Le droit au village

The Right to the Village

Alors que fleurit la littérature sur « le droit à la ville », idée lancée par Henri Lefebvre comme une exigence et un appel (Le droit à la ville, 1968), rares sont ceux qui s’emparent de cette idée pour l’appliquer à l’espace rural (Barraclough, 2012). Pourrait-on définir un « droit au village » ? La proposition sonne un peu comme une boutade, mais l’on peut se demander pourquoi peut faire sourire la tentative de transcrire une expression devenue si fameuse et féconde à travers une perspective symétrique (le village comme opposé à la ville). Illustration du saugrenu de l’expression, l’appel à contributions préparatoire à ce numéro avait été initialement (mal) traduit en anglais par « straight to the village », c’est-à-dire « droit vers le village » ! Et pourtant… Alors que David Harvey y voit un « signifiant vide » (Harvey, 2008) dont n’importe qui peut se réclamer, et qu’il faut prendre comme un point de départ à la contestation, alors que bien des chercheurs et institutions s’interrogent sur les interprétations, contenus, codifications possibles du « droit à la ville », le « droit au village » peut sans doute ouvrir une voie décalée pour examiner les relations entre espace et revendications socio-politiques. Il pourrait même éclairer (par un effet de symétrie ?) le droit à la ville lui-même.

While there is a flourishing literature on “the right to the city”, an phrase launched by Henri Lefebvre as a demand and a call to action (Le droit à la ville, 1968), few have taken up this idea and applied it to the rural world (Barraclough, 2012). Could a “right to the village” be established? The proposal sounds something of a joke, but one might wonder what is funny about the attempt to transpose to a symmetrical domain (the village as opposed to the city) an expression that has become so famous and fruitful in its original coinage. Illustrating the perceived absurdity of the expression, the call for contributions in preparation for this was initially translated (wrongly) into English as “straight to the village”(as in English, the French word for “right” has multiple meanings). And yet… whereas David Harvey (Harvey, 2008) sees here an “empty signifier” that anyone could lay claim to, and which should be taken as a starting point for argument, and whereas the possible interpretations, content and codifications of the “right to the city” are an object of enquiry for many researchers and institutions, the “right to the village” could provide an offbeat avenue into an examination of the relations between space and sociopolitical claims. It could even cast light (through an effect of symmetry?) on the right to the city itself.

 

 

I) Pourquoi le « droit au village » ?

I) Why the “right to the village”?

 

 

Un urbanocentrisme ?

Urbanocentrism?

 

 

Si le « droit au village » sonne si bizarrement, c’est notamment parce qu’il existe un certain urbanocentrisme des sciences sociales dites radicales qui se réclament d’approches marxistes ou marxiennes et ont pour horizon le changement social et spatial. Celles-ci pousseraient-elles mieux sur le béton urbain qu’en terreau rural ? Certes, l’écologie politique anglo-saxonne s’est notamment développée à travers l’étude des sociétés paysannes, dans les pays du Sud. Selon certains, il aurait même existé « un biais rural », dans les programmes de développement en Afrique subsaharienne, longtemps trop focalisés sur l’agriculture, sur la figure du paysan, aux dépens des articulations entre villes et campagnes (Charlery de la Masselière, 2005). En outre, certains concepts de la géographie urbaine, comme la gentrification travaillée par des géographes radicaux, sont réutilisés à propos de phénomènes ruraux (Richard, 2009). Mais en dépit de ces quelques passerelles entre le rural et l’urbain, Henri Lefebvre a inspiré énormément de travaux centrés sur la ville, rarement transférés sur d’autres espaces. A commencer par ceux de D. Harvey, consacrés quasi exclusivement aux espaces urbains. Le moteur de recherche de la revue de géographie radicale Antipode propose 1305 articles pour le mot-clé « city » et 1258 pour « urban », contre 204 pour « countryside » et 705 pour « rural ». Pour ne prendre que notre jeune revue, sur 33 articles publiés dans les « dossiers thématiques », la moitié (16) portaient explicitement sur la ville par leur titre, contre seulement 4 sur les espaces ruraux. La justice spatiale semble donc marquée par cette urbanité, et jusqu’à la justice environnementale étant donné que ses premiers travaux dénonçaient la ségrégation dans les villes américaines (Blanchon et al., 2009). L’écologie politique urbaine a d’ailleurs connu un développement récent, mobilisant des auteurs anglo-saxons très marqués par les approches marxistes (Heynen et al, 2006). Le renouveau de la géographie radicale et/ou critique en France, et le travail de passeur des travaux anglosaxons, se fait aujourd’hui en conséquence via des travaux sur la ville (Clerval 2013 par exemple, Giroud et Gintrac 2014), au risque de renforcer cette polarisation.

The “right to the village” sounds so odd in particular because there is a certain urbanocentrism in the so-called radical social sciences, which claim adherence to Marxist or Marxian approaches and aspire to social and spatial change. Could it be that these flourish more on urban concrete than in rural loam? True, English-language political ecology in particular has developed through the study of peasant societies in the global South. Some would say that there was even a “rural bias” in development programmes in sub-Saharan Africa, long characterised by an excessive focus on agriculture, on the figure of the peasant farmer, to the detriment of connections between cities and countrysides (Charlery de la Masselière, 2005). In addition, certain concepts in urban geography, such as the gentrification explored by radical geographers, have been reapplied to rural phenomena (Richard, 2009). Despite this handful of bridges between rural and urban, however, Henri Lefebvre has inspired an immense body of work that focuses on the city and is rarely transposed to other spaces, for example with D. Harvey, who concentrates almost exclusively on urban areas. The search engine of the radical geography journal Antipode comes up with 1305 articles for the keyword “city”, 1258 for “urban”, as compared with 204 for “countryside” and 705 for “rural”. Closer to home, of the 33 articles published in the “focus” section of our own young journal, half (16) make explicit reference to the city in their titles, as compared with only four which refer to the rural world. Spatial justice would thus seem to be marked by this focus on the urban, and environmental justice too, given that the early work was a denunciation of segregation in American cities (Blanchon et al., 2009). There has in fact been recent development in urban political ecology, by English-language authors with a strong grounding in Marxist approaches (Heynen et al, 2006). The revival of radical and/or critical geography in France, and the work of transmission on research from the English-speaking world, are therefore centred around research on the city (e.g. Clerval 2013, Giroud and Gintrac 2014), serving further to entrench this polarisation.

Un tel déséquilibre peut apparaître paradoxal car, en privilégiant la ville, en délaissant donc la moitié de la population de la planète et plus de 95% des terres émergées, ces approches font preuve d’injustice, ou à tout le moins de « partialité spatiale ». L’espace rural abrite aussi, rappelons-le, les populations et les territoires les plus démunis du globe (moindre revenu qu’en ville en moyenne, moindre accès à l’alimentation, à la santé, à l’éducation, etc.). La description des inégalités sociales internes au monde rural, entre migrants et autochtones, entre grands propriétaires et sans-terres, entre dominants et dominés dans des sociétés très hiérarchisées, est pourtant une constante de la géographie, au Sud notamment. Ces inégalités sont par ailleurs renouvelées par le développement des mobilités, la périurbanisation, et la multifonctionnalité des espaces ruraux. Mais ces analyses en termes d’inégalité ouvrent rarement sur des approches en termes de justice. Or la ville n’est pas le seul espace où s’expérimentent inégalités, frustrations et conflits.

Such an imbalance might seem paradoxical since, by concentrating on the city, and therefore neglecting half the population of the planet and more than 95% of its land mass, these approaches constitute an injustice, or at least a “spatial bias”. Rural spaces are also, it should be recalled, home to the planet’s poorest populations and territories (lower average income than in the city, less access to food, to health, education, etc.). The description of social inequalities within the rural world, between incomers and natives, between large landowners and the landless, between the dominant and the dominated in highly hierarchical societies, is nevertheless a constant of geography, particularly in the global South. These inequalities are moreover further exacerbated by growing mobility, by periurbanisation, and by the multifunctionality of rural areas. However, these inequality-based analyses rarely extend into considerations of justice. Yet the city is not the only space where inequalities, frustrations and conflicts are experienced.

Cet urbano-centrisme a bien des explications qui relèvent de l’histoire de la discipline géographique ; de la structuration « d’écoles » de géographie -ou de sociologie - urbaine, rurale, radicale… ; des relations d’amour-haine entre sciences sociales françaises et anglo-saxonnes ; et de la circulation des idées et des approches. On ne peut tout traiter ici de cette vaste question sur laquelle on trouvera quelques jalons dans Alphandéry et Billaud 2009, Keucheyan 2010, Claval 2011... Mais elle demeure centrale dans les pages qui suivent, étant donné que le parti pris de ce numéro est justement de questionner le décloisonnement et la translation des approches, des concepts et des terrains, à travers cette expression quelque peu parodique et provocante du « droit au village ».

There are many explanations for this urbanocentrism, to do with the history of geography as a discipline, with the formation of “schools” of geography – or sociology – urban, rural, radical…; with the love-hate relations between French and Anglo-Saxon social sciences; and with the circulation of ideas and approaches. This huge question cannot be covered in its entirety here, though a few pointers may be found in Alphandéry and Billaud 2009, Keucheyan 2010, Claval 2011. Nonetheless, it remains crucial in the pages that follow, given that this issue of the journal has chosen precisely to explore the decompartmentalisation and the transposition of approaches, concepts and terrains, through the somewhat parodic and provocative expression “right to the village”.

 

 

Le rural et l’urbain, même combat ?

Rural and urban, same struggle?

 

 

Outre ses étiquettes de philosophe et de sociologue qui ne peuvent être niées, Lefebvre est parfois présenté comme un géographe. Vision bien contestable, étant donné qu’aucun géographe ne perdrait autant la perception de la matérialité des paysages pour affirmer que toutes les campagnes françaises sont « urbanisées ». Les sociologues, comme T. Paquot, hésitent moins à de telles affirmations, mettant l’accent sur les processus d’acculturation – parfois non encore achevés pourtant – et utilisant des définitions de « l’urbanité » très extensives.

Apart from his titles as a philosopher and a sociologist, which are undisputed, Lefebvre is sometimes described as a geographer. A very questionable assertion, given that no geographer would so lose sight of the materiality of landscapes as to claim that all of France’s country areas are “urbanised”. Sociologists like T. Paquot are less reticent about such claims, pointing to ongoing processes of acculturation – albeit in some cases incomplete – and employing very broad definitions of “urban”.

Reste qu’on omet trop souvent que Lefebvre était un excellent connaisseur des sociétés rurales, auxquelles il consacra une dizaine d’années de recherches, tant dans la vallée pyrénéenne du Campan (Lefebvre,1963) qu’en amassant une vaste documentation sur les luttes paysannes et les réformes agraires à l’échelle mondiale. Ce qui semble le préoccuper alors, ce sont les conditions du développement des révolutions socialistes dans les pays agricoles, et de la transition entre une société paysanne traditionnelle et la société socialiste. Patient et long travail, dont les publications ont mal trouvé leur public, et dont l’auteur se détourna pour aborder les questions urbaines. C’est selon lui, l’irruption des tours au dessus des forêts et des champs de maïs du « Texas béarnais », avec la construction de la ville nouvelle de Lacq-Mourenx, qui provoque son passage du rural à l’urbain (cf. Du rural à l’urbain, 1973). Le droit à la ville, paru en 1968, est la première publication marquant cette bifurcation de terrain.

All the same, it is too often forgotten that Lefebvre was very familiar with rural societies, to which he dedicated a dozen years of research, whether on the Pyrenean valley of Campan (Lefebvre, 1963) or in the mass of documentation he accumulated on peasant struggles and agrarian reforms around the world. What he seemed to find interesting were the conditions for the development of socialist revolutions in agricultural countries, and for the transition from a traditional peasant society to a socialist society. It was a long and patient effort, punctuated by publications that found little readership, until the author moved on to tackle urban issues. According to him, it was the eruption of the tower blocks of the new town of Lacq-Mourenx above the forests and cornfields of the “Béarnais Texas” that triggered his shift from rural to urban (cf. Du rural à l’urbain, 1973). His 1968 book Le droit à la ville (The Right to the City) was the first publication to mark this change of direction.

Pour autant, ce « droit à la ville » se rapporte-t-il tellement à la ville ? La question est ardue, étant donné les différentes lectures possibles d’un concept que Lefebvre n’a guère défini précisément, et dont les interprétations peuvent insister sur les droits formels théoriques ou sur des droits « substantiels » plus concrets, sur des droits plutôt individuels ou sur des droits collectifs, sur un droit générique à « la ville » ou sur la pluralité de droits multiples (droit au logement, à un revenu, etc.) (Marcuse, 2009).Le droit à la ville ne se manifeste rien moins que « comme forme supérieure des droits : droit à la liberté, à l’individualisation dans la socialisation, à l’habitat et à l’habiter. Le droit à l’œuvre (à l’activité participante) et le droit à l’appropriation (bien distinct du droit à la propriété) s’impliquent dans le droit à la ville » (Lefebvre, 2009, p.125).

However does this “right to the city” really have that much to do with the city? It is a tough question, given the different possible readings of a concept that Lefebvre never really defined with any precision, which can be interpreted as emphasising theoretical formal rights or more concrete, “substantive” rights, largely individual rights or collective rights, one generic right to “the city” or a plurality of rights (to housing, to income, etc.) (Marcuse, 2009).The right to the city is no less than “a higher form of right: right to liberty, to individualization in socialization, to habitat and to inhabiting. The right to the oeuvre (to participatory activity) and the right to appropriation (very different from the right to ownership) are implied in the right to the city” (Lefebvre, 2009, p.125, our translation).

De plus, le tropisme urbain est largement nuancé par le fait que la frontière entre ville et campagne serait gommée. Pour Lefebvre en effet, villes et campagnes sont en relation dialectique, se définissent et évoluent l’une par rapport à l’autre, et leur distinction tendrait à se dissoudre : l’ancienne campagne, comme la ville ancienne, sont selon lui gagnées l’une et l’autre par la progression de « la société urbaine », et celle de « la valeur marchande » par rapport à la « valeur d’usage ». « La ville, son éclatement, la société urbaine et l’urbain qui émergent superposent leurs contradictions à celles de l’ère industrielle et à celles de l’ère agricole » (Lefebvre, 1973, pp 13-14). « L’urbain ravage la campagne ; cette campagne urbanisée s’oppose à une ruralité dépossédée, cas extrême de la grande misère de l’habitant, de l’habitat, de l’habiter » (Lefebvre, 2009, p.107). Suivant ce fil, Harvey (2008) voit non pas deux espaces opposés mais un ensemble d’espaces poreux, de développement inégal, dominé par le capital, les campagnes apparaissant pilotées de l’extérieur par des dynamiques ayant leur siège dans les métropoles. A l’échelle globale, elles font figure d’espaces dominés parmi les dominés. A une échelle régionale, elles sont diversifiées par la combinaison sélective de différents services : réserves d’espace agraire, d’énergie, de main d’œuvre, de terrains à bâtir, de loisirs, de « nature »…

In addition, the urban tropism is significantly qualified by the blurring of the boundary between city and country. In fact, for Lefebvre, cities and countrysides are in a dialectical relationship, are defined and evolve in relation to each other, with the distinction between them tending to dissolve: in his view, the ancient countryside, like the ancient city, are both being overtaken by the rise of “urban society”, and of “commodity value” by contrast with “usage value”. “The contradictions of the city, of its fragmentation, of the emerging urban society and urban ethos, are being superimposed on those of the industrial era and of the agricultural era” (Lefebvre, 1973, pp.13-14). “The urban ravages the countryside; this urbanised countryside is in contrast with a dispossessed rurality, an extreme case of the great poverty of the inhabitant, of the habitat, of inhabiting” (Lefebvre, 2009, p.107). Following this thread, Harvey (2008) sees not two contrasting spaces but an ensemble of porous spaces, unequal in development, dominated by capital; the countrysides seem to be steered from outside by dynamics originating in the metropolis. On the global scale, they look like the most dominated spaces. At regional scale, they are diversified by the selective combination of different services: reserves of agrarian space, of energy, of labour, of building land, of leisure, of “nature”…

Cette continuité entre rural et urbain autorise à décloisonner les analyses, conceptuellement et spatialement : le droit à la ville pourrait donc, en théorie, tout à fait permettre d’interroger les dynamiques rurales. Comme le rappellent dans ce numéro Bühler et al., Lefebvre précise bien que ce qu’il appelle urbain n’est pas attaché à une matérialité géographique particulière. Harvey (2008) interprète également le droit à la ville de façon très large : s’il s’agit du droit pour chacun à exercer un pouvoir sur les processus qui façonnent l’urbanisation, ces même processus façonnant les campagnes, alors le droit à la ville ou le droit au village seraient finalement la même chose. Purcell (2009) critique de même un réductionnisme du droit à la ville (y compris chez Lefebvre !). Pour lui, le droit à la ville vaut pour son potentiel révolutionnaire, sa capacité à mobiliser les habitants et repenser la lutte contre le néolibéralisme. Une interprétation étroite de ce droit, confinée à un lieu urbain, et oubliant le monde rural, compromettrait donc cette ambition. Purcell propose au contraire une définition large et inter-scalaire du droit à la ville, comme droit à habiter l’espace, sur laquelle une nouvelle façon de penser et de pratiquer la citoyenneté pourrait se fonder. Lopes de Sousa (2010) dénonce de même l’interprétation affadie du droit à la ville, vidée de ses aspirations révolutionnaires par les institutions de gouvernance urbaine internationales et brésiliennes et les ONG, et il invite à reconsidérer la radicalité des mouvements sociaux contemporains, qui ne sont pas que citadins : et de citer les Sans-Terre brésiliens, les zapatistes mexicains… Comme le montre l’articulation des Sans-Terre et des Sans-Toit au Brésil, il y a d’ailleurs continuité entre luttes agraires (la terre à cultiver) et lutte urbaine (la terre pour se loger), pour des personnes circulant, voire ballotées, entre villes et campagnes au risque d’être exclues de l’une et de l’autre.

This continuity between rural and urban allows to break down the partition between analyses, both conceptually and spatially: the right to the city could therefore, in theory, make it entirely possible to explore rural dynamics. As Bühler et al. point out in this issue, Lefebvre clearly states that what he calls urban is not attached to a specific geographical materiality. Harvey (2008) also interprets the right to the city very broadly: if it is the right for everyone to exercise power over the processes that shape urbanisation, since the same processes shape the countryside, the right to the city or the right to the village are ultimately the same thing. Purcell (2009) likewise criticises reductionism in the right to the city (including in Lefebvre!). For him, the right to the city is important for its revolutionary potential, its capacity to mobilise inhabitants and rethink the struggle against neoliberalism. A narrow interpretation of that right, confined to urban space and ignoring the rural world, would therefore compromise that ambition. Instead, Purcell proposes a broad and inter-scalar definition of the right to the city, as a right to inhabit space, on which a new way of thinking and practising citizenship could be founded. Lopes de Sousa (2010) similarly denounces the insipid interpretation of the right to the city – emptied of its revolutionary aspirations by international and Brazilian institutions of urban governance and by NGOs – and calls on us to reconsider the radicality of contemporary social movements, which are not only city based: quoting the Brazilian Landless, the Mexican Zapatistas… As evidenced by the connection between the Landless and the Roofless in Brazil, there is in fact a continuity between agrarian struggles (land for cultivation) and the urban struggle (land for housing), for people moving – not to say shunted – between cities and countryside, at the risk of being excluded from both.

Reste que Lefebvre a bien écrit le « droit à la ville », et pas au village, à la campagne, ou à l’espace… et qu’il est suivi en cela par une très grande majorité de chercheurs, notamment Harvey, pour affirmer que « la révolution sera urbaine, ou ne sera pas » (Harvey, 2008, p15).

Nonetheless, Lefebvre wrote of the “right to the city”, not to the village, to the countryside, to space… and he is followed in this by the vast majority of researchers, notably Harvey, in asserting that “the revolution will be urban, or there will be none” (Harvey, 2008, p15).

 

 

L’impossible, l’impensable citoyen des champs ?

The impossible, the unthinkable citizen of the fields?

 

 

« La division sociale du travail entre la ville et la campagne correspond à la séparation entre le travail matériel et le travail intellectuel, et par conséquent entre le naturel et le spirituel. (…) La campagne, à la fois réalité pratique et représentation, va porter les images de la nature, de l’être, de l’originel. La ville va porter les images de l’effort, de la volonté, de la subjectivité, de la réflexion, sans que ces représentations se disjoignent d’activités réelles » (Lefebvre, 2009, p.26-27). Certes, ces lignes portent sur le seul développement de la « cité antique », grecque ou romaine, mais comment ne pas penser que cette vision pour le moins tranchée de la campagne n’ait pas percolé sur sa conception des espaces ruraux contemporains ? Chez Lefebvre, la ville représente la quintessence de la vie sociale, parce qu’elle est perçue comme l’espace de la rencontre, de l’inattendu et de la liberté possible, et il est suivi en cela par bien des géographes de l’urbain (Mangeot et al., 2012). Ce tropisme urbain n’est pas sans relation avec un tropisme de classe (pour Lefebvre, c’est le prolétariat ouvrier en ville qui doit porter la révolution urbaine), à rapprocher de la méfiance entretenue par le marxisme « classique » envers les paysans. Chez Marx et Engels, notamment dans le Manifeste du Parti communiste, les paysans, abrutis par la vie des champs, sont regardés comme conservateurs, voire réactionnaires, et font figure d’acteurs secondaires que le prolétariat urbain doit guider.

“The social division of labour between the city and the country corresponds to the separation between material work and intellectual work, and therefore between the natural and the mental. (…) The country, simultaneously practical reality and representation, will convey the images of nature, of being, of the original. The city will convey the images of effort, willpower, subjectivity, thought, though these representations will not be detached from real activities” (Lefebvre, 2009, p.26-27). True, these lines relate only to the development of the “ancient city”, Greek or Roman, but one cannot help but think that this – to say the least – unambiguous vision of the countryside had percolated into his conception of contemporary rural spaces.For Lefebvre, the city represents the quintessence of social life, because it is perceived as the space of encounter, of the unexpected and of the possibility of freedom, and he is followed in this by many geographers of the urban (Mangeot et al., 2012). This urban tropism is not unconnected with a class tropism (for Lefebvre, it is the working proletariat of the city that will drive the urban revolution), reflecting “classical” Marxism’s distrust of the peasants. In Marx and Engels, particularly in the Communist Manifesto, peasants, dulled by life in the fields, are perceived as conservative, even reactionary, and constitute secondary actors who are to be guided by the urban proletariat.

Cette dévalorisation des campagnes ne peut que pousser à associer la citoyenneté à la seule citadinité. L’étymologie y contribue beaucoup, car dans de nombreuses langues, « citoyen » et « citadin » se traduisent par le même mot, et ont du moins la même racine. Woods (2006) explique la persistance de cette association par le modèle weberien de la genèse de la citoyenneté et de l’Etat moderne, dans et par la ville antique et médiévale. L’urbanisation apparaît comme un des moyens par lesquels les individus, les bourg-eois, s’extraient de la gangue d’une société statutaire, organisée en classes, clans ou lignages, se transforment en citoyens, et organisent de façon rationnelle le gouvernement des hommes. En retour, les sociétés rurales semblent prisonnières d’une organisation hiérarchique dans laquelle les droits et les responsabilités restent concentrés sur quelques individus. On retrouve là en quelque sorte la vieille opposition entre « communauté » et « société » chère à Tönnies, la première étant la caractéristique du village, tandis que le passage à la seconde est provoqué par l’urbanisation.

This devaluation of the countryside can only lead to citizenship being assimilated to city dwelling. Etymology has much to do with it, because in many languages the word for “citizen” and “city dweller” is the same, or at least has the same root. Woods (2006) explains the persistence of this association by the Weberian model of the genesis of citizenship and of the modern state, in and through the ancient and mediaeval city. Urbanisation appears as one of the ways whereby individuals, escaped from the grip of a status-based society structured into classes, clans or lineages, were transformed into citizens and organised human government in a rational fashion. By contrast, rural societies appear as trapped within a hierarchical structure where rights and responsibilities remain concentrated in a few individuals. This is something like the old opposition between “community” and “society” made by Tönnies, the former being the characteristic of the village, whereas the transition to the latter is triggered by urbanisation.

Il n’y a guère plus de démocratie active ni de citoyenneté dans le  « désir de rural », ou la « countryside idyll » des pays du nord-ouest européen (Champion, 2001 ; Bonerandi et Deslondes, 2008 ; Richard, 2009). S’y diffuse une image des campagnes comme cadre de vie champêtre, aux paysages esthétisés et patrimonialisés, offrant aux citadins assoiffés de verdure un contact privilégié avec la « nature »… Vision bien aseptisée des espaces ruraux, qui tend à gommer les antagonismes sociaux et politiques les traversant. Et cette image valorisante et consensuelle n’est en rien propre aux campagnes du nord-ouest européen. En Inde, les héritiers de Gandhi tendent à vanter le monde éternel des villages, la campagne gardienne des traditions nationales, le lieu des solidarités et des organisations communautaires, qui contraste avec les villes lieux du vice sous toutes ses formes. On le sait pourtant, la ville n’a pas le monopole de la conscience démocratique et des révoltes. A Gandhi s’opposait Ambedkar, autre héros de l’Indépendance de l’Inde mais qui, d’origine « intouchable », dénonçait les « ghettos » où sont cantonnés les très basses castes des villages. Aujourd’hui, les mouvements dalit (« opprimés ») traversent l’Inde rurale comme l’Inde urbaine en portant haut des portraits d’Ambedkar, et les guérillas « naxalites » maoïstes tiennent des districts entiers de l’Inde centrale – rurale…. Rousseau nous rappelait déjà que les maisons font la ville mais que ce sont les citoyens qui font la Cité (Du contrat social, I, vi, p.12). Les luttes rurales pour la citoyenneté existent bel et bien.

There is little more active democracy or citizenship to be found in the “desire for the rural” or the “countryside idyll” of the North West European countries (Champion, 2001; Bonerandi and Deslondes, 2008; Richard, 2009). It is imbued with an image of the countryside as a bucolic environment, landscapes of aesthetic harmony and heritage, offering city dwellers thirsty for greenery a special contact with “nature”… A nicely sterile vision of the rural world, which tends to cover over the social and political antagonisms that run through it. And this rosy and consensual image is in no way specific to the countrysides of Europe. In India, Gandhi’s heirs like to hype the eternal world of the villages, the countryside as a guardian of national traditions, a place of solidarity and community organisations, in contrast with the cities, the loci of vice in all its forms. Yet we know that the city has no monopoly on democratic awareness and rebellion. Opposite Gandhi was Ambedkar, another hero of Indian independence. Born an “untouchable”, he denounced the “ghettos” where the lowest castes in the villages were imprisoned. Today, dalit (“oppressed”) movements, bearing aloft portraits of Ambedkar, pass through rural India as they do through urban India, and Maoist “naxalite” guerrillas hold entire districts of central – rural – India… Rousseau in his time reminded us that houses make the town but that citizens make the city (Du contrat social, I, vi, note *, p12). There is no question that rural struggles for citizenship exist.

Mais ces visions des campagnes amorphes ou harmonieuses entretiennent un cercle vicieux. Perçues par les analystes comme a-politiques, elles le sont aussi par les politiques et les médias. Comme le montre Fautras dans ce numéro, à propos des « racines rurales » de la révolution tunisienne, tout se passe comme si les campagnes étaient politiquement invisibilisées : moins dotées économiquement, délaissées par les politiques et par les médias, elles n’apparaissent qu’à peine dans l’analyse des printemps arabes. Les luttes qui les traversent, ainsi que leurs issues sont peu connues, ce qui donne une apparence de légitimité à leur invisibilité.

However, these visions of amorphous or harmonious countrysides maintain a vicious circle. They are perceived as apolitical not just by analysts, but also by politicians and the media. As Fautras shows in his exploration of the “rural roots” of the Tunisian revolution in this issue, it is as if the countrysides were politically invisible: with less economic clout, neglected by politicians and the media, they scarcely feature in the analysis of the Arab springs. The struggles that take place there, and their outcomes, are little-known, which lends an appearance of legitimacy to their invisibility.

 

 

S’affranchir d’Henri Lefebvre ?

Time to break free of Henri Lefebvre?

 

 

Mais finalement, a-t-on vraiment besoin de Lefebvre ? Dans notre numéro, seuls deux textes se prêtent véritablement au jeu d’aller à sa rencontre – pas forcément en plein accord avec lui, d’ailleurs - et de s’emparer du « droit au village » à la lumière du droit à la ville. Ce n’est sans doute pas un hasard si le seul texte reçu en anglais fait ainsi preuve de la popularité de Lefebvre dans le monde anglo-saxon.

But ultimately, do we really need Lefebvre? In our issue, only two articles really pick up the challenge of taking him on – not necessarily in full agreement with him – and tackling the “right to the village” in the light of the right to the city. It is probably no accident that the only contribution we received in English reflects the popularity of Lefebvre in the English-speaking world.

Le droit à la ville demeure la base de l’article de Bühler et al., le seul entièrement théorique, qui revendique pleinement l’objectif de décloisonnement et de complémentarité des approches, et réfléchisse aux enjeux épistémologiques posés par la formulation du droit au village. Les auteurs analysent Lefebvre pour souligner son « oubli » des campagnes, et en miroir, sa fascination pour la ville et la vie urbaine. D’un côté, des sociétés rurales « repliées sur elles-mêmes, clientélistes et conservatrices ».De l’autre, un urbain idéal qui renvoie « à une configuration mentale et sociale, celle de la simultanéité, du rassemblement, propres à émanciper les individus en société ». Mettant à profit une riche bibliographie consacrée aux campagnes françaises et occidentales depuis les années 1970, et surtout au mouvement « du développement local », la critique de Lefebvre permet aux auteurs de poser l’hypothèse de spécificités morphologiques et sociales des espaces ruraux, pouvant œuvrer en faveur de l’émancipation et de l’autonomisation de leurs habitants.

The right to the city remains fundamental in the article by Bühler et al., the only entirely theoretical piece, which fully embraces the goal of departitioning and complementarity in approaches to the subject, and considers the epistemological challenges raised by the formulation of the right to the village. In their analysis of Lefebvre, the authors emphasise his “neglect” of the countryside and its converse, his fascination with the city and urban life. On the one hand, “closed in on themselves, clientelist and conservative” rural societies. On the other hand, an ideal urban world which ”reflects a mental and social configuration: that of simultaneity, of gathering, able to emancipate individuals in society”. Drawing on a rich bibliography concentrating on French and Western rural areas since the 1970s, and especially on the “local development movement”, their critique of Lefebvre leads the authors to advance the hypothesis that rural spaces possess morphological and social specificities that can work in favour of emancipation and greater autonomy for their inhabitants.

Cette hypothèse, ainsi que les réponses proposées par les auteurs soulèvent quelques débats. Cette perspective n’encouragerait-elle pas une forme de déterminisme spatial ? Y aurait–il, de par leur morphologie, des espaces plus propices à la révolution que d’autres ? Bühler et al. considèrent par exemple la faible densité de population, et la disponibilité de l’espace à la campagne, comme un élément déterminant des ressources (sociales) de l’émancipation, quand Jacques Lévy, dans son film Urbanité/s Urbanity/ies,  voit au contraire la forte densité urbaine comme un moteur de la révolution. Par ailleurs, Barraclough(2012) considère que les relations au non–humain sont une piste prometteuse pour explorer les spécificités d’un droit au village, par rapport au droit à la ville. Mais Bühler et al. n’abordent pas ces aspects, et d’ailleurs, les autres textes du numéro traitent de façon épisodique les questions écologiques. Au delà de ces visions opposées, ou qualitativement différentes, la question est bien de réfléchir sur le rôle de « l’espace », qu’il faudrait alors définir, dans la genèse et la structuration des mouvements sociaux (Ripoll 2005).

This hypothesis, as well as the answers proposed by the authors, raise certain questions. Might not this perspective encourage a form of spatial determinism? Are there spaces which, by their morphology per se, are more conducive to revolution than others? Bühler et al. consider, for example, the low population density and availability of space in the countryside as a defining factor for the (social) resources of emancipation, whereas Jacques Lévy, by contrast, in his film Urbanité/s Urbanity/ies,  sees high urban density as a driver of revolution. Barraclough, on the other hand(2012), considers that relations to the nonhuman are a promising avenue in exploring the specificities of a right to the village compared with the right to the city. In fact, Bühler et al. do not tackle these environmental aspects, and the other articles in the issue deal with them only episodically. Apart from these opposing or qualitatively different visions, the real question is what is the role of “space” – which would then need to be defined – in the genesis and structuring of social movements (Ripoll 2005).

Pour l’article écrit en anglais d’El Nour et al., il s’agit d’un Lefebvre « international » passé par le prisme des auteurs anglo-saxons qui l’ont retravaillé (cf. Purcell 2002, et le diptique habiter/ approprier). Là, l’objectif est tout autre puisqu’il s’agit de montrer que la transplantation de la notion aux campagnes du Sud-Liban permet surtout de révéler l’échec des luttes, et la continuité de la domination subie par les paysans. L’article souligne que la perspective lefebvrienne est sans doute trop procédurale, insistant sur la prise de parole et l’émancipation citoyenne et pas assez sur la matérialité des moyens de subsistance, en l’occurrence sur la nécessité de mieux répartir les moyens de production, et donc d’une réforme agraire. Il montre également la nécessité de comprendre les luttes du « village », et leur semi-échec, dans un contexte économique et politique plus large. Au Sud-Liban, il n’y a pas d’Etat garant et responsable des droits sur la terre, mais le mouvement Amal, à la fois parti politique religieux et milice. L’économie du « village », via les grands propriétaires, est aussi dépendante de la diaspora libanaise.

In the article originally written in English by El Nour et al, the subject is an “international” Lefebvre seen through the prism of the English-language authors who have reworked him (cf. Purcell 2002, and the diptych of inhabiting/appropriating). Here, the objective is quite different, since the article aims to show that transplanting the notion to the rural areas of south Lebanon reveals above all the failure of the struggles and the continuity of the domination experienced by the peasants. The article stresses that the Lefebvrian perspective is probably too procedural, focusing on self-expression and citizen emancipation and not enough on the materiality of the means of subsistence, in this case on the need for better distribution of the means of production, and hence for agrarian reform. It also shows the need to understand the struggles of the “village”, and their partial failure, within a wider economic and political context. In south Lebanon, there is no state that guarantees and takes responsibility for land rights, only the Amal movement, which is both a religious political party and a militia. The economy of the “village”, through the big landowners, is also dependent on the Lebanese diaspora.

Pour le reste, la plupart des auteurs de ce numéro ont choisi de s'émanciper de Lefebvre et de ceux qui l’ont suivi, voire d’ignorer franchement « le droit à la ville ». La définition de ce que pourrait être « le droit au village » passe pour eux par la description et l’analyse des luttes à l’œuvre dans leurs terrains. Ce choix est sans doute révélateur des méthodes empiriques de la géographie ou de la sociologie françaises, fondées d’abord sur le travail de terrain et qui ne vont donc mobiliser les stars de la French Theory qu’en dernier lieu. Mais il témoigne aussi du fait que les auteurs ruralistes, souvent éloignés des corpus théoriques de la géographie urbaine, connaissent assez mal Lefebvre et le droit à la ville. Lefebvre est de fait moins utilisé en France qu’aux Etats-Unis. Ardu à lire, difficilement mobilisable tant sa pensée est riche mais échevelée, voire fumeuse selon certains, il apparaît en tout cas fort théorique par rapport à l’empirisme de la plupart des recherches exposées ici.

For the rest, most of the authors in this issue have chosen to break free of Lefebvre and from those who followed him, or even frankly to ignore “the right to the city”. For them, defining what might be “the right to the village” requires description and analysis of the struggles underway in their specific locations of study. This choice is probably indicative of the empirical methods of French geography or sociology, founded primarily on fieldwork, and therefore only likely to marshal the stars of French Theory as a last resort. However, it also reflects the fact that ruralist authors, often remote from the theoretical corpus of urban geography, are somewhat unfamiliar with Lefebvre and the right to the city. In fact, Lefebvre is less employed in France than in the USA. Laborious to read and difficult to apply, so rich but tangled – even woolly, some say – is his thinking, he in any case seems highly theoretical by comparison with the empiricism of most of the research represented here.

 

 

II . Quels droits ? Pour qui ? La justice spatiale à la campagne 

II . What rights? For whom? Spatial justice in the countryside

 

 

Le droit au village, un village où l’on se retire cultiver son champ comme le sage Cincinnatus ou son jardin comme Candide, cela pourrait être le droit à la retraite ou le droit à la sagesse – jusqu’à des formes extrêmes d’érémitisme ou d’anachorète. Mais nulle thébaïde dans notre numéro : la campagne est l’espace de conflits, de luttes, et non de paix ou de méditation.

The right to the village, a village where one retires to cultivate one’s field like the wise Cincinnatus or one’s garden like Candide, could be anything from the right to retreat or to wisdom through to extreme forms of reclusiveness or eremitism. But there is no Walden in our issue: the countryside is a space of conflict and struggle, not peaceful meditation.

En cela, nos articles s’inscrivent en continuité de travaux récents. Sur la France et l’Europe, par exemple, Bonerandi (2014) ou Pagès (2005), sans mener véritablement une approche en termes d’injustices spatiales, ont su mettre en lumière les très forts degrés de pauvreté rurale, d’autant plus préoccupants qu’ils sont peu médiatisés. En langue anglaise, et à l’échelle du monde, une publication comme The Journal of Peasant Studies prend explicitement pour objectif de « foster inquiry into how agrarian power relations between classes and other social groups are created, understood, contested and transformed ». Un inventaire rapide des numéros spéciaux publiés sur les 10 dernières années met en exergue les thèmes du land grabbing (3 numéros spéciaux entre 2009 et 2013) et des réformes et luttes agraires (au Zimbabwe, au Chiapas…).

In this respect, our articles are on a continuum with recent works. On France and Europe, for example, Bonerandi (2014) or Pagès (2005), without really adopting an approach in terms of spatial injustices, have managed to show the very high levels of rural poverty, all the more perturbing for the lack of media attention. In English and at global scale, a publication like The Journal of Peasant Studies makes it an explicit goal to “foster inquiry into how agrarian power relations between classes and other social groups are created, understood, contested and transformed”. A brief inventory of the special numbers published over the last 10 years highlights the themes of land grabbing (3 special issues between 2009 and 2013) and agrarian reform and struggle (in Zimbabwe, in Chiapas…).

Dès lors, l’intérêt des textes qui suivent est d’abord de nous informer sur ces luttes, traversant des espaces ruraux très divers (Liban, Tunisie, France, Inde, Afrique du Sud), et de réfléchir sur leurs objets (droits à quoi, ou droit contre quoi), leurs acteurs (droits de qui, et défendus par qui), leurs modalités (comment protester, revendiquer, négocier, combattre) et leurs résultats - prévenons le lecteur que les success stories n’apparaissent pas légion. Nous ne chercherons pas ici à résumer ces textes mais à souligner certaines questions revenant d’article en article, et traitées de façons différentes selon les auteurs.

The force of the articles that follow lies therefore in what they tell us about the struggles running through a wide variety of rural areas (Lebanon, Tunisia, France, India, South Africa), and about their aims (rights to what, or right against what), the people involved (whose rights and advocated by whom), their methods (how to protest, claim, negotiate, combat) and their outcomes – the reader should be warned that the success stories do not seem to be legion. We will not try to summarise these texts here, but simply to highlight certain issues that recur from one article to another, tackled differently depending on the authors.

 

 

Lutter pour quoi ? La terre…

Fighting for what? Land…

 

 

Sans surprise, un objet récurrent de ces luttes, c’est la terre,  l’accès à la terre, la défense de la terre, le contrôle de la terre. Nos auteurs parlent de dépossession de terres agricoles (en Tunisie, Fautras), de déplacement et réinstallation forcés de populations (en Inde à cause d’un barrage, Cabalion), de lutte pour la pérennisation des droits d’usages sur la terre et l’accès au logement (au Liban, El Nour et al.), de contrôle de l’urbanisation et du bâti (au Cap en Afrique du Sud, Guyot et al.), d’occupation et de défense de l’espace rural contre un projet d’aéroport (Notre Dame des Landes en France, Pailloux).

It is no surprise to find that a recurrent subject of these struggles is land, access to land, defence of land, control of land. Our contributors write of the dispossession of farmland (in Tunisia, Fautras), of the forced displacement and relocation of populations (in India because of a dam, Cabalion), of the struggle for permanent rights to the use of land and access to housing (in Lebanon, El Nour et al.), of the control of urbanisation and construction (in Cape Town in South Africa, Guyot et al.), of the occupation and defence of rural space against an airport project (Notre Dame des Landes in France, Pailloux).

On ne trouvera pas ici de cas d’accaparement des terres paysannes par de grands groupes, pourtant amplifié par les ONG et  les médias, non plus que de grande lutte agraire : ici, point de Chiapas, point de naxalites. Point non plus de ce « parti-pris urbain » des politiques dénoncé jadis par Michael Lipton (1976). Même si nos textes évoquent certains événements médiatisés, en France (le mouvement d’opposition à la construction de l’Aéroport du Grand-Ouest), ou dans le monde (la révolution tunisienne), ils s’intéressent plus à « la dépossession ordinaire », aux « injustices au quotidien », organisées par l’Etat (en Inde), par des grands propriétaires « traditionnels » (au Liban), par des investisseurs privés (en Tunisie). Les grandes luttes qui défraient l’actualité demeurent rares par rapport à ces mille petits combats, où l’on ne gagne pas grand chose au final, mais où s’exposent les multiples facettes de la résistance de quotidienne.

We will not find cases here of peasant land being grabbed by large companies, an issue much plugged by NGOs and the media, or of major agrarian struggle: no Chiapas here, no Naxalites. Nor any of the “urban bias” in policies denounced in the past by Michael Lipton (1976). Although our articles relate to certain high-profile events, whether in France (the movement opposing the building of the airport of Grand-Ouest), or around the world (the Tunisian revolution), they are more interested in “ordinary dispossession”, in “day-to-day injustices”, perpetrated by the State (India), by the big “traditional” landowners (in Lebanon), by private investors (in Tunisia). The big struggles that hit the headlines remain scarce compared with these thousand little combats, where little is ultimately gained, but which highlight the multiple facets of day-to-day resistance.

La question foncière n’a rien d’une spécificité rurale. D’ailleurs, quasiment tous nos terrains montrent des « campagnes-villes », parfois des entre-deux morphologiques, aux économies complexes, aux habitants mobiles. On est dans des espaces hybrides : des situations périurbaines (Le Cap, et dans une moindre mesure Notre Dame des Landes) ; des campagnes passablement urbanisées (Liban), un nouveau village de relogement qui par son plan et le style de ses maisons ressemble à une « ville » (Inde), des campagnes dans lesquelles travaillent bien des citadins pluriactifs (Tunisie). En outre, les auteurs insistent tous sur la pluralité des fonctions, des sens et des valeurs attachées à la terre, qui recouvrent en partie des problématiques urbaines. Bien sûr, il y a la terre agricole, qui revient en leitmotiv dans la plupart des textes, objet de lutte pour sa valeur économique, en tant que base matérielle de la production. Mais la terre est aussi comprise comme un lieu où vivre, support du logement : le « droit au village » au sens le plus strict… (Inde, Liban). Au Cap, c’est la terre en tant que paysage, instrumentalisé non dans un combat défensif : les paysages naturels, agricoles, architecturaux sont mobilisés par une minorité blanche et aisée de « ruraux » auto-proclamés, pour construire une certaine vision de la ruralité et exclure les populations noires et pauvres. Car à travers, ou au delà de ces valeurs matérielles, la terre est aussi un support sur lequel se construisent des identités sociales, voire des mouvements politiques. Comme l’écrit Fautras pour la Tunisie, la terre « participe du sentiment d'appartenance, de la dignité et de l’honneur. Beaucoup d'habitants considèrent que sans bien foncier, un homme n'est pas un homme digne ». Et pour les militants de la décroissance analysés par Pailloux, la terre rurale de Notre Dame des Landes, qu’elle soit agricole ou bâtie, vaut pour ce qu’elle représente idéologiquement, l’antithèse d’une logique de métropolisation.

There is nothing specifically rural about the issue of land. In fact, almost all the places explored here are “town-country” spaces, sometimes morphologically mixed, with complex economies and mobile inhabitants. These are hybrid zones: periurban areas (Cape Town, and to a lesser degree Notre Dame des Landes); fairly built-up country areas (Lebanon); a new relocation village, which is “townlike” in its layout and the style of its houses (India); country areas which provide economic activities for city dwellers with multiple jobs (Tunisia). In addition, all the authors emphasise the multiplicity of functions, meanings and values attached to land, which partially encompass urban problems as well. Of course, there is farmland, a recurring leitmotiv in most of the texts, an object of struggle for its economic value as the material basis of production. However, land is also understood as a place to live, a medium of housing: the “right to the village” in the strictest sense… (India, Lebanon). In Cape Town, the issue is land as landscape, the instrument of a combat that is not defensive: natural, agricultural and architectural landscapes are mobilised by a well-off white minority of self-proclaimed “country folk”, to construct a certain vision of rurality and to exclude poor black populations. Because through or beyond these material values, land is also a medium on which social identities and even political movements are built. As Fautras writes of Tunisia, land “constitutes a family heritage and the ancestors memory; it contributes to the sense of belonging, to dignity and honour.” And for the degrowth activists analysed by Pailloux, the rural land of Notre Dame des Landes, whether farmland or urbanised, is valuable for what it represents ideologically, i.e. the antithesis of the trend towards metropolitanisation.

 

 

Inégalités sociales, inégalités foncières, injustices spatiales

Social inequalities, land inequalities, spatial injustices

 

 

La thématique de l’accès à la terre, sous ces différents aspects, relève bien de justice spatiale : un ordre social inégalitaire se traduit par un accès inégal à la terre agricole, ou au logement, codifié par le droit foncier, et matérialisé par des formes spatiales particulières, ce qui contribue en retour à provoquer frustration et sentiment d’injustice de certains, acceptation, négociation ou lutte, d’où possible transformation des rapports de dominants à dominés. L’ensemble fonctionne comme une vaste boucle de rétroaction, étant donné que les différences d’accès à la terre (injustice spatiale) sont à la fois cause et conséquence de l’injustice sociale.

The topic of access to land, in these different aspects, certainly relates to spatial justice: an inegalitarian social order is reflected in unequal access to farmland, or to housing, codified by land law and embodied in specific spatial forms, which in turn contributes to frustration and a sense of injustice for some, to acceptance, negotiation or struggle, leading to a possible transformation in the relations between dominator and dominated. The whole process works like a vast feedback loop, given that differences in access to land (spatial injustice) are both a cause and consequence of social injustice.

Beaucoup de nos textes attestent d’une grande fragilité des droits sur la terre agricole. Au Liban, un système de métayage a évolué lentement vers des systèmes de faire-valoir direct et de propriété privée ; mais avec la spéculation et l’augmentation des prix du foncier, le processus apparaît encore plus excluant socialement, qu’il s’agisse de cultiver la terre ou de se loger. En Tunisie, le passage à la propriété privée et l’essor d’une agriculture «  de rente » attisent les convoitises d’investisseurs citadins. Les moins dotés économiquement, les moins proches du régime, dans un contexte de corruption bancaire et administrative, se trouvent chassés de la course. Lors de la construction du barrage en Inde, les paysans déplacés ont connu des sorts variables, avec des inégalités sociales originelles parfois amplifiées lors des indemnisations, mais sans que ce soit la règle : le jeu des basses castes, habituées à la contestation, vient troubler la corrélation entre richesse de départ et niveau d’indemnisation.

Many of our articles give an account of the fragility of the right to agricultural land. In Lebanon, a sharecropping system has gradually evolved into direct owner farming and private property; however, with speculation and the increase in land prices, the process – whether in land cultivation or housing – seems even more socially exclusive. In Tunisia, the shift to private property and the development of “rentier” agriculture have attracted city dwelling investors. Those with the least economic clout and access to the regime, in a context of banking and administrative corruption, find themselves out of the race. During the construction of the dam in India, the displaced farmers experienced varying fates, with initial social inequality sometimes amplified in the compensation arrangements, but not in all cases: the lower castes, with their experience of protest, were able to break the correlation between initial wealth and compensation level.

 

 

Injustices, ou simples inégalités ?

Injustices, or simple inequalities?

 

 

Notre revue JS/SJ en témoigne, l’idée de justice n’a rien d’évident, et les approches en terme de justice buttent sur des apories bien connues  : soit il y a injustice aux yeux des analystes mais les victimes n’en ont pas conscience, ou du moins ne verbalisent pas leur mobilisation en ces termes ; soit l’injustice est une notion qui dépend trop des aires culturelles, des échelles considérées, des groupes sociaux en présence, voire même des individus, pour pouvoir être discutée en termes généraux. Dans la Bible, Job a perdu ses bœufs, ses brebis, sa maison, ses enfants, et pourtant il « n'attribua rien d'injuste à Dieu »...

As this journal JS/SJ shows, there is nothing simple about the idea of justice, and approaches in terms of justice encounter some well-known paradoxes: either the analysts perceive injustice of which the victims are unaware or at least do not verbalise as their motivation; or injustice is a notion that depends too much on the cultural contexts, the scales considered, the social groups involved, or even on individuals, for discussion in general terms to be possible. In the Bible, Job lost his oxen, his ewes, his house, his children, and yet “did not sin or charge God with wrong”…

La notion de « droit », qu’il soit un « droit à » ou un « droit de », n’est pas forcément liée à la justice : elle est plus souvent associée à un sentiment d’injustice qu’à une véritable conception de ce qu’est le juste ou l’injuste. Le terme de « justice » n’est d’ailleurs presque jamais utilisé par Lefebvre. Nos auteurs décrivent ainsi des situations complexes, où plusieurs discours sur le juste peuvent concourir selon les individus, les groupes, les institutions, ou les échelles. On se trouve dans le cas d’une justice située, et donc plurielle. Le caractère empirique de ces textes montre aussi une justice en train de se faire, de se construire par la formulation de l’injustice, l’argumentation, la structuration de la lutte ou de la négociation.

The notion of a “right to” or “right of” is not necessarily linked with justice: it is more often associated with a feeling of injustice than with a real idea of what is just or unjust. In fact, Lefebvre almost never uses the term “justice”. The situations described by our authors are complex; several discourses about justice can run side-by-side depending on the individuals, groups, institutions or scales. Justice is situated and therefore plural. The empirical nature of these articles also shows justice being made, being constructed by the formulation of injustice, argument, the structure of struggle or negotiation.

Ainsi, Fautras décrit en Tunisie « la dimension subjective et spatialisée de l’injustice : ce qui paraît juste aux uns peut sembler tout à fait injuste à d’autres ». Plusieurs acteurs défendent leurs droits à la terre, en fonction d’arguments qui révèlent des identités sociales complexes et évolutives, retravaillant plusieurs clivages : autochtonie/allochtonie ; ancien/récent ; citadin/rural ; patron/employé… L’oncle de Mohammed Bouazizi, dont l’immolation mettra le feu au « printemps arabe », crie à l’injustice, contre les banques, les gros investisseurs agricoles, l’Etat, mais lui-même est considéré comme un « colon » étranger par certains petits paysans de Regueb. Les revendications sociales ont souvent pour base, en plus d’une opposition de « classes » assez attendue, un antagonisme fondé sur l’opposition à « l’étranger » qui peut nous apparaître beaucoup moins politiquement correct.

In Tunisia, for example, Fautras writes of “the subjective and spatialised dimension of injustice: what some people find just, others find completely unjust.” Several actors defend their rights to land, using arguments that reveal complex and evolving social identities, reworkings of different divisions: indigenous/alien; long-standing/recent; town/country; employer/employee, etc. The uncle of Mohammed Bouazizi, who in setting himself on fire sparked the “Arab Spring”, cried foul against the banks, the big agricultural investors, the government, but is himself seen as a “colonialist” outsider by some of the small peasant farmers of Regueb. Apart from the unsurprising constant of “class” division, social demands are rooted in an antagonism to the “alien” which we might find a lot less politically correct.

Quant au grand propriétaire libanais décrit par El Nour et al., il ne fait sans doute qu’user de son droit de propriété en décidant de lotir ses terres aux dépens des villageois pauvres. De fait, ces derniers ne réclament pas le démantèlement de ces grands domaines, mais seulement la pérennité de leur droit d’usage : habiter, cultiver.

As for the big Lebanese landowner described by El Nour et al., he is no doubt simply exercising his property rights by deciding to divide up his land to the detriment of poor villagers. In fact, what these villagers are calling for is not the dismantlement of these big estates, but only a continued right to inhabit and cultivate them.

Cabalion apporte de son côté du grain à moudre au débat sur la ségrégation, regardée tour à tour comme juste ou injuste (Lehman-Frisch, 2009), à travers l’exemple du nouveau village construit par les autorités de l’Inde laïque, pour reloger les habitants déplacés par la construction du barrage. Son plan obéit à une volonté délibérée d’abolir la traditionnelle ségrégation spatiale par castes. Mais cette nouvelle répartition a pour conséquence de fragiliser les sociabilités familiales ou de voisinage (qui toutes passaient par la caste), brisées par la disparition de la proximité spatiale. Le « bon village » non ségrégué rompt ainsi les solidarités de ceux qui ne peuvent se déplacer sur de longues distances, et au premier titre, des femmes.

For his part, Cabalion provides fuel for the debate on segregation, seen alternately as just or unjust (Lehman-Frisch, 2009), through the example of the new village built by the secular Indian authorities to rehouse inhabitants displaced by the construction of the dam. Its layout is specifically designed to erase the traditional caste-based spatial segregation. However, the consequence of this new arrangement is to weaken family or neighbourly ties (all previously governed by caste) by removing spatial proximity. In this way, the unsegregated “good village” breaks the connections between people who cannot travel far, in particular women.

La situation décrite par Cabalion correspond par ailleurs aux débats bien balisés des conflits d’échelles : « nimbyisme » contre « intérêt général », intérêts des plus faibles contre intérêts de ceux qui le sont moins, acteurs publics contre individus... La construction du barrage et du lac de retenue doivent déplacer plus de 83 000 personnes, mais en retour permettre d’irriguer de nouvelles terres agricoles (soit un gain en matière alimentaire et économique à l’échelle nationale ou du moins régionale), au bénéfice en particulier de populations Gond, ce qui est remarquable étant donné qu’ils font partie des peuples autochtones du sous-continent, très marginalisés, ceux-là même qui en Inde sont d’habitude les victimes des barrages. L’ouvrage en lui même n’est guère remis en cause en tant que telle. Ce qui l’est, ce sont les modalités des indemnisations et de la dépossession : le manque d’information, la domination du langage écrit, administratif et technique, non compris par beaucoup.  On retrouve là une forme de violence, symbolique ou pas, mise en évidence par Gupta (2012) (cf. compte-rendu de lecture dans ce numéro). Difficile de savoir si ces limites à la révolte s’expliquent par une conscience aiguë de l’intérêt général ou (plutôt…) par la conscience de l’inégalité des rapports de force.

The situation described by Cabalion in fact corresponds to the well-worn debates around conflicts of scale: “nimbyism” against “public interest”, the interests of the weakest against the interests of the less weak, public actors against individuals… The dam and reservoir will displace more than 83,000 people, but in return will provide irrigation for new agricultural land (i.e. economic and food production gains at national or at least regional scale), particularly to the benefit of Gond populations, which is remarkable given that they are one of the subcontinent’s highly marginalised indigenous peoples, usually the victims rather than the beneficiaries of dam construction in India. There was little opposition to the dam itself. Where the challenge comes is in the compensation and dispossession procedures: the lack of information, the preponderance of written, administrative and technical language, which many do not understand. What we have here is a form of violence, symbolic or real, identified by Gupta (2012) (reviewed in this issue). It is difficult to know whether these limits to protest are explained by an acute awareness of the public interest or (rather…) by an awareness of the power imbalance.

Les conflits d’échelles, les opposants à l’aéroport de Notre Dame des Landes le savent, doivent être travaillés en favorisant la montée en généralité du local : le « saut scalaire » (Ripoll, 2005) évite l’accusation de nimbyisme. Il est ici notamment réalisé grâce à la production de catégories spatiales définies par des sigles, donc modélisables et applicables en d’autres lieux : le GPII (Grand Projet Inutile Imposé), ou la ZAD (Zone à défendre, acronyme détourné de Zone d’Aménagement Différé), sont aujourd’hui repris par les opposants à de nombreux projets de macro-équipements français et européens.

Conflicts of scale, as opponents of the Notre Dame des Landes airport know, must be tackled by raising the local to the scale of the general: the “scale shift” (Ripoll, 2005) avoids the accusation of nimbyism. Here in particular it is achieved through the production of spatial categories defined by acronyms, which can therefore be modelled and applied in other places: GPII (Grand Projet Inutile Imposé – useless and imposed big project), or ZAD (Zone to defend, a play on the acronym for Zone d’Aménagement Différé – future development zone), have now been taken up by opponents of several French and European large infrastructure projects.

 

 

Les acteurs et les armes

Actors and weapons

 

 

Assez classiquement, nos textes montrent que ce ne sont pas nécessairement les plus faibles qui protestent. En Tunisie, les germes de la révolte proviennent de familles pluriactives, avec un pied en ville, qui connaissent suffisamment le droit pour contester, et ont suffisamment de « capital social » pour initier et organiser la contestation. A Notre Dame des Landes comme dans les « campagnes occidentales », la part de néo-ruraux, souvent très diplômés, est loin d’être négligeable. Un cas extrême est celui du Cap, où le « droit au village » est revendiqué par une élite sociale blanche, encore souvent imprégnée d’apartheid. Partout apparaît aussi la nécessité d’une certaine culture politique, d’une véritable formation à la lutte : en témoignent particulièrement les militants de la décroissance, entre mouvement social et parti politique, mais aussi, en un contexte très différent, les basses castes indiennes. Les ex-intouchables en particulier, légalistes, habitués à revendiquer grâce à l’héritage d’Ambedkar et à la politique de discrimination positive, recourent davantage à la justice que les autres castes pour obtenir de meilleures indemnités. Au delà d’une simple hiérarchie de richesse ou de pouvoir, il s’agit bien de la fabrication de cultures juridiques et politiques (Bautès et al., 2014).

Not unexpectedly, our articles show that it is not necessarily the weakest who protest. In Tunisia, the germs of revolt originated in “pluriactive” families, with one foot in town, who knew enough law to fight back, and had enough “social capital” to initiate and organise opposition. In Notre Dame des Landes, as in the “western countrysides”, the role of often highly qualified neo-rural incomers is far from negligible. An extreme case is Cape Town, where the “right to the village” is claimed by a white social elite still often marked by the apartheid ethos. Also present everywhere is the need for a certain political culture, what might be called an education for struggle: this is found particularly among the degrowth activists, part social movement and part political party, but also, in a very different context, amongst the lower castes in India. The ex-untouchables in particular, a case-hardened group, accustomed to opposition thanks to the legacy of Ambedkar and a policy of positive discrimination, are readier than the other castes to go to law to obtain better compensation. More than a simple hierarchy of wealth or power, this is about the production of legal and political cultures (Bautès et al., 2014).

Selon les terrains considérés, les textes déclinent l’éventail des armes de la lutte : légales et illégales, institutionnalisées ou hors cadre institutionnel, pratiques ou symboliques, violentes ou pacifiques. Les arènes de la participation notamment sont décrites dans toute leur complexité au Cap, et apparaissent plus généralement dans l’article de Bühler et al.sur « les campagnes occidentales » où le légitime et le licite sont loin d’être toujours synonymes de « légal ». A Notre Dame des Landes, c’est l’occupation illégale et la fabrication d’un espace alternatif. Ailleurs les luttes s’attaquent à des symboles (Bouazizi va jusqu’à retourner sa fureur contre lui-même) plutôt qu’à l’objet de la contestation proprement dit.

Depending on the contexts, the articles set out the range of weapons deployed in the struggle: legal and illegal, institutionalised or informal, practical or symbolic, violent or peaceful. In particular, the arenas of participation in Cape Town are described in all their complexity, and appear more generally in the article by Bühler et al.on “the western countrysides” where the legitimate and the licit are far from always synonymous with “legal”. In Notre Dame des Landes, they take the form of illegal occupation and the production of an alternative space. Elsewhere, it is symbols that are the target of attack (Bouazizi goes so far as to turn his rage against himself) rather than the object of protest itself.

A ce titre, un mot doit être consacré au chiffre, à la quantification, la statistique. Tout à la fois norme de gestion, de contestation, de négociation, le chiffre est arme du pouvoir, mais sert aussi la riposte des faibles. Le chiffre, garant de l’impartialité, de l’impersonnalité, langage mathématique conceptuel partagé par tous, devient une linga franca permettant la dispute de ceux qui sont incarnés, situés, et qui prennent parti. D’un côté, dans les grands projets publics d’aménagement, par exemple le barrage indien de Gosikhurd, sont l’occasion pour l’Etat d’une comptabilité fouillée recensant tous les éléments matériels reconnus comme indispensables à l’économie villageoise : terres agricoles, maisons, arbres, puits… L’Etat indien n’oublie pas grand chose. Mais son inventaire omet ce qui ne peut pas se mesurer : le futur (l’impact de l’inflation et de la dépréciation), ce qui n’existe pas légalement (les empiètements agricoles des paysans sur les terrains domaniaux), les racines sentimentales et l’attachement à la terre... La statistique est le propre d’une Etat fort, administré, moderne (Foucault, 2004), démocratique bien qu’autoritaire. Le titre choisi par Cabalion souligne l’indécence de vouloir réduire la valeur de l’existence paysanne à 328 395 roupies. Pour Pailloux, à Notre Dame des Landes domine une conception marchande de l’espace, capitaliste, qui fixe un prix à toute chose et oublie la « valeur d’usage » chère à Lefebvre de la multifonctionnalité de l’espace.

In this respect, we need to say something about numbers, quantities, statistics. Simultaneously a tool of management, of opposition, of negotiation, numbers are an instrument of power, but also a counterweapon of the weak. The number, guarantor of impartiality, of impersonality, a conceptual mathematical language shared by all, become a lingua franca fought over by embodied, situated participants. On the one hand, big public development projects such as the Gosikhurd dam in India are an opportunity for the State to conduct an in-depth accounting of all the material factors recognised as essential to the village economy: farmland, houses, trees, wells… The Indian state does not forget much. But the inventory leaves out what cannot be measured: the future (the impact of inflation and depreciation), existing illegal realities (agricultural encroachments by peasants into government land), emotional roots and attachment to the land… Statistics are the markers of a strong, managed, modern state (Foucault, 2004), democratic though authoritarian. The title chosen by Cabalion highlights the indecency of seeking to reduce the value of present existence to 328,395 Rupees. For Pailloux, in Notre Dame des Landes, a commodified, capitalistic conception of space sets a price on everything and ignores Lefebvre’s much loved “use value”, the multifunctionality of space.

Pourtant, le langage du chiffre est repris par ceux qui protestent : pour légitimer la protestation, pour argumenter, pour négocier, pour obtenir. Aux militants écologistes d’inventorier zones humides et tritons marbrés, pour s’opposer à la construction de l’aéroport ; aux dalits indiens de recompter arbres et puits, de remesurer champs et rizières, de calculer la dévalorisation des indemnités liée à l’inflation. Le chiffre permet l’expression du sentiment d’injustice. Est-ce là le triomphe d’une aliénation capitaliste, les dominés se trouvant pris au piège du discours des dominants ? Ou bien utiliser le langage du fort n’est-il pas la seule possibilité de lutte quand les autres sont impossibles, car trop dangereuses ou inaccessibles ? Il s’agirait alors moins de lutte que de résistance, du choix de concentrer les efforts sur la négociation, pour obtenir non ce qui semble perdu d’avance (l’ancien village), mais le peu qu’on pense pouvoir gagner (Scott, 1985).

Nevertheless, the language of numbers is also taken up by those who protest: to legitimise protest, to reason, to negotiate, to obtain. Environmental activists opposing the airport count wetlands and marbled newts; Indian dalits count trees and wells, re-measure fields, calculate the impact of inflation on the value of compensation. The number is a way of expressing the sense of injustice. Is this the triumph of capitalist alienation, the weak trapped in the discourse of the powerful? Or is the language of the strong the only means of struggle when the others are impossible because too dangerous or inaccessible? In this case, it is less about struggle than resistance, the choice to focus on negotiation, to obtain not what seems lost in advance (the old village), but the little that seems within reach (Scott, 1985).

La lutte se fait enfin par les mots. A cet égard, plusieurs textes insistent sur la production de catégories discursives participant à la construction de valeurs et de normes. Le meilleur exemple en est fourni par l’analyse de Pailloux, portant sur les catégories de GPII et de ZAD. Mais, à travers les différents textes, on voit aussi apparaître d’autres mots qui réinventent la ruralité pour servir des projets politiques divers, et au premier titre, celui de « paysan ».

Finally, the struggle is pursued through words. In this respect, several articles stress the production of discursive categories that contribute to the construction of values and norms. The best example is in Pailloux’ analysis of the GPII and ZAD categories. However, through the different texts we also see the emergence of other words that reinvent rurality in the service of different political aims, beginning with the word “peasant”.

 

 

« Dépaysannisation » subie et « repaysannisation » volontaire

Forced “depeasantization” and voluntary “repeasantization”

 

 

Certains de nos textes révèlent un processus de « dépaysannisation » : le terme est utilisé par Cabalion pour désigner l’abandon d’un mode de vie reposant sur l’agriculture et sur des solidarités communautaires : décapitalisation économique, et rupture de ces solidarités causée par le déplacement, en sont les deux facteurs. On pourra s’interroger sur le terme utilisé, penser que la plupart de ces villageois transplantés, qui pour beaucoup vont continuer à travailler une terre et demeurer de toute façon partie intégrante d’une société fondamentalement agraire, vont rester des « paysans », pour le meilleur ou pour le pire. Il reste qu’en Inde comme au Liban ou en Tunisie, bien des jeunes dédaignent désormais le travail agricole – parfois soutenus en cela par leurs parents, qui ont investi dans leur éducation – et partent en ville, ou du moins contribuent à créer des « campagnes urbaines ». Comme en sens inverse le travail de la terre est de plus en plus le propre de citadins pendulaires, on assiste bien à la disparition, ou du moins à un déclin en cours, de paysanneries, que cela soit le fait de l’Etat (Inde), de grands propriétaires connectés à l’échelon international (Liban), ou de métropoles urbaines (Notre Dame des Landes). Ceci ne fait que renforcer à terme l’invisibilité des campagnes et du coup, en rétroaction, accélérer d’autant le processus de dépaysannisation.

Some of our texts reveal a process of “depeasantization”: Cabalion uses the term to refer to the abandonment of a way of life based on agriculture and community solidarity: its two constitutive factors are economic decapitalisation and the destruction of this community ethos through relocation. One might question the term employed and imagine that most of these displaced villagers, many of whom will continue to work a piece of land and in any case remain an integral part of a fundamentally agrarian society, will remain “peasants”, for good or ill. The fact is that in India, as in Lebanon or Tunisia, many young people now despise work on the land – sometimes with the support of their parents, who have invested in their education – and are going off to the city, or at least contributing to the creation of “urban countryside”. Since, conversely, working the land is increasingly an activity carried out by commuting citydwellers, we are undoubtedly seeing the disappearance, or at least the ongoing decline of peasantries, whether through action by the state (India), by big landowners with international connections (Lebanon), or by urban metropolises (Notre Dame des Landes). All this ultimately reinforces the invisibility of the countryside and, accordingly, through positive feedback, to accelerate the process of depeasantization.

A l’inverse, pourrait-on dire, les militants de Notre Dame des Landes emploient « paysan » pour se désigner. Comme pour d’autres mouvements, depuis la Confédération Paysanne de José Bové au réseau « Semences paysannes » étudié par Demeulenaere et Bonneuil (2011), le terme fait d’abord référence à l’opposition à l’agriculture productiviste, et la recherche d’une agriculture autre. Certains analystes, comme van der Ploeg (2009), voient dans ces mouvements agricoles alternatifs l’émergence d’une « condition paysanne », caractérisée par la lutte pour l’autonomie, via l’autogestion de ressources partagées et des initiatives associatives, et ayant pour objectif la résistance continuelle à « l’empire » capitaliste mondialisé. Les paysans feraient alors figure de protagonistes de premier plan dans un projet global de lutte anticapitaliste. Pourtant, les auteurs de ce numéro invitent à la prudence, car ils regardent le « paysan » non comme un nouvel être social et politique dont il faudrait délimiter les contours, mais bien comme une catégorie discursive permettant de construire des identités et des projets politiques. Ainsi, pour les militants de Notre Dame des Landes, se dire « paysan », comme les catégories de ZAD et de GPII, sert « à monter en généralité », pour exprimer une opposition à des logiques d’aménagement privilégiant l’économie métropolitaine.

Conversely, it might be said, the activists of Notre Dame des Landes refer to themselves as “peasants”. As with other movements, from José Bové’s “Confédération Paysanne” union (peasant confederation) to the “Semences paysannes” (peasant seeds) network studied by Demeulenaere and Bonneuil (2011), the term is first a reference to the opposition to productivist agriculture and the quest for a different kind of farming. Some analysts, like van der Ploeg (2009), see in these alternative agricultural movements the emergence of a “peasant condition”, characterised by the fight for autonomy through self-management of shared resources and community initiatives, with the objective of permanent resistance to the globalised capitalist “empire”. In this view, peasants are the leading protagonists in a global struggle against capitalism. However, the authors in this issue advise caution, since they see the “peasant” not as a new social and political being to be identified and characterised, but rather as a discursive category employed in the construction of identities and political projects. Thus, for the Notre Dame des Landes activists, calling oneself a “peasant”, like the categories ZAD and GPII, is a way of “rising in generality” to express opposition to development processes that favour the metropolitan economy.

Or, l’usage de ces motifs ruralistes peut servir des projets politiques radicalement opposés. A Notre-Dame des Landes, tout comme au Cap, des militants d’extrême gauche tout comme des « bourgeois » passablement racistes réinventent tous deux des « campagnes ». Ils les définissent partiellement par l’agriculture. Au Cap, c’est le prestigieux vignoble de Constantia, ou le commerce de produits alimentaires locaux de qualité. A Notre Dame des Landes, la transformation surplace des produits, et la vente directe sur les routes barrées converties en marché. L’architecture est aussi mobilisée, comme marqueur spatial et identitaire : architecture Cape Dutch d’un côté, yourtes et abris éphémères de l’autre. La « nature » est pareillement instrumentalisée : espèces à protéger, plantes endémiques, pour soustraire le terrain aux équipements et à l’urbanisation. Ruralité agricole ou ruralité « pour rire », ce sont toujours les mêmes registres d’un opposition à la ville et à son monde. Il faut aller au delà des discours pour mettre en lumière, derrière les postures écologistes des contestataires blancs du Cap, un refus des populations pauvres et de couleur, l’exclusivité d’un peuplement qui doit rester limité à une élite. « Le droit à la nature et le droit à la campagne ne se détruisent-ils pas eux-mêmes ? » (Lefebvre, 2009 [1968], p.107). Plus que jamais est vivante l’interrogation de Lefebvre. Elle est notamment, reprise par Charmes (2011) qui dénonce la « clubbisation » et le « mathusianisme foncier » de certaines communes rurales franciliennes instaurant des plans d’occupation du sol socialement exclusifs au nom de la conservation de l’environnement. « La « nature » ou prétendue telle, ce qui en survit, devient le ghetto des loisirs, le lieu séparé de la jouissance, la retraite de la « créativité ». Les urbains transportent l’urbain avec eux, même s’ils n’apportent pas l’urbanité ! Colonisée par eux, la campagne a perdu les qualités, propretés et charmes de la vie paysanne » (Lefebvre, ibid.).

These ruralist motifs can be deployed in the service of radically opposed political projects. In Notre-Dame des Landes, just as in Cape Town, extreme left-wing militants and frankly racist “bourgeois” are both in the business of reinventing “countrysides”. They define them partially by agriculture. In Cape Town, this means the prestigious Constantia vineyard, or the sale of local, high-quality food products. In Notre Dame des Landes, it means local processing of produce for direct sale on the barricaded roads, converted into markets. Architecture is also employed as a marker of space and identity: Cape Dutch architecture in one place, yurts and temporary shelters in the other. “Nature” is similarly instrumentalised: species protection, endemic plants, to save land from development and urbanisation. Agricultural rurality or “mock” rurality, they both play on the same registers of opposition to the city and its world. One has to go beyond rhetoric in order to cast light – behind the ecological postures of Cape Town’s white protesters – on the rejection of poor and coloured populations, on the exclusivity of an occupancy that must be restricted to an elite. “Are not the right to nature and the right to the country mutually self-destructive?” (Lefebvre, 2009 [1968], p.107). Lefebvre’s question is more salient than ever. It is notably taken up by Charmes (2011) who attacks the “clubification” and the “land Malthusianism” of certain rural villages near Paris that have established socially exclusive land use plans in the guise of environmental protection. “‘Nature’, or what passes for it, and survives of it, becomes the ghetto of leisure pursuits, the separate place of pleasure and the retreat of ‘creativity’. Urbanites bring the urban with them, even if they do not bring urbanity! Colonized by them, the countryside has lost the qualities, features and charms of peasant life” (Lefebvre, ibid.).

 

 

Conclusion : ce que le droit au village apporte à la notion de droit à la ville

Conclusion: what the right to the village contributes to the notion of the right to the city

 

 

…Tout simplement de confirmer que les composantes du droit à la ville n’ont rien de spécifiquement « urbain ». Que le souci d’émancipation, d’autonomie, d’appropriation d’un territoire, peuvent se retrouver dans les espaces ruraux (qu’ils soient des campagnes agricoles, de la forêt équatoriale ou des toundras subpolaires) comme à la ville. Il est temps de se demander pourquoi il faudrait continuer à utiliser une expression qui, prise au pied de la lettre, pourrait faire croire que les luttes pour un droit au village n’existent guère, et que les campagnes sont globalement caractérisées par une amorphie politique. Pourquoi ne pas parler plutôt de « droit à l’autonomie » ? « au territoire » ? à la « récommune » (néologisme forgé par Lordon (2009) sur le modèle de « ré-publique ») ? voire, pourquoi pas, reprendre les concepts d’Amartya Sen de capabilities et d’entitlement ? Cela permettrait d’ouvrir plus facilement ce champ de recherche aux analyses non urbaines, de faire sortir de la ville le droit à la ville : le monde urbain a trop concentré jusqu’ici les regards des chercheurs – mais non les ardeurs des militants. On l’a dit, si les villes abritent désormais la moitié de la population mondiale, les espaces ruraux en abritent l’autre part. Quant à parler d’espace (à propos de justice « spatiale »), on sera bien inspiré de se souvenir que les villes n’occupent, selon les estimations, qu’entre 1 et 3 % des terres émergées. Même si dans l’esprit de Lefebvre le droit à la ville est loin de contredire le droit au village – il s’agit en fait de la même chose -, il y a risque que pour beaucoup le droit à la ville fasse oublier les campagnes. Quitte à combattre pour la justice spatiale, autant commencer par là.

… Simply to confirm that there is nothing specifically “urban” about the components of the right to the city. That the desire for emancipation, for autonomy, for appropriation of a territory, can be found in rural areas (whether farmland, equatorial forest or sub-polar tundra) as they can in the city. It is time to ask why we should continue using an expression which, taken literally, could suggest that struggles for a right to the village are almost non-existent, and that rural areas are globally characterised by political amorphousness. Why not speak rather of the “right to autonomy”? “to territory”? “to the récommune”  (re-community – a neologism coined by Lordon (2009) on the model of “re-public”)?, or even – why not? – take up Amartya Sen’s concepts of capabilities and entitlement? This would make it easier to open up this field of research to nonurban analyses, to take the right to the city out of the city: the attention of researchers – but not the zeal of militants – has up to now been too much focused on the urban world. As has been said, while cities now absorb half the world’s population, rural areas are home to the other half. As for space (in connection with “spatial” justice), we would do well to remember that, according to estimates, cities only occupy between 1 and 3% of the world’s landmass. Even if in Lefebvre’s mind, there is no contradiction between the right to the city and the right to the village – indeed it is the same thing – there is a risk that the right to the city might make many forget the countryside. If we want to fight for spatial justice, this is a good place to start.

 

 

A propos des l'auteurs : Frédéric Landy est professeur de Géographie à l'Université Paris Ouest Nanterre, Sophie Moreau est maître de conférence en géographie à l'Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

About the authors: Frédéric Landy – Université Paris Ouest Nanterre, Sophie Moreau – Université Paris-Est Marne-la-Vallée.

Pour citer cet article : Frédéric Landy et Sophie Moreau, "Le droit au village" justice spatiale | spatial justice, n° 7 janvier 2015, http://www.jssj.org

To quote this article: Frédéric Landy et Sophie Moreau, « The Right to the Village » justice spatiale | spatial justice, n° 7 janvier 2015, http://www.jssj.org

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