, qui aboutissent à des théorisations, des pratiques, et bien évidemment à l’action publique. Et l’urbain fournit le support privilégié de systèmes de représentations de ce type.

And it just so happens that these conflicting ideas tied to diverging interests can lead us to wonder about the political instrumentalization of space in urban ideologies, which is exactly what Lefebvre attempted to work out in his time, and the utopian spirit he invoked. This enables us to deal in greater depth with these tightly woven relationships between the urban space and the political, since interest in urban ideologies and utopia also means being interested in the political orientation of the social representations of the space, which lead to theorization, practices and quite obviously, public action. And the urban provides the preferred medium of representation systems of this type.

 

 

Critique de l’idéologie urbaine

Criticism of urban ideology

Henri Lefebvre est ainsi le premier, en France, à établir des liens entre idéologie et espace. D’autres accorderont une place importante à l’idéologie spatiale, notamment les tenants de la géographie sociale française pour lesquels idéologies et représentations sont des éléments à part entière de la constitution des territoires (Frémont et al., 1984, Di Méo, 1998, Di Méo et al., 2005). Cette géographie, également inspirée du marxisme, et qui se développe à partir des années 1960 accorde ainsi une grande place à l’analyse des représentations de l’espace, compris comme construction sociale.

Henri Lefebvre was thus the first person in France to establish links between ideology and space. Spatial ideology features prominently for others, especially the supporters of French social geography in which ideologies and representations are integral parts of the constitution of territories (Frémont et al., 1984, Di Méo, 1998, Di Méo et al., 2005). Therefore, this geography, which was also inspired by Marxism, and which began to develop in the 1960s, focussed a great deal on the analysis of representations of space, understood as a social construct.

Mais Lefebvre a esquissé une définition de l’idéologie qui nous est utile pour analyser la pensée urbaine depuis plus d’un demi-siècle, ne serait-ce que sa modalité réformiste en France. En 1966, il définit ainsi l’idéologie spatiale comme un système de significations de la réalité spatiale, produit d’une « stratégie politique » qui imposerait leurs représentations, voire leurs besoins et aspirations aux classes dominées (Lefebvre, 2001 [1966] : 20-22). Il existerait donc une aliénation dans l’espace, par l’idéologie spatiale, et l’espace serait aussi l’objet d’une lutte idéologique.

But Lefebvre outlined a definition of the ideology that has been useful for analyzing urban thought for more than a half-century – its reformist application in France, if nothing else. In 1966, he thus defined spatial ideology as a system of meanings of spatial reality, a product of a “political strategy” that would impose their representations, indeed their needs and aspirations onto the dominated classes (Lefebvre, 2001 [1966]: 20-22). There would therefore be alienation in the space, through the spatial ideology, and the space would also be at the centre of an ideological struggle.

Lefebvre déclare également, en 1974, dans La Production de l’espace, qu’il ne peut y avoir d’idéologie pérenne sans référence à l’espace, de même que tout espace conçu est porteur d’idéologies (Lefebvre, 2000 [1974] : 54-56) : « Ce que l’on nomme “idéologie” n’acquiert de consistance qu’en intervenant dans l’espace social, dans sa production, pour y prendre corps. » (Lefebvre, 2000 [1974] : 55). L’idéologie, tenante de la volonté et du mythe de « puissance » (Lefebvre, 1970a : 118), doit se cristalliser autour d’un lieu réel qui la véhicule (les monuments, par exemple, même si ceux-ci perdent souvent leurs significations premières avec le temps) pour devenir effective. L’idéologie peut donc être induite par l’espace, compris comme production sociale. Celui-ci engendrerait donc des idéologies tout autant qu’il pourrait être saisi par elles, et même d’une certaine manière « créé » par elles, devenant un espace répressif, l’idéologie ne pouvant advenir qu’en se référant à l’espace.

Lefebvre also asserted, in 1974, in The Production of Space, that there cannot be a lasting ideology without referring to space, in the same way that all conceived space conveys ideologies (Lefebvre, 2000 [1974]: 54-56): “What we call “ideology” only achieves consistency by intervening in social space and in its production, and thus by taking on body therein (Lefebvre, 2000 [1974]: 55). The ideology, supporter of the will and the myth of “power” (Lefebvre, 1970a: 118) must crystallize around the actual place that conveys it (monuments, for example, even if they often lose their original meanings over time) to become effective. Ideology can then be implied by the space, and understood as a social production. This space would therefore engender ideologies just as it might be seized by them, and even in a way “created” by ideologies, becoming a repressive space, the ideology is unable to come into being except by connection to the space.

Depuis Karl Marx, puis avec les analyses du sociologue Karl Mannheim, le concept d’idéologie renvoyait à un système de représentations faussées de la réalité (la « fausse conscience »), destiné à perpétuer la reproduction et les hiérarchies sociales, se rapportant davantage aux idées conservatrices, alors que l’utopie constituait une forme de pensée ayant pour objectif le changement social (Marx, 1970 [1845], Althusser 1996 [1965], Althusser, 1976, Mannheim, 1956 [1929]). Lefebvre constate quant à lui, à la charnière des Trente glorieuses, l’émergence d’une « idéologie du changement (de la modernité) » (1974 [1968] : 144). Cette idéologie s’applique particulièrement à l’urbanisme et à l’architecture (moderne), et viserait, paradoxalement, à la préservation de l’ordre social existant. Elle constituerait donc bel et bien une idéologie, et non une utopie, même si elle a souvent été présentée comme telle. A peu près à la même époque, l’historien de l’architecture Manfredo Tafuri considérait que cette utopie promulguée par les avants-gardes n’était que l’aboutissement de l’idéologie dans le stade du capitalisme avancé, utopie qui ne ferait que masquer l’idéologie afin de la faire perdurer. L’idéologie moderniste, ainsi, se nierait tout en se perpétuant et en se reproduisant (Tafuri, 1979 [1973]). Plus généralement, l’idéologie urbaine, comme toute idéologie - mais sous couvert d’aspects utopiques, de progrès - ne ferait qu’entretenir et reproduire la domination et les divisions dans l’espace et par l’action sur l’espace.

Since Karl Marx, and subsequently with the analyses of the sociologist Karl Mannheim, the concept of ideology referred to a system of falsified representations of reality (“false consciousness”) intended to perpetuate reproduction and social hierarchies, more akin to conservative ideas, whereas utopia would be a form of thought with social change as its objective (Marx, 1970 [1845], Althusser 1996 [1965], Althusser, 1976, Mannheim, 1956 [1929]). Lefebvre observed, at the turn of the thirty-year period after the end of the Second World War, the emergence of an “[translation] ideology of change (of modernity)” (1974 [1968]: 144). This ideology applied particularly to urbanism and (modern) architecture and paradoxically supposedly aimed at preserving the existing social order. This would indeed be an ideology, and not a utopia, even if it has often been portrayed as such. Around the same time, the architecture historian Manfredo Tafuri considered that this utopia promoted by the avant-garde was only the ideology’s culmination in the stage of advanced capitalism; this utopia would only mask the ideology in order to perpetuate it. Modernist ideology, therefore, would deny itself everything while also perpetuating itself and by reproducing (Tafuri, 1979 [1973]). More generally, urban ideology, like all ideologies – but under the guise of utopian aspects, of progress – would only maintain and reproduce domination and divisions in the space and through action on the space.

Pour Lefebvre, la ville moderne, telle qu’elle est conçue dans les années 1950-1960, avec la standardisation de l’architecture et la rationalisation de l’aménagement, devient synonyme d’ennui (Lefebvre, 1960). Elle est surtout en train de perdre son historique « valeur d’usage », au sens de Marx, (valeur censée répondre à des besoins et à des « désirs » sociaux) et est de plus en plus soumise à la valeur d’échange (caractérisée par la marchandisation) (Lefebvre, 1974 [1968]). Lefebvre se pose en fervent critique de ce qu’il nomme « l’urbanisme technocratique ». Face à cet urbanisme moderne, qui raisonne en termes de fonctions élémentaires répondant à des besoins prédéterminés et normalisés selon les principes de la Charte d’Athènes, le sociologue Lefebvre propose de raisonner plutôt en termes de représentations, d’usages, de pratiques et d’appropriation de l’espace. Cette approche est bien sûr à cette époque étrangère à la culture de l’architecte, de l’urbaniste, du décideur, du « technocrate », artisans d’un « espace conçu », abstrait, déterminé sans prise en compte des pratiques sociales.

In Lefebvre’s opinion, the modern city as conceived of in the 1950s-1960s with standardization of architecture and streamlined urban planning, became synonymous with boredom (Lefebvre, 1960).  The modern city was especially losing its historical “use value,” in Marx’ meaning of the term (value supposed to meet social needs and “desires”) and was increasingly subject to exchange value (characterized by commoditization) (Lefebvre, 1974 [1968]). Lefebvre purported to be a fervent critic of what he called “technocratic urbanism.” Faced with this modern urbanism, which reasons in terms of basic functions meeting predetermined and standardized needs according to the Athens Charter’s principles, Lefebvre the sociologist suggested instead reasoning in terms of representations, uses, practices and appropriation of the space. Of course, at the time this approach was alien to the culture of the architect, the urbanist, the decision-maker, the “technocrat,” who were the artisans of an abstract “designed space” that was decided on without taking social practices into account.

Quoi qu’il en soit, l’urbanisme moderne nous montre ainsi que l’idée de progrès n’est pas nécessairement liée à l’utopie et à un éventuel bien-être social, mais que le « progrès » peut au contraire être synonyme de préservation de l’existant et revêtir les habits de l’esprit de conservation. On parlera ainsi de plus en plus, pendant les années 1960 et 1970, d’idéologie moderniste, fonctionnaliste, ou encore rationaliste qui, sous couvert de progrès et de progressisme, ne viserait qu’à entretenir le fonctionnement du système capitaliste et les hiérarchies sociales dans et par l’espace.

At any rate, modern urbanism shows us that the idea of progress is not necessarily linked to utopia and potential social well-being, but that “progress” could to the contrary be synonymous with the preservation of what already exists and don the mantle of the spirit of conservation. During the 1960s and 1970s, there was more and more talk of a modernist, functionalist or rationalist ideology that, under the guise of progress and progressivism, aimed only to keep the capitalist system and social hierarchies operating in and through space.

Mais c’est donner beaucoup d’importance à l’action sur l’espace, même si celle-ci demeure nécessaire à la survie du capitalisme (Lefebvre, 2002 [1973]). Lefebvre considère ainsi que l’urbanisme, qui se donne comme science ou comme pratique, n’est rien d’autre qu’une idéologie et une « mystification » : celle de l’organisation volontariste de l’espace (1970b). Cette idéologie renvoie à ce que des auteurs ultérieurs qualifieront du néologisme de « spatialisme » (Chalas, 1997 : 17-18 ; Garnier, 2001, Busquet, 2007). Il s’agit de cette idéologie – qui n’épargne pas, d’ailleurs, l’esprit utopique depuis ses origines – selon laquelle l’action sur l’espace permettrait d’agir sur le social – qu’il s’agisse de mieux contrôler les groupes sociaux ou bien de transformer les rapports sociaux, les modes de vie, les sociabilités, etc. Cette idéologie spatialiste, en postulant un déterminisme causal entre l’espace et les faits sociaux, consiste à décréter que, les problèmes sociaux s’inscrivant et étant visibles dans l’espace, l’espace les induit, et c’est sur l’espace physique, bâti, que l’on doit agir pour les résoudre. En somme, cette idéologie fait dépendre l’ordre social du facteur spatial et impose l’action sur l’espace pour préserver ou transformer cet ordre (que ce soit par l’action publique ou encore par la proposition d’une « cité idéale » à l’architecture et à l’organisation appropriées à de nouveaux rapports sociaux, à de nouveaux modes de vie et comportements, etc.). C’est oublier que, si l’espace urbain et son organisation ont certes des impacts sur les manières de vivre et les représentations, si l’espace matériel a une quelconque influence sur les pratiques et comportements, et s’il agit de manière contraignante sur les groupes sociaux et structures sociales (morphologies, sociabilités, identités), c’est avant tout par les représentations que s’en font les groupes sociaux et les individus en fonction de leurs histoires et de leurs appartenances sociales (Halbwachs, 1970 [1938] : 8-13 ; Halbwachs, 1968 [1950] : 133-146 ; Roncayolo, 1997), représentations certes induites par les symboles et les signes aménagés pour eux (Lefebvre, 1970 [1969] : 283).

But this is placing a great deal of importance on action on space, even though this remains necessary to capitalism’s survival (Lefebvre, 2002 [1973]). Lefebvre thus considered that urbanism, which purports to be a science or a practice, is nothing more than an ideology and  “mystification”: the volontaristic organization of space (1970b). This ideology refers to what later authors would describe with the neologism “spatialism” (Chalas, 1997: 17-18; Garnier, 2001, Busquet, 2007). It is this ideology – which moreover, does not spare the utopian spirit from its inception – according to which action on space would make it possible to act on the social – whether to better control social groups or transform social relations, lifestyles, sociability, etc. This spatialist ideology, by postulating a causal determinism between the space and social facts, consists in decreeing that since social problems belong to and are visible in space, space has led to them, and we must act on the physical, built, space in order to solve them. In short, this ideology makes social order dependent on the spatial factor and imposes action on space to preserve or transform this order (whether by public action or the proposal of an “ideal city” with architecture and organization appropriate to new social relations, new lifestyles and behaviours, etc.). This is forgetting that, although urban space and its organization certainly have impacts on lifestyles and representations, although material space has an influence of sorts on practices and behaviour, and although it acts in a binding way on social groups and structures (morphologies, sociability, identities), it is first and foremost through representations that social groups and individuals create themselves based on their histories and their social ties (Halbwachs, 1970 [1938]: 8-13; Halbwachs, 1968 [1950]: 133-146; Roncayolo, 1997); these representations were certainly brought about by the symbols and signs laid out for them (Lefebvre, 1970 [1969]: 283).

Henri Lefebvre a d’ailleurs décrypté cette idéologie spatialiste – dans son aspect volontariste, c’est-à-dire orienté vers l’action, soit le deuxième « moment » du processus idéologique spatialiste venant après le constat (les maux sociaux découlent de l’espace) –, lorsqu’il s’est attaché à pointer du doigt les mythes et mystifications attachés à l’espace urbain. Si Lefebvre est utopiste – « utopien », comme il le dit lui-même (Busquet, 2004 : 54-57) et comme on le verra plus loin –, son utopie est le contraire d’une utopie spatialiste.

Henri Lefebvre moreover deciphered this spatialist ideology – in its voluntaristic, i.e. action oriented, aspect, in other words, the second “period” of the spatialist ideological process following the observation (social ills resulting from space) – when he made a point of singling out the myths and mystifications associated with urban space. Although Lefebvre is utopist – “utopian”, as he said himself (Busquet, 2004: 54-57) and as we will see further on –, his utopia is the opposite of a spatialist utopia.

« S’il y a connexion entre les rapports sociaux et l’espace, entre les lieux et les groupes humains, il faudrait, pour établir une cohésion, modifier radicalement les structures de l’espace […] Ce rôle de démiurge de l’architecte fait partie de la mythologie et/ou de l’idéologie urbaines, difficiles à départager. […] Renverser cette situation ? Voilà le possible aujourd’hui impossible, lié à des actions transformatrices de la société. Ce n’est pas à l’architecte de “définir une nouvelle conception de la vie ”, de permettre à l’individu de se développer sur un plan supérieur en le déchargeant du poids de la quotidienneté, comme le croyait Gropius. C’est à une nouvelle conception de la vie de permettre l’œuvre de l’architecte, qui servira ici encore de “condensateur social ” non plus des rapports sociaux capitalistes et de la commande qui les “ reflète ”, mais de rapports en mouvements et de nouveaux rapports en voie de constitution.» (Lefebvre, 1970a : 124-134)

Although there is a connection between social relations and space, between places and human groups, to establish cohesion it would be necessary to radically modify the structures of space … This role of architect as demiurge is part of urban mythology and/or ideology, which are hard to separate. … Can this situation be reversed? The possible is today impossible, bound up with transformative actions within society. It is not for the architect to ‘define a new conception of life,’ to enable the individual to develop on a higher level by relieving him of the weight of the everyday, as Gropius believed. It is for a new conception of life to make possible the work of the architect, who will continue to act as a ‘social condenser,’ not of capitalist social relations and the commanding order that ‘reflects’ them, but of relations in motion and new relations in the process of development.” (Lefebvre, 1970a: 124-134)

« Changer la ville pour changer la vie » est donc, pour Lefebvre – même s’il est partisan du changement social et spatial – synonyme d’erreur et de mystification. Il propose de prendre le problème à l’envers. C’est le changement social et dans la « vie quotidienne » qui permettra au mode de production de l’espace et à l’espace lui-même de se transformer. L’architecte, dans ce processus, n’aura qu’un rôle d’accompagnateur[3].

“Change the city to change life” is therefore, in Lefebvre’s opinion, synonymous with error and mystification – even though he advocates social and spatial change. He suggests approaching the problem from the other way around. It is social change and change in “everyday life” that will enable the self-transformation of the production mode of space and the space itself. In this process, the architect’s role would only be that of a guide[3].

Mais une transformation sociale ne peut toutefois aller de pair qu’avec une transformation spatiale – ou plutôt un autre mode de production de l’espace, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. A l’inverse, une transformation de l’espace et de son mode de production ne servirait à rien sans une transformation radicale de la structure et des rapports sociaux (capitalistes). Autrement dit, d’autres rapports sociaux entraîneront inévitablement d’autres modes de production de l’espace et donc, un autre espace approprié à ces rapports. Réciproquement, de tels rapports ne seront possibles qu’avec un espace qui leur est approprié. Ici, donc, pas de déterminisme spatial, mais une interrelation plus complexe entre espaces et devenir social. En aucun cas, pour l’auteur, il ne s’agit donc de réduire cette complexité au seul facteur spatial, et les rapports espaces/sociétés au seul espace.

But a social transformation can however only go hand in hand with a spatial transformation – or rather a different mode of production of space, which is not quite the same thing. Conversely, a transformation of space and its mode of production would be useless without a radical transformation of the (capitalist) structure and social relations. In other words, different social relations would inevitably lead to different modes of production of space and therefore to a different space appropriate to these relations. Vice versa, such relations would only be possible with a space appropriate to them. So, there is no spatial determinism here, but a more complex interrelation between spaces and social becoming. By no means, according to the author, is this then a matter of reducing this complexity to the spatial factor alone, and space/society relations to space alone.

« L’urbanisme comme idéologie formule tous les problèmes de la société en questions d’espace et transpose en termes spatiaux tout ce qui vient de l’histoire, de la conscience. Idéologie qui se dédouble aussitôt. Puisque la société ne fonctionne pas d’une manière satisfaisante, n’y aurait-il pas une pathologie de l’espace ? Dans cette perspective, on ne conçoit pas la priorité presque officiellement reconnue de l’espace sur le temps comme indice de pathologie sociale : comme symptôme parmi d’autres d’une réalité qui engendre des maladies sociales. On se représente au contraire des espaces malsains et des espaces sains. L’urbaniste saurait discerner les espaces malades des espaces liés à la santé mentale et sociale, générateurs de cette santé. Médecin de l’espace, il aurait la capacité de concevoir un espace social harmonieux, normal et normalisant. Sa fonction serait dès lors d’accorder à cet espace (qui se trouve comme par hasard identique à l’espace des géomètres, celui des topologies abstraites) les réalités sociales préexistantes. » (Lefebvre, 1974 [1968] : 51)

Urbanism as an ideology formulates all problems of society as questions of space and transposes all that comes from history and consciousness into spatial terms. It is an ideology that immediately splits. Since society does not function in a satisfactory manner, could there not be a spatial pathology? From this perspective, the virtually official recognition of the priority of space over time is not conceived as an indication of social pathology, as one of many symptoms of a reality that engenders diseases of society. On the contrary, what are represented are healthy and diseased spaces. The planner should be able to distinguish sick spaces from spaces linked to mental and social health which are generators of this health. As a physician of space, he should have the capacity to conceive of a harmonious social space, a space that is normal and normalizing. Its function would then be to grant pre-existing social realities to this space (which happens to be identical to the land surveyor’s space, that of abstract topologies)” (Lefebvre, 1974 [1968]: 51)

Présente dans l’urbanisme, au sein de la pratique architecturale tout comme dans les politiques urbaines, cette idéologie spatialiste a également souvent, et paradoxalement, guidé les slogans de ceux qui s’y opposaient, en prônant parfois « le droit à la ville » ou « l’urbanisation de la lutte des classes », deux mots d’ordre dans la France de la fin des années 1960 (Busquet, 2007). Quoi qu’il en soit, ce spatialisme parcourt toute l’action publique territorialisée française et les contestations de cette action (pour ne parler que du contexte français) depuis plus d’un demi-siècle, de la planification urbaine à la « Politique de la ville », en passant par les rénovations et autres requalifications urbaines. Et cette idéologie se saisit de l’espace comme d’un instrument, au point de le faire passer pour un enjeu.

This spatialist ideology, which exists in urbanism, in architectural practice, as well as in urban policies, has often also, and paradoxically, guided the mottos of those opposed to it, occasionally advocating “the right to the city” or “the urbanization of class struggle,” two slogans in late 1960s France (Busquet, 2007). At any rate, this spatialism has been running through all public action related to land use in France and the challenges to this action (to speak only of the French context) for over a half-century, from urban planning to the “Politique de la ville” [city policy], renovations and other urban requalifications. And this ideology seizes upon space as an instrument, to the point where it is passed off as a stake.

L’idéologie spatialiste a donc des répercussions directes sur la production des territoires urbains contemporains. On a également dit que l’utopie, depuis Thomas More jusqu’à Charles Fourier, a toujours été marquée par cet esprit « spatialiste » : changer l’espace pour changer la société, créer un autre espace pour une autre société…

So, spatialist ideology has direct repercussions on the production of contemporary urban territories. It has also been said that utopia, from Thomas More to Charles Fourier, has always been characterized by this “spatialist” spirit: change the space in order to change the society; create a different space for a different society.

Cependant, la réponse à cette idéologie, c’est bien sûr l’utopie, mais pas n’importe laquelle : pas celle définie par Françoise Choay, c’est-à-dire une utopie qui se caractérise par une « critique modélisante » et la proposition d’un « ailleurs » spatio-temporel (Choay, 1980 : 51-52). On parlera ici de l’utopie au sens plus large d’Henri Desroches (1996) ou de Joseph Gabel (1974), selon lesquels elle serait une forme de critique - le « projet imaginaire d’une réalité ou d’une société autre » permettant de « percevoir dans le présent le possible ignoré ».

However, the response to this ideology, is utopia of course, but not just any utopia: not the one defined by Françoise Choay, namely a utopia characterized by a “model-making criticism” and the proposal of a spatio-temporal “other world” (Choay, 1980: 51-52). We will speak here of a utopia in the broader sense according to Henri Desroches (1996) or Joseph Gabel (1974), according to whom utopia would be a form of criticism – the “imaginary plan for a different reality or society” allowing “perception in the present of the unknown possible”.

 

 

De l’idéologie à l’utopie

From ideology to utopia

Si aujourd’hui, la sociologie urbaine, même sur un mode plus ou moins engagé, se veut synonyme d’objectivité, la sociologie de Lefebvre, elle, assume pleinement sa subjectivité : à la fois méthodologiquement, puisque cette sociologie doit se situer au plus près de la pratique sociale, des représentations et des usages quotidiens de l’espace ; mais aussi politiquement, cette sociologie devant servir, selon lui, à l’émancipation du citadin, de l’habitant – et de la classe ouvrière – face à la domination et à l’aliénation sous toutes leurs formes (dont la domination et l’aliénation proprement urbaines).

Although today urban sociology that is even more or less engaged would like to be seen as objective, Lefebvre’s sociology, is openly subjective both methodologically because it must situate itself as closely as possible to social practice, representations and daily uses of space; but also politically, as according to Lefebvre, this sociology must also be used for the emancipation of the city-dweller, the inhabitant – and the working class – from every form of domination and alienation (including specifically urban domination and alienation).

C’est ainsi que Lefebvre se pose, à sa manière, en utopiste (Busquet, 2004), l’utopie étant ici comprise au sens de Karl Mannheim ou Joseph Gabel comme un système d’idées qui « transcende » une situation historique et sociale donnée, non pas en la niant, mais en la dépassant.

This is how Lefebvre passes himself off as a utopian (Busquet, 2004), utopia being understood here in the sense of Karl Mannheim or Joseph Gabel as a system of ideas that “transcends” a given historic or social situation, not by denying it but by surpassing it.

Lefebvre préfère d’ailleurs se qualifier d’ « utopien », terme qui renvoie, étymologiquement, à l’habitant de l’utopie, car pour lui, le « possible » fait partie intégrante du réel (1974 [1968] : 112). L’utopie qu’il propose ne nie donc pas la réalité (sociale, spatiale, historique), mais la prend en compte – compose avec – afin, justement d’en explorer les potentialités. Et l’espace urbain lui-même est jonché des marques et des potentialités du changement : il est particulièrement assujetti aux signes de cette utopie et, donc, propice à devenir l’objet privilégié de cette utopie. De même qu’il ne peut y avoir d’idéologie sans référence à l’espace, il ne peut y avoir de pensée urbaine sans utopie (Lefebvre, 2000 [1972] : 64).

Moreover, Lefebvre prefers to describe himself as a “utopian”, a term etymologically referring to the inhabitant of utopia, because according to him, the “possible” is an integral part of the real (1974 [1968]: 112). So, the utopia he proposes does not deny (social, spatial, historic) reality but takes it into consideration – deals with it – precisely in order to explore its possibilities. And the urban space itself is strewn with the marks and potentialities of change: it is particularly subject to the signs of this utopia and, therefore, suitable to becoming the preferred object of this utopia. Just as there can be no ideology without reference to the space, there can be no urban philosophy without utopia (Lefebvre, 2000 [1972]: 64).

Il existe en effet trois moments clairement établis dans ce processus utopique : connaissance et critique du réel, exploration des possibles, et, éventuellement, proposition d’un ailleurs. Comme l’explique souvent Lefebvre, pour pouvoir imaginer et proposer une réalité autre, il faut évidemment analyser et connaître la réalité effective et la comprendre. Une fois cette entreprise effectuée, la critique peut se mettre en place. Le sociologue Joseph Gabel distingue dans la même veine l’ « utopie psychologique », synonyme de fuite dans l’imaginaire ou dans des « rêves stériles », de l’ « utopie socio-politique », celle qui permet de « rêver l’impossible pour réaliser le possible » (Gabel, 1974 : 27). Pour caractériser cette forme d’utopie qui ne nie pas la réalité mais en explore les potentialités, dans la perspective d’une transformation possible de la réalité sociale, politique, spatiale…, le philosophe Ernst Bloch parle, lui, d’utopie « positive » ou « concrète et agissante », qui permet « d’espérer à partir du réel » (Bloch, 1982 [1959], et 1977 [1918]), Henri Lefebvre d’ « utopie concrète » (Lefebvre, 1970c) et David Harvey, plus tard, d’ « utopisme dialectique », visant à dépasser la réalité à partir de sa critique radicale (Harvey, 2000).

As a matter of fact, there are three clearly established points in this utopian process: knowledge and criticism of the real, exploration of the possibilities, and potentially, a proposal for another “world”. As Lefebvre often explained, to be able to imagine and propose a different reality, we must obviously analyze and know and understand the actual reality. Once this has been done, criticism can be put in place. In the same vein, sociologist Joseph Gabel distinguishes “psychological utopia”, synonymous with escape into the imaginary or “sterile dreams”, from “socio-political utopia”, which makes it possible to “[translation] dream the impossible to carry out the possible” (Gabel, 1974 : 27). To describe this form of utopia which does not deny reality but explores its potentialities from a perspective of a possible transformation of social, political and social realities, the philosopher Ernst Bloch speaks of a “positive” or “concrete and active” utopia that makes it possible to “hope based on the actual” (Bloch, 1982 [1959], and 1977 [1918]), Henri Lefebvre speaks of a “concrete utopia” (Lefebvre, 1970c) and later, David Harvey speaks of a “dialectical utopianism”, aiming to surpass reality starting with its radical criticism (Harvey, 2000).

Lefebvre distingue d’ailleurs, à l’instar de Joseph Gabel, deux types d’utopies qu’il définit comme « image de l’avenir qui permet de sortir de l’accompli pour critiquer et juger le présent » : l’utopie qui est un « symptôme d’échec et d’impuissance » et celle qui constitue la « manifestation d’un élan affectif vers l’action » (Lefebvre, 1962 : 73). Le but essentiel de l’utopie, selon lui, n’est pas tant la proposition formelle d’un ordre idéal que la critique de l’ordre existant et « l’action ». La proposition n’est en quelque sorte qu’un prétexte, - un instrument - pour critiquer cet ordre.

Moreover, like Joseph Gabel, Lefebvre distinguishes two types of utopia which he defines as “[translation] image of the future that makes it possible to leave the past to criticize and judge the present”: utopia as a “[translation] symptom of failure and impotence” and utopia as the “[translation] manifestation of an affective surge towards action” (Lefebvre, 1962 : 73). The fundamental goal of utopia, in his opinion, is not so much the formal proposal of an ideal order as the criticism of the existing order and the “action”. In a way, the proposal is just an excuse or an instrument, for criticizing this order.

Et qui dit critique de l’ordre existant, dit critique du pouvoir, bien sûr, mais aussi de la société qui l’a façonné, ainsi que critique de l’espace que cette même société a façonné et qui la façonne à son tour. La ville devient donc, pour Lefebvre, le lieu des possibles, des meilleurs comme des pires… Un autre mode de production de l’espace ne peut donc s’accompagner que d’une « vision du monde » autre, non plus d’une idéologie, mais d’une utopie concrète, positive et agissante, c’est-à-dire qui ne se situe pas hors du temps et de l’espace social. Ce qui est le préliminaire, semble-t-il, à ce type d’utopie, non « schizoïde » (Gabel, 1974 : 27) et non « stérile ».

And criticism of the existing order is a criticism of the power, of course, but also of the society that shaped it, as well as a criticism of the space that this same society shaped and which in turn shapes the society. So, for Lefebvre, the city becomes the place of all that is possible, the best and worst alike. A different production mode of space can only be accompanied with a different “view of the world”; no longer an ideology but a concrete utopia that is positive and active, i.e. one that is not outside the social time or space. And this, it would seem, is the prelude to this type of non “schizoid” (Gabel, 1974 : 27), non “sterile” utopia.

Lefebvre applique alors à l’ordre social une méthode que l’on pourrait qualifier de « méthode utopienne » : saisir la réalité socio-spatiale telle qu’elle est (avec ses problèmes, ses atouts et ses contradictions) et déceler les possibles qu’elle renferme.

Lefebvre then applies what could be described as a “utopian method” to the social order: grasping the socio-spatial reality as-is (with its problems, assets and contradictions) and discovering its hidden possibles.

Cette utopie, ce possible qu’il croit apercevoir, c’est la fameuse « révolution urbaine », ouvrant à « la société urbaine » réalisable et concordante, pense-t-il, avec le cours de l’histoire et le devenir des sociétés. Et sa condition, c’est le « droit à la ville » : « Le développement de la société ne peut se concevoir que dans la vie urbaine, par la réalisation de la société urbaine ». (Lefebvre, 1974 [1968] : 144)

This utopia, this possible that he believes he sees, is the famous “urban revolution”. And this urban revolution is a panel of the achievable and corresponding “urban society” triptych along with the course of history and the future of societies, he thinks. And its condition is the “right to the city”: [translation] The development of society can only be conceived of in urban life, through the realization of the urban society.” (Lefebvre, 1974 [1968]: 144)

A partir de la critique de l’ordre urbain que l’on a détaillée, Lefebvre en appelle donc en 1968 à ce « droit à la ville » ou « droit à la société urbaine » qui, plus qu’un droit au logement, à l’accès aux services qu’offre la ville, correspond au droit à la réelle appropriation par les habitants de leur vie de citadins, de leurs conditions de vie, droit auquel s’ajoute un droit à une centralité renouvelée, « ludique », et à l’appropriation de ses symboles, de ses fonctions, dans la perspective d’une ville comprise comme « œuvre collective » (Lefebvre, 1974 [1968]), ce qui suppose, écrit-il en 1974, « la possession et la gestion collective de l’espace » (Lefebvre, 2000 [1974]).

Based on the criticism of the urban order which was described in detail, in 1968 Lefebvre appealed to this “right to the city” or “right to urban society”. More than a right to housing or access to the services the city offers, this “right” corresponds to the right to the genuine appropriation by the inhabitants of their life as city dwellers, their living conditions. To this right, he adds a right to the once-again important “play”, and the appropriation of its symbols and functions from the perspective of a city understood as a “collective work” (Lefebvre, 1974 [1968]), which implies, he wrote in 1974, “[translation] the collective possession and management of the space” (Lefebvre, 2000 [1974]).

Cette « utopie » défendue par l’auteur n’est cependant nullement destinée à servir de « modèle ». Elle permet seulement, en déterminant les « possibles-impossibles » de la « réalité » – ce que Lefebvre nomme « la transduction » –, de faire évoluer, entre autres, la connaissance de l’urbain au niveau théorique, et donc, d’ouvrir, pourrait-on dire, à une meilleure planification spatiale n’allant pas à l’encontre des pratiques sociales, des « désirs », de la liberté. Il s’agit d’une « utopie expérimentale », « étudiant sur le terrain les implications et les conséquences » de l’utopie (Lefebvre, 1974 [1968] : 112), en somme, le contraire d’une utopie spatialiste. Les expressions « vie urbaine » ou « société urbaine » ne se réduisent nullement à des aspects morphologiques (spatiaux). Ainsi, lorsque Lefebvre déclare que la société ne peut se développer que dans l’urbain, il sous-entend l’urbanisation généralisée. Il ne prône nullement une planification totale de la société dans et par l’espace mais un changement des rapports sociaux rendu possible « dans » un espace, dont l’aménagement ne doit pas être contraignant. La « réalisation de la société urbaine » ne signifie donc pas planification, ou pas seulement :

This “utopia” defended by the author is in no way, however, intended to serve as a “model”. By determining the “possibles-impossibles” of the “reality” – that which Lefebvre calls “transduction”- this utopia only makes it possible to make knowledge of the urban evolve at the theoretical level, among other things, and then, to open, it could be said, to a better spatial planning that does not go against social practices, the “desires”, or freedom. This is an “experimental utopia”, “studying utopia’s implications and consequences on the ground” (Lefebvre, 1974 [1968]: 112), in short, the opposite of a spatialist utopia. The expressions “urban life” or “urban society” in no way amount to morphological (spatial) aspects. Thus, when Lefebvre states that society can only develop in the urban, he is implying generalized urbanisation. He is in no way advocating total planning of the society in and by the space but a change in the social relationships made possible “in” a space, the development of which must not be restrictive. The “realisation of the urban society” does not therefore mean planning, or not planning alone:

« Toutes les audaces sont permises. Pourquoi limiter ces propositions à la seule morphologie de l’espace et du temps ? Il n’est pas exclu que des propositions concernent le style de vie, la façon de vivre dans la ville, le développement de l’urbain sur ce plan. […] pour cette réalisation, ni l’organisation de l’entreprise, ni la planification globale ne suffisent. […] La réalisation de la société urbaine appelle une planification orientée vers les besoins sociaux […] Elle nécessite une science de la ville (des relations et corrélations dans la vie urbaine) [et] une force sociale et politique capable de mettre en œuvre ces moyens (qui ne sont que des moyens) » (Lefebvre, 1974 [1968] : 117-145)

« All daring is allowed. Why limit these proposals to the morphology of space and time alone?  It is not out of the question that proposals concern life style, how we live in the city, development of the urban in this regard. …to achieve this, neither organization of the initiative, nor global planning are sufficient…Realization of the urban society calls for planning directed towards social needs…It requires a knowledge of the city (relationships and correlations in urban life) [and] the social and political strength to implement these means (which are but means)” (Lefebvre, 1974 [1968]: 117-145)

Cette force politique, c’est bien sûr la classe ouvrière. L’utopie lefebvrienne renvoie donc à une théorie liée à une pratique (ici, révolutionnaire). Elle n’impose rien mais s’en remet à la classe ouvrière, aux habitants, pour concrétiser les « possibles » que le penseur croit déceler dans l’évolution sociale et dans l’espace. Et c’est bel et bien la modification des rapports sociaux et l’abolition du mode de production capitaliste qui constituent l’enjeu de l’utopie, autrement dit, la perspective marxiste. L’espace, approprié à ses nouveaux rapports sociaux et dont la production doit devenir collective, n’est que l’un des moyens parmi d’autres de la révolution.

This political strength is, of course, the working class. Lefebvre’s utopia thus echoes a theory linked to a (in this case, revolutionary) practice. It imposes nothing but leaves it up to the working class, the inhabitants, to materialize the “possibles” that the philosopher believed he discovered in society’s evolution and in the space. And indeed, the modification of social relations and the abolishing of the capitalist mode of production are the stakes of the utopia; in other words, the Marxist point of view. The production of the space, appropriated for its new social relations, must become collective, and is but one of the revolution’s various means.

« La révolution fera l’urbain, et non pas “l’urbain” la révolution, encore que la vie urbaine et surtout la lutte pour la ville (pour sa conservation et sa rénovation, pour le droit à la ville) puissent fournir cadre et objectifs à plus d’une action révolutionnaire. Sans une métamorphose de la rationalité dans la planification industrielle, sans une autre gestion de l’industrie, la production n’aura pas pour finalité et sens la vie urbaine comme telle. C’est donc sur le plan de la production, à ce niveau, que se joue la partie et que la stratégie désigne ses objectifs.» (Lefebvre, 1968 : 374)

« The revolution will make the urban rather than the “urban” make the revolution, even though urban life and especially the struggle for the city (for its preservation and renewal, for the right to the city) may provide the framework and objectives for more than one revolutionary action. Without a metamorphosis of the rationality in industrial planning, without different management of industry, the purpose and meaning of the production will not be urban life as such. It is therefore on the level of production that the game is played and strategy designates its objectives. » (Lefebvre, 1968: 374)

Ce droit à la ville devra en somme accompagner une révolution économique (autogestion et planification de la production orientée vers la satisfaction des besoins sociaux), politique (auto-organisation), culturelle et de la vie quotidienne (Lefebvre, 1974 [1968]). L’utopie concrète de Lefebvre touche donc à la fois la vie quotidienne, les modes de propriété et de production, mais aussi les formes de pouvoir.

In short, this right to the city will have to accompany an economic revolution (self-management and planning of production directed toward satisfying social needs), a political revolution (self-organization), a cultural revolution and a revolution in everyday life (Lefebvre, 1974 [1968]). Lefebvre’s concrete utopia therefore simultaneously concerns not only daily life, ownership and production modes but also the forms of power.

Car ce droit à la ville signifie bien sûr également une participation effective – conquise et non octroyée – des habitants et citadins aux décisions et aux projets d’urbanisme. L’autogestion urbaine, concept novateur à l’époque, qu’il est l’un des premiers à formuler et à défendre (Trebitch, 2003), et qui sera repris comme mot d’ordre dans les luttes urbaines des années 1970, constitue la base de ce droit à la ville, censé réaliser la « société urbaine » en devenir.

Because this right to the city of course also means effective participation – conquered, not granted –on the part of the inhabitants and city-dwellers in the decisions and plans of urbanism. Urban self-management, an innovative concept at the time, which he was one of the first to express and defend (Trebitch, 2003), and which would be taken up as a rallying cry in the urban struggles of the 1970s, is the foundation of this right to the city that is supposed to realize the future “urban society”.

Depuis le 19ème siècle, la notion d’autogestion s’applique au plan économique, dans l’idée d’une abolition du capitalisme en tant qu’elle abolirait l’appropriation des moyens de production par le capitaliste et permettrait sa réappropriation par l’ouvrier, par la collectivité, propriétaire de sa force de travail et des richesses produites (c’est en particulier le « mutualisme » de Proudhon). Sur le plan politique, elle renvoie à un fédéralisme sans centralisation. L’autogestion fait donc écho le plus souvent à une auto-organisation économique des travailleurs (production et échanges) et à une décentralisation des pouvoirs politiques. Sur les deux plans – économique et politique –, elle s’inscrit alors contre toute forme de dirigisme, d’autorité ou de hiérarchie. Mais, après 1968, notamment sous l’impulsion de Lefebvre, cette idée d’autogestion s’applique aussi à la production urbaine.

Since the 19th century, the concept of self-management has been applied to economics, in the idea of abolishing capitalism in as much as this would abolish the capitalist’s appropriation of the means of production and allow its reappropriation by the worker, the collective, which owns its labour and the wealth produced (this is Proudhon’s “mutualism” in particular). On the political level, it reflects federalism without centralization. So, self-management most often echoes an economic self-organization of the workers (production and exchanges) and decentralization of political powers. In both regards – economic and political – it is thus against all forms of state control, authority or hierarchy. But, after 1968, notably driven by Lefebvre, this idea of self-management also applied to urban production.

Or, pour lui, encore une fois, cette « autogestion urbaine » n’est possible que sur la base de nouveaux rapports sociaux et d’un autre mode de production (non capitaliste), sans quoi l’on courrait le risque de tomber dans la « fausse participation » (Lefebvre, 1967). L’autogestion urbaine est donc à la fois la condition et une conséquence de la révolution urbaine.

Now, according to him, once again, this “urban self-management” is only possible on the basis of new social relationships and a different (non capitalist) mode of production, without which we would run the risk of falling into “false participation” (Lefebvre, 1967). So, urban self-management is both a condition for and a consequence of the urban revolution.

 

 

Conclusions

Conclusions

De l’idéologie à l’utopie, à travers ces deux systèmes de représentations d’une même réalité socio-spatiale, on a donc affaire à une lecture politique de l’espace urbain qui en fait un instrument - pour la préservation de l’ordre existant ou pour le changement social -, plus qu’un enjeu. Ainsi, pour Lefebvre, la condition du droit à la ville et de la société urbaine, on l’oublie trop souvent, est bien sûr la révolution économique, politique, culturelle et de la vie quotidienne. L’utopie « concrète » lefebvrienne, destinée à la critique radicale de l’existant pour le dépasser, part de la réalité et inclut le changement spatial – et un nouveau mode de production de l’espace – dans une perspective plus globale de modification des rapports sociaux et de la vie quotidienne, sans proposer toutefois de cité idéale ou de modèle autoritaire d’organisation socio-spatiale à l’instar du commun des utopies. Elle laisse du même coup ouvertes les possibilités offertes par la pratique sociale et « l’appropriation ».

From ideology to utopia, through these two representational systems of the same socio-spatial reality, we thus are dealing with a political interpretation of urban space that makes it an instrument – for the preservation of the existing order or for social change – rather than a stake. This means that for Lefebvre, the right to the city and the urban society are of course, conditioned by the economic, political, and cultural revolutions and a revolutionized everyday life. This is too often forgotten. Lefebvre’s “concrete” utopia, intended as radical criticism of the existing in order to surpass it, leaves reality and includes spatial change – and a new mode of production of space – in a more global perspective of modification of social relations and daily life, without however proposing the ideal city or an authoritarian model for socio-spatial organization, unlike the usual utopias. At the same time, it leaves open the possibilities that are offered by social practices and “appropriation”.

Un autre mode de production de l’espace ne pourra ainsi advenir sans modification des rapports sociaux : il n’y a pas de consécration possible du droit à la ville dans le système capitaliste. Henri Lefebvre (2002 [1973]), et David Harvey après lui (1975 [1973], et 2010), ont bien montré que l’espace était nécessaire au développement, si ce n’est à la survie du capitalisme. Chez Lefebvre, cet espace est également nécessaire à l’avènement de la société urbaine qu’il appelle de ses vœux, mais seulement entre autres choses : avec l’autogestion généralisée, l’appropriation collective des moyens de production…

A different production mode for space thus cannot occur without the modification of social relations: the right to the city cannot be consecrated in the capitalist system. Henri Lefebvre (2002 [1973]), and David Harvey after him (1975 [1973], and 2010), indeed demonstrated that the space was necessary for the development, if not the survival of capitalism. According to Lefebvre, this space is also necessary for the advent of the urban society that he so fervently desired, but only among other things: generalized self-management, the collective appropriation of the means of production, etc.

Même au sein de la pensée spatialiste, qu’elle relève de l’idéologie ou de l’utopie et qu’elle soit le fait de l’élu, de l’intellectuel ou de l’architecte, l’action sur l’espace vise à agir sur le social. On pourra conclure que, dans les deux cas, dans l’idéologie comme dans l’utopie, l’espace est instrumentalisé à des fins politiques, mais sa transformation ou son aménagement ne constituent jamais des fins en soi. La complexité des relations entre espaces et société nous amène à penser que ce qui se joue derrière l’espace et ses représentations politiquement orientées, n’est rien d’autre que ce que les philosophes appelaient la « vision du monde » ou, tout du moins, le devenir des sociétés, et donc, la question du pouvoir. C’est en cela que l’espace est avant tout politique.

Even within spatialist thought, action on the space has social aims. And this is whether or not the action relates to ideology or utopia, and whether or not it is the doing of the elected, the intellectual or the architect. It can be concluded that in the cases of ideology and utopia alike, the space is instrumentalized for political purposes but its transformation or development are never an ends in themselves. The complexity of the relationships between spaces and society leads us to think that that which is at stake behind the space and its politically oriented representations is no other than what the philosophers call the “vision of the world” or at the very least, the future of societies and therefore, the question of power. It is in this that space is first and foremost political.

Quoi qu’il en soit, les écrits de Lefebvre permettent d’appréhender le spatialisme comme parcourant à la fois les systèmes de pensée et de représentations idéologiques et utopiques - ce qui peut nous pousser, en suivant Paul Ricœur, à ne pas séparer a priori théoriquement et arbitrairement « idéologie » et « utopie » en tant que faces différentes d’une même réalité (Ricœur, 2005 [1986]). Ils nous permettent également de comprendre que l’utopie concrète, critique, pour reprendre les termes de Lefebvre - qui n’est souvent d’ailleurs qualifiée d’utopique que par les tenants de l’ordre existant-, doit considérer la réalité et ses possibles de manière globale et non seulement spatiale.

Regardless, Lefebvre’s writing makes it possible to comprehend spatialism as simultaneously running through ideological and utopian systems of thought and representations. This may encourage us, according to Paul Ricoeur, to not theoretically or arbitrarily separate “ideology” and “utopia” a priori in as much as they are different sides of the same reality (Ricœur, 2005 [1986]). They also enable us to understand that the concrete, critical utopia, to use Lefebvre’s terms – which moreover is often not described as utopian except by the supporters of the existing order -, must consider reality and its possibles not only spatially but also globally.

 

 

A propos de l’auteur : Grégory Busquet est maître de conférences en sociologie, UMR LAVUE (Mosaïques), Université Paris Ouest Nanterre.

About the author: Grégory Busquet is senior lecturer in sociology, UMR LAVUE (Mosaïques), Université Paris Ouest Nanterre.

Pour citer cet article : Grégory Busquet, « L’espace politique chez Henri Lefebvre : l’idéologie et l’utopie » [translation : Sharon Moren], justice spatiale | spatial justice, n° 5 déc. 2012-déc. 2013 | dec. 2012-dec. 2013, http://www.jssj.org

To quote this article: Grégory Busquet, « L’espace politique chez Henri Lefebvre : l’idéologie et l’utopie » [translation : Sharon Moren], justice spatiale | spatial justice, n° 5 déc. 2012-déc. 2013 | dec. 2012-dec. 2013, http://www.jssj.org

 

 

[1] Pour de plus amples développements au sujet de ces différentes formes de réception contemporaines de l’œuvre d’Henri Lefebvre, voir : Busquet Grégory, Garnier Jean-Pierre, 2011, « Un pensamiento urbano todavía contemporáneo. Las vicisitudes de la herencia lefebvriana », Urban, NS 02, Madrid : Universidad Politécnica de Madrid, (sept) : 41-57.

[1] For further expansion on the topic of these various forms of contemporary reception of the work of Henri Lefebvre, see: Busquet Grégory, Garnier Jean-Pierre, 2011, “Un pensamiento urbano todavía contemporáneo. Las vicisitudes de la herencia lefebvriana”, Urban, NS 02, Madrid: Universidad Politécnica de Madrid, (Sept.): 41-57.

[2] Si, comme l’écrivait le géographe Yves Lacoste, la connaissance et la maîtrise de l’espace permet le maintien du pouvoir (militaire, mais aussi politique), elles permettraient également de maintenir la paix sociale (Lacoste 2012, [1976]).

[2] If, as the geographer Yves Lacoste wrote, knowledge and the mastery of space make it possible to hold on to power (military, but also political), they would also make it possible to maintain social peace (Lacoste 2012, [1976]).

[3] Cette conception sera d’ailleurs reprise par l’Institut de sociologie urbaine, qui reprendra, à partir des années 1960, les théories de Lefebvre pour les appliquer à l’étude de l’habitat pavillonnaire et des modes d’habiter : voir notamment Haumont Nicole, 1968, « Habitat et modèles culturels », Revue française de sociologie, Vol. IX, n° 2, Paris : CNRS, (avril-juin) : 180-190.

[3] This conception was moreover taken up by the Institut de sociologie urbaine, which starting in the 1960s, would take up Lefebvre’s theories in order to apply them to the study of private housing environments and lifestyles: see, in particular, Haumont Nicole, 1968, “Habitat et modèles culturels,” Revue française de sociologie, Vol. IX, no. 2, Paris: CNRS, (April-June): 180-190.

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