Sivens, le déménagement du territoire en France

Sivens: The removal of the French territory by means of planning and development

Ce qui se passe depuis deux ans dans la vallée du Tescou à propos du projet de barrage de Sivens (Tarn), et qui s’est brutalement accéléré avec la mort d’un jeune opposant, le 26 octobre 2014, suite à une charge nocturne de la gendarmerie, illustre à nouveau, et dramatiquement, le déménagement du territoire qui est actuellement à l’œuvre en France. Au même moment — et ce n’est pas une coïncidence fortuite — les plus hautes autorités finalisent deux grands chantiers à implications géographiques extrêmement fortes. D’une part, le Grand Paris, pour lequel le Premier ministre Manuel Valls vient de confirmer l’engagement étatique de 1,4 milliard à destination des transports franciliens. D’autre part, la Réforme territoriale concernant le regroupement des Régions qu’a confirmée le même Valls, et qui est adoptée par l’Assemblée nationale le 9 décembre 2014.

What has been going on for the last two years in the Tescou valley over the Sivens (Tarn) dam project, and which has suddenly gathered sped with the death of a young opponent on October 26, 2014 following a nocturnal charge by the police, again dramatically illustrates the removal of territory by means of planning and development that is currently taking place in France. At the same time – and this is no coincidence – the highest authorities are finalizing two major worksites with extreme geographic implications. On the one hand, we have Prime Minister Manuel Valls’ commitment of €1.4 billion of government money for the Greater Paris transit system. On the other, we have territorial land reform concerning the regrouping of the Regions, also confirmed by Valls, which was approved by France’s National Assembly on December 9, 2014.

 

 

Top-down brutal

Brutal top-down process

 

 

La démarche top-down, du haut vers le bas avec un passage par la case du caciquisme local, caractérise à son tour ce qui se passe à Sivens comme ce qui s’est passé pour le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes (cf. l’article de A.L. Pailloux dans ce numéro). Après avoir convaincu leur Conseil général, une poignée d’élus locaux, appuyés sur un lobby— ici des entreprises industrielles accompagnées d’un grand bétonneur national, là quelques agriculteurs affirmant qu’ils manquent d’eau— fait le forcing pour imposer un projet, ici un aéroport, là un barrage.

The top-down process, by way of local political bosses, characterizes what is going on in Sivens just as it did for the Notre-Dame-des-Landes airport project (see the article by A.L. Pailloux also in this issue). After having convinced their general council, a handful of local elected officials supported by a lobbying group – manufacturing companies supported by a major ruthless national developer on the one hand, and a few farmers declaring that they have no water on the other – forced through a project and a dam.

Leurs opposants, souvent bien informés, bien outillés, disposant de contre-enquêtes solides, sont regardés de haut, et quand la contestation mettant localement et nationalement à jour l’inutilité de ces grands projets avides de béton et d’arrangements entre amis se durcit, le pouvoir donne de la grenade.

Their opponents, often well informed, well equipped and knowing the right questions to ask, are looked down on. And when the protests take a tough stance, locally and nationally exposing the uselessness of these major concrete-gobbling projects and sweetheart deals, might makes right.

On découvre également les manœuvres politiques. L’éphémère ministre de l’Écologie (de juin 2012 à juillet 2013), Delphine Batho, avait ainsi bloqué le projet du barrage de Sivens[1]. En revanche, son successeur au même poste, Philippe Martin, ex-préfet, et président socialiste du Conseil général du Gers, département voisin du Tarn, a laissé filer les autorisations, probablement pour s’assurer ses arrières politiques dans la région.

Political manoeuvres are also discovered. The briefly-serving Minister of Ecology (from June 2012 to July 2013), Delphine Batho, had blocked the Sivens dam project[1]. On the other hand, authorizations flowed freely from her successor, Philippe Martin, a former chief of police and socialist chairman of the Gers general council in the neighbouring department of Tarn, probably to protect his political rear in the region.

Quant à Manuel Valls, il tente de se montrer plus matamore que son prédécesseur Jean-Marc Ayrault, pour réussir à Sivens ce qui n’a pas été obtenu à Notre-Dame-des-Landes, à savoir la fin de la contestation. Selon Philippe Maffre, agriculteur à Montans (Tarn) et membre de la Confédération paysanne, « il ne faut pas oublier que c’est lui qui, début septembre à Bordeaux, devant les jeunes agriculteurs européens, a assuré que le projet se ferait. Il s’est engagé sur ce dossier, sans doute pour faire plaisir à son auditoire. Mais le message était clair. Comme il était clair que, désormais, c’était par la force qu’ils allaient essayer de faire respecter cette décision »[2].

As for Manuel Valls, he is attempting to foster a tougher image than his predecessor, Jean-Marc Ayrault, to achieve in Sivens what couldn’t be done in Notre-Dame-des-Landes, namely, end the protests. According to Philippe Maffre, a farmer in Montans (Tarn) and a member of the Confédération paysanne “[tr.] Don’t forget that he was the one who in early September, gave assurances in front of young European farmers that the project would go ahead. He made a commitment to this issue, undoubtedly to please his audience. But the message was clear, just as it came through loud and clear that from then on force would be used in trying to get compliance with this decision”.[2]

De fait, tous les témoignages concordent pour reconnaître que, depuis septembre, les forces de l’ordre ont durci leurs interventions à Sivens face aux opposants, et d’une manière encore plus vigoureuse qu’à Notre-Dame-des-Landes selon certains témoignages.

Indeed, all the testimonials are in agreement that since September, the controlling forces have toughened their interventions against the protesters in Sivens, and according to certain reports, even more vigorously than in Notre-Dame-des-Landes.

 

 

Productivisme ou  État de droit menacé ?

Productivism or threatened constitutional state?

 

 

Au lendemain de la mort de Rémi Fraisse, un rapport commandé par l’actuelle ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, livre opportunément ses conclusions : le projet de barrage (1,5 million de m3) est disproportionné par rapport aux besoins. Entre-temps, la demande aussi bien pour l’irrigation que pour l’épuration des eaux se serait réduite à la suite d’une diminution du nombre d’agriculteurs (une quarantaine au mieux) et de l’équipement environnemental de deux installations (une coopérative laitière et la modernisation d’une station d’épuration)[3].

The day after the death of Rémi Fraisse marked the timely delivery of a report ordered by the current ecology minister, Ségolène Royal. Its findings were that the dam project (1.5 million m3) is disproportionate to the needs. Meanwhile, the demand for both irrigation and water purification has apparently gone down following a decrease in the number of farmers (forty or so at the most) and the environmentally-friendly equipment of two facilities (a dairy cooperative and modernization of a water purification plant)[3].

Un élu écologiste comme Yves Jadot entretient cependant la confusion sur la nature de ce type de projets en déclarant que « quand il s’agit de préserver le monde d’hier, les collusions entre les intérêts productivistes et politiques donnent le sentiment de jouer à plein »[4]. Productivisme ? De quoi s’agit-il vraiment ? Le productivisme est ici compris comme un système où l’on produit pour produire alors que, en réalité, le système actuel, capitaliste, produit pour vendre. Il y a là une nuance, une grosse nuance.

An elected ecologist like Yves Jadot however discusses the confusion on the nature of this type of project, stating that “[tr.] When it’s a matter of preserving the world of yesterday, collusions between productivist and political interests appear to have a significant influence”[4]. Productivism? What is it, really? In this case, productivism is understood as a system where we produce in order to produce while, in reality, the current capitalist system produces in order to sell. There is a not-so-slight difference.

Mieux encore : cette précision met en avant le fait que la société actuelle repose sur l’exploitation économique (l’extorsion de la plus-value ou de l’aubaine via le salariat et son garant, l’État) et sur l’échange marchand (non pas le simple jeu de l’offre et de la demande, mais la manipulation asymétrique du marché). Parler d’agro-industrie capitaliste ou de capitalisme agro-industriel serait plus juste que de brandir le productivisme, mais probablement s’agit-il de gros mots quand on parle de capitalisme.

Better yet: this clarification highlights the fact that present-day society is based on economic exploitation (extortion of the added-value or a windfall through wage earners and their boss, the State) and on commercial exchange (not the simple game of supply and demand, but the asymmetrical manipulation of the market). Capitalistic agro-industry or agro-industrial capitalism would be more correct than productivism, but this is probably a case of “big words” for capitalism.

Il faut alors se demander ce qui est vraiment en jeu à Sivens : l’intérêt de quelques cultivateurs de maïs ou bien l’autorité de l’État, expression ultime des collectivités locales, qui détient le monopole de la violence légitime ? N’y a-t-il pas la nécessité pour lui de réprimer toutes les forces sociales susceptibles de le contester ?

So, one must wonder what is really at stake in Sivens: the interest of a few corn farmers or indeed, the State’s authority, the ultimate expression of local communities, which has a monopoly on legitimate violence? Doesn’t it have to suppress all social forces likely to protest against it?

Les violences précédentes des Bonnets rouges en Bretagne, matériellement, numériquement et symboliquement bien plus considérables que celles des manifestants à Sivens, n’ont d’ailleurs pas attiré la même répression puisque, au fond, ils ne contestent pas le système. Au contraire, ils y participent par leur réseau d’élus de droite comme de gauche, par l’industrie agro-alimentaire bretonne, celle-là massive, pollueuse et exportatrice, et son corollaire avec le transport par camions sur des autoroutes gratuites financées par le contribuable français, navarrais, corse ou alsacien.

The previous violence of the Bonnets rouges movement in Brittany, which is physically, numerically and symbolically much greater than the violence of the demonstrators in Sivens, did not attract the same repression because basically, they are not protesting against the system. To the contrary, they are participating through their network of both right- and left-wing elected officials, through the agro-food industry in Brittany which is huge, polluting and focussed on export, and its resulting transportation by truck on free highways funded by all the French taxpayers whether in Navarre, Corsica or Alsace.

 

 

Un enjeu social

A social issue

 

 

L’argument selon lequel « il faut utiliser les fonds européens dégagés pour le projet sans quoi on perd tout » ressemble plus à un sanglot bureaucratique qu’à une réelle volonté d’aménager un territoire… Mais pour qui ?

The argument that “European funds released have to be used for the project or we’ll lose everything” looks more like a bureaucratic sob story than a genuine desire to develop land… But for whom?

Car comme à Notre-Dame-des-Landes, la contestation à Sivens met en branle des aspirations communes contre une société marchande et bétonneuse, mais diverses dans sa composition sociologique et sa stratégie politique. Il ne faudrait toutefois pas réduire la question à une opposition entre écologistes locaux réformistes et anarchistes bagarreurs venus d’ailleurs, ni même entre violents et non-violents, une distinction tracée par le pouvoir, les médias dominants et les chrétiens non-violents qui édulcore d’autres formes de violence plus structurelles (l’expropriation, la dépossession, le capital réduisant tout…). La situation est plus complexe que cela.

As in Notre-Dame-des-Landes, the protest in Sivens triggers common aspirations against a market-and-concrete society; these aspirations, however, are different in sociological composition and political strategy. Nonetheless, the matter should not be reduced to a clash between local reformist ecologists and aggressive anarchist outsiders, nor even between the violent and non-violent, a distinction – made by authorities, mainstream media and non-violent Christians – which sugar-coats other more structural forms of violence (expropriation, dispossession, capital reducing everything…). The situation is more complex than that.

Plus globalement, ces résistances traduisent une sorte de spécificité française. Alors que dans les autres pays les nouveaux mouvements sociaux du type « Indignés » ou « Occupy » prennent possession d’une place publique métropolitaine (Wall Street, Madrid, Istanbul, Le Caire, Hong Kong…), ou même un lieu politiquement fort (comme le parlement taïwanais occupés par des Indignés pendant plusieurs jours, événement passé inaperçu dans les médias français), ce n’est pas le cas en France, malgré plusieurs tentatives.

As a whole, these types of resistance convey something that is distinctly French. While in other countries new social movements like “Indignados” [tr. indignant] or “Occupy” take possession of a metropolitan public place (Wall Street, Madrid, Istanbul, Cairo, Hong Kong, etc.), or even a politically significant place (like the Taiwanese parliament occupied by “Indignants” for a number of days, an occurrence that passed unnoticed in the French media), this is not the case in France, despite a number of attempts.

En revanche, la contestation s’établit en zone rurale, un peu comme jadis au Larzac ou à Plogoff, toutes choses égales par ailleurs. Même le cas du val de Suse, dans le Piémont italien, où perdure un important mouvement d’opposition à la construction de la ligne TGV Lyon-Turin (No Tav), est géographiquement différent puisqu’il s’agit d’une région rurbaine, agricole, industrielle et touristique encore vivace.

In contrast, the protest developed in rural zones, somewhat like years ago in the Larzac or in Plogoff, which moreover are all similar. Even the Susa Valley situation in the Piedmont region of Italy, where a major movement against construction of the Lyon-Turin TGV line continues (No TAV), is geographically different because it involves a still-lively area combining the rural and urban, farming, manufacturing and tourism.

Certes, selon le mot d’ordre repris par la plupart des opposants, « il n’y a pas de luttes locales » puisque le sort de la Planète, en réalité celui de l’Humanité si l’on veut se garder de la novlangue écolo, serait en jeu. Mais sous-estimer la territorialité locale soulève des questions d’ordre stratégique. Car sur qui s’appuyer pour mener la lutte : des « zadistes » nomades ou bien des habitants résidants ? Ou bien les deux, mais à quelles conditions et dans quelle interrelation ? À nouveau, c’est la question de l’habitation et de la propriété du sol qui est posée comme au temps de la Première Internationale.

Of course, according to the watchword taken up by most of the opponents, “there are no local struggles” because the fate of the Planet, actually the fate of Humanity, to use eco-speak, is allegedly what is at stake. But under-estimating local territoriality raises strategic questions because who can be counted on to carry out the struggle? Nomadic “Zadists”? Local residents? Or both? But under what conditions and how will they be interrelated? Again, habitation and land ownership is the question, just as at the time of the First International.

La difficulté, et l’enjeu, résident dans la jonction entre les habitants locaux, ruraux et paysans, et les jeunes citadins ou ex-citadins venus de plus loin dans une sorte de ré-enracinement hybride plus mobile que durable a priori —l’avenir nous montrera ce qu’il en est. D’un autre côté, leurs congénères banlieusards d’origine immigrée semblent apparemment plus tentés de faire le Djihad au Proche-Orient, au moins pour quelques-uns, que de rejoindre ces jeunes citadins néo-ruraux dans la nature nantaise, tarnaise ou, bientôt, iséroise (projet de parc d’attraction contesté à Royon). Mais ce qui les réunit, c’est une société française dominée par le chômage ou l’angoisse consumériste qui ne leur offre guère de perspectives réjouissantes.

The difficulty, and the issue, both lie in the joining of local rural/peasant residents and young city-dwellers or former city-dwellers who have come from away in a sort of hybrid return to their roots, which in the past has beenmore mobile than sustainable; only time will tell. On the other hand, at least some of their immigrant-origin suburban peers are seemingly more inclined to participate in jihad in the Near East than to join with these young neo-rural city people in the country near Nantes, Tarn, or soon, Isère (protests against an amusement park project in Royon). But what brings them together is a French society dominated by unemployment and the consumerist anguish offering them no prospects to look forward to.

 

 

A propos de l'auteur : Philippe Pelletier – Université de Lyon 2

About the author: Philippe Pelletier – Lyon 2 University

Pour citer cet article : Philippe Pelletier, " Sivens, le déménagement du territoire en France " justice spatiale | spatial justice, n° 7 janvier 2015, http://www.jssj.org

To quote this article: Philippe Pelletier, « Sivens: The removal of the French territory by means of planning and development » justice spatiale | spatial justice, n° 7 janvier 2015, http://www.jssj.org

[1]« Sivens, barrage à contretemps », Libération, 30 octobre 2014.

 

[2] L’Humanité, 30 octobre 2014, p. 12.

[1]« Sivens, barrage à contretemps », Libération, October 30, 2014.

[3]Xardel Victoria, Berlan Aurélien (2014) : « À Sivens, après les arbres, un homme ». Libération, 29 octobre.

[2] L’Humanité, October 30, 2014, p. 12.

[4]Libération, 29 octobre 2014, p. 5.

[3]Xardel Victoria, Berlan Aurélien (2014) : « À Sivens, après les arbres, un homme ». Libération, October 29, 2014.

[4]Libération, October 29, 2014, p. 5.