La ville fragmentée : l’accès à l’électricité

The Fragmented City: Access to Electricity

"L'existence d'une masse de personnes vivant de salaires très bas ou d'activités occasionnelles, à côté d'une minorité disposant de revenus très élevés, crée dans la société urbaine une division entre ceux qui peuvent avoir accès permanent aux biens et aux services, et ceux qui, avec les mêmes besoins, n'ont pas les moyens de les satisfaire. Cela crée dans le même temps des différences quantitatives et qualitatives de consommation. Ces différences sont à la fois la cause et la conséquence du fait qu'existent, se créent et s'entretiennent, dans ces villes, deux circuits de production, de distribution et de consommation des biens et des services."

The positioning of a mass of people living on meager salaries or in part-time work, next door to a minority with very high incomes, creates a division in urban society between those with permanent access to goods and services and those who do not have the means to satisfy the very same needs. In turn, this creates quantitative and qualitative disparities in consumption. These differences are both the cause and the consequence of the existence, the renewal and the maintenance of two cycles of production, of distribution, and of consumption of goods and services within these towns.

(Santos, 2004, p. 37)

(Santos, 2004, p. 37)

 

 

Introduction

Introduction

Traitant du réseau de distribution électrique dans l'agglomération de Vitoria (Brésil), cet article analyse un système technique de l'espace urbain qui répond à des logiques socio-politiques et économiques. En suivant Milton Santos, selon qui les caractères de la société et de l'espace géographique, à un moment donné de leur évolution, sont en relation avec un état donné des techniques (2006, p. 171), il met en évidence une ville fragmentée, comportant deux circuits économiques, à la fois distincts et autonomes, mais interdépendants (Santos 2004).

In dealing with the electricity supply network in the agglomeration of Vitoria (Brazil), this article will analyze a technical aspect of the urban area, through a socio-political and economic rationale. Following Milton Santos, for whom “the characters of society and geographic space, at one point in their evolution, are in relation with a given technical state” (2006, p. 171), a fragmented city is brought to the fore composed of two economic circuits, distinct and autonomous, yet interdependent (Santos 2004).

Il sera fait une comparaison de l'énergie électrique dans deux quartiers distincts de la Région Métropolitaine du Grand Vitoria[1]. Le premier, Penha, est une favela[2] occupée de manière informelle par des migrants ruraux des environs et des Etats voisins entre les années 1950 et les années 1980, et aussi par des migrants venus d'autres villes. La genèse de ce quartier illustre le circuit inférieur de l'économie urbaine : manque de capital et de technologie, mais créativité, auto-apprentissage et entraide dans la construction des maisons et des espaces publics, absence de planification et de zonage fonctionnel. L'espace y reste ainsi marqué par les usages multiples : résidences, commerces, services, petits ateliers. Le second quartier, Praia da Costa, connaît, lui, un grand dynamisme économique fondé sur la présence d'un Shopping Center, de bars, de restaurants et d'autres commerces de haut niveau. Comptant parmi les espaces les plus valorisés de l'agglomération de Vitoria, il est habité principalement par les classes moyennes et supérieures, et connaît une intense activité immobilière. La concentration du revenu au Brésil, une des plus fortes du monde, se voit dans le prix du foncier, 40 à 100 fois supérieur dans ce quartier à ce qu'il est dans le quartier précédent. Ce quartier donne à voir les processus les plus caractéristiques du circuit supérieur de l'économie urbaine : une planification urbaine relative (très souvent, les règles d'urbanisme sont transgressées au profit des promoteurs immobiliers) et des bâtiments requérant du capital et de la technologie (le secteur immobilier est de plus en plus associé au capital monopolistique national et international). Les valeurs d'échange l'emportent ici de plus en plus sur les valeurs d'usage : contrairement à ce qui se passe dans le circuit inférieur, davantage que des logements, les habitations sont des biens et des investissements.

A comparison will be made of electric energy in two distinct neighbourhoods of the Metropolitan Area of Grand Vitoria (RMGV)[1]. The first, Penha, is a favela[2] loosely occupied by migrants from the neighbouring states from the 1950’s to the 1980’s, and also by migrants from other cities. The birth of this neighbourhood illustrates the inferior circuit of the urban economy: lack of capital, technology, planning and functional zoning, but an abundance of creativity, self-learning and mutual aid in the construction of houses and public spaces. The area therefore remains marked by multiple usages: homes, shops, services, small workshops. The second neighbourhood, Praia da Costa, is bustling with economic dynamism, off the back of a shopping centre, bars, restaurants and other top level shops. Amongst the highest value areas of the Vitoria agglomeration, it is mainly home to the middle and upper classes and is a hub of real estate activity. The concentration of income in Brazil, amongst the strongest in the world, is particularly apparent in the price of land, which is 40 to 100 times greater in this neighbourhood than in the former. This neighbourhood allows the most characteristic processes of the upper circuit of the urban economy to be visualized: a relative level of urban planning (very often the rules and regulations of urbanism are bypassed for the benefit of real estate promoters) and buildings requiring capital and technology (the property sector is more and more associated with monopolistic capital, both national and international). Increasingly, exchange value trumps use value: unlike in the inferior channels, property here is not just seen as a dwelling but as a commodity and an investment.

L'étude porte ainsi sur la place des techniques : il s'agit de comprendre la fragmentation socio-spatiale à partir de l'accès au réseau électrique dans deux quartiers de niveaux social et économique inégaux et comment cet accès différencié participe à la reproduction de la domination sociale[3]

This study therefore concerns the role of techniques: it involves understanding the socio-spatial fragmentation through the access to electricity within two socially and economically unequal neighbourhoods, and how this disparate access is conducive to social domination[3].

 

 

 

 

 

 

1. Fragmentation urbaine et réseau électrique

1. Urban fragmentation and the electricity network

Le concept de fragmentation doit être nuancé car son sens est multiple et parfois ambigu. Il se réfère en règle générale à une radicalisation de la ségrégation. La fragmentation signifierait alors une séparation qui, au-delà du seul espace "résidentiel", concernerait l'espace "public" ou collectif : la centralité sociale et fonctionnelle de la ville y serait donc au moins autant en question que l'unité globale, symbolique ou sociale, du peuplement des quartiers (Navez-Bouchanine, 2002, p 62). Mais cette unité, malgré des circuits distincts, existe de fait, car il y a une complémentarité entre les différents fragments de la ville, comme nous le verrons.

The concept of fragmentation has to be qualified, as it is the subject of multiple meanings and a certain level of ambiguity. In general terms it refers to a radicalization of segregation. Fragmentation would therefore point to “a separation which, beyond the ‘residential’ aspect, concerns ‘public’ or collective space: the town’s central thread – social and functional – would be in question at least as much as the global, symbolic and social unity of the populating of the neighbourhoods (Navez-Bouchanine, 2002, p.62). But this unity, despite distinct circuits, inherently exists, as the different fragments of the town complement each other, as we will see.

Quand la fragmentation se rapporte au registre socio-économique en relation avec les transformations de la société et de l'espace, l'application du concept n'est pas simple non plus. La globalisation de l'économie conduit à une différenciation forte entre les centres et les périphéries, entre ceux qui sont connectés à la mondialisation et ceux qui ne le sont pas. Mais les déconnectés se disputent aussi les espaces centraux. Ils lancent un défi à ce qui serait un centre exclusif et réservé. Ils s'insèrent, en position évidemment dominée, dans l'espace social de la modernité : les camelots dans les centres-villes, les équipements électroniques et les téléviseurs dans une partie de la population des quartiers populaires, ce qui représente une certaine connexion car cela peut renforcer l'homogénéité des consommations et des comportements. Cette fragmentation crée des réglementations et des lois. Elle ouvre la possibilité que les espaces connectés soient protégés par des milices privées. Elle entraîne l'appropriation des espaces publics et le détournement de leur usage. Ce faisant, elle provoque des tensions. Pourtant, les agents et les instruments de ces contrôles sont les personnes que l'on rencontre généralement dans les quartiers populaires et qui, paradoxalement, contribuent au maintien de l'ordre qui les exploite (auto-exploitation, et en même temps adaptation aux valeurs dominantes et intériorisation de ces valeurs, ce qui complexifie le simple discours d'indignation ou l'idée d'une séparation étanche entre les secteurs sociaux).

When this fragmentation occurs on a socio-economic level, in relation to the transformations of society and space, the application of the concept is not easy to grasp. The globalization of the economy leads to a differentiation between the centres and the peripheries, between those who are connected to globalization and those who are not. But the disconnected amongst them contest the central areas. They lay down a challenge to what is an exclusive and reserved centre. Clearly dominated, they slip into the social space of modernity: street-sellers in the town centres, electronic equipment and televisions in some parts of the working class neighbourhoods, which represents a certain connection as it can reinforce the homogeneity of consumption and behaviour. This fragmentation creates laws and regulations. It opens the door for the connected areas to be protected by private militia. It leads to the appropriation of public spaces and the corruption of their usage. In doing so, it creates tension. And yet the those at the head of these controls are the same people we would find in working class neighbourhoods and who, paradoxically, contribute to the very law enforcement that exploits them (self-exploitation, and simultaneous adaptation to the dominant values and internalization of those values, complicating the simple view of indignation or the idea of a watertight seal between the two social sectors).

La traduction matérielle de la fragmentation est aussi ambivalente, car il ne faut pas confondre pauvreté et ville informelle. Les différences de revenu sont fréquentes dans les quartiers populaires, comme des oppositions entre secteurs de quartier et des comportements d'exclusion (Navez-Bouchanine, 2002). Mais, au-delà de la question résidentielle, il nous faut penser aux réseaux qui relient les différents fragments et micro-fragments de la ville. Les personnes ne sont pas enfermées dans leurs quartiers. Elles circulent, travaillent et se font des relations hors de leur lieu de résidence. Ainsi en est-il, par exemple, des domestiques et des chauffeurs d'autobus. Certes, ils sont exploités et dominés, mais quelque chose naît de ce contact : une prise de conscience de l'exploitation, un apprentissage du conflit ou une soumission à l'ordre établi avec lequel on collabore. Souvent, on constate dans les quartiers des alliances entre les secteurs dominants des dominés (les commerçants, les présidents d'association, les fonctionnaires publics, les policiers) et le monde politique et économique de la ville[4].

The material expression of fragmentation is equally ambivalent, as we must not confuse poverty and informal dwellings. Differences in income are widespread in working class neighbourhoods, as is conflict between sectors and exclusive behaviour (Navez-Bouchanine, 2002). But beyond the residential question we must consider the networks that relay the different fragments and micro-fragments of the town. People are not locked up in their neighbourhoods. They circulate freely, work, and build relationships outside of their place of residence. Such is the case for bus drivers and domestic cleaners, for example. They may be exploited and dominated, but from this contact is born an awareness of the exploitation, a realization of the conflict, or a submission to the established order with which they are cooperating. Often, we notice strong links in these neighbourhoods between the dominant sectors of the dominated classes (shop keepers, association presidents, public servants, policemen) and the political and economic world within the town[4].

Les réseaux physiques (électricité, eau, téléphone, voirie, fibre optique) sont plus ou moins denses et plus ou moins différenciés selon les lieux et l'intérêt que représente leur extension dans les quartiers populaires. Les réseaux existent dans ces quartiers, mais très souvent de moindre qualité et avec des problèmes récurrents de coupure.

Physical networks (electricity, water, telephone, optic fiber, road, rail and waterways) are relatively dense, their distribution varying according to the interest and need for their extension into working class neighbourhoods. Networks do exist in these neighbourhoods, but very often of a lower quality and with recurring technical problems.

Ces quartiers connaissent des formes de résistance et une volonté de transformation. Ils comptent des associations de défense par lesquelles les résident interviennent dans la sphère politique. L'image de marque et la stigmatisation des quartiers par la presse, ainsi que l'acceptation par les résidents eux-mêmes de l'image dévalorisante que leur renvoie la société globale, peuvent provoquer un repliement sur soi. Cependant, cette situation ne doit pas être généralisée : nombreux sont les comportements qui refusent ce réductionnisme et qui montrent la volonté de sortir de cette ségrégation. Et pourtant, le terme de fragmentation est celui qui convient le mieux pour désigner les processus identifiés.

These neighbourhoods resist and want to change. Organizations have emerged to protect freedoms, where residents can participate in the political sphere. The image given and the stigma attached to these neighbourhoods by the press – as well as the acceptance by the residents themselves of the negative light in which society portrays them – can lead to  withdrawal. However, this situation cannot be allowed to develop into a contagion: the refusal of reductionism and the desire to break free from segregation is widespread. And yet “fragmentation” is the term that best describes the processes identified.

 

 

2. Evolution récente du réseau de distribution électrique dans l'Espirito Santo

2. The recent evolution of the electricity supply network in Espirito Santo

La mise en place du réseau électrique au Brésil comporte deux périodes. La première est celle des années 1950 et suivantes, au cours desquelles l'énergie électrique était principalement destinée à l'industrie. Milton Santos en parle en ces termes : L'Etat se charge de toutes les opérations car une des conditions pour obtenir des financements extérieurs est que l'électricité bon marché soit fournie au secteur industriel, gros consommateur, c'est-à-dire aux firmes multinationales et aux grandes entreprises du pays. De la sorte, les grandes industries accaparent la production de l'électricité à des prix favorables, alors que la population est insuffisamment approvisionnée. (Santos, 2004, p. 171). L'analyse de Santos est importante : elle démontre d'une part que le secteur résidentiel est desservi d'un façon précaire parce que la priorité est donnée au secteur industriel et, d'autre part, qu'il finance la consommation électrique de ce dernier. Dans la décennie 1970, l'industrie consommait 24 % de l'énergie électrique produite au Brésil alors que 26 % de la population du pays n'y avait pas accès. Aujourd'hui encore, particulièrement dans l'Etat de l'Espírito Santo, la priorité donnée à la consommation énergétique industrielle est patente. La consommation du secteur industriel est certes inférieure à la consommation domestique, mais le secteur domestique paie le courant 48 % plus cher que le secteur industriel et finance ainsi le développement de ce dernier (tableau 1)

The establishment of Brazil’s electricity network occurred in two stages. The first spanned through the 1950’s and beyond, during which time electric power was primarily used in industry. Milton Santos puts it this way: “The State is in charge of all operations, as one of the conditions for obtaining external investment is that cheap electric power should be supplied to the industrial sector, the biggest consumers that comprise multinationals and large national firms. As such, large industry monopolizes affordable electricity production, whereas the people are not sufficiently supplied” (Santos, 2004, p.171). Santos’ analysis is important; on the one hand it highlights how precarious the supply line is to the residential sector, given that industry has become the priority, and on the other hand it points out that the industrial sector’s electricity supply is in fact financed by the residential sector. In the 1970’s industry accounted for 24% of the electric power consumed in Brazil, yet 26% of the population was still without access. Today, and in particular in the state of Espirito Santo, the priority given to industrial energy consumption is still patently obvious. Industrial consumption is well below domestic consumption, but the latter pays 48% more for its electricity, therefore financing the former (table 1).

 

 

 

La seconde période à mettre en relief commence au milieu de la décennie 1990 et va jusqu'à aujourd'hui. Elle se caractérise par les privatisations : l'électricité n'est plus seulement un élément de l'infrastructure nécessaire au circuit supérieur de l'économie, elle devient un élément constitutif de ce dernier, c'est-à-dire une marchandise produite par les grands conglomérats nationaux et internationaux. L'entreprise Escelsa (Espírito Santo Centrais Eletricas SA), concessionnaire de l'électricité dans l'Espírito Santo, est ainsi gérée par la Holding Energias do Brasil – EDB – qui contrôle aussi des compagnies dans la production et la distribution de l'électricité dans les Etats du Ceara, de Sao Paulo, du Tocantins et du Mato Grosso do Sul. Ce groupe EDB, à son tour, est détenu pour 62,4 % de son capital par le groupe Energias de Portugal – EDP – lequel opère dans des pays européens comme l'Espagne, le Portugal et la Belgique et est présent dans différents pays d'Amérique latine, aux Etats-Unis et en Chine[5].

The second important stage began in the mid 1990’s and continues up to this day. It is dominated by privatization: electricity is no longer merely a necessary element of infrastructure for the economy, it is becoming an integral and constituent part of it, as merchandise produced by large national and international conglomerates. The firm Escelsa (Espirito Santo Centrais Eletricas SA), the electricity distributor in Espirito Santo, is managed by Holding Energias do Brasil (EDB), which also controls the companies that produce and supply electricity to the states of Ceara, Sao Paulo, Tocantins and Mato Gross do Sul. 62.4% of the EDB group is, in turn, held by the Energias de Portugal group (EDP), which operates in European countries such as Spain, Portugal and Belgium, as well as in various South American countries, the United States and China[5].

La privatisation des compagnies de distribution de l'énergie au Brésil[6], signe d'une modernisation néolibérale, a été réalisée sans que soit imposée une politique sociale en matière tarifaire. C'est ce que souligne Bermann (2003, p. 45) : La première vente aux enchères d'une entreprise de distribution de l'électricité – la Escelsa – a eu lieu le 11 juillet 1995, alors que l'organisme régulateur du secteur, l'Agence Nationale de l'Energie Electrique – ANEEL – n'a été créé que le 6 octobre 1997 (décret 2335). A cette date, quatre entreprises de distribution du courant avaient déjà été transférées à l'initiative privée. Malgré le discours qui justifiait le transfert des entreprises non-rentables à l'initiative privée en disant que le service public y gagnerait en efficience, ce qui se produisit à la vérité fut que l'Etat perdit de son pouvoir de décision et de planification sur une ressource qui est une nécessité de la société moderne, et dont les services sont désormais considérés comme aussi fondamentaux que la distribution de l'eau, l'assainissement, les transports et la santé publique. (Jannuzzi et Swisher, 1997, p. 12).

The privatization of energy companies in Brazil[6], the sign of neoliberal modernization, came about without the need for social policy regarding tariffs. This is underlined by Bermann (2003, p.45): “the first auction of an electricity supply company – Escelsa – occurred on 11 July 1995, whereas the sector’s regulator, the National Agency for Electric Energy (ANEEL) was only created on 6 October 1997 (decree 2335). By then, four electricity companies had already been privatized”. Despite the policy that saw unprofitable companies switched to the private sector so that public services would gain in efficiency, what in fact happened was that the State lost its powers of decision-making and planning over a resource which is “a necessity of modern society, considered as essential as water supply, cleanliness, transport and public health” (Jannuzzi and Swisher, 1997, p.12).

 

 

3. L'accès à l'énergie électrique : les quartiers de Bairros da Penha et Praia da Costa

3. Access to electric power: the neighbourhoods of Bairros da Penha and Praia da Costa

Les enquêtes réalisées dans les deux quartiers[7] informent sur les revenus et les conditions de vie des habitants. Dans le quartier de Penha, le revenu des familles ne dépasse pas 3 salaires-minimum alors que les habitants de Praia da Costa, dans leur grande majorité (20 entretiens sur 24), ont un revenu supérieur à 10 salaires-minimum. A Praia da Costa, 2 résidents sur 3 ont suivi ou suivent une formation de niveau supérieur, alors qu'à Penha, 2 résidents sur 3 n'ont pas terminé le cycle primaire. S'agissant des professions, à Penha, presque tous sont employés domestiques, ouvriers ou travailleurs du secteur informel, alors qu'à Praia da Costa, les professions dominantes sont les professions libérales, les cadres supérieurs et les commerçants. Les profils socio-économiques sont donc bien distincts, et nous pourrions utiliser la terminologie de Bourdieu (1980) pour identifier des classes dominantes à Praia da Costa et des classes dominées à Penha.

The surveys conducted in the two neighbourhoods[7] informed us of the salaries and living conditions of the residents. In the Penha neighbourhood, family income does not exceed 3 minimum-salaries, whereas the majority of Praia da Costa residents (20 out of 24) have an income greater than 10 minimum-salaries. In Praia da Costa 2 out of 3 residents have studied – or are studying – in higher education, whereas in Penha the same proportion has not even completed primary education. As concerns professions, almost all of Penha’s residents are domestic employees, workers or hold informal positions, whereas the majority of Praia da Costa’s residents are self-employed, executives or retailers. The socio-economic profiles are very different, and we can use Bourdieu’s (1980) terminology to identify the dominating classes of Praia da Costa and the dominated classes of Penha.

Les données concernant le logement confirment cette opposition. Dans l'Alto Bairro da Penha, les habitations sont petites (40 à 60 m2), de mauvaise qualité et surpeuplées. On y constate à la fois une moindre qualité de l'énergie utilisée et une surconsommation. Ce paradoxe s'explique par les pertes dues aux installations électriques bricolées et à l'usage d'appareils électrodomestiques anciens gourmands en énergie. La mauvaise qualité des réseaux ne se limite pas aux domiciles. Contrairement aux affirmations de la compagnie Escelsa qui dit traiter tous ses clients à égalité, l'Alto Bairro da Penha dispose d'un réseau dans un état de grande précarité : poteaux de bois pourris et plantés de travers, ruelles sans éclairage public (d'où une insécurité pour les résidents), câbles aériens mal tendus (d'où des coupures fréquentes en cas de pluie ou de vent fort), faible nombre de transformateurs. Cette situation a fait naître dans le quartier l'habitude de retirer les prises des appareils électroménagers quand le temps laisse craindre de fortes pluies.

The data concerning housing only confirms this split. In Penha’s Alto Bairro, dwellings are small (40 to 60m2), overcrowded and of poor quality. We notice both a lesser quality in the energy used and an overconsumption. This paradox is due to the energy losses brought about by the usage of home-made electrical devices and the of old, dilapidated and energy-thirsty products within the home. The poor quality of the network is not only limited to households. Contrary to Escelsa’s claims that it treats all of its clients equally, the network in Penha’s Alto Bairro is precarious to say the least: rotten wooden posts haphazardly implanted, alleys with no public lighting (which explains the greater insecurity felt by residents), poorly assembled cables with no tension (which accounts for the frequent power cuts in rain or strong winds), and a meager number of transformers. This situation leads to many residents unplugging their household appliances when strong rain is forecast.

Praia da Costa donne à voir une réalité complètement différente. Les logements sont principalement des appartements de 100 à 200 m2, occupés par un nombre réduit de résidents dans des immeubles luxueux et d'accès surveillé. Les installations électriques sont faites avec de bons matériaux et en conformité avec le savoir technique. L'électroménager, neuf, est plus efficient et consomme moins d'énergie. Le réseau public est de qualité : des transformateurs en nombre suffisant, des poteaux en ciment, des câbles aériens en très bon état, un éclairage public excellent, y compris sur la plage qui a donné au quartier son nom et son prestige.

The reality in Praia da Costa could not be more different. Households are generally apartments of 100 to 200 m2 occupied by a small number of residents in luxurious buildings with guarded access. The electrics are high quality and conform to technical norms. Household appliances are new, efficient, and less energy consuming. The quality of the public network is characterized by a sufficient number of transformers, posts made of cement, cables in good condition, excellent public lighting including on the beach, which has given the neighbourhood its name and its prestige. 

 

 

en haut : poteau électrique au milieu de la ruelle, rendant malaisé le passage, base du poteau pourrie, fils mal tendus sujets à court-circuit, dans l'Alto Bairro da Penha

above : electric post in the middle of the alley, obstructing the passage, base of the post rotten, low-tension wires liable to short circuit, in the Alto Bairro of Penha.

en bas : poteaux de ciment bien placés, donnant un bon éclairage public, transformateurs en bon état et fils bien tendus à Praia da Costa, illumination nocturne du front de mer souvent cité comme symbole de la beauté du quartier.

below: well placed cement posts, giving good public lighting, transformers in good condition high tension wires in Praia da Costa, nocturnal lighting often referred to as the jewel in the crown of the neighbourhood.

 

 

Il s'agit maintenant de traiter de l'accès illégal à l'énergie électrique. C'est une pratique courante chez les catégories sociales pauvres, mais pas seulement chez elles, et il faut préciser que, au sein même de ces catégories, beaucoup paient régulièrement leurs factures. Elle s'explique par les difficultés rencontrées pour obtenir l'énergie de façon légale. Ces difficultés n'existent pas dans le circuit supérieur de l'économie urbaine. Ainsi, à Praia da Costa, dont les habitants ont des niveaux de vie leur permettant de payer leurs consommations sans problème, l'accès illégal à l'électricité n'est pas pratiqué à grande échelle.

Illegal access to electricity cannot be ignored. It is common in – but does not limit itself to – poorer social groups, and it must be noted that even amongst the disadvantaged, many pay their bills regularly. It can be explained by the difficulties in accessing electricity legally. These difficulties don’t exist in the upper circuit of the urban economy. As such, in Praia da Costa, where the quality of life allows residents to pay their bills without hindrance, illegal access to electricity is not a widespread problem.

Le vol d'électricité est connu au Brésil sous le nom de gato[8]. C'est une expression populaire qui désigne la consommation d'électricité grâce à un détournement illégal du courant. Le problème commence par le non-paiement répété des factures, ce qui amène l'entreprise à couper le courant. Mais, comme les familles ne peuvent se passer de l'électricité dans la vie de tous les jours, elles se mettent à la détourner. Le gato à Bairro da Penha se voit dans les installations extérieures du réseau et est confirmé par les entretiens avec les responsables de l'entreprise concessionnaire. Parmi les résidents interrogés, une minorité seulement a reconnu ce mécanisme comme une manière alternative d'accès à l'électricité, ajoutant, non sans ironie ni sous-entendu, ne pas y recourir. Mais, il est clair que certains résidents disent payer des sommes bien inférieures à ce qui correspondrait à leur équipement électroménager[9]. Trois formes de gato existent. Dans la première, le gato est un branchement direct au réseau : on place deux fils sur les câbles aériens du réseau et on les relie directement au logement. La seconde façon de faire consiste à briser le cachet de la boîte de distribution et à détourner l'électricité à partir de là. La troisième est le démontage du compteur et l'installation à l'intérieur d'un mécanisme qui inverse l'enregistrement de la consommation et cache ainsi la consommation réelle. Selon les services de l'Escelsa, le combat contre le gato est assez efficace. Trois moyens sont mis en œuvre. D'abord surveiller tous les compteurs, surtout dans les quartiers périphériques : si un compteur enregistre une consommation nulle pendant plusieurs mois consécutifs, la résidence fait l'objet d'un procès-verbal. Ensuite, remplacer les câbles nus par des câbles recouverts dont l'isolation rend difficile la pose directe de fil. Enfin, retirer les compteurs des logements et mettre des compteurs électroniques directement dans les postes de distribution. De fait, les vols d'électricité ont sensiblement diminué dans les quartiers périphériques de Vitoria. Mais, en la matière, le quartier de Penha présente des particularités topographiques qui rendent difficiles les opérations contre ces vols. C'est une colline dont la partie la plus élevée n'a pas de rue, mais seulement des ruelles interdisant la circulation automobile. A cela s'ajoute le fait que le territoire du quartier est sous le contrôle des trafiquants. Aussi, bien qu'elle sache pouvoir compter sur la collaboration de la Police Militaire, l'entreprise Escelsa évite d'y avoir recours pour préserver son image auprès de la population.

Electricity theft in Brazil is known as gato[8]. It is a popular expression that refers to the consumption of electricity by illegally hijacking the current. The problem starts with the repeated non-payment of electricity bills, which leads the company to cut off the supply. But as families cannot cope without electricity in everyday life, they misappropriate it. The gato in Bairro da Penha can be seen in the installations outside of the network, and is confirmed by the managers of the distribution companies. Amongst the residents interviewed, only a handful recognized this method as a viable alternative to gain access to electricity, but denied – with no trace of irony or subtext – resorting to it. But some residents clearly admit to paying much less than their multiple household appliances should ordinarily warrant[9]. There are three forms of gato. In the first case, the gato is a direct connection to the network: two wires are placed on the network’s aerial cables and are connected directly to the household. The second technique involves breaking the seal on the supply box and diverting the current from there. The third method is to dismantle the meter and install within it a mechanism that reverses the logging of electricity consumption, thereby concealing the actual level of consumption. According to Escelsa, the fight back against the gato is being won. Three methods are available to them. Firstly, checking all the meters, especially in the outer neighbourhoods: if a meter should produce a reading of zero for several months consecutively, that household will receive a fine. Secondly, replacing the exposed cables with covered cables, the insulation making it harder to attach a wire to directly. Thirdly, removing meters from households and placing them at the supply posts instead. As such, electricity theft has noticeably decreased in the outer neighbourhoods of Vitoria. Such are the particularities – especially topographical – of Penha, though, that operations to quell this wave of theft are difficult to undertake. It is a hill, the top of which has no streets but merely alleys which do not allow for traffic to pass through. What is more, the area is controlled by traffickers. Although Escelsa knows it can count on the Military Police if needed, it prefers not to, in order to maintain its image with the people.

Le gato est une forme alternative d'accès à l'électricité par le circuit inférieur dans les différents lieux où se rencontrent cette forme d'organisation spatiale[10], de même que l'accès marchand de l'électricité est une caractéristique particulière au circuit supérieur. Mais, il n'existe aucune statistique fiable qui puisse donner ne serait-ce qu'un ordre de grandeur du phénomène dans les différents quartiers de la région métropolitaine de Vitoria. Il reste que la population des quartiers périphériques et des favelas est insérée, pour sa majorité, dans le circuit de consommation, de sorte que sa demande en électricité augmente : même en supposant des détournements de courant, la consommation légale d'électricité augmente, et avec elle le chiffre d'affaires de la compagnie distributrice.

Gato is an alternative form of access to electricity in the lower circuit, in those areas where the spatial organization allows it[10], just as access to the ordinary electricity market is a particular feature of the upper circuit. But there are no reliable statistics that shed light on the phenomenon in the different neighbourhoods of the urban area of Vitoria. It remains that the majority of residents of the peripheral neighbourhoods and the favelas belong to a circuit of consumption, so that the demand for electricity increases. Even taking into account diversions of current, the legal consumption of electricity is increasing, and with it the profitability of the supplier.

Les habitants de Praia da Costa ont sur la question du gato une vision moralisatrice qui transparaît dans les propos tenus lors des entretiens : c'est un vol, il faudrait le supprimer. Horrible. Illégal. Il faut en finir. C'est un vol, et c'est nous qui payons. Toutefois, certains des résidents sont plus compréhensifs et libérés des préjugés, telle cette résidente qui voit dans cette pratique un appel au secours pour l'insertion sociale dont nous rêvons.

The residents of Praia da Costa have a moralistic outlook on the issue of gato, which became apparent in our meetings. “It’s theft, we must stop it. Horrible. Illegal. We must be rid of it. It’s theft, and we’re paying for it.” However, some residents are more understanding and free from prejudice, such as one lady who sees this practice as “a call for help for the social integration which we dream of”.

Nous pourrions arriver à la conclusion que la précarité de la distribution électrique dans les quartiers périphériques résulte de la logique marchande de l'Escelsa qui structure mal son réseau dans un territoire non rentable. Mais, c'est le contraire, et un semblable constat cacherait les relations de domination qui existent entre les deux circuits. La vérité est que le circuit inférieur a besoin de rester connecté au système, mais de façon subordonnée, afin de servir de source d'accumulation pour le circuit supérieur. On ne peut pas dire que les espaces périphériques ne seraient pas rentables pour la compagnie d'électricité : les habitants de ces périphéries constituent la majorité de la population de l'agglomération de Vitoria et, dans leur grande majorité, paient l'énergie consommée, jouant ainsi un rôle déterminant dans les bénéfices de l'entreprise. La vérité est que l'Escelsa ne subit pas de préjudice puisque les détournements sont pris en compte chaque année par l'ENEEL (Agence Nationale de l’Énergie Électrique) pour déterminer les révisions de tarifs. Au demeurant, de l'aveu même de l'entreprise, les pertes d'électricité dues aux gatos sont de l'ordre de 5,4 %, très inférieures aux pertes en ligne (7,7 %) provoquées par les déficiences techniques du réseau. Malgré ces pertes, le bénéfice de l'entreprise reste élevé[11].

We could conclude that the precarious nature of electricity supply in the peripheral neighbourhoods results from Escelsa’s commercial values, and a poor structuring of its network in an unprofitable area. The reality, however, is the opposite, and such a claim would only serve to disguise the feeling of domination that exists between the two circuits. The truth is that the lower circuit needs to remain connected to the system, but subordinated, so as to be a source of growth for the upper circuit. We cannot say that the outer neighbourhoods are inherently unprofitable for the supplier; the residents of these areas form the majority of the inhabitants of the urban area of Vitoria, and (mostly) they pay for the electricity they consume and subsequently contribute to the profits of the company. In reality Escelsa does not lose out because the hijackings are taken into account every year by the ENEEL (National Agency for the Electrical Energy) to determine any changes in the tariffs. Besides, as the company has itself admitted, losses from gato methods are calculated to be 5.4%, well below the 7.7% losses due to technical deficiencies in the network. And despite these losses, profits remain very high[11].

La racine du problème se trouve moins dans le délabrement du réseau que dans les difficultés auxquelles se heurtent les plus pauvres d'entre les pauvres pour avoir légalement accès à l'énergie électrique. Les tarifs pratiqués en sont une des raisons. Le prix moyen dans l'agglomération de Vitoria est de 0,26 real hors taxe le kWh, soit 0,41 real TTC. L'estimation de 148 kWh par mois pour un usager utilisant un réfrigérateur, une douche électrique, un téléviseur, un fer à repasser et trois lampes à incandescence établit le coût mensuel à 60,68 reais. Dans le quartier Alto Bairro da Penha, la majorité des personnes rencontrées ont un revenu entre 1 et 1,5 salaire-minimum, soit entre 380 et 570 reais[12]. La note d'électricité représenterait donc entre 16 % et 10 % de leurs revenus. A Praia da Costa, au contraire, l'énorme majorité des revenus se situe au-dessus de 10 salaires-minimum (3.800 reais). Si l'on retient qu'un domicile typique de la classe moyenne, pour une surface habitable de 100 m2, comporte un réfrigérateur, deux téléviseurs, un lecteur de DVD, une radio, un jeu vidéo, une machine à laver, un fer, trois douches électriques et des lampes à fluorescence dans toutes les pièces, et si l'on tient compte que le matériel est récent et consomme donc peu, on arrive à une consommation de 175 kWh, soit une facture de 70 reais… c'est-à-dire moins de 2 % du revenu de celui qui gagne 10 salaires-minimum.

The root of the problem is to be found less in the dilapidation of the network and more in the difficulties facing the poorest of the poor in gaining access to electricity. The tariffs are partly to blame. The average price in the urban area of Vitoria is 0.26 reals/kWh before tax, and 0.41 reals/kWh after. The average user – with a fridge, an electric shower, a television, an iron and 3 lamps – would use an estimated 148 kWh per month, which amounts to 60.68 reals. In the Alto Bairro da Penha neighbourhood, the majority of residents concerned have an income of between 1 and 1.5 minimum-salaries, between 380 and 570 reals[12]. The electricity bill would therefore account for between 10% and 16% of their income. In Praia da Costa on the other hand, the vast majority of incomes are over 10 minimum-salaries (3,800 reals). If we imagine a typical household to contain a fridge, two televisions, a DVD player, a radio, a games console, a washing machine, an iron, 3 electric showers, fluorescent lamps in every room, for a living space of 100m2, and given that the devices are more modern and therefore consume less, electricity consumption can be estimated at 175KwH with a bill for 70 reals, less than 2% of a monthly salary.

La facture d'électricité pèse donc beaucoup plus dans le budget de l'habitant de Penha que dans celui de l'habitant de Praia da Costa. Pour minorer ces disparités, et en conformité avec les dispositions de l'ANEEL, la compagnie Escelsa dispose d'un tarif préférentiel pour les usagers enregistrés dans la classe des bas revenus. La ristourne est régressive et varie de 66,35 % à 2,82 % selon le niveau de consommation (voir tableau 2).

The electricity bill is therefore far more onerous for the resident of Penha than it is for the native of Praia da Costa. In order to mitigate these disparities, and in conformity with the ANEEL regulations, Escelsa charges a more favourable tariff to those classified in the low-income categories. The discount is regressive and varies from 66.35% to 2.82%, depending on the level of consumption (see table 2).

 

 

Tableau 2 : Tarifs préférentiels pour les bas revenus (ristourne sur la facture)

table 2: Favourable tariffs for low incomes (Discount on the bill)

jusqu'à 30 kWh  66,35 %

up to 30 kWh                  66,35 %

de 31 à 80 kWh  42,04 %

from 31 to 80 kWh         42,04 %

de 81 à 100 kWh  41,70 %

from 81 to 100 kWh       41,70 %

de 101 à 180 kWh  12,54 %

from 101 to 180 kWh     12,54 %

plus de 80 kWh  2,82 %

above 180 kWh               2,82 %

source :  http://www.escelsa.com.br

source :  http://www.escelsa.com.br

 

 

Mais, les conditions très restrictives pour profiter du système[13] et le manque d'information fournie aux usagers font que ce tarif préférentiel n'atteint certainement pas les plus pauvres : des 22 personnes interrogées dans l'Alto Bairro da Penha, une seule a déclaré le connaître et en bénéficier. La logique même de ce tarif est critiquée par Bermann (2003) qui considère que la consommation requise pour une vie digne (il l'estime à 220 kWh par mois) impliquerait que soit dépassée la vision simplement marchande de l'énergie électrique. Selon lui, le tarif préférentiel devrait tenir compte seulement du revenu familial, indépendamment du niveau de consommation, en même temps que seraient mis en place des mécanismes incitant à lutter contre les gaspillages. Mais, l'usage plus efficient de l'électricité, et donc la consommation limitée, va contre les intérêts des compagnies distributrices. La précarité énergétique dans les quartiers périphériques est le fruit de la politique de l'entreprise, laquelle vise seulement la maximisation de ses profits. Parce qu'elle fait des investissements dérisoires dans les programmes d'efficience énergétique, elle n'aurait pas les moyens de satisfaire la demande si l'usage de l'électricité était plus égalitaire et si, en conséquence, la population la plus pauvre accédait à un niveau de consommation plus élevé.

However, the very restrictive conditions for benefitting from this system, as well as the lack of information provided to the users, mean that these favourable rates almost certainly do not reach the very poorest : of the 22 people interviewed in Alto Bairro da Penha, only one was aware of the scheme and was using it. The inherent logic behind this project is criticized by Bermann (2003), who asserts that the level of consumption required for a normal life (which he estimates to be 220kWh/month) would mean that the purely commercial aspect of electricity supply should be surpassed. According to him, the favourable tariff should solely take into account family income, regardless of levels of consumption, and be supplemented by incentives to combat wasteful usage. But efficient – and therefore limited – usage goes against the interests of the suppliers. The precarious nature of the energy network in the peripheral neighbourhoods is the result of company policy, whose sole aim is to maximize profits. Because it invests derisory amounts in energy efficiency programs, it would not have the means to satisfy demand if electricity usage were more egalitarian and if, as a result, the poor had a greater level of energy consumption.

Finalement, l'homogénéisation des comportements conduit à une hausse exacerbée de la consommation, donnant ainsi une légitimité à une seule façon de produire et de consommer. Mais, cette modernisation est sélective et, dans les espaces urbains semi-périphériques, elle cristallise la fragmentation socio-spatiale. A travers la sélection territoriale qu'opèrent les techniques, il est possible d'entrevoir les relations de domination qui existent entre les classes sociales. Ces relations pourraient paradoxalement atténuer la fragmentation. Les techniques entraînent en effet une homogénéisation et une augmentation de la consommation. Dans l'exemple ici étudié, elles propagent jusqu'aux plus pauvres l'impossibilité de vivre sans énergie électrique, un bien devenu nécessairement universel. Mais, cette unité qui promeut les contacts, les relations, l'homogénéisation, et qui, donc, atténuerait la fragmentation, promeut aussi les phénomènes de la domination sociale. L'appropriation de l'énergie électrique par le circuit supérieur, surtout après les privatisations des années 1990, et sa transformation en marchandise à consommer conformément aux modèles hégémoniques c'est-à-dire comme simple réalisation de sa valeur d'échange, a apporté aux plus pauvres des tarifs hors de leurs moyens. Le gato devient alors le seul moyen d'avoir accès à l'énergie, en même temps que sa répression se manifeste comme forme de contrôle social et maintien de la subordination sociale. En légitimant la répression et le contrôle social, la répression du gato met en évidence de façon violente la réalité de la domination exercée sur les plus pauvres. Faire du gato un délit n'est rien d'autre que l'imposition par les classes dominantes d'un ordre inégalitaire et excluant. Par préjugé, cet ordre stigmatise les plus pauvres et en fait des délinquants (le gato est sanctionné par le Code Pénal brésilien), et cela parce qu'ils ne parviennent pas à participer à ce jeu de la consommation qui, paradoxalement, les séduit et les exclut en même temps.

Finally, the homogenization of behaviour leads to a sharp rise in consumption, giving legitimacy to the one way in which energy is produced and consumed. But this modernization is selective, and in semi-peripheral urban areas can crystallize socio-spatial fragmentation. By examining where these techniques operate, we can catch a glimpse of the domination relationship that exists between social classes. This relationship could, paradoxically, weaken the fragmentation. The techniques create an effect of homogenization and an increase in consumption. In the example given here, they spread to the poorest people the notion of the impossibility of living without electricity, a commodity which has necessarily become universal. But this unity which promotes contact, relationships, homogenization, and which therefore weakens fragmentation, also boosts social domination. The appropriation of electric power by the upper circuit, especially after the privatizations of the 1990’s, and its transformation into a commodity to be consumed according to predominant norms – that is, in the simple terms of its monetary value – has led to prices which the poor cannot afford. The gato therefore becomes the only means by which they can access electricity, just as clamping down on it becomes a form of social control, maintaining social subordination. In legitimizing this repression and social control, the repression of the gato brutally highlights the reality of the domination to which the poor are subjected. Making gato a crime is nothing other than the dominating classes imposing a non-egalitarian and exclusive order. Through prejudice, this order stigmatizes the poor and portrays them as criminals (gato is punishable according to the Brazilian Penal Code), and only because they cannot take part in the consumption game, which, paradoxically, seduces and excludes them simultaneously).

Dans ce sens, le détournement d'électricité est jugé tolérable par la société dans la mesure où n'est pas résolue la question des bas salaires et du chômage, où les tarifs de l'électricité ne sont pas réduits automatiquement pour les plus pauvres et où n'est pas lancé un programme général d'efficience énergétique qui puisse durablement contribuer à une plus grande équité. Cependant, ces processus sont essentiels pour l'insertion du circuit inférieur en position subordonnée, pour la persistance des inégalités et la concentration du revenu, autant de données fondamentales pour le maintien du système.

As such, this hijacking of electricity is deemed tolerable by society, in that it does not resolve the question of low salaries and unemployment, it does not automatically reduce electricity prices for the poor, and it does not launch an energy efficiency program which would durably lead to greater equality. However, these processes are essential for the position of the lower circuit as the subordinated, for ongoing inequality and the concentration of incomes, all fundamental aspects needed to maintain the system.

 


Conclusion

Conclusion

La domination sociale se manifeste en ville sous la forme de la spoliation puisque les travailleurs se voient obligés d'assurer leur reproduction avec de bas revenus. Insérés dans le modèle de consommation imposé par le circuit supérieur, mais dans l'impossibilité de s'y conformer, ils choisissent et établissent des priorités en fonction de leurs revenus. Ainsi, les dépenses pour le logement seront négligées et la population la plus pauvre en arrivera à habiter dans des quartiers spontanés. Il en va de même pour l'énergie électrique. On en use de façon créative et dans l'illégalité parce que la priorité est donnée à des formes de consommation, particulièrement les produits électroménagers et électroniques, qui sont essentielles dans le mode de vie défini socialement. Cela aggrave l'extorsion dont sont victimes les pauvres et enrichit le circuit supérieur par la vente des biens et services. Ainsi, les populations pauvres ne sont pas inutiles dans le circuit de consommation. Malgré la concentration du revenu toujours plus évidente, elles constituent un marché de consommation rentable.

Social domination in towns manifests itself through the act of despoliation, as workers struggle to live on low salaries. Inserted into the consumer model imposed by the upper circuit, but unable to conform to it, they make choices and establish priorities according to their income. As a result, household spending is neglected and the poorest end up in shanty towns. It is the same principle for electric power. It is used creatively and illegally because certain forms of consumption have been prioritized, notably for household appliances, considered essential for society’s predefined way of life. This only worsens the extortion of which the poor are victims, and enriches the upper circuit through the sale of goods and services. In this way the poor are not useless in the consumer circuit. Despite the widening income gap, the poor constitute a profitable consumer market.

La conséquence de ce modèle de domination sociale dans l'espace urbain, c'est la ville fragmentée, divisée, marquée par la concentration des services et des équipements publics dans certains espaces centraux et par la précarité de ces services et la pauvreté dans la périphérie. Toutefois, les populations pauvres ne sont pas déconnectées de l'économie urbaine, comme pourrait le faire croire une interprétation erronée du concept de fragmentation. Elles sont bien insérées dans cette économie, mais en position dominée.

The consequence of this model of social domination in the urban space is a fragmented and divided town, scarred by the concentration of public services and structures in certain central spaces, compared to the instability and poverty on the peripheries. However, the poor are not disconnected from the urban economy, as an erroneous interpretation of the concept of fragmentation could lead us to believe. They form part of this economy, but in a dominated position.

 

 

[1] la RMGV a été créée officiellement le 17 janvier 2005 (loi constitutionnelle 318) et comprend 7 municipes : Serra, Vitoria (capitale de l'Etat de l'Espirito Santo), Vila Velha, Cariacica, Viana, Guarapari et Fundão. En 2007, sa population atteint 1.624.837 habitants selon l'IBGE.

[1] The RMGV was officially created on 17th January 2005 (Constitutional Law 318) and comprises 7 municipalities: Serra, Vitoria (capital of the State of Espirito Santo), Vila Velha, Cariacica, Viana, Guarapari and Fundão. In 2007, its population reached 1,624,837 according to the IBGE.

[2] une favela (slum), selon la définition de l'ONU, a pour caractéristiques la surcharge de population, des habitations pauvres ou informelles, l'accès défectueux à l'eau potable et à l'assainissement, la précarité de l'occupation du logement. Cette définition se limite aux conditions physiques et juridiques de l'occupation du sol, sans aborder les dimensions sociales plus difficiles à mesurer. Le plus souvent, la marginalité économique et sociale s'ajoute à la précarité physique (Davis, 2006). Sur l'histoire des favelas et comment elles ont été perçues au Brésil, on oscille entre un espace précaire et un espace doté d'une identité socio-culturelle forte. Sur les favelas de Rio de Janeiro depuis la fin du XIXème siècle, voir Valladares (2006).

[2] A favela, or slum, is defined by the UN as an area characterized by “overcrowding, poor or substandard housing, inadequate access to sanitation and drinking water, and insecure residential status”. This definition limits itself to the physical and legal conditions pertaining to the occupation of the land, without reference to the social dimension which is harder to measure. More often than not, the physical insecurities are compounded by social and economic marginality. On the history of favelas and how they have been perceived in Brazil, opinion varies between labeling them as insecure areas and areas with a strong socio-cultural identity. Concerning the favelas of Rio de Janeiro since the end of the 19th century, see Valladares (2006).

[3] L'étude a comporté plusieurs types de travaux :

[3] The study comprised several types of work :

- des entrevues avec différents employés de l'entreprise Escelsa (Espirito Santo Centrais Eletricas), concessionnaire de la distribution, et des contacts avec d'autres institutions telles la Division de l'Eclairage Public du Secrétariat des transports de Vitoria, ainsi que le Projet Terra mais Igual, dépendant lui aussi de la ville de Vitoria.

– meetings with different employees of the supplier Escelsa (Espirito Santo Centrais Eletricas), and contact with other institutions such as the Division of Public Lighting of the Public Secretariat for Transport of Vitoria, as well as the Terra mais Igual project, also a subsidiary of the town of Vitoria.

- une observation sur place des infrastructures de l'énergie électrique dans les deux quartiers et une analyse des cartes des réseaux fournies par l'entreprise Escelsa.

– on-site observation of the electricity infrastructures in the two neighbourhoods and an analysis of the network map, supplied by Escelsa.

- des entretiens avec des groupes de résidents, réalisés en 2008 et 2009. A titre de vérification, des questionnaires à questions ouvertes et fermées ont été appliqués dans les deux quartiers (22 à Penha et 24 à Praia da Costa) ; cette enquête ne peut prétendre reposer sur des échantillons représentatifs de population au sens statistique, mais elle a visé les résidents les plus hétérogènes et a pris en compte les différences de sexe, d'âge, d'ancienneté d'installation dans le quartier.

– discussions with groups of residents, undertaken in 2008 and 2009. As a means of verification, open and closed questionnaires were filled out in the two neighbourhoods (22 in Penha and 24 in Praia da Costa); this survey cannot claim to be representative of the population in a strict statistical sense, but it targets the most varied residents and takes into account differences in age, sex and longevity of residence.

[4] Dès la publication de L'espace partagé (1975), Milton Santos évoque ces complémentarités entre les circuits inférieurs et supérieurs de l'économie urbaine.

[4] As early as the publication of “The Shared Space” (1975), Milton Santos discusses how the upper and lower channels of the urban economy complement each other.

[6] La privatisation a concerné surtout la distribution de l'électricité. Encore aujourd'hui, une grande partie de la production hydroélectrique du Brésil est sous contrôle de l'Etat, à travers de grandes compagnies comme Furnas, Tucurui et Itaipu. Toutefois, il y a aujourd'hui des incitations données au secteur privé pour qu'il construise des usines hydroélectriques.

[6] Privatisation has mainly concerned the supply of electricity. Even today, a large proportion of Brazilian hydroelectric power supply is under State control, through large companies such as Furnas, Tucurui and Itaipu. However, the private sector is now being given greater incentives to build hydroelectric power stations.

[7] enquêtes par questionnaires, voir plus haut. La référence au salaire-minimum est celle utilisée par l'IBGE. Elle facilite les déclarations faites par les intéressés et les comparaisons dans le temps.

[7] Surveys through questionnaires, see above. The reference to the minimum-salary is that provided by the IBGE. It acts as a benchmark for the subjects of the survey, making their assertions clearer and comparisons over time easier.

[8] littéralement, le chat . Mais, le mot compte d'autres sens au Brésil dans le langage familier (NdT).

[8] Literally, the cat. But the word carries other meanings in Brazilian slang (NdT).

[9] la recherche bibliographique n'a pas trouvé d'article qui traite de l'accès illégal à l'électricité au Brésil et en Amérique latine. En revanche, une référence (Ilanrewaju, 2000) mentionne, en Afrique, les branchements illégaux du bidonville Ijora Badia, à Lagos (Nigeria).

[9] The research did not lead to any article on the illegal access to electricty in Brazil or in South America. One reference (Ilanrewaju, 2000), however, mentioned illegal connections in Africa, in the shantytown of Ijora Badia, in Lagos, Nigeria.

[10] le gérant de l'Escelsa chargé de la lutte contre les pertes d'énergie nous a parlé du gato dans les Etats les plus différents du Brésil, et de la manière dont les compagnies combattent ce phénomène.

[10] The Escelsa director in charge of combating energy losses told us of the gato phenomenon in the most varied of Brazil states, and of the techniques introduced to fight it.

[11] 139,6 millions de reais en 2006 (source : Relatorio administrativo da Escelsa, 2006)

[11] 139.6 million reals in 2006 (source : Relatorio administrativo da Escelsa, 2006)

[12] à la date des entretiens, c'est-à-dire fin 2008.

[12] At the time of the interviews, in late 2008.

[13] la consommation effective doit être très faible, ce qui est difficile avec des appareils anciens gros consommateurs, comme dit plus haut.

 

Bibliographie

References

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Davis, M. Planeta Favela. São Paulo, SP: Boitempo, 2006. 271 p.

Ilanrewaju, D. O. Urban Infrastructure: a critique of urban renewal process in Ijora Badia, Lagos. Habitat Internacional, 2001.

Jannuzzi, G. M. & Swisher J. N. P. Planejamento Integrado de Recursos Energéticos. Campinas, SP: Autores e Associados, 1997. 246 p.

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