La révolte de la jeunesse athénienne de décembre 2008 : la Justice spatiale dans une « ville des carrefours » émergente

The December 2008 Youth Uprising in Athens: Spatial Justice in an Emergent “City Of Thresholds”

L’expression « conflit urbain » peut être employée pour comprendre toutes les formes prises par les antagonismes sociaux, quand les luttes qui en résultent prennent place dans un contexte spatial urbain. Cependant, la ville n’est-elle qu’un réceptacle de ces luttes ou bien est-ce la spatialité urbaine qui donne réellement leur forme aux conflits sociaux, affectant leur signification et leurs relations avec des droits et des revendications spécifiquement urbains ?

 The term “urban conflict” can be taken to include all those forms social antagonism takes, when the resulting struggles happen in an urban spatial context. Is the city however simply a container of these struggles or does urban spatiality actually mold social conflicts, giving them form, affecting their meaning and their relations with specific urban rights and demands?

Cet article tente de retracer l’histoire d’une période particulière, très récente, de conflits urbains à Athènes, en Grèce, où une série d’évènements très éclairants a eu lieu. Ce qui a débuté comme l’expression de la colère de la jeunesse, déclenchée par l’assassinat d’un jeune homme par un policier, s’est développé en une revendication multiforme et créative autour de l’espace public urbain. Comme dans la plupart des conflits urbains, la ville n’était pas seulement concernée en tant que cadre des actions, mais l’espace urbain et ses usages sont devenus des enjeux du conflit.

This paper will attempt to trace the history of a specific and very recent period of urban conflicts in Athens, Greece, where a highly indicative series of phenomena seems to have taken place: What has started as a generalized expression of youth rage, triggered by the assassination of a young boy by a policeman, has evolved to a multifarious and inventive reclaim of city public space. As it is characteristic in most urban conflicts, the city was not simply involved as the setting of actions but urban space and its uses became one of the stakes of the conflict.

Que les conflits urbains soient explicitement ou implicitement connectés aux revendications concernant les conditions de vie urbaine, ils transforment activement la ville. La protection ou la confirmation de droits collectifs à travers des luttes spécifiques n’affecte pas seulement les procédures légales ou les lois correspondantes, mais aussi la production de l’espace (Mitchell 2003, p. 29). Comme il n’existe aucun arrangement spatial sans définition socialement légitimée de son usage et de sa valeur, toute forme de « revendication de droits » redéfinit, transforme ou crée les espaces dans lesquels ces droits peuvent s’exercer.

Either explicitly or implicitly connected with demands related to city life conditions, urban conflicts actively transform the city. Protecting or corroborating collective rights through historically specific struggles actually affects not only the corresponding status of legal procedures and laws but also the production of space (Mitchell 2003: 29). As there exists no spatial arrangement without a socially legitimized definition of its use and value, any form of “rights demand” redefines, transforms or creates the spaces in which those rights can be exercised.

La question est la suivante : est-ce que la ville, dans ces transformations temporaires ou plus durables, représente l’enjeu du conflit, au côté des valeurs contradictoires des groupes sociaux (ou des acteurs) impliqués dans le conflit ? Est-ce que la ville devient le miroir, et pas simplement le lieu du conflit ?

The question is: Does the city, in these temporary or more permanent transformations, represent the stakes of the conflict along with the conflicting values of the social groups (or actors) involved in the conflict? Does the city become the mirror, and not simply the locus of the conflict?

Dans le cas de la révolte de décembre de la jeunesse athénienne, nous pouvons trouver des indications pour répondre à ces questions. Pendant cette période, la ville est devenue temporairement le lieu d’émergence de nouvelles formes de spatialité. La spatialité, comme concept, vise à décrire les conditions, les qualités et les caractéristiques de l’espace, et non d’espaces particuliers. Bien que nous puissions localiser des formes spécifiques de spatialité dans des lieux concrets, la spatialité décrit des manières de pratiquer l’espace, plus que des espaces en tant qu’arrangements concrets d’éléments physiques.

In the case of the Athens December youth uprising, we may trace the possibility to answer these questions. During this period, the city had temporarily become the place where new forms of spatiality have emerged. Spatiality, as a concept, is meant to describe conditions, qualities and characteristics of space, not specific spaces. Even though we can locate specific forms of spatiality in concrete places, spatiality describes ways to perform space rather than spaces as concrete arrangements of physical elements.

Mettre l’accent sur l’importance des rencontres peut transformer fortement nos façons de comprendre l’espace comme socialement construit. Si les lieux peuvent être pensés « non pas tant comme des sites pérennes que comme des moments de rencontres »[1] (Amin et Thrift 2002, p.30, à mettre en regard avec Bauman 2000, p. 95), alors les conflits urbains, en créant de nouvelles formes de rencontres, peuvent produire de nouvelles formes de conditions spatiales.

Putting an emphasis on the importance of encounters can actively transform the ways we understand space as socially crafted. If places can be thought of “not so much as enduring sites but as moments of encounter” (Amin and Thrift 2002: 30, compare Bauman 2000: 95) then urban conflicts, by creating new forms of encounter, can produce new forms of spatial conditions.

Aussi, parler des différentes spatialités des conflits urbains revient à envisager l’espace à la fois comme résultat et comme pré-condition de l’action sociale. L’espace, comme le suggère D. Massey, et comme le prouvent sans cesse les luttes urbaines, « n’est jamais achevé, jamais fermé… toujours en construction » (Massey 2005, p. 9). L’espace se produit.

So, to speak about the different spatialities of urban conflicts means to consider space as both the result and the precondition of social action. Space, as D. Massey suggests and as urban conflicts incessantly prove, “is never finished; never closed… always under construction” (Massey 2005: 9). Space happens.

 

 

La révolte de décembre : un appel du futur ?

The December uprising: a cry from the future?

Voyons ce qui est advenu en décembre 2008 à Athènes, afin de nous concentrer sur la spatialité de ce conflit urbain. Exarchia est un quartier situé près du centre ville, et qui, depuis les années 1970, a été identifié à la culture de la jeunesse, des revendications et des loisirs alternatifs. Liée symboliquement à la révolte étudiante de novembre 1973, qui a culminé avec la fin sanglante de l’occupation de l’Université Technique Nationale, dans le bâtiment principal de l’Université, situé à proximité, Exarchia est devenu une sorte de place forte anti-établissement pour la jeunesse. Le tableau aujourd’hui est différent, bien sûr, de l’action de novembre contre la dictature, qui a marqué le début de la fin de sept années de junte militaire. Des poussées de gentrification se mélangent avec la culture alternative, et la marchandisation tant des loisirs que de l’espace public tend à l’emporter. Néanmoins, beaucoup d’actions symboliques font irruption à Exarchia, de même que beaucoup de manifestations organisées commencent ou finissent encore là.

Let us then see what happened on December 2008 in Athens, in order to focus on the spatiality of this urban conflict. There is a neighborhood located near the city center, Exarchia, which, since the 70s has become identified with a youth culture of protest and alternative entertainment. Connected symbolically with the November 1973 student uprising, which culminated in the bloody ending of the National Technical University occupation that took place in the University’s main building situated in the area, Exarchia has become some kind of anti-systemic youth stronghold. Today’s picture differs, of course, from November’s anti-dictatorship action which marked the beginning of the end of the 7 years military junta. Gentrification initiatives mingle with alternative culture and commodification of both entertainment and public space tends to prevail. There are however many outbursts of symbolic action as well as many organized demonstrations that still start from or end in Exarchia.

Le 6 décembre, une voiture de police passait devant un des cafés où les jeunes se retrouvent. Les tactiques de la police sont en général concentrées sur la protection de « cibles potentielles » dans la zone (les bureaux des principaux partis politiques, les banques, les bâtiments gouvernementaux…), par des groupes des forces spéciales de la police (MAT) lourdement équipées. Parfois, des descentes de police balaient le cœur du quartier, à la recherche d’ « immigrants illégaux », ou de dealers. La plupart du temps, cependant, les descentes de police sont faites pour imposer l’ordre après une manifestation violente (bien que les manifestations deviennent souvent violentes parce qu’elles sont attaquées par la police).

On the 6th of December, a police car was passing in front of one the coffee shops were young people meet. Police tactics is generally focused on guarding specific “possible targets” in the area (main political party offices, banks, government buildings etc.) with heavily equipped groups of police special forces (MAT). Occasionally, police raids sweep the center of the neighborhood, either in pursuit of “illegal immigrants” or in pursuit of drug dealers. Most of the times, however, police raids are meant to impose order after a violent demonstration (even though a demonstration often becomes violent because it is attacked by the police).

Aussi, le passage de cette voiture de police n’était pas quelque chose d’habituel, et ne pouvait passer inaperçu. Quelques jeunes hommes ont crié à ces policiers des remarques évidemment peu flatteuses. Mais les policiers dans la voiture ont alors fait quelque chose de tellement désastreux que ça a immédiatement déclenché une immense révolte de la jeunesse. Ils ont garé leur voiture et ils sont revenus, armés, pour répondre à l’insulte. L’un d’entre eux a sorti son pistolet, a visé un des lycéens de quinze ans, et l’a abattu. Le garçon est mort sur le trottoir.

So, the passing of this police car was not something regular, something to happen unnoticed. What a few boys did was to yell at these policemen some kind of obviously not flattering remarks. But the policemen in the car did something so disastrous that it immediately triggered a huge youth outburst. They parked their car and they returned armed to respond to the insult. One of them took out his gun, aimed at one of the 15 year old students and shot him. The boy died on the pavement.

Cela a pris seulement quelques heures à la population pour organiser spontanément diverses formes de protestation et d’action. Pendant la même nuit, de nombreuses boutiques de luxe dans les rues commerciales les plus huppées d’Athènes ont été attaquées et complètement détruites. Des symboles de la consommation devenaient des cibles dans toute la ville. La fureur collective a été depuis le début dirigée contre des symboles de la société d’abondance. Le lendemain matin, toutes les institutions d’enseignement d’Athènes et de nombreuses villes de Grèce étaient fermées par leurs étudiants (résultat d’une coordination par une communication en « rhizomes » via e-mail et SMS). Des manifestations spontanées d’étudiants dans tous les quartiers (même dans des banlieues aisées) ont fait le siège, de manière pacifique ou violente, de postes de police dans les jours qui ont suivi. Des voitures de police ont été renversées, des policiers chassés, des voitures de luxe brûlées.

It took just a few hours for people to spontaneously organize various forms of protest and action. During the same night many fancy shops in the most expensive commercial street in Athens where attacked and completely destroyed. Symbols of consumption were becoming targets all over the city. Collective rage was from the beginning directed against symbols of the affluent society. In the next morning all the schools in Athens and many cities in Greece were closed by their students (a result of coordination through e-mail and SMS “rhizomatic” communication). Spontaneous demonstrations of students in all neighborhoods (even in rich suburbs) were performing a kind of either peaceful or violent siege of police stations the days that followed. Police cars were overturned, policemen chased, expensive cars were burned.

Ce qui était très caractéristique de cette révolte spontanée, c’est qu’aucun centre ou organisation ne la guidait, bien que des anarchistes et des gauchises aient été activement impliqués dans la plupart des actions. Chaque initiative locale avait ses propres moyens pour organiser et exprimer une colère commune. Cependant, ce n’était pas que chaque action ne faisait qu’exprimer cette colère. Ce n’était pas que chaque participant était seulement en colère ou triste du fait de l’assassinat brutal d’un jeune homme. Un effort commun pour exprimer activement une culture publique différente devenait visible. Et cette culture incluait des formes de reconquête collective de la ville.

What was highly characteristic of this spontaneous uprising was that there were no guiding centers or organizations, although anarchists and leftists were actively involved in most of the acts. Every local initiative had its own means to organize and express a common rage. It wasn’t however that every action was simply expressing this rage. It wasn’t that everybody who participated was only angry and sad for the brutal killing of a young boy. A common effort to actively express a different public culture was becoming apparent. And this culture contained forms of collectively reclaiming the city.

Comment est-ce que cela a pu avoir réellement lieu ? L’élément clef semble avoir été une idée partagée de la justice, ressentie comme absente dans les actions de l’Etat, ce que déclarait de manière symbolique le policier qui avait tiré. Aucun policier n’avait jamais été puni dans le passé pour des violences policières : ces jeunes demandaient justice, bien qu’ils aient su qu’aucune sanction ne serait prise. La jeunesse vit effectivement, dans son expérience quotidienne des études et du travail précaire, le caractère éphémère de la justice dans cette société. C’était comme si chacun des aspects de son expérience était en quelque sorte condensé dans cette mort injuste. Dans une période de crise économique, associée à des affaires de corruption -révélées par la presse- jusqu’au sommet du gouvernement, dans une période où aucune alternative réelle à la situation politique n’était visible, la revendication pour la justice résumait pour la jeunesse une exigence plus large : « Nous voulons vivre. Cette société, littéralement ou symboliquement, ne nous permet pas de vivre. »

How could this indeed happen? The key element seems to have been a shared idea of justice, which is felt to be absent from the acts of the state, as emblematically declared by the shooting policeman. No policeman was ever punished in the past for police brutality: Young people were asking for justice although they knew that punishment will not be imposed. Young people actually feel in their everyday experience of study and work precariousness that in this society justice is always fleeting. It is as if every aspect of their life experience was somehow condensed in this unjust death. In a period of economic crisis, combined with major cases of government corruption, revealed by the press, in a period when no true alternatives to the political situation were visible, a claim for justice epitomized for young people a more general demand: “we want to live. This society literally or symbolically does not allow us to live”.

Aussi, après la première vague de manifestations, une deuxième vague d’actions a consisté en diverses formes d’occupation de bâtiments publics. Il y a eu des cas de bâtiments municipaux dans diverses quartiers d’Athènes (comme à Nea Smyrni, Ag. Dimitrios, Halandri…) qui étaient transformés de manière éphémère en centres communautaires. Des jeunes squatteurs ont essayé de créer des espaces de rencontre de quartier, où avaient lieu des évènements culturels auto-organisés par le voisinage.

So, after the first wave of demonstrations, a second wave of actions involved various forms of occupation of public buildings. There were cases of municipal buildings in various municipalities of Athens (as in Nea Smyrni, Ag. Dimitiros, Halandri etc.), which were temporarily transformed to community centers. Young squatters had attempted to create neighborhood meeting areas where community self organized cultural events took place.

Par exemple, le bâtiment de l’Opéra national est devenu le lieu d’une expérimentation collective dans les arts du spectacle, ainsi qu’un centre d’information. Cette initiative a pris forme comme le parachèvement d’une série d’actions par un groupe de jeunes artistes de performance. Ce qu’ils ont fait, c’est d’entrer dans presque chaque salle de spectacles de la ville en exigeant la lecture d’un manifeste virulent contre la police, avant le spectacle.

There was the case of the National Opera building which became a place of collective experimentation in the performing arts as well as an information center. This initiative took form as the culmination of a series of acts by a group of young performance artists. What they did is enter in almost every theater in the city demanding that an angry anti-police manifesto is read before the show.

Autre exemple, l’occupation du bâtiment de la confédération général des travailleurs, un geste de protestation contre les bureaucrates officiels des syndicats de travailleurs, souvent paralysés. Et, bien sûr, il y a eu l’occupation de l’Université et d’institutions d’enseignement, avec des formes variées de participation, et divers problèmes de coordination, parce que la communication entre groupuscules anarchistes et gauchistes rivaux était difficile.

There was the case of the occupied building of the General Confederation of Workers, as a gesture of protest against the official bureaucrats of the often paralyzed workers’ syndicates. And of course, there were the occupied University and school buildings with differing forms of participation, and differing problems of coordination as communication between sometimes rivaling anarchist and leftist sects was difficult.

 

 

Images et actions de justice urbaine

Images and acts of urban justice

A travers ces expériences, l’exigence collective de justice, dans des formes multiples et de plus en plus larges, a pris la forme d’une recherche d’une justice clairement urbaine. La ville n’était pas simplement le cadre d’actions collectives et d’initiatives, mais elle est devenue, de plus en plus, une possible revendication collective. Dans toutes ces initiatives fragmentaires, ambigües et diffuses, était exprimée, explicitement ou implicitement, une volonté collective de la jeunesse de prendre sa vie en mains. La justice urbaine avait ainsi pris effectivement la forme de l’idée de Lefebvre du droit à la ville (Lefebvre 1968). Souvenons-nous que, pour Lefebvre, le droit à la ville n’est pas simplement un type de droit parmi d’autres. Pour lui, c’est la totalité des droits civiques qui est condensée sous la forme de ce droit.

Out of these experiences, the collective demand for justice in its expansive and diverse ways, has taken the form of actively pursuing a distinctively urban justice. The city was not simply the setting of collective actions and initiatives but became, more and more, a potential collective claim. In all these fragmentary, ambiguous and diffuse initiatives, explicitly or implicitly expressed was the collective will of young people to take their lives in their hands. Urban justice had thus effectively taken the form of Lefebvre’s idea of the right to the city (Lefebvre 1996). Let us remember that, for Lefebvre, the right to the city is not simply one kind of rights among others. For him, in the form of this right, the totality of civic rights is condensed.

Ce qui est très important -Lefebvre y insiste-, c’est que ce droit présuppose une action collective dans sa poursuite et aussi une action collective pour l’imposer concrètement. La ville est comprise comme l’ « œuvre perpétuelle des habitants, eux-mêmes mobiles et mobilisés pour/par cette œuvre »[2]. Le droit à la ville exige des personnes à la poursuite d’un projet collectif : la transformation de la ville en un travail artistique collectif. Ainsi, la ville devient plus qu’un agrégat de services et de biens, avec les revendications collectives correspondantes d’accès démocratique. Au-delà de cette compréhension quantitative de la condition urbaine se trouve une critique qualitative de la culture urbaine contemporaine. C’est là que les conflits urbains, comme la révolte de décembre de la jeunesse athénienne, peuvent contribuer à une compréhension différente du monde urbain, donnant forme à des nouvelles spatialités, émergentes.

It is very important that, as Lefebvre insists, this right presupposes collective action in pursuing it and also collective action in actually imposing it. The city is understood as the “perpetual oeuvre of the inhabitants, themselves mobile and mobilized for and by this oeuvre” (ibid :173). The right to the city involves people in pursue of a collective project: to transform the city to a collective work of art. The city thus does not simply become an aggregate of services and goods with the corresponding collective demands for democratic access. Beyond this quantitative understanding of the urban condition is a qualitative critique of the contemporary city culture. Here is where urban conflicts, as the Athens December youth uprising, can contribute to a different understanding of the urban world, giving form to new, emergent spatialities.

Quand, durant un conflit urbain, les gens cherchent à se réapproprier collectivement l’espace public, ils ne font pas simplement usage de la ville telle qu’elle est ; ils la transforment. Leurs actions ne font pas qu’être à la recherche d’espace, elles inventent l’espace. Ces espaces « performés », ces espaces « pratiqués », quand ils « ont lieu » dans le processus du conflit, acquièrent des caractéristiques distinctives qui tendent à influer sur le résultat et la forme du conflit. Les spatialités émergentes, ainsi, représentent les façons dont les personnes qui participent tendent à imaginer les espaces qui vont accueillir la vie pour laquelle elles se battent. En même temps, ces spatialités reflètent les voies par lesquelles l’action collective tente de créer son propre espace. Les spatialités des conflits urbains sont à la fois imaginées et réelles. Il est de ce fait très important de comprendre comment les images et les représentations de l’espace participent activement à former les qualités des espaces créés pendant la transformation de la ville par les conflits urbains.

When, during an urban conflict, people collectively seek to re-appropriate public space, they are not simply using the city as it is; they are transforming it. Their actions not only search for space, they invent space. These “performed” spaces, these “practiced” spaces, as they “happen” in the process of the conflict, acquire distinctive characteristics that tend to influence the outcome and the form of the conflict. Emergent spatialities, thus, represent the ways people who participate tend to imagine spaces that will house the life they fight for. At the same time, those spatialities reflect the ways in which collective action attempts to create its own space. The spatialities of urban conflicts are thus both imagined and real. It is very important, therefore, to understand how images and representations of space, actively participate in forming the qualities of the spaces created as urban conflicts transform the city.

Une des images modernes dominantes de la communauté libérée ardemment désirée, la représente barricadée dans une place-forte libérée : une enclave territoriale bien définie, toujours prête à se défendre. Cette image, enracinée dans l’imaginaire collectif des opprimés, tend à construire une géographie de l’émancipation sous la forme d’une carte représentant les aires libérées comme bien définies par un périmètre reconnaissable. Que ce soient des îles, entourées par une mer hostile, ou des continents faisant face à d’autres continents hostiles, ces aires apparaissent spatialement délimitées et localisables. Cette image a été souvent dominante dans l’histoire des mouvements de jeunesse à Athènes : Exarchia était souvent fantasmée comme une place-forte alternative libérée.

One of the dominant modern images of a longed for emancipated community presents it as barricaded in a liberated stronghold: A defined territorial enclave always ready to defend itself. This image, embedded in the collective imaginary of the oppressed, tends to construct a geography of emancipation in the form of a map clearly depicting free areas as defined by a recognizable perimeter. Either as islands, surrounded by a hostile sea or as continents facing other hostile continents, these areas appear as spatially circumscribed and traceable. This image was many times dominant in the history of Athens youth movements: Exarchia was often fantasized as an alternative liberated stronghold.

La plupart des actions collectives de décembre se sont émancipées de cet enfermement caractéristique de beaucoup des luttes étudiantes précédentes et se sont étendues dans toute la ville. Les étudiants, au lieu d’être assiégés par la police dans leurs refuges, les enclaves universitaires, ont revendiqué les rues et la ville comme espaces d’action collective. Et dans de nombreux cas, ce sont les postes de police qui ont été assiégés par les étudiants et les élèves.

Most of December’s collective acts have escaped the enclosure characteristic of many previous student struggles and have spread out all over the city. Students, instead of being under siege by the police in their university asylum enclaves, have reclaimed the streets and the city as spaces of collective action. And in many cases, it was the police stations that were under siege by students and school children.

La révolte de décembre n’avait pas de centre, ni un centre politique, ni un centre en termes d’espace urbain. En contraste direct avec le combat, situé, de novembre 1973, qui a fait du bâtiment de l’Université Technique nationale d’Athènes un symbole national de résistance, les actions de décembre étaient partout. Inattendues, métastasées, imprévisibles et multiformes. Pendant les journées de décembre, le fantasme de l’enclave libérée, qui avait dominé et domine encore beaucoup de conflits urbains, avait perdu l’essentiel de son pouvoir. Quel genre d’image mobilisatrice avait remplacé cette vision ?

The December uprising did not have a center, neither a political center, nor a center in terms of urban space. In direct contrast to the situated struggle of November 1973, which has turned the image of NTUA building to a national symbol of resistance, the December actions were everywhere. Unexpected, metastatic, unpredictable and multiform. During the December days, the fantasy of a liberated enclave, which dominated and still dominates many urban struggles, has lost most of its power. What kind of motivating image has replaced this fantasy?

L’émancipation est un processus, pas un état, si nous pensons qu’il est essentiel de la différencier de l’image religieuse d’un au-delà heureux. L’émancipation est la réalité ambigüe de luttes spatialement aussi bien qu’historiquement dispersées. Il peut y avoir des pratiques potentiellement libératrices, mais il ne peut y avoir d’espaces de liberté bien fixés.

Emancipation is a process not an essence, if we find it crucial to differentiate it from the religious image of a happy afterlife. Emancipation is the ambiguous actuality of spatially as well as historically dispersed struggles. There may be potentially liberating practices but there can be no fixed areas of freedom.

Peut-être pourrions-nous visualiser les spatialités de l’émancipation en examinant les appels à la justice sociale qui se concentrent sur l’usage de l’espace. La justice spatiale, dans ce contexte, pourrait impliquer un principe de distribution tendant à représenter l’espace comme un bien dont tous doivent jouir. L’accessibilité peut alors devenir un des attributs les plus importants de la justice spatiale. Toute division, séparation ou cloisonnement de l’espace apparaît ainsi comme un obstacle pour ce type de justice.

Could we then perhaps visualize spatialities of emancipation by considering those appeals for social justice that focus on the use of space? Spatial justice, in this context, could indicate a distribution principle that tends to present space as a good to be enjoyed by all. Accessibility can become one of the most important attributes of spatial justice. Any division, separation or partitioning of space appears, thus, as obstructing this kind of justice.

C’est vrai que mettre l’accent sur la justice spatiale pourrait asseoir l’importance de l’élaboration collective des décisions dans la définition tant sociale que physique de l’espace. Cependant, cette géographie imaginaire de l’émancipation doit appréhender l’espace comme un continuum uniforme, qui doit être régulé par la volonté commune, plutôt que comme un medium fondamentalement discontinu et différencié, qui donne forme aux pratiques sociales. Sous une forme très brute, cet imaginaire pourrait aboutir à complètement réduire l’espace à une quantité à distribuer également. Et l’accessibilité pourrait finir par être une sorte de mécanisme de distribution. De fait, nous pouvons relier cette interprétation des spatialités de l’émancipation avec les discours contemporains sur les droits humains ou sur la communicabilité humaine (y compris l’idéal habermasien de situation de liberté de parole absolue). Ces discours, le plus souvent, présupposent une espèce d’humain transhistorique et trans-géographique. Le même type d’humain devient le sujet de la justice spatiale, seulement cet humain n’est plus vu comme l’habitant d’une cité idéale, mais plutôt comme l’occupant d’un espace homogène, s’y déplaçant librement.

True, an emphasis on spatial justice may establish the importance collective decision making has for the social as well as for the physical definition of space. This imaginary geography of emancipation, however, has to understand space as a uniform continuum to be regulated by common will rather than as an inherently discontinuous and differentiated medium that gives form to social practices. In a somewhat crude form, this imaginary could end up completely reducing space to a quantity to be equally distributed. And accessibility might end up being some kind of distributing mechanism. We can actually connect this way of understanding spatialities of emancipation with contemporary discourses on human rights or human communicability (Habermasian ideal speech situation included). More often than not, these discourses presuppose some kind of trans-historical and trans-geographical human figure. The same kind of human figure becomes the subject of spatial justice, only this time such a figure is not viewed as the inhabitant of an ideal city any more but rather as the free-moving occupant of a homogeneous space.

Un type différent d’imaginaire géographique, le troisième, a émergé de la critique de cette vision idéalisée d’une cité juste (ou d’une cité de justice). Cet imaginaire, qui extrait parfois des images de la vie urbaine contemporaine, se centre sur la multiplicité et la diversité, autant que sur de possibles espaces polymorphes et mutants, afin de décrire la spatialité de l’émancipation. Cette vision a des racines profondes. Une critique de la vie quotidienne et de la quotidienneté, déjà mise en avant pendant les années 1960, nous a permis d’aborder autrement l’expérience sociale de l’espace. Si la vie quotidienne n’est pas seulement le lieu de la reproduction sociale, mais contient aussi des pratiques d’auto-différenciation ou de résistance individuelle ou collective, des spatialités moléculaires de l’altérité peuvent être trouvées, dispersées dans la ville. Comme l’a écrit de Certeau, « une ville transhumante, ou métaphorique, s’insinue ainsi dans le texte clair de la ville planifiée et lisible » [3] (de Certeau, 1980).

A different (third) kind of geographical imaginary has emerged out of a criticism for this idealized view for a just city (or a city of justice). Sometimes drawing images from contemporary city-life, this imaginary focuses on multiplicity and diversity, as well as on possible polymorphous and mutating spaces, in order to describe a spatiality of emancipation. Strong roots support this view. A critique of everyday life and everydayness, already put forward during the 60s, has provided us with a new way to deal with the social experience of space. If everyday life is not only the locus of social reproduction but also contains practices of self-differentiation or personal and collective resistance, molecular spatialities of otherness can be found scattered in the city. As de Certeau has put it, “a migrational, or metaphorical city slips into the clear text of the planned and readable city” (de Certeau, 1984:93).

Cette image inclut une vision de l’espace habité comme processus plus que comme condition bien fixée. Les espaces de l’altérité, ainsi, prolifèrent dans la ville, du fait de pratiques diversifiées ou déviantes. Les spatialités de l’altérité, dans une telle vision, sont considérées comme intrinsèquement dépendantes du temps. L’espace n’est ni réductible à un réceptacle de l’altérité (idéalisé dans les cités utopiques), ni à un bien que l’on peut revendiquer et partager. L’espace est en fait conceptualisé comme élément constitutif de l’interaction sociale humaine. L’espace, ainsi, devient signifiant à travers l’usage ou, plutôt, parce que l’usage (les « styles de l’usage », comme le précise de Certeau) définit les usagers. Si une version idéalisée de la justice spatiale tend à invoquer des droits communs afin de définir l’espace comme bien commun, mettre l’accent sur une altérité moléculaire spatialisée tend à faire l’hypothèse d’un espace dispersé et diversifié, et de ce fait non commun.

This image contains a view of inhabited space as a process rather than as a fixed condition. Spaces of otherness, thus, proliferate in the city due to diversifying or deviating practices. Spatialities of otherness, in such a view, are considered as inherently time-bound. Space is neither reduced to a container of otherness (idealized in utopian cities) nor to a contestable and distributable good. Space is actually conceptualized as a formative element of human social interaction. Space thus becomes expressive through use, or, rather, because use (“style of use” as de Certeau specifies) defines users. If an idealized version of spatial justice tends to invoke common rights in order to define space as common good, an emphasis on spatialized molecular otherness tends to posit space as dispersed and diversified therefore not common.

Des spatialités émancipatrices, dans une telle vision, seraient des spatialités éparpillées de l’altérité. Des espaces discontinus et intrinsèquement différenciés donnent les bases d’identités sociales différenciées, ainsi libres de s’exprimer. Fondamentalement lié avec les politiques de l’identité, cet imaginaire géographique « tend à souligner le fait d’être situé » (Harvey 1996) comme pré-requis de la formation de l’identité. Les identités, toutefois, peuvent plutôt être la forme que prend la discrimination sociale. Une inculcation sociale des schémas d’interactions humains est toujours le champ de la reproduction sociale. L’espace habité, dans des sociétés dépourvues des techniques de conservation de la production symbolique associées à l’alphabétisation est, selon Bourdieu, le lieu principal d’inculcation des dispositions (Bourdieu, 1972)[4]. L’espace habité, cependant, semble avoir repris ce rôle dans les sociétés post-industrielles, non parce les individus dépendraient moins d’une éducation officielle, mais parce que la vie urbaine est devenue le système éducatif par excellence[5]. Une grande variété de réactions in-corporées sont apprises par l’usage de l’espace métropolitain. Chacun doit être capable de faire face de manière articulée aux risques et aux opportunités de la vie urbaine. Où un individu est autorisé à se trouver, et comment il ou elle se conforme aux modes d’emploi de l’espace est révélateur de son identité sociale. L’espace identifie et est identifié à travers l’usage.

Emancipating spatialities, in such a view, would be dispersed spatialities of otherness. Discontinuous and inherently differentiated space gives ground to differing social identities allowed thus to express themselves. Essentially connected with identity politics, this geographical imaginary “tends to emphasize situatedness” (Harvey 1996: 363) as a prerequisite of identity formation. Identities, however, may rather be the form that social discrimination takes. A social inculcation of human interaction patterns is always the scope of social reproduction. Inhabited space, in societies that lack “the symbolic-product-conserving techniques associated with literacy”, is, according to Bourdieu, the principal locus of this inculcation of dispositions (Bourdieu, 1977:89). Inhabited space however, seems to have resumed this role in post-industrial societies, not because people have become less dependent on formalized education but because city life has become the educational system par-excellence. A wide variety of em-bodied reactions are learnt through using metropolitan space. Everybody has to be able to deal expressively with the risks and opportunities of city life. Where someone is allowed to be and how he or she conforms to spatial instructions of use, is indicative of his or her social identity. Space identifies and is identified through use.

Les conflits urbains peuvent se focaliser sur la protection de lieux spécifiques, en tant que lieux qui portent et représentent des identités collectives situées spécifiques. Un quartier ouvrier menacé par la gentrification ou un lieu de rencontre pour une minorité ethnique menacé par des voisins racistes peuvent devenir des enjeux dans un conflit urbain qui implique différents groupes de citoyens et différentes administrations. La révolte de décembre semble avoir été un peu plus loin : la revendication pour l’espace n’était pas liée à la préservation d’identités situées établies. Les identités collectives, comme nous le verrons, étaient implicitement critiquées.

Urban conflicts and urban struggles can become focused on the protection of specific places as places that contain and represent specific situated collective identities. A working class neighborhood threatened by gentrification or an ethnic minority meeting spot threatened by racist neighbors can become stakes in an urban conflict which involves different groups of citizens and different authorities. December uprising seems to have taken one step further: reclaiming space was not connected to the preservation of established situated identities. Collective identities, as we will see, were implicitly criticized.

 

 

Porosité urbaine

Urban porosity

Une tentative de libération contemporaine peut, de fait, chercher « non pas à libérer une identité opprimée, mais [plutôt] à libérer une non-identité opprimée » (Holloway, 2002). Si la reproduction sociale impose la formation d’identités, une lutte d’émancipation peut être mieux ciblée en s’attaquant aux mécanismes qui réduisent les humains à des identités délimitées et fixées. Les espaces de libération devraient alors être différents des espaces d’imposition ou de reproduction d’identité. L’espace comme identité (et l’identité comme espace) présuppose un domaine clairement délimité. L’espace comme lieu de non-identité, comme lieu d’identités relationnelles, multiformes et ouvertes, doit être, au contraire, un espace vaguement défini. Ce n’est pas que de tels espaces sont ou deviennent amorphes. Leur force est de comparer et de connecter des aires adjacentes, ouvrant ces espaces vagues (Franck et Stevens 2007) à différentes définitions.

A contemporary liberating effort may, indeed, seek “not to emancipate an oppressed identity but [rather] to emancipate an oppressed non-identity” (Holloway, 2002:156). If social reproduction is enforcing identity formation, an emancipating struggle might be better directed against those mechanisms that reduce humans to circumscribed and fixed identities. Spaces of emancipation should then differ from identity-imposing and identity-reproducing spaces. Space as identity (and identity as space) presupposes a clearly demarcated domain. Space as the locus of non-identity, as the locus of relational, multifarious and open identities, has to be, on the contrary, loosely determined space. It is not that such spaces are or become amorphous. It is their power to compare and connect adjacent areas that makes those spaces “loose” (Franck and Stevens 2007), open to different determinations.

Les sociétés connaissent depuis longtemps les potentialités ambigües de tels espaces. Les anthropologues nous ont fourni de nombreux exemples d’espaces qui caractérisent et hébergent des périodes de transition ritualisée d’une position ou d’une condition sociale à une autre. Van Gennep a décrit comme « rites de passage » (Van Gennep, 1909), ces actes rituels liés à des espaces qui symbolisent les transitions (de l’enfance à l’adolescence, du célibat au mariage, du statut de citoyen à celui de guerrier ou de chasseur). Les actes rituels visent, avant tout, à assurer qu’une expérience transitoire de non-identité (Turner, 1977), nécessaire au passage d’une identité sociale à une autre, ne menacera pas la reproduction sociale. Par la médiation de rituels de purification ou de dieux gardiens, les sociétés contrôlent des espaces de transition, parce que ces espaces marquent symboliquement la possibilité d’une déviation ou d’une transgression.

Societies have long known the ambiguous potentialities of such spaces. Anthropologists have provided us with many examples of spaces that characterize and house periods of ritualized transition from one social position or condition to another. Van Gennepp has described as “rites of passage” (Van Gennepp 1960) those ritual acts connected with spaces that symbolize transitions (from childhood to adolescence, from single to married life, from the status of the citizen to that of the warrior or the hunter). Ritual acts aim, above all, to ensure that an intermediary experience of non-identity (Turner 1977), necessary for the passage from one social identity to another, will not threaten social reproduction. Through the mediation of purification rites or guardian gods, societies supervise spaces of transition, because those spaces symbolically mark the possibility of deviation or transgression.

La liminalité, cette expérience d’une occupation temporaire d’un territoire d’entre-deux ainsi que d’une non-identité d’entre-deux, peut nous fournir une image alternative de la spatialité de l’émancipation. Créer des espaces d’entre-deux pourrait signifier créer des espaces de rencontres entre des identités, au lieu de créer des espaces correspondant à des identités spécifiques. Quand Simmel analysait en profondeur la nature de la porte et du pont comme des œuvres caractéristiques de l’humanité, il faisait remarquer que « l’homme est l’être qui ne peut jamais s’empêcher de séparer en reliant et qui ne saurait relier sans séparer » (Simmel, 2007)[6].

Liminality, this experience of temporarily occupying an in-between territory as well as an in between non-identity, can provide us with an alternative image for a spatiality of emancipation. Creating in-between spaces might mean creating spaces of encounter between identities instead of creating spaces corresponding to specific identities. When Simmel was elaborating on the character of door and bridge as characteristic human artifacts, he was pointing out that “the human being is the connecting creature who must always separate and cannot connect without separating” (Simmel 1997:69).

Reconnaître une division seulement pour la dépasser, sans toutefois viser à l’éliminer, est un acte qui pourrait devenir emblématique d’une attitude qui donne à des identités divergentes un terrain de négociation et de réalisation de leur interdépendance. L’émancipation pourrait ainsi être conçue non comme la fondation d’une nouvelle identité collective, mais plutôt comme la fondation des moyens pour négocier librement entre identités émergentes (« librement » signifiant simplement sans renforcer des asymétries préexistantes). La différence n’est ainsi pas liée au privilège mais à la potentialité.

This act of recognizing a division only to overcome it without however aiming to eliminate it, might become emblematic of an attitude that gives to differing identities the ground to negotiate and realize their interdependence. Emancipation may thus be conceived not as the establishing of a new collective identity but rather as the establishing of the means to negotiate freely between emergent identities (“freely” only means without corroborating pre-existing asymmetries). Difference thus is not connected to privilege but to potentiality.

Les espaces d’entre-deux sont des espaces à traverser. Leur existence repose sur le fait qu’ils sont traversés, réellement ou virtuellement. Cependant, ce ne sont pas les passages gardés, vers des espaces bien définis, qui peuvent être utilisés pour représenter une spatialité alternative de l’émancipation. Il s’agit bien plus de carrefours, de seuils qui connectent des destinations potentiellement distinctes. La spatialité du carrefour représente une expérience spatio-temporelle qui peut être constitutive des espaces que les conflits urbains -tel que la révolte athénienne de décembre- engendrent.

In-between spaces are spaces to be crossed. Their existence is depended upon their being crossed, actually or virtually. It is not however crossings, as guarded passages to well-defined areas, that may be taken to represent an alternative spatiality of emancipation. It is more about crossroads, thresholds connecting separated potential destinations. The spatiality of threshold represents a spatiotemporal experience that can be constitutive of the spaces urban conflicts, as the Athens December uprising, secrete.

Une « ville des carrefours » pourrait être l’expression pour décrire un réseau spatial qui offre des possibilités de rencontre, d’échange et de reconnaissance mutuelle (Stavrides, 2002). Ces espaces de rencontres sont l’alternative à une culture des barrières, une culture qui définit la ville comme une agglomération d’enclaves identitaires (Marcuse et Van Kempen 2002). Les carrefours, en remplaçant les points qui contrôlent l’accès par des interdictions ou par des pratiques discriminatoires quotidiennes, offre le terrain pour une solidarité possible entre différentes personnes libres de reprendre le contrôle de leurs vies.

A “city of thresholds” might be the term to describe a spatial network that provides opportunities of encounter, exchange and mutual recognition (Stavrides 2002). Those spaces of encounter are the alternative to a culture of barriers, a culture that defines the city as an agglomeration of identifying enclaves (Marcuse and Van Kempen 2002). Thresholds, by replacing check points that control access through interdictions or everyday discriminating practices, provide the ground for a possible solidarity between different people allowed to regain control over their lives.

Nous pouvons donc saisir la spatialité du carrefour comme une caractéristique possible de l’espace urbain transformé. Les conflits urbains, qui créent concrètement ce type d’espaces urbains, transforment effectivement la ville, peu importe le caractère éventuellement éphémère de cette transformation. Les conflits urbains peuvent de cette manière introduire dans la ville existante faite d’enclaves isolées et de flux contrôlés, une nouvelle propriété de l’espace susceptible de menacer l’ordre spatial imposé. Cette qualité de l’espace peut être conceptualisée comme une porosité urbaine émergente.

We can therefore understand the spatiality of threshold as a possible characteristic of transformed urban space. Urban conflicts that create this kind of performed urban spaces, actually transform the city, no matter how temporary this transformation might be. Urban conflicts can, in this way, introduce to the existing city of secluded enclaves and regulated flows a new spatial quality that may threaten the imposed spatial order. This spatial quality can be conceptualized as an emergent urban porosity.

La porosité urbaine redéfinit la ville comme réseau de carrefours à traverser, des carrefours qui potentiellement peuvent servir d’intermédiaire entre des cultures urbaines différentes, ainsi mutuellement reconnues. La porosité urbaine peut de cette façon être la forme spatio-temporelle qu’une culture urbaine émancipatrice pourrait prendre (Stavrides, 2007, p. 177-178).

Urban porosity redefines the city as a network of thresholds to be crossed, thresholds that potentially mediate between differing urban cultures as mutually recognized. Urban porosity can thus be the spatio-temporal form that an emancipating urban culture may take (Stavrides 2007: 177-178).

La porosité urbaine peut être approchée à la fois comme caractéristique potentielle des arrangements spatiaux et comme caractéristique correspondant aux pratiques spatiales qui constituent l’expérience habitante. Naples, l’essai fondateur de Walter Benjamin, saisit la manifestation quotidienne de cette relation intime entre forme de la ville et culture de ses habitants : « Poreuse comme cette roche est l’architecture. Edifice et action s’enchevêtrent dans des cours, des arcades et des escaliers » (Benjamin, 1998, p. 11-12). Pour Benjamin, la porosité se réfère essentiellement à un échange continuel (spatial autant que temporel) entre les domaines et actions publics et privés, prétendument séparés. Nous pouvons étendre l’effet de cette porosité aux divisions spatiales et temporelles de la ville d’aujourd’hui, si nous souhaitons découvrir les pratiques et les formes spatiales qui percent les barrières et créent des relations spatiales en osmose.

Urban porosity can be approached both as a potential characteristic of spatial arrangements and as a corresponding characteristic of the spatial practices that constitute the inhabiting experience. W. Benjamin’s seminal essay “Naples”, catches this inherent relation between the form of a city and the culture of its inhabitants as performed daily: “As porous as this stone is the architecture. Building and action interpenetrate in the courtyards, arcades, and stairways” (Benjamin, 1985:169). For Benjamin, porosity essentially refers to a continuous exchange (spatial as well as temporal) between the so called public and private realms and actions. We can extend this porosity effect to today’s metropolitan spatial and temporal divisions, if we intend to discover practices and spatial forms that perforate barriers and create osmotic spatial relations.

La porosité urbaine, alors, pourrait devenir un pré-requis d’une « politique relationnelle du lieu », comme le propose Doreen Massey (Massey, 2005, p.181). En laissant consciemment de côté l’image de l’espace comme réceptacle, nous pouvons comprendre l’espace et l’action comme mutuellement constitutifs et ainsi nous concentrer sur la porosité comme processus plutôt que comme caractéristique physique d’espaces précis. La porosité urbaine peut ainsi résulter de conflits urbains et peut motiver ces luttes à travers les souvenirs des expériences passées ou les rêves collectifs. La porosité urbaine peut devenir une forme d’expérience qui stimule la « relationnalité » plutôt que la séparation, considérée en termes d’espace autant qu’en termes de temps. Dans la porosité urbaine, différents espaces tout autant que différents temps sont mis en relation et ainsi comparés.

Urban porosity, then, may become a prerequisite of a “relational politics of place” as proposed by Doreen Massey (Massey, 2005:181). Explicitly departing from the image of space as container, we may understand space and action as mutually constitutive and therefore focus on porosity as a process rather than as a physical characteristic of specific places. Urban porosity can thus result from urban struggles and can motivate those struggles through memories of collective past experiences or collective dreams. Urban porosity can become a form of experience that activates relationality rather than separation, considered in terms of space as well as in terms of time. In urban porosity different spaces as well as different times become related and thus compared.

La porosité urbaine peut décrire une possible alternative au dilemme présent dans différentes conflits urbains. Ce dilemme peut être formulé ainsi : devons-nous défendre un droit qui établit des exigences de redistribution de biens et de services associés à l’espace (par exemple les transports, la santé, les opportunités d’emploi…), ou bien devons-nous défendre le droit de maintenir ou de développer des identités collectives situées ? On peut montrer que « les enjeux de redistribution influencent la politique dans les mouvements explicitement fondés sur l’identité » (Ballard et. al., 2006, p.409), ce que prouve par exemple le cas du mouvement gay sud-africain, fondé sur la défense de l’identité qui ne peut que prendre en compte « les questions de redistribution soulevées par la pauvreté d’une proportion significative de ses membres » (id., p. 411). La porosité urbaine peut étendre ou renforcer les droits d’accès, développant des possibilités de justice spatiale urbaine, ou de « démocratie régionale », pour utiliser une des expressions d’Edward W. Soja (Soja, 2000). Les « pores » urbains, en principe, se connectent, établissant des opportunités d’échange et de communication, éliminant ainsi des privilèges liés à l’espace. En même temps, la porosité urbaine peut offrir les moyens de développer une prise de conscience de l’identité relationnelle.

Urban porosity can describe a possible alternative to the dilemma present in various urban struggles. This dilemma can be formulated thus: are we to defend a right that establishes redistribution demands of space-bound goods and services (f.e. transport, health facilities, job opportunities etc.), or are we to defend the right to hold to or develop situated collective identities? It can be shown that “distributional issues colour the politics within explicitly identity based movements” (Ballard et.al.: 2006:409) as for example proves the case of the identity based gay movement of South Africa that cannot but deal with “the distributional questions raised by the poverty of significant proportion of their members” (op.cit.411). Urban porosity can extend or enhance access rights, developing possibilities of urban-spatial justice or “regional democracy”, to use one of Edward W. Soja’s terms (Soja 2000). Urban “pores”, in principle connect, establish chances of exchange and communication, eliminating therefore space-bound privileges. At the same time, urban porosity can provide the means of acquiring relational identity awareness.

En ne choisissant pas de défendre des places-fortes, mais en tentant plutôt de créer des espaces de rencontre, des espaces de revendications collectives et de critique alternative inventive, la jeunesse rebelle de décembre a dépassé les limites d’une lutte spécifique au nom d’un groupe spécifique. Exarchia a cessé d’être une enclave libérée fantasmée. Les manifestations et les occupations de sites s’étaient diffusées dans tout Athènes, dans toute la Grèce. Des actions de solidarité ont eu lieu dans pas moins de cent cinquante endroits dans le monde entier.

Not choosing to defend strongholds but rather attempting to create spaces of encounter, spaces of collective protest and inventive alternative critique, the December rebellious youth has transcended the limits of a specific struggle in the name of a specific group. Exarchia has ceased to be a fantasized liberated enclave. Demonstrations and occupied sites were scattered all over Athens, all over Greece. Solidarity acts appeared in as many as 150 different places all over the world.

Dans tous ses modes distincts d’expression collective, la jeunesse de décembre a tenté de nombreuses formes d’action collective, a expérimenté beaucoup de formes de solidarité. C’est pourquoi de jeunes immigrés ont trouvé des moyens pour entrer en contact avec la lutte et y participer à leur manière. C’est pourquoi des travailleurs précaires, jeunes et vieux, ont identifié dans ce conflit des enjeux qui signifiaient beaucoup pour eux.

In all its differentiated modes of collective expression, the December youth has tried many forms of collective action, has experienced many forms of solidarity. That is why young immigrants found ways to connect with the struggle and participate in their own manner in the conflict. That is why young and older precarious workers recognized in this conflict stakes that mean a lot to them.

Ce n’est pas par hasard que plusieurs centaines de Roms, ces citoyens de seconde classe qui font souvent l’expérience de l’injustice et de la violence policière, ont attaqué un poste de police dans un de leurs quartiers : la révolte de décembre leur a donné l’occasion d’exprimer leur propre colère et de revendiquer leur propre espace (ou plutôt, leur propre spatialité distincte : leur manière propre de créer, de comprendre et d’habiter l’espace).

It is not by chance that a few hundreds of Roma people, those second class citizens who often have a taste of injustice and police brutality, attacked a police station in one of their areas: the December uprising gave them the opportunity to express their own anger and to reclaim their own space (rather, their own distinctive spatiality: their own way of creating, understanding and inhabiting space).

Durant la révolte de décembre, des relations d’osmose entre des espaces d’action collective ont exprimé et produit en même temps des relations d’osmose entre identités. Les étudiants n’étaient plus simplement des étudiants, les travailleurs des travailleurs, les immigrés des immigrés. Des personnes qui participaient à différentes actions collectives trouvaient des moyens de se rencontrer et de communiquer sans se limiter à exprimer leurs identités sociales imposées, sans nécessairement adhérer à des identités politiques, idéologiques ou culturelles fermées. Dans des assemblées ouvertes organisées dans tous les lieux occupés, des gens parvenaient à formuler des propositions d’action, à décrire des rêves et des valeurs, plutôt que de passivement décrire des situations de déresponsabilisation ou de critiquer les autres simplement pour être autres.

During the December uprising, osmotic relations between spaces of collective action were expressing and producing at the same time osmotic relations between identities. Students were not simply students, workers not simply workers, immigrants not simply immigrants. People participating in different collective actions were finding ways to meet and communicate without simply expressing their imposed social identities, without necessarily adhering to closed political, ideological or cultural identities. In open assemblies organized in all occupied places, people tended to describe proposals for action, to describe dreams and values rather than passively describe disempowering situations or criticize others just for being others.

Pour Manuel Castells, les mouvements sociaux, dans une « société des réseaux » sont caractérisés par « une forme d’organisation et d’intervention décentralisée, en réseaux » et « leur impact sur la société vient rarement d’une stratégie concertée, dirigée par un chef d’orchestre » (Castells, 1999, p. 435). Toutefois, son diagnostic selon lequel « ceux [les individus] qui résistent à leur asservissement économique, culturel et politique sont de plus en plus attirés par l’identité communautaire » (id., p. 428) semble être démenti par l’expérience de la révolte de décembre.

For Manuel Castells, social movements, in a “network society” are characterized by “a networking, decentered form of organization and intervention” and “their impact on society rarely stems from a concerted strategy, masterminded by a center” (Castells 2004: 427). However, his diagnosis that “people resisting economic, cultural and political disfranchisement tend to be attracted to communal identity” (ibid. 421) appears to be denied by the experience of December uprising.

Des mouvements ont bien été décentralisés et construits en réseaux, néanmoins leur élément constitutif n’était pas la défense d’enclaves identitaires, mais plutôt une cible symbolique commune. Ainsi, des attaque symboliques ad hoc contre des figures emblématiques localisées exprimaient un commun mépris pour des symboles reconnaissable d’injustice sociale (banques, voitures de luxe, forces de police, chaines de magasins particulièrement visibles…). C’est de cette manière que ces luttes et ces actes symboliques peuvent être considérés comme produisant et distribuant de nouveaux codes culturels (id., p. 435).

Movements were indeed decentered and networked, however, their constitutive element was not the defense of an identity-enclave but rather a common symbolic target. Thus, ad hoc symbolic attacks against situated emblems expressed a common contempt for recognizable symbols of social injustice (banks, expensive cars, police forces, expressive chain stores etc.) It is in this way that those struggles and symbolic acts can be considered as producing and distributing new cultural codes (ibid. 427).

 

 

Revendiquer l’espace public après décembre

Reclaiming public space after December

L’éphémère ville des carrefours de décembre a laissé sa marque sur les divers conflits urbains qui ont suivi les jours d’émeute. L’une d’entre elles, la plus caractéristique, est la lutte pour transformer un grand parking dans Exarchia en un parc urbain spécifiquement destiné à cet usage. Des habitants du quartier aussi bien que des militants et des personnes sensibles aux questions environnementales venant d’autres quartiers (tous n’étaient pas directement ou indirectement engagés dans la révolte de décembre, mais ils ont tous été profondément influencés par elle), ont décidé de revendiquer ce site urbain. Et ils sont parvenus à créer un espace urbain réellement alternatif, ouvert à tous. Chacun peut participer aux réunions publiques où est débattu l’agencement du parc, où les règles d’usage du parc sont décidées, où les problèmes sont discutés et où différentes visions parviennent à négocier les unes avec les autres.

The December ephemeral city of thresholds left its mark in various urban struggles that followed the riot days. One of them, the most characteristic, is the struggle to transform a large parking lot in Exarchia to an ad hoc urban park. People from the neighborhood as well as activists and environment sensitive people from other neighborhoods (not all of them directly or indirectly involved in the December uprising but deeply influenced by it), have decided to reclaim this urban site. And they managed to create a truly alternative public space, open to all. Everybody can participate in the open meetings where the layout of the park is being formed, where the rules of the park’s use are decided, where the problems are discussed and different views find ways to negotiate with each other.

Cette initiative collective prospère toujours, tout en parvenant à maintenir pour l’essentiel le caractère de carrefour du lieu. Comme aucun individu, ni aucun groupe n’est censé être le propriétaire ou l’unique usager de cet espace, les règles de coexistence et de respect mutuel doivent être collectivement inventées. Et ces règles sont mises à l’épreuve chaque jour. Ainsi, les identités aussi doivent être négociées. Que veut dire être un utilisateur du parc ? Qui définit les besoins de qui et quel processus doit être respecté ? Les droits de qui l’emportent ? Qui devient un sujet avec des droits urbains, particulièrement dans le cas d’un espace public collectivement autogéré ? Comment exprimer ces droits alternatifs ? Au fond, n’est-ce pas une expérience qui concerne le droit à la ville ?

This collective initiative is still flourishing while managing to keep the essentially threshold character of the place. As no one or no group is expected to be the owner or the sole user of the area, the rules of coexistence and mutual respect have to be collectively invented. And these rules are put to test every day. Identities thus have to be negotiated too. What does it mean to be a user of the park? Who’s needs defined by whom and in which process should be satisfied? Who’s rights, prevail? Who becomes a subject of urban rights, especially in the case of a collectively self-governed outdoor public space? How can these alternative rights be expressed? Isn’t this, after all, an experiment concerning the right to the city?

Beaucoup s’interrogent sur l’héritage de décembre. Et beaucoup sont déçus en observant combien les mois qui ont suivi ressemblent à un « retour à la normale », qui rappelle une affiche célèbre de mai 68 (montrant un troupeau de moutons et la phrase « retour à la normale »[7] - une affiche créée après la fin des manifestations). L’esprit de décembre n’était pas seulement présent dans le spectacle des affrontements violents avec la police. Des gens, et en particulier, des jeunes, ont réalisé pendant ces journées, d'une manière ou d'une autre, qu’ils ont le pouvoir de mobiliser, le pouvoir d’auto-organiser et de créer sans avoir besoin d’un leadership politique éclairé.

Many people wonder about the December legacy. And many become disappointed observing how the months which followed look like “a return to normal” to remember a famous May ’68 poster (depicting a flock of sheep and the phrase “retour a la normale” – created after the ending of the demonstrations). The December spirit was not however only present in the spectacle of the violent clashes with the police. People, and especially young people, have somehow realized those days that they have the power to mobilize, the power to self-organize and create without the need of any enlightened political leadership.

L’esprit de décembre était une force de résistance inspirant les gens à voir et à agir au-delà des horizons fermés des politiques dominantes, transcendant même parfois les certitudes des mouvements anticapitalistes existants.

The December spirit was a force of resistance inspiring people to see and act beyond the closed horizons of the mainstream politics, transcending sometimes even the certainties of existing anti-capitalist movements.

La création du parc d’Exarchia n’était qu’une initiative parmi de nombreuses autres analogues qui ont prouvé activement que la population peut exiger de nouveaux espaces publics et les créer. La population dans le quartier de Zografou (proche du centre d’Athènes, mais qui dépend d’une commune à part), par exemple, a bloqué avec succès la décision du maire local de construire des immeubles de parkings de plusieurs étages sur cinq des places du quartier. Bien que les autorités municipales les aient présentés comme des « vandales minoritaires », des jeunes gens sont parvenu à détruire ce périmètre identitaire stigmatisant et à inciter beaucoup des habitants de Zografou à s’associer à cette lutte.

The created Exarchia park was only one among many analogous initiatives which have actively proven that people can demand and create new public spaces. People in Zografou area (relatively near the center of Athens but separate as a municipality), for example, have successfully obstructed the local mayor’s decision to construct multistory parking buildings in five of the neighborhood’s squares. Although municipal authorities have described them as “minority vandals”, young people have managed to destroy this stigmatizing identity perimeter and inspire many of the Zografou inhabitants to join this struggle.

D’autres ont occupé un jardin botanique abandonné à Petroupoli, le revendiquant en tant qu’espace public, ou ont défendu avec succès divers lieux d’usage public, sous la pression de la gentrification et des mécanismes de l’aménagement immobilier.

Others have occupied an abandoned botanical garden in Petroupoli reclaiming it as a public space or have successfully defended various areas of public use targeted by gentrification and development mechanisms.

La révolte de décembre semble avoir déclenché des conflits urbains caractérisés par des enjeux liés de près à une revendication collective autour des espaces publics. L’appel pour la justice, pendant les journées de décembre, a été entendu dans des espaces publics transformés, ou même inventés, par des actions collectives. L’exigence de justice urbaine est seulement une des formes que cet appel a pris durant la période d’après-décembre. Cela se passe probablement parce que dans les luttes pour défendre et renforcer les espaces publics, les gens peuvent saisir ce que cela signifie de prendre leur vie en main. La participation à de telles luttes n’a pas pour objet d’exprimer une opinion ou de s’aligner sur d’autres qui partagent des projets politiques similaires. Elle a pour objet de produire à la fois les espaces pour un usage public et une nouvelle culture de l’espace public qui va au-delà de la logique de la consommation et des priorités de l’aménagement urbain.

The December uprising seems to have triggered urban struggles characterized by stakes closely connected to a collective reclaim of public spaces. The cry for justice, during the December days, was heard in public spaces transformed or even invented by collective actions. A demand for urban justice is just one form this cry has taken during the after-December era. This probably happens because in struggles for the defense and corroboration of public space, people can grasp what it means to take their life in their hands. Participation in such struggles is not a matter of expressing an opinion or aligning with others who share similar political projects. It is a matter of helping to produce both the spaces for public use and a new culture of public use that goes beyond the logic of consumption and the priorities of urban “development”.

L’héritage de décembre comprend aussi des formes de lutte qui traduisent directement des objectifs politiques en pratiques de transformation de l’espace public. Durant la révolte de décembre et après, une autre figure s’est trouvée symboliser les luttes d’un mouvement émergent multiforme. Konstantina Kuneva, femme de ménage immigrée et secrétaire du syndicat du nettoyage (PEKOP) a été violemment attaquée, probablement par des tueurs à gages. Kuneva est rapidement devenue un symbole parce qu’elle incarne toutes les catégories de personnes qui sont attaquées par le néolibéralisme : une femme, une immigrée, une militante indépendante, une travailleuse précaire, une personne d’un incroyable courage. Défendant son droit à vivre, à travailler et à être une citoyenne à part entière en Grèce, parallèlement à la demande de sanction de ceux qui profitent de l’exploitation des travailleurs précaires du nettoyage, beaucoup d’initiatives portaient la marque de l’esprit de décembre.

December’s legacy also includes forms of struggle that directly translate political aims to practices of public space transformation. During and after the December uprising another figure was to emblematize the struggles of a multifarious emergent movement. Konstantina Kuneva, an immigrant office-cleaner and secretary of the Cleaners Syndicate (PEKOP) was violently attacked, probably by hired assassins. Kuneva soon became a symbol as she epitomizes all those categories of people being attacked by neo-liberalism: a woman, an immigrant, an independent activist, a precarious worker, a person of unbelievable courage. Supporting her right to live, work and be a full citizen in Greece, along with a demand for punishing all those who profit from the exploitation of precarious cleaners’ work, many initiatives had the mark of the December spirit.

Significativement, dans quatre stations de métro différentes, des groupes ont bloqué pendant des heures les distributeurs de billets par leur présence, expliquant aux usagers du métro que la société du métro utilisait en réalité des personnels de nettoyage sous-payés, surexploités par des entrepreneurs impitoyables. N’est-ce pas là une forme d’imposition temporaire d’un caractère de carrefour à l’espace public contrôlé et privatisé des transports quotidiens ?

Characteristically, in four different metro stations, groups of people have blocked for hours the ticket machines by their presence, explaining to metro users that the metro corporation actually uses underpaid cleaners overexploited by ruthless contractors. Isn’t this a form of temporarily imposing a threshold character to the privatized and controlled public space of everyday transportation?

La solidarité avec les immigrés était et est encore au sommet des priorités de la gauche et du mouvement anarchiste grecs. Ce que les journées de décembre ont ajouté est l’implication active des gens dans des cas où le droit des immigrés à être protégés et à utiliser l’espace public a été gravement menacé. Dans le quartier athénien d’Ag. Panteleimon, des militants antiracistes ont dus se battre contre des groupes fascistes et contre des habitants xénophobes agressifs qui voulaient expulser les « non-Grecs » de leur quartier, y compris de l’espace public. Une grande mobilisation a aussi été en mesure de protéger un grand squat d’immigrés dans le centre d’Athènes, qui était attaqué par les mêmes groupes fascistes, avec le soutien pas si discret de la police.

Solidarity with the immigrants was and still is high in the agenda of the Greek left and anarchist movement. What the December days have added is the active presence of people in some cases where the right of immigrants to shelter and to public space use was severely threatened. In the Athenian neighborhood of Ag. Panteleimon, antiracist activists had to fight against fascist groups and aggressive xenophobic residents who wanted to expel “non Greeks” from the neighborhood, public space included. A big mobilization was also able to protect a large immigrant squat in central Athens, which was being attacked by the same fascist groups with the not-so-well-hidden support of the police.

Dans les deux cas, la lutte politique a été depuis le début également une lutte urbaine, car l’enjeu était explicitement urbain. La défense des droits des immigrés est directement liée à la tentative de défense de leur « droit à la ville », en tant que droit qui résume tous les autres droits. Et ces luttes tentent activement de transformer la ville en un environnement multiforme et intégrateur, une ville des carrefours.

In both cases, a political struggle was from the beginning an urban struggle too, as the stake was explicitly urban. Supporting the immigrants’ rights is directly connected with the effort to support their “right to the city”, as the right which epitomizes all other rights. And these struggles actively attempt to convert the city to an inclusive, multiform environment, a city of thresholds.

L’héritage de décembre aura probablement une influence sur les formes d’action sociale qui essaient de se confronter à la crise économique et politique actuelle en Grèce. Il est probablement trop tôt pour observer et décrire les caractéristiques de ces actions, bien que les manifestations de masse sans précédent aient déjà mis en évidence une colère généralisée qui une fois de plus exprime, comme durant les journées de décembre, un sentiment d’in-justice profonde. De nouvelles formes de ré-appropriation collective de l’espace public peuvent se retrouver dans des initiatives dispersées, centrées sur des actions collectives quotidiennes de défense contre les mesures d’austérité : dans des bâtiments squattés (comme dans le bâtiment du marché municipal du quartier de Kypseli) ou dans des rassemblements en plein air des repas sont préparés en commun, soit en soutien à des immigrés (comme dans le cas d’un repas préparé par des cuisiniers bangladeshi licenciés illégalement, ou dans le cas de membres de la communauté philippine préparant un repas pour collecter de l’argent pour l’école de leur communauté menacée de fermeture), soit comme gestes de solidarité citoyenne (exprimée explicitement par exemple dans le cas d’un repas public organisé par l’initiative populaire à Kesariani, un quartier avec une longue histoire de luttes politiques et urbaines). L’esprit de telles actions peut être rendu par ces mots, qui figurent dans l’appel pour le repas de Kesariani :

December’s legacy will possibly influence forms of social action which attempt to confront the current economic and political crisis in Greece. It is probably too early to observe and describe the characteristics of those actions, although the unprecedented mass demonstrations have already shown a generalized rage which once more expresses, as in December days, a deeply sensed in-justice. New forms of collective re-appropriation of public space can be traced in dispersed initiatives focused on collective everyday defense actions against the austerity measures: in some building squats (as in the occupied municipal market building in Kypseli neighborhood) or in open space gatherings, common meals are prepared, either in support of immigrants (as happened in the case of such a meal prepared by illegally fired Bangladesh cooks or in the case of Philippino community people preparing a meal to collect money for their community school threatened by closure) or as gestures of civil solidarity (explicitly expressed f.e. in the case of a public meal organized by a Peoples’ Initiative in Kesariani, a neighborhood with a long history of political and urban struggles). The spirit of such gestures can be expressed by these words contained in the call for the Kesariani meal:

« Nous préparerons notre repas en utilisant le sel savoureux de la solidarité et le doux parfum de la camaraderie».

“We will cook our meal using the tasty salt of solidarity and the sweet flavor of togetherness”.

Attaquer les mythologies dominantes de la terreur et de la sécurité pourrait signifier attaquer la ville fragmentée en tant qu’image et lieu d’un nouvel ordre globalisé. Dans le processus d’opposition à la fermeture de l’espace public, de nouvelles expériences de l’espace peuvent émerger. Une « ville des carrefours » peut être une ville où l’espace public fonctionne comme un réseau d’espaces intermédiaires, de carrefours métropolitains, où des identités collectives différentes et interdépendantes peuvent se réaliser dans une reconnaissance mutuelle. Des actions de désobéissance civile -ou devons-nous dire métropolitaines ?- pourraient rendre temporairement réels ces carrefours urbains en tant que lieux d’altérité, lieux de nouvelles spatialités, émergentes, de rencontres. Ce que la révolte de décembre a montré, c’est peut-être qu’une revendication collective de justice peut créer de nouvelles formes actives de justice urbaine. La perspective d’une ville des carrefours est-elle une description pertinente de cette quête potentiellement émancipatrice ? Il est vraiment trop tôt pour le savoir. Après tout, une inscription sur un mur d’Exarchia disait justement :

Contesting the prevailing mythologies of terror and security may eventually mean contesting the partitioned city as the image and the locus of a globalized new order. In the process of opposing barricaded public space, new spatial experiences may emerge. A “city of thresholds” can be a city where public space functions as a network of intermediary spaces, of metropolitan thresholds, where different and interdependent collective identities can be performed in mutual awareness. Actions of civil, or should we say metropolitan, disobedience may realize temporarily those urban thresholds as places of otherness, as places of new emergent spatialities of encounter. What the December uprising has shown is, perhaps, that a collective demand for justice can create new forms of active urban justice. Is the prospect of the city of thresholds an adequate description of this potentially emancipating quest? It is really too early to know. After all, a writing on an Exarchia wall justly says:

« Décembre n’était pas une réponse. Décembre était une question. »

“December was not an answer. December was a question”.

 

 

[1]Les citations, sauf indication contraire, sont extraites d’ouvrages non traduits en français, et ont été traduites avec le reste de l’article.

 

[2] Citation originale d’Henri Lefebvre, 1968, p 153-154.

 

[3] Citation originale de Michel de Certeau, 1980 (p. 142 dans la réédition de 1990).

 

[4] Traduction approchée : ce n’est pas la citation originale de P. Bourdieu, non retrouvée du fait d’un important retravail de la version anglaise de l’ouvrage de Bourdieu, conduisant à de fortes différences avec le texte original français.

 

[5] En français dans le texte.

 

[6]  Georg Simmel, 2007, p. 58, traduction de Françoise Ferlan.

 

[7] En français dans le texte

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