La justice spatiale et le droit à la ville : un entretien avec Edward Soja

Spatial Justice and the Right to the City: an Interview with Edward Soja

 La justice spatiale et le droit à la ville : un entretien avec Edward SOJA

Spatial Justice and the Right to the City: an Interview with Edward SOJA

Paris, le 30 septembre 2010

Paris, 30 September 2010

par Frédéric Dufaux, UMR Lavue-Mosaïques, Université Paris Ouest Nanterre

by Frédéric Dufaux, UMR Lavue-Mosaïques, Université Paris Ouest Nanterre

Philippe Gervais-Lambony, EA GECKO, Université Paris Ouest Nanterre

Philippe Gervais-Lambony, EA GECKO, Université Paris Ouest Nanterre

Chloé Buire, EA GECKO, Université Paris Ouest Nanterre

Chloé Buire, EA GECKO, Université Paris Ouest Nanterre

Henri Desbois, EA GECKO, Université Paris Ouest Nanterre

Henri Desbois, EA GECKO, Université Paris Ouest Nanterre

 

 

Traduction : Frédéric Dufaux

 

Image : Chloé Buire

Image : Chloé Buire

Son : Henri Desbois

Sound : Henri Desbois

(La transcription de cet entretien a été relue et complétée par Edward Soja)

(The transcript of this interview has been edited and completed by Edward Soja)

 

 

Part 1

Part 1

JSSJ: Edward Soja, merci beaucoup pour cet entretien avec Justice spatiale / Spatial Justice. Vos travaux sont une grande source d’inspiration pour nous. Vous êtes professeur en urbanisme à UCLA, et vous êtes aussi un géographe critique. Votre ouvrage le plus récent, Seeking Spatial Justice, vient après d’autres contributions importantes aux réflexions théoriques sur l’espace, parmi lesquelles Thirdspace et Postmetropolis. Dans ce nouvel ouvrage, vous insistez sur le sens particulier et les qualités d’une conception explicitement spatialisée de la justice. Pourquoi à vos yeux est-il aussi important d’ajouter spatial à justice ?

JSSJ: Edward Soja, thank you very much for accepting this interview with Justice spatiale / Spatial Justice. Your work is very inspiring for us. You are a distinguished Professor of Urban Planning at UCLA, and a critical Geographer too. Your most recent book, Seeking Spatial Justice, comes after other important contributions to spatial Theory, among which Thirdspace and Postmetropolis. In this new book, you insist on the particular meaning and qualities of an explicitly spatialized concept of Justice. Why is it so important in your view to add spatial to justice?

 

 

30 sept 2010

 

 

Edward W. SOJA : Eh bien, tout d’abord, permettez-moi de dire combien je suis heureux d’être ici !

ES: Well, let me first say how happy I am to be here!

Vous-mêmes, vous utilisez le concept de justice spatiale de manière tout à fait explicite et créative, au moins autant que tout autre groupe ou lieu dans le monde aujourd'hui. Et donc, pour beaucoup de raisons, être ici est tout à fait essentiel pour moi.

You are, as much as any other group or place in the world today, using the concept of spatial justice explicitly and creatively. And so in many ways, this is a very vital place for me to be visiting.

La question - pourquoi j’insiste sur le spatial - a beaucoup de réponses. La réponse la plus large est que cela reflète un évènement remarquable, même s’il n’est pas identifié par tous, qui a commencé à Paris après 1968 : les premières lueurs - surtout dans les travaux de Lefebvre et de Foucault - de ce qui serait finalement appelé -après 20 ans d’oubli - le « Tournant spatial ». Une résurgence d’intérêt pour l’espace et la réflexion sur l’espace s’est produite au cours des dernières décennies, diffusant le concept d’espace et la sensibilité à l’espace à l’ensemble des disciplines. Aujourd’hui, plus qu’à aucun moment de l’histoire, au moins durant les deux derniers siècles, la réflexion sur l’espace est devenue transdisciplinaire, à l’ordre du jour de manières variées dans presque toutes les thématiques. Pour beaucoup de disciplines - à part la géographie, l’architecture, l’urbanisme -, la réflexion sur l’espace est très nouvelle. Ce que nous voyons aujourd'hui, c’est une espèce d’exploration préalable : comment la réflexion sur l’espace, dans des domaines très divers, de la religion à l’archéologie, à l’anthropologie et la comptabilité, peut ouvrir de nouvelles possibilités, de nouvelles pistes.

The question about why I insist on the spatial has many answers. The broadest answer reflects a remarkable if not widely recognized event that began in Paris after 1968: the first stirrings, mainly in the work of Lefebvre and Foucault, of what would eventually—after more than 20 years of neglect– become called the Spatial Turn. A resurgence of interest in space and spatial thinking has been occurring over the last several decades, spreading a spatial concept and awareness to every discipline. Today, more than in any other time in at least the last two hundred years, spatial thinking has become transdisciplinary, adopted in various ways in almost every subject area. For many disciplines -outside geography, architecture, urbanism- spatial thinking is very new. And so what we are seeing today is a kind of initial exploration about how spatial thinking, in a wide variety of subject areas, from religion to archeology to anthropology and accounting, can open up new possibilities, new insights.

Ayant pour ma part adopté et défendu une perspective spatiale depuis des dizaines d’années, je veux maintenant pousser ça encore plus loin, en ajoutant une dimension spatiale forte et significative à d’autres vastes débats qui n’avaient pas connu une analyse spatiale rigoureuse dans le passé. Cela m’a conduit à m’intéresser à la spatialisation des concepts interdépendants de justice, de démocratie, de citoyenneté, des luttes des groupes locaux, etc., pour explorer comment la perspective spatiale pouvait ouvrir des possibilités neuves, de nouvelles façons de penser ces concepts et ces idées importants de longue date. C’est une explication à mon insistance sur une approche spatiale pour décrire la justice.

As someone who has been promoting this spatial turn for many decades, I now want to push it still further, by assertively adding a significant spatial dimension to other kinds of broad debates that have not received a rigorous spatial analysis in the past. This led to my interest in spatializing the inter-related concepts of justice, democracy, citizenship, community struggles and so on, to explore how the spatial perspective might open up new possibilities, new ways of thinking about these traditionally important concepts and ideas.  This is one way to explain why I insist on using spatial to describe justice.

Une autre raison, plus spécifique, pour donner de l’importance à la justice spatiale est venue de l’écriture de Postmetropolis, et explique en partie pourquoi Seeking Spatial Justice m’a pris dix ans à écrire. Quand j’achevais Postmetropolis, qui fait ressortir ce qui est arrivé aux villes dans les trente ou quarante dernières années, j’ai réalisé que l’image que je peignais de la condition urbaine contemporaine semblait très déprimante et sombre. La restructuration urbaine a produit tellement d’effets négatifs qu’on en arrivait à ne presque plus avoir d’espoir en la possibilité d’un futur meilleur. Aussi, à la toute fin de Postmetropolis, j’ai commencé à parler de justice spatiale et des possibilités d’utiliser des stratégies spatiales explicites pour faire face de manière neuve aux inégalités et aux injustices énormes engendrées par près de quatre décennies de restructuration économique et de mondialisation néolibérale. La recherche de la justice spatiale est devenue pour moi une source d’espoir pour le futur, une nouvelle orientation pour les mouvements sociaux urbains du 21e siècle.

Another more specific reason for emphasizing spatial justice came from the writing of Postmetropolis and partly explains why it took me ten years to write Seeking Spatial Justice. When I was completing Postmetropolis, which emphasizes what has been happening to cities over the last 30 or 40 years, I realized that the picture I was painting of the contemporary urban condition seemed very depressing and dark.  Urban restructuring had produced so many negative outcomes that one ended up with almost no hope for any possibility for a better future. And so at the very end of Postmetropolis, I started speaking about spatial justice and the possibilities of using explicitly spatial strategies to address in new ways the enormous inequalities and injustices that had been generated by nearly four decades of economic restructuring and neoliberal globalization. Seeking spatial justice became for me a source of hope for the future, a new direction for urban social movements in the 21st century.

Une autre réponse encore à votre question sur pourquoi associer spatial à justice me ramène aux idées et aux réflexions, pour moi sources d’inspiration toujours renouvelées, d’Henri Lefebvre. Pendant que le concept de justice spatiale se développait, je revenais aux écrits de Lefebvre de la fin des années 1960 et du début des années 1970, tout particulièrement ceux autour du Droit à la ville. Mais il y a bien plus encore dans les écrits de Lefebvre, dans cette période après 68, qui pousse à l’affirmation d’une perspective spatiale, mon point de départ dans Seeking Spatial Justice. Affirmer la spatialité, voir la justice comme essentiellement spatiale dans tous ses aspects, c’est ce qui distingue ce que j’ai écrit des travaux proches, sur la Ville Juste par exemple. J’explore très spécifiquement comment une perspective spatiale peut apporter une nouvelle intelligence des choses, à un niveau politico-théorique, aux efforts pour comprendre les injustices sociales de tous types, et pour lutter contre elles. Mais, encore plus concrètement, j’examine comment une conscience spatiale radicale peut encourager de nouvelles stratégies chez les organisations politiques et les militants, pour travailler à une plus grande justice sociale, une plus grande égalité, et lutter contre les forces les plus oppressives qui opèrent dans le monde aujourd'hui. Il ne resterait plus rien, à mes yeux, si l’insistance forte et vitale sur le spatial était éliminée de la saisie de la Justice en général ou, plus spécifiquement, de la recherche d’une Ville Juste.

Still another answer to your question about attaching spatial to justice takes me back to, for me, the always inspiring ideas and thoughts of Henri Lefebvre.  As the Spatial Justice concept was developing, I was looking back to Lefebvre’s writings in the late 1960’s and early 70’s, especially those relating to Le Droit à la ville, The Right to the City.  But there was much more in Lefebvre’s writings after 1968 that encouraged an assertive spatial perspective, my key starting point in Seeking Spatial Justice.  Being assertively spatial, seeing justice as essentially spatial in all its aspects, is what distinguishes what I have written from the closely related writings on the Just City, for example. I’m exploring very specifically how a spatial perspective can add new insights at a political-theoretical level to efforts to understand and to struggle against social injustice of every kind. But even more concretely, I look at how a critical spatial consciousness can stimulate new strategies for political organizations and activists to work towards greater social justice, greater equality, and to fight against the most oppressive forces that are operating in the world today. There would be nothing left, in my view, if the vital and assertive spatial emphasis were eliminated from an understanding of justice in general or the search for a Just City in particular.

La part « justice » de « justice spatiale » est, elle aussi, très importante. Le terme de justice et le concept de justice ont également obtenu une signification plus large, conceptuellement, politiquement et stratégiquement, dans les dernières années. Il y a eu un centrage sur la Justice, en tant que puissante image mobilisatrice. Plus que la lutte pour l’égalité, la liberté ou les droits humains universels, la lutte pour une plus grande justice semble être politiquement plus concrète et inclusive, une base pour créer de nouvelles coalitions, plus cohérentes, parmi des groupes et des mouvements sociaux profondément divers, un terrain commun pour des militants impliqués dans des luttes sur le lieu de travail et sur les questions d’emploi, sur celles de genre, de préférence sexuelle, sur les questions raciales, sur l’environnement, le mouvement de la paix… Lutter pour une plus grande justice (spatiale) ouvre un vaste filet capable d’englober de nombreuses formes de militantisme, de les encourager à se rassembler dans des types de coalitions plus larges et plus diverses. Et donc associer spatial + justice est un extraordinaire moment de conjonction, chacun de ces termes voyant croitre sa puissance et son influence dans le monde contemporain.

The justice part of spatial justice is also very significant. The term justice and the concept of justice have also obtained a larger meaning conceptually, politically, and strategically, in recent years. There has been a focusing on Justice as a powerful mobilizing metaphor. More so than struggling for equality, freedom, or universal human rights, struggling for greater justice appears to be more politically practical and inclusive, a basis for creating new and more cohesive coalitions among highly diverse groups and social movements, a common ground for activists involved in struggles over the workplace and labor issues, over gender issues, over sexual preference, over racial issues, the environment, the peace and anti-war movement.  Struggling for greater (spatial) justice opens up a wider net to encompass many different forms of activism, encouraging them to come together in larger and more diverse kinds of coalitions. So the joining together of spatial + justice is a kind of extraordinary moment of conjunction, with both terms growing in their power and influence in the contemporary world.

 

 

2e partie

Part 2

JSSJ: Revenons à Henri Lefebvre. Comment articulez-vous la Justice spatiale au Droit à la ville, élaboré par Henri Lefebvre ? Pourquoi le Droit à la ville est-il aussi central pour théoriser la Justice spatiale ? Pouvez-vous nous l’expliquer ?

JSSJ: Let’s come back to Henri Lefebvre. How do you articulate Spatial Justice to the Right to the City, elaborated by Henri Lefebvre? Why is the Right to the City so central to theorize Spatial Justice? Can you tell us?

 

 

30 sept 2010

 

 

Edward SOJA : Il y a beaucoup d’expressions qui ont émergé au fil des années pour décrire certains aspects des dimensions spatiales de la Justice et de la politique. Dans Social Justice and the City (1973), par exemple, David Harvey a utilisé le terme de « Justice territoriale ». Le concept n’a jamais vraiment pris et même les géographes marxistes l’ont rarement réutilisé. Un concept informulé de justice spatiale était dans l’air depuis longtemps, mais il n’avait pas reçu d’attention académique ou politique claire. Jusqu’en 2000, seulement deux ou trois publications académiques avaient paru en anglais qui utilisaient l’expression exacte de justice spatiale. Jusqu’à très récemment, donc, le concept de justice spatiale ne faisait pas grand sens, en lui-même, pour les syndicats et pour le mouvement syndical, ou les féministes, ou la plupart des autres organisations militantes. Politiquement, le concept de justice spatiale a été maintenu en vie essentiellement par le mouvement pour la justice environnementale.

ES: There are many terms that have emerged over the years to describe some aspects of the spatial dimensions of Justice and politics and so on. In Social Justice and the City (1973), for example, David Harvey used the term “Territorial Justice”. The concept never really developed much further and even Marxist geographers rarely used it again. An implicit concept of Spatial Justice was around for a long time but didn’t get much explicit academic or political attention.  Until the year 2000, only two or three academic publications appeared in English using the specific term Spatial Justice. Until very recently, the concept of Spatial Justice also made little sense to labor unions and the labor movement, or to feminists or most other activist organizations. The concept of Spatial Justice in some form was kept alive politically mainly through the environmental justice movement.

Le mouvement pour la justice environnementale, même s’il ne se voyait pas ainsi, était pour l’essentiel un mouvement autour de la justice spatiale, concernant les questions environnementales. Cependant, le mouvement se concentrait sur le racisme environnemental et non sur la justice spatiale, même si ce racisme s’exprimait largement en termes spatiaux, impliquant des discriminations dans les localisations et des inégalités de distribution. Les impacts de la diffusion du « Tournant spatial », ont été accompagnés non seulement d’un usage plus large de l’expression de justice spatiale, mais aussi de la redécouverte renouvelée d’Henri Lefebvre, en tant que théoricien spatial majeur, d’abord dans le monde anglophone et, beaucoup plus récemment, en France. Soudain, dans quelques lieux, comme Los Angeles et New York, l’idée du droit à la ville a commencé à percoler des débats théoriques purement abstraits vers les pratiques politiques concrètes.

The environmental justice movement, although it did not see itself in this way, was essentially a movement around Spatial Justice with regard to environmental issues.  Environmental racism not spatial justice, however, was the dominant focus for the movement, even though the racism was expressed in largely spatial terms, involving locational discrimination and distributional inequalities. As the spatial turn expanded in its impact, it was accompanied by not just a wider use of the term Spatial Justice but by a resurgent rediscovery of Henri Lefebvre as a leading spatial theorist, first in the Anglophonic world and much more recently in France. Suddenly, in a few places such as Los Angeles and New York, the Right to the City idea began to percolate from pure abstract theoretical debates into actual political practice.

Le droit à la ville semblait un objectif plus concret et plus accessible, particulièrement en comparaison avec l’accomplissement des droits humains universels ou bien d’une Révolution immédiate. Il semblait aussi plus concret et plus simple à comprendre et à organiser que la justice spatiale. L’impact du Droit à la ville a encore été amplifié par l’annonce de l’ONU selon laquelle, pour la première fois, la majorité de la population mondiale vivait dans des villes, et que le futur va voir encore plus de la population vivre dans les villes. Il y a eu rapidement une explosion d’intérêt pour le Droit à la ville, dans plusieurs colloques de l’UNESCO à Paris et ailleurs en Europe, et une série de Forums sociaux mondiaux en Amérique latine, qui ont donné naissance à une Charte universelle sur le Droit à la Ville.

The Right to the City seemed a more practical and attainable political objective, especially in comparison with achieving universal human rights or Revolution now.  It also seemed more concrete and easier to understand and organize for than Spatial Justice.  The impact of the Right to the City idea was magnified further by the UN announcement that, for the first time, the majority of the world’s population lived in cities and that the future is going to see even more of the world’s population living in cities. Soon there was an explosion of interest in the Right to the City, from various UNESCO conferences in Paris and elsewhere in Europe and a series of World Social Forums in Latin America, leading to the proclamation of a World Charter on the Right to the City.

Un autre endroit où toutes ces choses ont convergé a été Los Angeles. Les notions de justice sociale et de justice spatiale étaient presque dans l’air, dans l’atmosphère de Los Angeles, surtout après ce qu’on a appelé les émeutes pour la justice de 1992. Quelques-uns de mes collègues du département d’urbanisme d’UCLA ont lancé des projets pour organiser (sans mon aide directe, je dois ajouter) une Alliance pour le Droit à la Ville, construite sur une base bien établie de coalitions fortes et victorieuses entre organisations d’habitants et syndicats, comme la Los Angeles Alliance for a New Economy (LAANE). La première réunion de l’alliance pour le Droit à la ville s’est tenue à Los Angeles en janvier 2007, et la présence de Lefebvre y était sensible. Il y a eu une discussion sur les idées de Lefebvre sur le Droit à la ville et les participants ont été encouragés à lire certains de ses travaux. Une certaine importance a été donnée à la réflexion spatiale, mais l’expression « justice spatiale » n’a jamais été utilisée explicitement.

Another place where everything was coming together was Los Angeles. Notions of social and spatial justice were almost in the air, the atmosphere of Los Angeles, especially after the so-called Justice Riots of 1992.  Several of my colleagues in the Urban Planning Department at UCLA (without my direct help, I might add) began plans to organize a Right to the City Alliance to build upon an established base of strong and successful labor-community coalitions, such as the Los Angeles Alliance for a New Economy (LAANE).  The first meeting of the RTTC Alliance was held in Los Angeles in January 2007, and Lefebvre’s presence was felt.  There was a discussion of Lefebvre’s ideas about the right to the city and the participants were urged to read some of his work.  There was some emphasis on spatial thinking but the term Spatial Justice was never used explicitly,

Au cours des dernières années, il y a eu une espèce de convergence stratégique autour de l’idée du Droit à la ville, associant ce que j’ai appelé justice spatiale à la justice environnementale, à la justice territoriale, à la géographie de la justice sociale, et à la recherche de la ville juste. Toutes ces idées ont convergé, avec les concepts de Lefebvre au centre de tout ça. Alors que certains des arguments centraux les plus durs et radicaux de Lefebvre ont été adoucis par ces évolutions plus larges, beaucoup subsistent. Ce qui pour moi est particulièrement séduisant dans le concept de Lefebvre, c’est qu’il s’enracine dans une prise de contrôle de la production sociale de l’espace social, dans une prise de conscience et dans une sensibilisation à comment l’espace peut être utilisé pour opprimer et exploiter, et dominer, et créer des formes de contrôle social et de discipline. Cela signifie que les luttes autour d’une gentrification sans frein, ou des communautés fermées, ou des inégalités sur le lieu de travail, ou de revenus, tous les genres d’injustices doivent être vus, au moins en partie, comme étant sous-tendus par les géographies injustes qui ont été socialement créées et dans lesquelles nous vivons. Personne, aucun des auteurs marxistes en géographie ou en sociologie, ou n’importe où aussi bien dans le monde anglophone que francophone, n’a été plus explicite que Lefebvre pour fonder ce dont il parlait au sujet de la production sociale de géographies injustes, pour reconnaître combien l’espace peut être à la fois oppressif et libérateur. Et personne ne rend plus clair que lui la nécessité d’intervenir sur ce processus spatial pour le transformer, le réorienter, pour le rendre plus juste.

Over the past several years there has been a kind of strategic convergence around the right to the city idea, linking what I have been calling Spatial Justice to environmental justice, territorial justice, the geography of social justice, and the search for the Just City.  All these ideas are coming together, with Lefebvre’s concepts at the center of it all.  While some of the hard radical core of Lefebvre’s arguments have become softened in these larger developments, there is much that remains. What is especially attractive to me in Lefebvre’s concept is that it’s rooted in taking control over the social production of social space, in a kind of consciousness and awareness of how space can be used to oppress and exploit and dominate, to create forms of social control and discipline.  This means that struggles over unregulated  gentrification, or gated communities, or inequalities at the workplace, or in the distribution of income, all kinds of injustices need to be seen, partially at least, as causally related to the unjust geographies that have been socially created and in which we all live. No one, none of the writers in Marxist geography or sociology, or anywhere in the both Anglophonic and Francophonic worlds, has been more explicit than Lefebvre in grounding what he was talking about in the social production of unjust geographies, in recognizing how space can be both oppressive and liberating. And no one makes it more clear that there is the need to intervene in this spatial process to transform it, to redirect it, to make it more just.

Et donc, il y a presque une nécessité à revenir à Lefebvre et à cette période remarquable qui, je pense, sera reconnue comme l’un des moments les plus importants de la pensée occidentale au 20e siècle. Je fais référence à la période de 1968 à 1974, quand au moins deux personnes, établies la plupart du temps à Paris, Henri Lefebvre et Michel Foucault, ont développé des idées remarquablement similaires sur comment penser spatialement, comment penser de manières nouvelles et innovantes à propos de l’espace et de sa puissance causale, et comment construire une perspective spatiale critique aussi puissante qu’une perspective historique critique. Comment cette convergence de pensées s’est-elle produite ? Lefebvre et Foucault étaient-ils en communication étroite ? Est-ce que l’un a emprunté les idées de l’autre ? Il n’y a quasiment rien d’écrit sur ce moment vraiment remarquable dans le développement de la pensée occidentale du social et du politique. Cela demeure un défi pour les chercheurs futurs de clarifier et détailler ce lien (ou cette absence de lien) entre Lefebvre et Foucault.

And so there is a necessity almost to go back to Lefebvre, and to this remarkable period that I think, looking back, will be recognized as one of the most important moments in the development of western thought in the twentieth century. I refer to the period from 1968 to 1974, when at least two people based mainly in Paris, Henri Lefebvre and Michel Foucault, developed remarkably similar ideas about how to think spatially, how to think in new and innovative ways about space and its causal power, and how to make a critical spatial perspective as powerful as a critical historical perspective.  How did this convergence of thinking occur? Were Lefebvre and Foucault in close communication? Did one borrow ideas from the other? There is virtually no literature on this truly remarkable moment in the development of Western social and political thought.  It remains a major challenge for future researchers to unravel and elaborate on the Lefebvre-Foucault connection (or lack thereof).

L’émergence d’une nouvelle perspective spatiale critique donne une signification accrue à ce qui s’est produit à Paris en 1968. Alors que ces nouveaux développements de la réflexion spatiale ont été brouillés et enterrés pendant l’essentiel des 25 années qui ont suivi, nous commençons à réaliser que pour la première fois au cours du siècle précédent, il y a eu un effort, mené par des intellectuels français, de briser l’hégémonie de l’historicisme social qui s’était formé avec le développement du marxisme (le matérialisme historique) et la domination des sciences sociales par l’histoire dans la 2e moitié du 19e siècle. J’ai argumenté que l’objectif implicite à la fois de Foucault et de Lefebvre était de rééquilibrer la signification de l’espace et du temps, de rompre avec la tradition qui privilégiait le temps et l’histoire, comme dynamique et développement, tandis que l’espace et l’élaboration des géographies humaines étaient vues comme un simple arrière-plan physique, un réceptacle ou une scène pour le drame des sociétés humaines. Et tous les deux disaient quelque chose de très simple : les vieilles façons de penser l’espace ne vont pas suffire ! Si vous continuez à penser l’espace comme vous l’avez fait traditionnellement, jamais vous ne rendrez les perspectives spatiales aussi puissantes que les perspectives historiques. Et ce dont nous avons besoin, c’est de trouver un moyen pour rendre cette perspective spatiale plus large et plus complète, plus ciblée, plus pertinente, plus efficace en termes critiques, qu’elle ne l’était auparavant. Foucault a appelé cette nouvelle perspective : hétérotopologie ; pour Lefebvre, cela tournait autour de ce qu’il appelait l’espace vécu ou l’espace composite des représentations.

The emergence of a new critical spatial perspective gives added significance to what happened in Paris in 1968.  While these new developments in spatial thinking were blurred and buried for most of the next 25 years, we are beginning to appreciate that for the first time in the preceding century there was an effort, led by French scholars, to break down the hegemonic social historicism that had formed with the development of Marxism (historical materialism) and the history-driven social sciences in the last half of the 19th century.  The implicit aim of both Foucault and Lefebvre, I have argued, was to rebalance the significance of space and time, to break down the tradition of privileging time and history as dynamic and developmental, while space and the making of human geographies were seen as mere physical background, container or stage for the human social drama. And they were both saying something very simple: old ways of thinking about space as either material form or mental representation were not going to do it! If you continue to think about space in the ways that you did traditionally, you would never get spatial perspectives as powerful as historical perspectives. And so what we need is to find another, alternative way to make this spatial perspective broader and more comprehensive, more focused, more insightful, more useful and critically sharp than it had been before. Foucault called this new perspective heterotopology; for Lefebvre it revolved around what he called lived space or the composite space of representations.

Le monde intellectuel, anglophone et, il semble aussi, francophone, n’était pas préparé à accepter une telle refondation radicale de la signification sociale de l’espace, et ces idées innovantes sont restées en sommeil pendant plus de vingt ans, au moins jusqu’à ce que l’essor du Tournant spatial donne une nouvelle signification, énorme, aux écrits (parisiens ?) de Lefebvre et de Foucault. Pour revenir à ce que je disais au tout début, c’est un grand plaisir de discuter de ça à Paris, où les étapes initiales du Tournant spatial critique ont eu lieu !

The intellectual world, Anglophonic and it would appear Francophonic as well, were not prepared to accept such a radical re-thinking of the social significance of space, and these innovative ideas would remain dormant for more than twenty years, at least until the growing spatial turn gave enormous new significance to the (Parisian?) writings of Lefebvre and Foucault. Going back to what I said at the very beginning, it’s a great pleasure to be talking about this in Paris, where at least the initial stages of the critical spatial turn took place!

 

 

3e partie

Part 3

JSSJ : Le plaisir est partagé !

JSSJ: The pleasure is shared!

Pour revenir à cette idée très centrale de construction de coalitions : dans le cinquième chapitre de Seeking Spatial Justice, vous décrivez une réalité inhabituelle dans les universités états-uniennes : des liens forts et actifs entre des universitaires militants, du département d’urbanisme d’UCLA, et des organisations locales ou syndicales. Selon vous, ces liens ont « joué un rôle important dans la résurgence de coalitions nouvelles et innovantes, tout autant que dans des apports plus universitaires à la théorie spatiale et aux études urbaines »[1]. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette traduction de la théorie en action ?

To come back to this very central idea of coalition building… In the fifth chapter of Seeking Spatial Justice, you describe quite an unusual reality in the US Universities: strong and active links between university scholar-activists in urban planning in UCLA, and local, labor and community organizations. According to you, those links “played an important role in the resurgence of new and innovative coalitions, as well as in more academic contributions to spatial theory and urban studies”[1]. Can you tell us more on this translation of theory into practice?

 

 

30 sept 2010

 

 

Edward SOJA : Oui, donc, un peu plus sur le contexte : cela n’a pas eu lieu dans beaucoup de villes des États-Unis, même pas dans la Région de la Baie de San Francisco, ou à New York, ou à Chicago. Dans ce chapitre, je développe un argument sur le caractère exceptionnel de Los Angeles, dans le sens où c’était un lieu où des idées innovatrices, à la fois sur la théorie spatiale et sur la pratique spatiale, se sont développées ensemble. Je dois toujours faire attention, parce que les Britanniques en particulier n’aiment pas que je parle de Los Angeles comme étant un lieu tellement spécial, et j’essaie d’éviter ça dans les débats théoriques. Mais si l’on parle de politiques spatiales ou de mouvements sociaux, Los Angeles était vraiment assez spéciale. C’est le lieu où de nouvelles coalitions ont émergé, reliant des organisations d’habitants avec des syndicats ainsi qu’avec des organisations religieuses ou ethniques, des mouvements environnementalistes ou pacifistes et, dans certains cas, certains groupes de militants universitaires d’universités locales. Toutes ces coalitions n’étaient pas explicitement spatiales, mais plusieurs, comme LAANE, la Bus Riders Union, la Strategic Actions for a Just Economy, and l’Alliance pour le Droit à la ville, ont joué un rôle clef dans le passage des théories spatiales développées à l’Université dans la pratique politique active.

Edward Soja: Yes, also, a little more background. This was not taking place in very many cities in the United States, not even in the Bay Area or New York or Chicago. In that chapter, I was making an argument that Los Angeles was exceptional in that it was a place where innovative ideas about both spatial theory and spatial practice developed together. I always have to be careful, because particularly the British don’t like me talking about Los Angeles being so special, so I often try to avoid it when looking at more theoretical debates. But when speaking about spatial politics and social movements, Los Angeles was indeed quite special. It was the place where new coalitions emerged linking community based organizations with labor unions as well as religious and ethnic organizations, the environmental and peace movements, and in some cases certain groups of scholar-activists at local universities.  Not all these coalitions were explicitly spatial, but several such as LAANE, the Bus Riders Union, Strategic Actions for a Just Economy, and the Right to the City Alliance played key roles in bringing spatial theories developed in the universities into active political practice.

Pour revenir à la première question - la signification du spatial -, on pourrait se demander : d’où venait cette mise en relief innovatrice de l’espace ? Un des arguments que je développe, c’est que ça a à voir avec le fait qu’il y avait un groupe d’universitaires, surtout à Los Angeles, mais aussi dans d’autres lieux, surtout en urbanisme et en géographie, mais aussi dans d’autres disciplines, qui exploraient les approches théoriques de l’espace de façon active - particulièrement les approches urbaines et régionales -, et qui développaient de nouveaux concepts au sujet des processus d’urbanisation régionale, de changements urbains et des restructurations, et des causalités spatiales urbaines, de comment l’urbanisation engendre le développement économique, l’innovation technologique et la créativité culturelle. Dans ce que certains ont appelé l’école de Los Angeles d’études urbaines et régionales, de nouvelles idées ont commencé à émerger au sujet du développement spatial, de la démocratie régionale, des villes créatives, des effets stimulants de l’agglomération urbaine, et même de la notion en gestation de capital spatial, qui établit la correspondance avec la notion bien établie de capital social.

Going back to your first question about the significance of the spatial, one might ask where did this innovative spatial emphasis come from? One of the arguments I make is that it had to do in part with the fact that there was a cluster of scholars, largely at UCLA, but in other universities as well, mainly in urban planning and geography but also in other disciplines, who were actively exploring spatial theory–urban and regional spatial theory in particular–and developing new concepts relating to regional urbanization processes, urban change and restructuring, and urban spatial causality, how urbanization generates economic development, technological innovation, and cultural creativity.  In what some called a Los Angeles School of Urban and Regional Studies, new ideas began to emerge about spatial development, regional democracy, creative cities, the stimulus of urban agglomeration, even some early notions of spatial capital, to match the already well-established concept of social capital.

Il y avait plusieurs autres facteurs dans le département d’urbanisme à UCLA qui encourageaient la traduction de la théorie spatiale en pratique. J’ai beaucoup hésité à consacrer un chapitre entier au département où j’ai enseigné pendant plus de 35 ans : ça me mettait mal à l’aise parce que je craignais d’être de parti pris. Mais, d’une certaine façon, j’ai reçu plus de réactions positives sur ce chapitre que sur certains autres. Comme je le note, le département a été organisé depuis le début avec pour objectif principal de former des militants. Quand nous nous comparions avec l’Université de Californie du Sud [USC] à l’époque (au début des années 1970, après sa création en 1968-1969), nous avions l’habitude de dire qu’en urbanisme là-bas, ils formaient des gens pour trouver du travail en urbanisme, alors que nous, nous formions nos étudiants pour qu’ils deviennent des agents du changement - quoi que cela ait pu impliquer. Et c’est cela qui a fait que la connexion d’UCLA avec les mouvements sociaux locaux, les organisations de base et les mouvements syndicaux est quelque chose qui était là depuis le début.

There were several other factors in the UCLA Urban Planning Department that encouraged the translation of spatial theory into practice.  I was very hesitant and uncomfortable about devoting an entire chapter in the book to the department where I had been teaching for more than 35 years, for fear of being biased. But in some ways, I have been receiving more positive reactions to this chapter than some of the others. As I note, the department was organized from the beginning with a primary objective of training activists. When we compared ourselves to the University of Southern California at that time (early 1970s, after its establishment in 1968-69) we said that in urban planning at USC they trained students specifically or jobs as urban planners, whereas we trained our students to be change agents, no matter what that took. And so this made the UCLA connection to local community organizations, the labor movement, and other activist organizations something that has been there from the beginning.

Dans certains cas, comme le procès victorieux mené par la Bus Riders Union - qui a amené la reconnaissance de nombreuses décennies de pratiques injustes dans  l’équipement en transports publics, et qui a eu pour résultat le transfert de milliards de dollars de la construction d’un système ferré fixe, privilégiant les riches suburbains, à l’amélioration du réseau de bus, en réponse aux besoins plus pressants des pauvres, dépendants des transports en commun-, il y a eu relativement peu d’apports des universitaires militants. Le combat a été mené le plus vigoureusement par une organisation remarquable, farouchement indépendante, qui s’appelle le Labor/Community Strategy Center [Centre de stratégie des travailleurs et des habitants]. Les dirigeants du Centre de stratégie ont développé leurs propres stratégies spatiales, s’appuyant sur des luttes préexistantes sur la justice environnementale et la justice dans les transports. J’ai consacré le premier chapitre de Seeking Spatial Justice à l’action en justice victorieuse de la BRU contre la Metropolitan Transit Authority [Autorité métropolitaine des transports] parce qu’elle offre un exemple remarquablement clair d’une lutte au sujet d’une injustice spatiale. Dans d’autres organisations clefs, surtout la Los Angeles Alliance for a New Economy (LAANE) [Alliance de Los Angeles pour la nouvelle économie], les liens avec l’université étaient beaucoup plus intenses. Durant les dix dernières années environ, LAANE a embauché plus de trente diplômés d’urbanisme d’UCLA, offrant un flux continu, dans les deux sens, entre l’université et la population au sens large. Autant que je sache, il n’y a rien eu d’approchant dans les autres grandes villes du pays.

In some cases, such as the successful trial led by the Bus Riders Union that recognized many decades of unjust practices in the provisioning of public transit and resulted in the shift of billions of dollars from building a fixed rail system primarily favoring the suburban wealthy to improvements in the bus network serving the more urgent needs of the transit dependent poor, there was relatively little input from university scholar activists.  The case was fought most vigorously by a remarkable and fiercely independent organization called the Labor/Community Strategy Center.  The Strategy Center’s leaders developed their own spatial strategies, drawing on existing struggles over environmental and transit justice.  I devoted the first chapter of Seeking Spatial Justice to the successful BRU lawsuit against the Metropolitan Transit Authority for it provides a particularly clear example of a struggle over spatial injustice.  In other key organizations, especially the Los Angeles Alliance for a New Economy (LAANE), the university connections were much more intense.  Over the past ten or so years, for example, LAANE has hired more than thirty graduate students from UCLA Urban Planning, providing a continuous two way flow between the university and the wider community.  As far as I can tell, there has been nothing quite like this happening in other large cities across the country.

L’émergence de coalitions entre habitants et travailleurs à Los Angeles aurait pu se produire sans ces connexions avec l’université et la traduction de la théorie spatiale en pratique que ces connexions ont nourrie. Mais il y a peu de doute qu’une relation inhabituellement féconde s’est développée entre militants syndicaux et groupes d’habitants, et membres et étudiants du département d’urbanisme d’UCLA, et qu’avec le temps, cette relation a favorisé une conscience spatiale stratégique qui a contribué de manière significative à faire de Los Angeles un centre d’innovation pour les mouvements de travailleurs et d’habitants aux Etats-Unis.

The resurgence of labor-community coalition building in Los Angeles may have occurred without these university connections and the translation of spatial theory into practice that these connections encouraged.  But there is little doubt that an unusually fruitful relationship developed between activist labor and community groups and the faculty and students in UCLA urban planning and that over time this relationship fostered a practical and strategic spatial consciousness that contributed significantly to making Los Angeles an innovative center of the American labor and community development movements.

Seeking Spatial Justice a été publié à un moment où j’étais très optimiste sur ce qui se passait à Los Angeles. L’Alliance pour le droit à la ville était florissante et s’étendait dans le comté, LAANE initiait l’usage des Community Benefit Agreements, par lesquels les promoteurs offrent des avantages localement en échange d’un soutien public à leurs projets, et en 2010, le département d’urbanisme fêtait le recrutement d’une diplômée du département, Cecilia Estolano, comme directrice exécutive de la Community Redevelopment Agency [Agence pour le redéveloppement local] à Los Angeles, une des plus importantes agences d’aménagement des Etats-Unis. En tant que juriste radicale, féministe et latina, Estolano avait vraiment le potentiel de développer certaines des choses qui étaient en train de se passer, en particulier les CBA, très innovants. Malheureusement, peu de temps après la publication du livre, elle a été renvoyée par notre maire, Villaraigosa, censé être de gauche et du côté des syndicats, cela pour de vilaines raisons, très personnelles[2]. Avec l’effondrement économique de 2008, et d’autres évènements sur le plan national, incluant une profonde récession en Californie, s’ajoutant à ces déceptions au plan local, mon optimisme stratégique quant au développement de coalitions entre travailleurs et habitants à Los Angeles a été sérieusement mis à l’épreuve.

Seeking Spatial Justice was published at a time when I was very optimistic about developments in Los Angeles.  The Right to the City Alliance was flourishing and spreading across the county, LAANE was pioneering the use of Community Benefit Agreements whereby developers provided local benefits in return for public support for their investments, and in 2010 the Urban planning department was celebrating the appointment of an alumna, Cecilia Estolano, as the executive director of the Community Redevelopment Agency in Los Angeles, one of the largest planning agencies in the US. As a radical feminist lawyer and latina, Estolano had the potential to really expand some of the new things that were happening, especially the innovative Community Benefits Agreements. Unfortunately, however, soon after the book was published, she was dismissed by our supposedly liberal, labor leaning Mayor for very personal and nasty reasons[2].  With the economic meltdown of 2008 and other national events, including the deep recession in California, added to these local disappointments, my strategic optimism about the development of labor-community coalitions in Los Angeles is being severely tested.

 

 

JSSJ : Il y a des lueurs d’espoir, pour reprendre votre expression ?

JSSJ: Are there glimmers of hope, as you put it.

Edward SOJA : Oui, il y a des lueurs d’espoir, mais je ne suis pas sûr de trouver beaucoup de lueurs d’espoir actuellement…

ES: Yes, there are some, but I’m not sure I can find very many glimmers of hope right now…

 

 

4e partie

Part 4

JSSJ : Sortons un peu des Etats-Unis ; de notre perspective de chercheurs francophones, ce que nous avons tenté de faire avec le journal Justice Spatiale | Spatial Justice, c’est d’établir plus de communications entre les communautés de chercheurs anglophones et francophones ; en plus, certains d’entre nous travaillent en Afrique. Ma question est liée à ces deux réalités. Les francophones réagissent souvent, quand nous tentons d’avancer le concept de justice spatiale : « vous introduisez un concept anglo-saxon ». Comment adapter, comment réinterpréter les choses, et prendre en considération la tradition française en urbanisme ? C’est une question.

JSSJ: Getting out of the United States, from our perspective of francophone researchers, what we try to do in Spatial Justice Journal is establish more communication between Anglophone and Francophone research communities, and also some of us are working in Africa. My question is connected to these two issues. From the Francophone, we often get the response or the reaction, when we promote the Spatial Justice concept: “you are bringing an anglo-saxon concept”. How do you adapt, how do you reinterpret this, in consideration of the French urban planning tradition? That’s one question.

Et puis, c’est plus ou moins la même question, pour ceux d’entre nous qui travaillent dans des pays africains, - je sais que vous avez travaillé en Afrique- avec des situations complètement non-démocratiques, une pauvreté extrême, des privations extrêmes… nous avons souvent la réponse : « Mais est-ce que la justice spatiale est ce qu’il y a de plus urgent ? Pourquoi devrions souhaiter travailler sur ça ? Et pourquoi vous, qui venez des pays du Nord, devriez-vous venir nous dire ce qui est juste, spatialement juste ? »

And it’s kind of the same question, for those of us working in African countries -I know that you have been working in Africa- with completely non-democratic political situations, extreme poverty, extreme deprivation… We often get the response: “But is Spatial Justice the more urgent? Why would we want to work on that? And why would you, from the countries of the North, come and tell us what is just, spatially just?”

 

30 sept 2010

 

 

Edward SOJA : D’une certaine façon, ce sont des questions très proches, mais qui nécessitent des réponses très différentes. Dans la première question, la justice spatiale semble être pour une large partie un concept anglophone, en raison de la manière dont Henri Lefebvre a été traité après les évènements de 1968. Il y a eu un rejet particulièrement intense de Lefebvre et de ses idées, à travers tout le spectre politique. Ses idées neuves sur la pensée spatiale et les causalités urbaines spatiales se sont trouvées démodées et ensevelies dans la tradition intellectuelle française. De même que ses affirmations sur le Droit à la ville et ses liens à la notion connexe de justice spatiale. Lefebvre, jusqu’il y a peu, a été virtuellement oublié en France. Cependant, avec l’essor du Tournant spatial, qui affecte toutes les sciences sociales et humaines - pas seulement dans le monde anglophone -, il y a eu un renouveau extraordinaire de l’intérêt pour Lefebvre, en particulier après que la traduction anglaise, longtemps reportée, de La production de l’espace a paru en 1991, dix-sept ans après sa publication en français. Et donc, quand la justice spatiale et ses liens avec le droit à la ville apparaissent en France, ils semblent être des importations de la tradition anglophone - ce qui est très simplificateur je dois dire. Je peux penser à d’autres manières de se défendre contre des affirmations selon lesquelles la justice spatiale serait une importation anglophone envahissante, mais je vous renvoie la question, parce que je suis sûr que vous pouvez trouver de meilleurs moyens que moi pour expliquer à quel point ces idées s’insèrent bien dans les discours géographiques français sur la ville.

Edward Soja: They are very similar questions in one way, but require very different answers. On the first question, spatial justice appears to be an Anglo concept in large part, I think, because of how Henri Lefebvre was treated in France after the events of 1968. There was a particularly intense dismissal of Lefebvre and his ideas across the political spectrum. His innovative ideas about spatial thinking and urban spatial causality became outdated and buried in the French intellectual tradition.  So too were his assertion of the right to the city and its connections to related notions of Spatial Justice. Lefebvre, until very recently, was virtually forgotten in France.  With the growing Spatial Turn, however, affecting all the social science and humanities disciplines—and not just in the Anglophonic world—there was an extraordinary revival of interest in Lefebvre, particularly after the long-delayed English translation of La Production de l’espace that appeared in 1991, seventeen years after its publication in French.  So, when Spatial Justice and its relation to the right to the city idea appear in France, they seem, rather simplistically I might add, to be imports from the Anglo tradition. I can think of other ways to defend against claims that Spatial Justice is an invasive Anglo import, but I’ll toss the question back to you, for I am sure you can find better ways than I to explain how well these ideas fit into the French urban and geographical discourse.

L’émergence globale de la justice spatiale et des concepts associés, de même que le renouveau d’intérêt pour les travaux de Lefebvre, de Foucault, des situationnistes, et d’autres encore, tout cela est entraîné par le Tournant spatial, par la diffusion transdisciplinaire et internationale de la pensée spatiale. Le Tournant spatial n’est pas seulement un phénomène du monde anglophone. Sa signification profonde nous ramène à l’Europe occidentale dans la 2e moitié du 19e siècle, quand le marxisme et les sciences sociales d’inspiration libérale se sont formés, via un Tournant historique marqué, un privilège ontologique accordé au temps et aux processus temporels, qui sera finalement consacré par le Sein und Zeit [Etre et Temps] de Heidegger. Je vois le Tournant spatial comme une transformation majeure de toute la pensée occidentale, un mouvement qui quitte la prédominance de l’historicisme social pour ce que Lefebvre appelle une triple dialectique, dans ce cas-là qui connecte l’historique, le social et le spatial, à égalité, aucun n’étant privilégié sur les autres.

The global emergence of Spatial Justice and related concepts as well as the revival of interest in the works of Lefebvre, Foucault, the Situationists, and others are being carried forward by the Spatial Turn, by the transdisciplinary and transnational spread of spatial thinking.  The Spatial Turn is not a purely Anglophonic phenomenon. Its deeper meaning takes us back to Western Europe in the last half of the 19th century, when Marxism and the liberal social sciences took shape through a pronounced Historical Turn, an ontological privileging of time and temporal processes that would eventually be enshrined in Heidegger’s Sein und Zeit, Being and Time.  I view the Spatial Turn as a sea change in all Western thought, a move away from the dominance of social historicism to what Lefebvre called a triple dialectic, in this case connecting the historical, the social, and the spatial on equal terms, no one privileged over the others.

Cela m’amène à votre seconde question, sur la pertinence des luttes pour la justice spatiale, compte tenu de l’extrême pauvreté et des privations que l’on trouve dans beaucoup de pays en développement. Du fait de l’histoire de l’impérialisme occidental et de l’orientalisme, il y a toutes les raisons d’être soupçonneux face à des expressions nouvelles comme justice spatiale, qui pourraient être importées et imposées au monde non-occidental. Mais on doit se souvenir que rechercher la justice spatiale et le droit à la ville ne sont pas des alternatives à la lutte pour la justice sociale ou les droits humains, mais bien des exemples concrets et des avancées stratégiques de ces projets plus larges. C’est important de saisir la recherche de la justice spatiale comme capable d’engendrer de nouveaux chemins, plus efficaces, pour atteindre des objectifs humains majeurs tels que la réduction de la pauvreté et des maladies, le combat contre le racisme et d’autres formes de discrimination, le travail contre la dégradation environnementale et la tyrannie politique.

This now brings me to your second question, about the relevance of Spatial Justice struggles given the extreme poverty and deprivation found in many developing countries.  Given the history of Western imperialism and orientalism, there is every reason to be suspicious of such new terms as Spatial Justice being imported and imposed on the non-western world.  But it must be remembered that seeking Spatial Justice and the right to the city are not alternatives to the struggle for social justice or human rights, but rather they are concretizing examples and strategic enhancements of these broader projects. It is important to see the search for Spatial Justice as potentially generating new and more effective ways of achieving major human goals such as reducing poverty and disease, fighting racism and other forms of discrimination, and working against environmental degradation and political tyranny.

Pour paraphraser Edward Saïd, le principal critique et universitaire postcolonial, aucun d’entre nous n’est complètement dégagé des luttes contre les géographies injustes que nous avons créées et dans lesquelles nous vivons. Peut-être que la forme la plus criante d’ « injustice par la géographie » était l’apartheid en Afrique du Sud, et ce n’est pas une surprise de trouver que le discours politique en Afrique du Sud parle plus de justice spatiale que dans la plupart des autres pays. Bien qu’elle ne soit peut-être pas largement respectée, la constitution sud-africaine interdit explicitement les déplacements résidentiels, une injustice spatiale qui avait été largement mise en pratique pendant l’apartheid. Cette loi anti-gentrification reflète de près l’idée du droit à la ville. En Afrique du Sud et ailleurs dans le monde en développement, la justice spatiale n’est pas un choix à faire en concurrence avec d’autres choix. C’est un nouveau type d’outil, qui peut être utilisé pour faire avancer beaucoup de causes et de projets variés.

To paraphrase the leading postcolonial critic and scholar Edward Said, none of us is completely free from struggles over the unjust geographies that we have created and in which we live.  Perhaps the most blatant form of “injustice through geography” was South African apartheid and it is no surprise to find that the current political discourse in South Africa talks more of Spatial Justice than most other countries.  Although it may not be widely respected internally, the South African constitution explicitly prohibits residential displacement, a spatial injustice that was widely practiced under apartheid. This anti-gentrification law closely reflects the right to the city idea. In South Africa and elsewhere in the developing world, Spatial Justice is not a choice to be taken in competition with other choices.  It is a new kind of tool that can be used to advance many different causes and projects.

 

 

5e partie

Part 5

JSSJ: Merci. Une dernière question. Pour revenir à Postmetropolis, il y est beaucoup question d'imaginaires urbains, de représentations de l'espace, de discours sur l'espace... Il y a moins de ça dans Seeking Spatial Justice. Comment faites-vous le lien entre les deux ?

JSSJ: Thank you. Maybe that will be the last question. To come back to Postmetropolis, there was a lot on urban imaginaries, representations of space, discourses on space… There is less of that in Seeking Spatial Justice. How would you connect these two fields?

 

 

30 sept 2010

 

 

Edward SOJA : Je serai très bref. Seeking Spatial Justice, à la différence de mes précédents ouvrages, visait un public non-académique et plus spécifiquement les militants et les urbanistes de terrain progressistes. C’était une façon d’encourager le fait d’aller plus loin dans la traduction de la théorie spatiale en stratégie politique concrète. Cependant, je ne pouvais pas parler de justice spatiale, et de sujets « lourds » comme la dialectique socio-spatiale et les débats ontologiques, des sujets que des éditeurs commerciaux m’avaient dit inacceptables dans des livres visant un large public. L’effort pour réaliser une espèce de compromis entre un livre académique et un livre commercial m’a conduit dans des directions très variées, toutes très différentes de mes travaux antérieurs par leur étendue et par leur contenu. Cependant, ce qui fait le lien entre tout ce que j’ai écrit est la promotion passionnée de la perspective spatiale. C’est pourquoi je commence Seeking Spatial Justice en disant que mettre en avant une perspective spatiale critique et saisir la recherche de la justice sociale comme une lutte au sujet de la géographie, peut ouvrir de nouvelles manières de penser les sujets tout autant qu’enrichir les idées et les pratiques existantes.

ES: I will be very brief.  Seeking Spatial Justice, unlike my preceding books, was aimed at a non-academic audience and more specifically at activists and progressive planning practitioners as a way of encouraging the further translation of spatial theory into strategic political practice. I could not talk about Spatial Justice, however, with discussing spatial theory and such “heavy” topics as the socio-spatial dialectic and ontological debates, topics that trade publishers told me were unacceptable in broad-based popular books.  The effort to achieve a kind of compromise between an academic and trade book led me in very diverse directions, all in all very different in scope and content from my earlier work. What unites everything I have ever written, however, is a passionate promotion of a spatial perspective.  This is why I begin Seeking Spatial Justice by saying that foregrounding a critical spatial perspective and seeing the search for social justice as a struggle over geography can open up new ways of thinking about the subject as well as enriching existing ideas and practices.

JSSJ : Merci beaucoup !

JSSJ: Thank you very much!

 

 

Pour aller plus loin

Further reading

Ouvrages d’Edward Soja auxquels il est fait référence dans l’entretien

Books by Edward Soja referred to in the interview

Scott, A.J and E.W. Soja, eds, 1996, The City: Los Angeles and Urban Theory at the End of the Twentieth Century. Berkeley: University of California Press.

Scott, A.J and E.W. Soja, eds, 1996, The City: Los Angeles and Urban Theory at the End of the Twentieth Century. Berkeley: University of California Press.

Soja, Edward W., 1996, Thirdspace: Journeys to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places. Oxford: Basil Blackwell.

Soja, Edward W., 1996, Thirdspace: Journeys to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places. Oxford: Basil Blackwell.

Soja, Edward W., 2000, Postmetropolis: Critical Studies of Cities and Regions. Oxford: Basil Blackwell.

Soja, Edward W., 2000, Postmetropolis: Critical Studies of Cities and Regions. Oxford: Basil Blackwell.

Soja, Edward W., 2010, Seeking Spatial Justice. Minneapolis: University of Minnesota Press.

Soja, Edward W., 2010, Seeking Spatial Justice. Minneapolis: University of Minnesota Press.

 

 

Texte d’Edward Soja traduit en français

 

Soja, Edward, 2009, "La ville et la justice spatiale", Justice spatiale | Spatial Justice, n° 1 September 2009.

 

Pour citer cet article

To quote this paper

Edward Soja | Frédéric Dufaux | Philippe Gervais-Lambony | Chloé Buire | Henri Desbois, «La justice spatiale et le droit à la ville : un entretien avec Edward SOJA», [«Spatial Justice and the Right to the City: an Interview with Edward SOJA», traduction : Frédéric Dufaux], justice spatiale | spatial justice | n° 03 mars | march 2011 | http://www.jssj.org

Edward Soja | Frédéric Dufaux | Philippe Gervais-Lambony | Chloé Buire | Henri Desbois, «La justice spatiale et le droit à la ville : un entretien avec Edward SOJA», [«Spatial Justice and the Right to the City: an Interview with Edward SOJA», traduction : Frédéric Dufaux, UMR Lavue-Mosaïques, Université Paris Ouest Nanterre], justice spatiale | spatial justice | n° 03 mars | march 2011 | http://www.jssj.org

 

 

[1] Seeking Spatial Justice, p. 158.

[1] Seeking Spatial Justice, p. 158.

[2] http://www.laweekly.com/2010-01-07/news/city-hall-8217-s-revenge-on-cecilia-estolano/1/

[2] http://www.laweekly.com/2010-01-07/news/city-hall-8217-s-revenge-on-cecilia-estolano/1/

Bibliographie

References