La valeur de l’existence paysanne. Nayā Ambhora, un village de déplacés en Inde centrale

The value of peasant life Nayā Ambhora, a village of displaced persons in central India

« Comment dire et surtout faire sentir, en l’espace de quelques lignes, les mille aspects solidaires de ce drame de l’existence et de l’art d’exister mis en miettes ? » (Bourdieu 1961, 36; repris dans Bourdieu, Poupeau, et  Discepolo 2002, 21)

“How can the countless interdependent aspects of this drama of existence and the art of existence torn to bits be explained and especially felt in the space of a few lines?” (Bourdieu 1961, 36; taken up in Bourdieu, Poupeau, and  Discepolo 2002, 21)

Si l’autorisation administrative du barrage de Gosikhurd remonte à 1983 avec le gouvernement de l’Etat du Maharashtra, et l’autorisation fédérale à 1986 avec la Commission Centrale de l’Eau (CWC), ce n’est qu’en 1988 que les populations paysannes concernées en apprirent réellement l’existence à venir, lorsque Rajiv Gandhi, alors Premier Ministre de l’Inde, vint inaugurer le début des travaux aux bords de la rivière Wainganga. Datant du Sixième Plan Quinquennal (1980-85) – période durant laquelle les premières réformes de libéralisation de l’économie furent entamées sous l’égide d’Indira Gandhi – le barrage de Gosikhurd devait favoriser la modernisation des systèmes d’irrigation dans le cadre d’un « Sous-Plan Tribal » (Tribal Sub-Plan), la zone bénéficiaire se situant dans le district de Chandrapur où vivent de nombreux groupes qualifiés de « tribaux » – majoritairement de l’ethnie des Gond – dont la proportion avoisine 20% de la population. En 1997, afin d’accélérer la mise en œuvre des projets en cours au sein de l’État et d’améliorer leur gestion, le gouvernement du Maharashtra créa cinq agences régionales de l’irrigation auxquelles sont à présent dévolus les pleins pouvoirs financiers. La Vidarbha Irrigation Development Corporation (ci-après VIDC) constitue l’agence en charge du barrage de Gosikhurd et de l’ensemble des projets d’irrigation situés dans cette région orientale de l’État. Bien qu’un des quatre villages étudiés soit encore en partie habité à l’heure de l’écriture de ce document, trois d’entre eux (dont le principal) sont désormais déplacés dans un nouveau village, Nayā Ambhora. Les déplacements et les réinstallations se sont étalés sur une période d’environ cinq ans, de 2008 à 2013, et sont donc toujours d’actualité pour une poignée de familles, parfois résistantes, le plus souvent incapables de partir et de reconstruire à temps par manque de ressources.

Although the Maharashtra state government authorized the Gosikhurd dam back in 1983, and federal authorization dates back to 1986 with the Central Water Commission (CWC), it was not until 1988 that the peasant populations affected actually learned of the existence to come, when Rajiv Gandhi, then-Prime Minister of India, inaugurated the start of works on the banks of the Wainganga River. Dating from the Sixth Five-Year Plan (1980-85) – the period during which the first economic liberalization reforms were begun under Indira Gandhi – the Gosikhurd dam was supposed to promote the modernization of irrigation systems as part of the Tribal Sub-Plan, the area benefitting being located in the Chandrapur district where many groups defined as “tribal » live, the majority of which are ethnic Gonds, making up approximately 20% of the population. In 1997, in order to speed up implementation of the projects in progress in the State and to improve their management, the Maharashtra government created five regional irrigation agencies to which full financial authority has been assigned. The Vidarbha Irrigation Development Corporation (hereinafter VIDC) is the agency in charge of the Gosikhurd dam and the entirety of the irrigation projects located in this eastern region of the state. Although one of the four villages studied is still inhabited at the time of writing this document, three of them (including the main one) have now been relocated to a new village, Nayā Ambhora. The displacements and resettlements were spread over a roughly five-year period, from 2008 to 2013, and thus are still topical for a handful of occasionally resistant families that are more often than not unable to leave and rebuild in a timely manner due to lack of resources.

En se concentrant sur la restructuration des lieux de vie, cet article présente « un fragment d’études plus vastes » (un doctorat de sociologie) sur les conséquences de l’après-déplacement et souligne qu’il ne peut s’agir seulement d’« établir le constat des ruines et l’inventaire des décombres »(Bourdieu 2008, 149). Pour que les déplacés puissent assumer leur propre destin, ce sont les fondements politiques de la pensée du déplacement forcé qui doivent être compris et bousculés afin de poser la question des conditions politiques d’un nouveau destin. L’agrégation d’atomes désorientés, ballotés, et surtout aux dispositions et trajectoires inégales, peut-elle générer un nouveau type d’unité sociale ? Quelle acception du droit au village pouvons-nous ici retenir dans le cas de ces déplacés?

By concentrating on the restructuring of the living sites, this article presents “[translation] a fragment of broader studies” (a doctorate in sociology) on the post-displacement consequences and stresses that it is not simply “[translation] establishing the observation of the ruins and the inventory of the rubble” (Bourdieu 2008, 149). For the displaced to be able to come to terms with their own destiny, the political foundations of forced displacement philosophy must be understood and turned upside down in order to ask the question about the political conditions of a new destiny. Can the aggregation of disoriented, tossed about atoms, that above all are unequal in their positioning and trajectories, generate a new type of social unit? What is the meaning of the right to the village in the case of these displaced people?

Après avoir présenté l’ampleur des pertes concernant les villages d’Ambhora Khurd, Maloda, Gadpayly et Ambhora Devasthan, mon attention portera tout particulièrement sur les recours juridiques des déplacés, puis sur les droits et logiques conduisant à l’émergence du nouveau village. Pour aborder ces différentes questions, je présenterai des analyses quantitatives et des entretiens qualitatifs[1]. Les analyses quantitatives se basent sur un fichier composé de 241 ménages (sur un total de 372). Les variables sont à la fois quantitatives (continues) et qualitatives, recoupant des données officielles écrites comme des déclarations verbales. Elles permettent de prendre la mesure de la structure sociale actuelle des quatre villages (14 castes[2]) et des retentissements différentiels du déplacement.

After presenting the magnitude of the losses affecting the villages of Ambhora Khurd, Maloda, Gadpayly and Ambhora Devasthan, I will turn my attention specifically to the litigation suits of the displaced persons, then to the rights and reasoning leading to the emergence of the new village. To address these various matters, I will present quantitative analyses and qualitative interviews[1]. The quantitative analyses are based on a file consisting of 241 households (of a total of 372). The variables are both quantitative (ongoing) and qualitative, matching up with written official data such as verbal statements. They make it possible to take stock of the current social structure of the four villages (14 castes[2]) and how the repercussions of displacement differ.

 

 

De la dépaysannisation

Depeasantization

 

 

En tant que processus historique et social qui marque tout développement économique, la dépaysannisation renvoie au problème de la crise de la reproduction de la paysannerie et à l’évolution des identités sociales des « héritiers » (Champagne 2002, Bourdieu 2002). Le déplacement forcé précipite quant à lui un processus de décapitalisation des paysans. Mais plus encore, il est une cause de rupture totale de la vie villageoise et de son organisation en ce qu’elle implique des socialisations et des solidarités « traditionnelles ». En effet, l’agriculture de cette région (essentiellement rizicole et céréalière tout en étant diversifiée : légumineuses, arachides, cultures de jardin et orangeraies), faute d’être suffisamment rémunératrice pour la plupart des paysans, conservait de nombreux avantages. La sécurité alimentaire était de rigueur grâce à une forte économie de redistribution symbolique d’échange de grains ou de divers services en des réseaux de parentèle. Avec les restes des formes traditionnelles de l’économie morale paysanne s’organisaient encore d’importants dons et contre-dons. Les grains (ou les piments) permettaient en outre de s’acquitter d’un important volume d’échanges non monétaires pour le versement des salaires des ouvriers agricoles. Il convient alors de mesurer l’ampleur du double phénomène que représente l’anéantissement d’un village ennoyé avec ses terres. Dans les villages de l’enquête, alors qu’il y avait auparavant 31% de sans-terres, 72% de la population est à présent « dépaysanné » (41% représentant de nouveaux sans-terres). Cette prolétarisation de la structure foncière ne pose pas uniquement la question de l’emploi et du mode de vie paysan, mais entraîne plus globalement une désarticulation d’un système de logiques pratiques. S’il reste quelques terres agricoles disponibles dans la région, elles sont en général bien trop chères pour les paysans déplacés. Le gouvernement du Maharashtra est pourtant officiellement dans l’obligation d’en trouver, mais ceci est une gageure en Inde aujourd’hui pour n’importe quel soi-disant projet de « développement ».

As an historic and social process which marks all economic development, depeasantization reflects the crisis of social reproduction of the peasantry and the evolution of the social identities of its “heirs” (Champagne 2002, Bourdieu 2002). For its part, forced displacement accelerates a decapitalization process of the peasants. But what’s more, it causes a total disruption of the “traditional” forms of socialization and interdependencies of village life and its organization. This region’s agriculture (mainly rice and grains, also having some variety: legumes, peanuts, truck farming and orange groves), while not being sufficiently well-paying for most of the peasants, retained many advantages. Food security was necessarily based on a strong symbolic redistribution economy for the exchange of grains and various services in family networks. With the remnants of the traditional forms of the peasant moral economy, a significant amount of reciprocal exchange was still organized. Grains (or chilies) moreover made a significant volume of non-monetary exchanges possible for the payment of farm workers’ wages. Assessing the magnitude of the dual phenomenon represented by the destruction of a village flooded out with its land is critical. In the villages investigated, while previously 31% of the population had no land, 72% of the population is now “depeasantized” (41% being the “new landless”). This proletarianization of the land structure does not just pose the question of employment and the peasant lifestyle, but in a more global manner results in the disarticulation of a practical system. Although there is some farmland available in the region, it is generally much too expensive for the displaced peasants. While the Maharashtra government is officially obligated to find some, this is a challenge for any so-called “development” project whatsoever in India today.

Le total des terres agricoles des villages étudiés correspond à environ 680 ha, dont 484 ha (soit 71%) est promis à l’ennoiement sans compter les terrains bâtis. Les évaluations foncières et les dédommagements des villageois se sont échelonnés de 1995 jusqu’à aujourd’hui, ce qui a donc posé d’immenses problèmes aux déplacés en raison de l’accroissement de la valeur marchande du foncier – rendant souvent vaine toute tentative de vouloir sauver l’expérience de l’agriculture – mais aussi en raison de l’éclatement progressif des cellules familiales en de nouvelles unités de ménage. Dans l’espace de vie quotidien, la condition de paysan apparaissait déjà, sous différents aspects, comme un choix forcé, ou un mauvais choix, pour de nombreux jeunes héritiers pourtant conscients du « non-emploi[3] ». Nourris d’une conscience des disparités que leurs contacts avec la société urbaine distillent, une importante fraction des jeunes instruits valorise aujourd’hui de nouveaux métiers et projets.

The total farmland of the villages studied corresponds to approximately 680 hectares, of which 484 ha (i.e. 71%) are destined for flooding, not counting built up land. Land assessments and compensation to the villagers were spread out from 1995 to today, which has posed immense problems for the displaced due to the rise in the market price of land – often making any attempt to save one’s farming experience useless – but also due to the gradual dispersal of family cells into new household units. In daily living space, the peasant’s condition already appeared, from various perspectives, like a forced choice, or a poor choice, for many young heirs who were moreover aware of “non-employment”[3]. Inspired by an awareness of the disparities honed by their contacts with urban society, a significant proportion of educated young people today value new trades and plans.

Seules quelques grandes familles paysannes pouvaient prétendre à une agriculture de marché,  en raison d’unités familiales fortes et d’un important volume de terres[4].Grâce à de suffisantes réserves de capital, elles pouvaient ainsi soutenir une économie de marché quand d’autres, précaires, vendant à peine ou avec peine, témoignaient d’une dépendance grandissante à l’égard de l’État et de ses réglementations pour s’en sortir (démarches administratives pour obtenir une carte de « Below Poverty Line[5] », subventions aussi indispensables qu’incertaines au magasin de denrées à prix réduit, etc.).

Only a few large peasant families can claim to farm commercially, due to strong family units and a significant amount of land[4]. Thanks to adequate reserves of capital, they can also support a market economy when others, without security, barely selling or selling with great difficulty, were increasingly dependent on the State and its regulations to get by (administrative procedures to get a “Below Poverty Line”[5] card, subsidies that are as necessary as they are uncertain at the Fair Price Shop, etc.).

 

 

Carte 1 : Le Maharashtra et le barrage de Gosikhurd

Map 1: Maharashtra and the Gosikhurd dam

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Les petits paysans et ouvriers agricoles (permanents et saisonniers) ressentaient alors, au mieux, l’espoir de voir l’État améliorer leur condition, qu’ils percevaient en temps normal vouée à la stagnation, voire proche de l’endettement.Mais ce temps normal désormais révolu, il faut penser le pire, et vivre le désespoir de ne pouvoir se maintenir face aux risques d’appauvrissement générés par le déplacement (Cernea 2000). Dépossédés, appauvris et donc bien souvent démoralisés, les villageois déplacés ont vu leurs bases symbolique et économique détruites et les conditions de leurs existences totalement transformées[6]. Des centaines de villages à travers l’Inde forment ainsi chaque année une communauté de destin paupérisée et lasse, vouée à un sentiment d’abandon à l’égard des institutions. De ces décombres engloutis et de cette « peine d’exister » (Poitevin et Rairkar 1985), les villageois tentent pourtant de se déprendre en reconstruisant leurs vies dans ces nouveaux espaces. Par quels moyens y parviennent-ils, et comment ce problème du reclassement des groupes sociaux est-il pensé et organisé par l’État?

Marginal peasants and farm workers (permanent and seasonal) thus felt, at best, hope of seeing the State improve their condition, which they perceived in normal times as destined for stagnation, if not near to indebtedness. But with this normal time now being a thing of the past, the worst has to be thought and the despair lived with of not being able to survive in the face of the risk of impoverishment created by displacement (Cernea 2000). Dispossessed, impoverished and therefore quite often demoralized, displaced villagers have seen their symbolic and economic foundations destroyed and their living conditions completely transformed[6]. Hundreds of villages across India every year thus form a community destined to poverty and weariness, doomed to feeling abandoned by the institutions. And yet, the villagers attempt to get free of the engulfing rubble and this “pain of existing” (Poitevin and Rairkar 1985), by reconstructing their lives in these new spaces. How do they do it, and how has the State thought out and organized this problem of rehabilitating social groups?

 

 

La décapitalisation des paysans

Decapitalization of the peasants

 

 

Acquisition foncière et déplacement : qu’en pensent les villageois ?

Land acquisition and displacement: What do the villagers think?

 

 

S’enquérir de l’opinion, des perceptions et des représentations des villageois à propos des processus étatiques d’acquisition et d’évaluation foncières se heurte à plusieurs difficultés. C’est une démarche qui relève en général de l’entretien libre ou de la discussion informelle. Sonder cette perception du problème par la voie d’un questionnaire semi-structuré aboutit systématiquement au même type de réponses. Même pour les mieux « connectés », proches de l’État, politiciens locaux ou eux-mêmes fonctionnaires villageois, l’acquisition foncière est perçue comme un processus inique, opaque et aux effets catastrophiques. Le sentiment d’injustice domine. J’ai même noté que les paysans aisés discouraient parfois plus facilement sur l’injustice et la détresse créées par le déplacement que les principaux concernés : ces derniers n’avaient souvent ni le temps ni l’énergie pour m’en parler, ou se contentaient de me répéter qu’ils n’en pensaient rien ou ne savaient pas quoi en penser, voire me demandaient ce qu’ils pouvaient bien en penser. La dépossession, on ne sait pas quoi en dire tellement c’est une évidence funeste. Même s’ils m’avaient exprimé réellement ce qu’ils en pensaient, était-ce audible pour autant ? Les situations d’entretien m’ont confronté à une gamme très limitée de récits, et les villageois alternaient en fait toujours entre la critique de l’État, la demande de réexamen des estimations foncières de leurs propriétés, et l’exigence de nouvelles politiques sociales. Au pire, ils m’exprimaient un sens de la nécessité les ayant déjà enfermés dans l’inconnu: « C’est comme ça ».

A number of difficulties are come up against when asking villagers for their opinions, perceptions and arguments about government procedures for buying and appraising land. This is a process that generally occurs in open or informal discussion. Probing this perception of the problem by means of a semi-structured questionnaire systematically leads to the same type of answers. Even for the best “connected”, close to the government, local politicians or even village civil servants, the acquisition of land is perceived as an iniquitous, opaque process with catastrophic effects. The feeling of unfairness dominates. I even noticed that well-off peasants were at times more likely than those mainly affected to discuss the injustice and distress created by the displacement, who often had neither the time nor the energy to talk to me about displacement or were content to repeat that they had no opinion or did not know what to think about it, if not asking me what indeed they might think about it. Dispossession is clearly so catastrophic that one does notknow what to say about it. Even if they had actually told me what they thought about it, would this even have been audible? I was confronted with a very limited range of narratives in the discussion situations and the villagers in fact always alternated between criticizing the State, demanding a re-examination of the appraisals of their land, and the demand for new social policies. At worst, they expressed to me a sense that necessity had already enclosed them in the unknown: “That’s the way it is.”

Le processus d’acquisition foncière et d’évaluation concernant les quatre villages s’est pourtant déroulé selon les « règles de l’art » des textes de loi, à défaut d’être participatif, s’agissant d’une doctrine étatique sur laquelle les habitants n’ont pas prise. Les terres et les propriétés ont été systématiquement dénombrées, mesurées, bornées et inscrites dans les registres avant de préparer les arrêtés d’acquisitions qui ont été affichés au centre du village, sur les murs du conseil municipal, afin de prévenir la population – et avant d’envoyer les documents à chaque ménage. Maniram N., paysan Lodhi septuagénaire, ne se rappelle pas à quelle époque les choses furent planifiées par l’État :

Yet, the procedure for purchasing and appraising the land of the four villages, if not participatory, was “by the book”, the inhabitants have no control over state regulations. Land and properties were systematically numbered, measured, marked out and entered in registers prior to preparing the acquisition decrees which were posted in the village centre, on the walls of the village council, in order to inform the population – and prior to sending the documents to each household. Maniram N., a Lodhi peasant in his seventies, does not remember when things were planned by the State:

« Je suis illettré donc je ne peux pas te dire quand les travaux pour le barrage ont commencé ; plusieurs fonctionnaires venaient faire leurs enquêtes. De quelle taille est ta maison, combien de divisions [familiales], combien de portes, combien de fenêtres, combien de mètres, etc., tout ça c’était mesuré. Mais je ne me souviens pas à partir de quelle date ils ont commencé à mesurer. Nous, on n’est pas les gens qui gardent les papiers[…]. » (Maniram N., Maloda, avril 2011)

“I’m illiterate so I can’t tell you when the works for the dam began; a number of government employees came to do their investigations. How big is your house, how many family groups, how many doors, how many windows, how many metres, etc., all that was measured. But I don’t remember the date when they started measuring. We aren’t people who keep papers…” (Maniram N., Maloda, April 2011)

Les procédures administratives d’acquisition foncière génèrent un sentiment d’étrangeté chez beaucoup de villageois. Un fossé sépare la langue ordinaire de la langue administrative et juridique. Quand l’acquisition des terres fut notifiée, beaucoup ne comprirent pas instantanément ce que ces documents impliquaient pour leur avenir – si tant est qu’ils aient pu les lire. Il a fallu plusieurs années, durant lesquelles un travail d’information fut réalisé conjointement par un mouvement social, certaines élites foncières et quelques politiciens régionaux, pour que l’ensemble des villageois comprenne les conditions de leur déplacement et prenne conscience qu’ils étaient en réalité déjà dépossédés. Pour certains, cette prise de conscience ne se fit qu’au moment où ils reçurent leurs indemnisations. Cette dimension resurgit en permanence dans les discours villageois. « On n’avait pas compris », « comment devions-nous faire ? », « qu’est-ce que ça voulait dire ? ». En réponse à cela, le discours des fonctionnaires semble parfois irréel. « Ils n’avaient qu’à lire […], pourquoi ne se sont-ils pas renseignés ? » (Discussion avec Mr T., ingénieur civil, Division de la Réhabilitation, Bhandara, octobre 2009), etc. Ce genre d’injonctions tardives et critiquant a posteriori l’inertie des habitants sur leur propre sort sonne comme une provocation. Certains fonctionnaires feignent de s’étonner des difficultés rencontrées par ces gens lisant à peine, et leur rejettent la faute, arguant de leur irresponsabilité. Alors qu’ils se moquent souvent des villageois pour leur ignorance et leur illettrisme, ils se rappellent soudainement qu’ils ne sont pas si stupides et auraient dû se débrouiller eux-mêmes pour comprendre. « Ils nous ont fait danser » exprime Maniram. « Ils préfèrent boire et manger du poulet » rétorquent certains fonctionnaires.

The administrative procedures for land acquisition create a feeling of estrangement among many of the villagers. There is a gap separating ordinary language and administrative/legal language. When notice was sent about the land acquisition, many did not immediately understand what these documents implied for their future – even if they were able to read them. It took a number of years during which a social movement, some elite landowners and a few regional politicians carried out information work jointly, so that villagers would understand the conditions of their displacement and be aware that in reality, they were already dispossessed. This fact only dawned on some when they received their compensations. This aspect came up constantly in village discussions. “We hadn’t understood”, “What were we supposed to do?”, “What did that mean?”. In response, the government officials’ arguments at times seemed unreal. “All they had to do was read…, why didn’t they inform themselves?” (Discussion with Mr. T., a civil engineer, Rehabilitation Division, Bhandara, October 2009), etc. This type of criticism of the inhabitants’ inertia on their own fate, sounds like provocation. Certain government officials feign surprise at the problems encountered by these people who can barely read, and cast the blame on them, arguing that they are irresponsible. While they often make fun of the villagers for their ignorance and illiteracy, they suddenly remember that the villagers are notso stupid and should have figured it out themselves. “They manipulated us”, says Maniram. “They preferred to drink and eat chicken” some of the officials hurl back.

De manière générale, les villageois estiment leurs terres et propriétés à une valeur deux à trois fois plus élevée que leurs dédommagements. Il n’est pourtant pas rare d’entendre que les indemnisations auraient été correctes si elles avaient été versées au moment de la réinstallation, ce qui est la preuve d’un sens pratique en prise avec les réalités du présent. Il aurait fallu se réinstaller tout de suite, ou alors réévaluer les propriétés au moment du départ. Comment en effet pallier l’augmentation du coût de la vie, des matériaux de construction et du foncier dans toute la région ? « Le gouvernement fait une chose et en dit une autre » dit Rangalal R., paysan mahar (Nayā Ambhora, avril 2011). Les évaluations se sont basées sur les valeurs notariales de 1998, mais les villageois n’ont reçu leurs chèques qu’en 2004. Le gouvernement se défend d’avoir été injuste, car il a dédommagé les habitants en leur octroyant une « prime de consolation » supplémentaire de 30 %, en deçà des 12 % d’intérêts sur le retard de paiement[7]. Ce serait la preuve de la responsabilité des habitants s’ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts. En l’occurrence, « certains en ont profité quand d’autres y ont perdu » comme le résume Sharad L. (Nayā Ambhora, avril 2011), jeune garçon de caste gurao et fils de Maharaj, prêtre et entrepreneur religieux des environs. Ces cas de figure sont d’ailleurs tout à fait connus des fonctionnaires de la Division de la Réhabilitation, qui les érigent en exemple pour dire qu’il est tout à fait possible de s’en sortir, à condition de bien planifier sa réinstallation et son budget familial. L’État divise en quelque sorte les déplacés en deux groupes : les responsables et les inconscients. Pour les villageois, on aurait plutôt un groupe de rescapés hétérogène masquant un large groupe de perdants (Cabalion 2013b). Combien ont-ils donc perdu ?

In general, the villagers’ estimates of the value of their land and properties are about two to three times higher than their compensations. Yet, it is not unusual to hear that the compensations would have been correct if they had been paid out upon resettlement, which is the proof of a practical sense that is at odds with the present situation. Immediate resettlement would have been necessary, or else re-appraisal of the properties at the time of departure. How, in fact, could the increase in the cost of living, cost of building materials and land in the entire region be offset? “The government does one thing and says another” Says Rangalal R. a Mahar peasant (Nayā Ambhora, April 2011). The appraisals were based on 1998 registry office values, but the villagers did not receive their cheques until 2004. The government denies having been unfair, as it compensated the inhabitants by giving them an additional 30% as a “consolation prize” in addition to 12% interest for the delay in payment[7]. This would be evidence that the inhabitants are to blame if they are unableto make ends meet. As it happens, “some profited while others lost” as summed up by Sharad L. (Nayā Ambhora, April 2011), a Gurao caste youth and son of “Maharaj”, a priest and religious businessman from the area. Moreover, the Rehabilitation Division officials are fully aware of these cases, and raise them as examples to say that it is quite possible to get by provided one properly plans his or her resettlement and the family budget. The State somewhat divides the displaced into two groups: the responsible and the irresponsible. According to the villagers, it would instead be a heterogeneous group of survivors masking a large group of losers (Cabalion 2013b). So, how much did they lose?

 

 

Si peu pour toute une vie. Dédommagements résidentiels, dédommagements agricoles

So little for an entire life. Residential compensations, agricultural compensations

 

 

Combien vaut une vie paysanne – un mode de vie agraire ? Sur la base des dédommagements effectués par le gouvernement, la réponse semble être 7610 €, en moyenne, par ménage. Il est difficile de ne pas être abasourdi devant un tel chiffre. A priori, personne n’oserait, hormis peut-être le mouvement social des déplacés, présenter le problème en ces termes. Les ressources agraires ont pourtant un prix que l’État indien se tâche de fixer. Même avec dédommagement, leur disparition aura des conséquences à long terme sur l’existence paysanne. La décapitalisation des paysans relève ici d’un triple phénomène d’expropriation des ressources, de dépréciation de leur valeur et de sous-estimation des effets produits sur la paupérisation qu’elle entraînera au sein des plus démunis.

What is a peasant’s life – an agrarian lifestyle – worth? On the basis of the compensation made by the government, the answer seems to be €7,610, on average, per household. It is difficult not to be stunned by this figure. First, apart perhaps from the social movement of the displaced, no one would dare to present the problem in these terms. Yet, farming resources have a price that the Indian government is trying to set. Even with compensation, their disappearance will have long-term consequences on peasant existence. The decapitalization of peasants falls under a triple phenomenon consisting of the expropriation of resources, depreciation of their value and under-estimating the effects poverty will lead to among the poorest.

Pour comprendre ce chiffre, il faut se reporter au tableau 1 qui récapitule l’ensemble des dédommagements versés par le gouvernement aux quatre villages. Il totalise les sommes concernant les ressources de l’espace agricole et les sommes de l’espace villageois. Le total est de 2 831 051 €, à répartir sur les 372 ménages recensés en 2001 dans les quatre villages. 7610 € correspond à 328 395 roupies indiennes. En 2004, une telle somme correspondait à la moyenne supérieure du prix du marché local d’un hectare non irrigué. Encore fallait-il pouvoir trouver des terres – et les acheter à un prix raisonnable[8].

To understand this figure, it is necessary to refer back to Table 1, which summarizes the total compensation the government has paid out to the four villages. It totals the amounts concerning the agricultural space resources and the amounts for the village space. The total is €2,831,051, to be divided among the 372 households counted in 2001 in the four villages.  €7,610 corresponds to 328,395 rupees. In 2004, this amount was the upper average of the local market price of one hectare of unirrigated land. This is if you could find land – and buy it at a reasonable price[8].

L’ampleur de l’ennoiement implique un dédommagement à plusieurs niveaux. Je me concentre en premier lieu sur les ressources matérielles de l’existence paysanne. L’espace agricole désigne le foncier brut, c’est-à-dire le « capital naturel » (Cernea et Mathur 2008) valorisé par les paysans, mais aussi l’ensemble des infrastructures présentes : puits, bâtis agricoles de stockage (granges, étables) et autres ressources naturelles comme les vergers et les étangs d’irrigation. L’espace villageois renvoie à l’espace de vie (cours, rues, aires de battage), aux constructions (maisons, puits, granges, étables, temples de lignée, installations électriques) et enfin, de la même manière, aux ressources naturelles qu’on y trouve (arbres fruitiers uniquement). D’un point de vue comptable, on peut affirmer que l’État indien n’oublie pas grand-chose. Il n’y a aucun doute qu’il y ait un réel décompte matériel des dotations des habitants déplacés, précis, encadré par des textes de loi et expliqué dans des manuels d’expropriation. Une « bonne méthode de dépossession » n’empêche pourtant ni la controverse, ni la contestation. Elle n’empêche pas non plus les erreurs de comptage, même si les catégories du dédommagement donnent l’illusion que rien n’a été négligé.

Land acquisition involves compensation at a number of levels. I am firstly concentrating on the material resources of peasant existence. Agricultural space is designated as base land, that is, “natural capital” (Cernea and Mathur 2008) developed by the farmers, but also all the infrastructure: wells, farm buildings (barns, stables) and other natural resources such as orchards and irrigation ponds. Village space refers to living space (yards, streets, threshing areas), structures (houses, wells, barns, stables, ancestors’ temples, electric facilities) and finally, similarly, to the natural resources there (fruit trees only). From an accounting perspective, it can be stated that the Indian government does not miss much. There is no doubt that a genuine, accurate material calculation of the displaced inhabitants’ property was done, framed by the law and explained in the expropriation manuals. A “correct method of dispossession” does not, however, prevent either controversy or protests. Nor does it prevent counting errors, even if compensation classifications give the illusion that nothing has been neglected.

 

 

Fig.1 : Le village de Ghat Umri au pied du barrage, déplacé en novembre 2009

Fig.1: The village of Ghat Umri at the foot of the dam, displaced in November 2009.

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Fig.2 : Les ruines de maisons villageoises à Gadeghat (Simon Borja, décembre 2012)

Fig.2: The ruins of the village houses in Gadeghat (Simon Borja, December 2012).

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Tableau 1 : Le dédommagement des ressources villageoises (en roupies*)

Table 1: Compensation for village resources (in rupees*)

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Recours contre l’État : la défense juridique des intérêts fonciers

Recourse against the State: the legal protection of land interests

 

 

Les paysans concernés par l’acquisition ne sont pas totalement sans défense devant l’administration foncière. 50% des ménages ont contesté un ou plusieurs aspects des dédommagements qui leur ont été versés. Parfois, les poursuites juridiques engagées visent précisément un dédommagement, car l’État a omis de compter une maison, ou l’a délibérément exclue des listes pour cause d’empiètement illégal sur des terres publiques forestières ou communales. Le village de Gadpayly compte par exemple 23 maisons au total, dont 5 ont été considérées inéligibles au dédommagement.

The peasants affected by the acquisition are not totally without protection before the land administration. 50% of households protested one or more aspects of the compensation paid to them. Occasionally, the legal action undertaken is specifically for compensation because the government failed to count a house, or deliberately left it off the lists due to illegal encroachment on government forest or community land. The village of Gadpayly counts, for example, a total of 23 houses, 5 of which were deemed ineligible for compensation.

« Oui. Avec les jumelles [un tachéomètre]. Ils m’ont dit "ta maison vient pas dans nos jumelles" ça veut dire qu’elle tombe en zone forestière ? […].Tu peux voir ma maison de loin. Tu peux même voir le bus qui va à Nagpur depuis ma maison. » (op.cit.)

“Yes. With the binoculars (tacheometer). They told me “we don’t see your house in our binoculars”, does that mean it is in the forest area?…You can see my house from far away. You can even see the bus that goes to Nagpur from my house.” (op.cit.)

Les techniciens ayant parcouru les zones affectées pour effectuer un relevé topographique n’avaient eux-mêmes aucun pouvoir de décision sur ce qu’ils mesuraient. Les cartes cadastrales existaient déjà, donc leurs frontières également. Il ne fallait relever que les mesures du futur ennoiement. Le problème se situe en amont, au sein des départements de la VIDC où l’on présuppose qu’on mesure un territoire inerte. Les listes villageoises présentes dans les différents conseils municipaux de la région sont en partie responsables de cette situation. L’expansion et la segmentation des ménages débordant l’espace villageois n’étaient pas consignées, alors même que les habitants payaient leur taxe foncière (résidentielle). Par conséquent, lorsque la VIDC est arrivée et a dépoussiéré ces documents, un peu plus d’un millier de familles dans la région devinrent soudainement occupants illégaux de leurs terrains. De telles situations ont été l’objet de recours juridiques individuels chez les ménages concernés. En outre, la question de l’empiètement illégal a été rapidement appropriée par le mouvement social des déplacés comme enjeu de lutte majeur(voir Wade2011 ; Cabalion 2014). Depuis 1999 en effet, les déplacements occasionnés par le barrage de Gosikhurd sont vigoureusement contestés dans leurs modalités par le Comité de lutte des déplacés Gosikhurd Prakalpgrast Sangharsh Samiti (GPSS), mené par un leader d’origine dalit (terme politisé désignant les anciens intouchables). Si ces mobilisations découlent clairement d’une dynamique sociopolitique régionale s’inscrivant dans une longue tradition de luttes socialiste et anti-caste conduites sous l’égide des figures historiques de Bhimrao Ambedkar, de Jyotiba Phule ou de Rammanohar Lohia, il est également clair qu’elles relèvent d’un contexte évolutif plus large ayant abouti à la conceptualisation d’une « question sociale de la dépossession » à un niveau tant national (en particulier suite aux luttes du mouvement « Sauvons la Narmada ») qu’international. Si la plupart des cas d’empiètements furent résolus lors d’une régularisation massive, il subsiste ça et là des familles n’ayant encore rien reçu. En définitive, la régularisation massive ne concerna dans le meilleur des cas que la valeur des bâtis, et non des terrains.

The technicians that travelled through the affected areas to do a topographic survey had no decision-making power themselves over what they were measuring. The cadastral maps already existed, so their boundaries did, too. All that had to be recorded was the measurements of the future reservoir. The problem was located higher up, in the VIDC departments where it was assumed that lifeless territory was being measured. Village records held by the region’s various councils are partially to blame for this situation. The expansion and segmentation of households spilling over from village space was not recorded even though the inhabitants were paying their (residential) land tax. Accordingly, when the VIDC arrived and dusted off these documents, slightly more than a thousand families in the region suddenly became illegal occupants of their land. These types of situation were subject to individual lawsuits among the affected households. Moreover, the displaced people’s social movement quickly appropriated the question of illegal encroachment as a major issue (see Wade 2011; Cabalion 2014). Since 1999 in fact, the process used in the Gosikhurd dam displacement has been vigorously protested by the committee of the displaced people’s struggle Gosikhurd Prakalpgrast Sangharsh Samiti (GPSS), whose leader is a dalit (the politically correct term for the former untouchables). If these mobilizations clearly arise from a regional socio-political dynamic that is part of a long tradition of socialist and anti-caste struggles led under the auspices of the historic figures Bhimrao Ambedkar, Jyotiba Phule and Rammanohar Lohia, it is also clear that they come under a broader progressive context which resulted in the conceptualization of a “social question of dispossession” at both national (particularly following the struggles of the “Save the Narmada” movement) and international levels. Although most of the encroachment cases were resolved during a massive settlement, there are still families here and there who have not yet received anything. Ultimately, in the best cases, the massive settlement only pertained to the value of the buildings, and not the land.

Dans les quatre villages, 185 ménages, soit la moitié d’entre eux, ont déposé un recours auprès de l’antenne de Nagpur de la Haute Cour de Mumbai. Si quelques ménages ont groupé leurspoursuites pour minimiser les fraisd’avocat, la plupart des plaintes restent individuelles et figurent au nom des chefs de famille. Ce chiffre laisse donc supposer un engorgement juridique monumental dans la région affectée. Cependant, les recours n’aboutissent pas systématiquement à une audience devant un juge. Le processus d’acquisition implique en théorie un examen des demandes et une tentative de médiation à un niveau administratif intermédiaire.

In the four villages, 185 households, i.e. half, have filed suits at the Nagpur bench of the Mumbai High Court. Although some households have grouped their cases to minimize lawyer’s costs, most of the complaints are individual and appear in the name of the head of the family. This figure leads to the assumption that the court system will be colossally clogged in the affected region. However, the suits do not systematically result in a hearing before a judge. In theory, the acquisition procedure involves examination of the petitions and an attempt at mediation at an intermediate level of government.

En quoi consistent les recours villageois ? 42% des dépôts concernent le calcul du dédommagement de ressources annexes sur l’espace foncier ou villageois, en général des arbres fruitiers (31% des recours) et des puits (11%) non comptabilisés. Les villageois répliquent à l’acquisition foncière par une pensée tout aussi arithmétique et comptable que ce qu’on leur impose, et ne se privent donc pas de gonfler des estimations qu’ils considèrent aussi bien iniques que fausses. Dans la plupart des cas, ils parviennent à obtenir réparation, en dépit de valeurs très au rabais selon eux (500 roupies un manguier par exemple). L’examen des listes de recours montre que les demandes se rapportant aux arbres et aux puits ont été traitées. Il en est de même pour 14% des demandes de transferts de nom d’héritier suite aux décès des propriétaires. Ces démarches, qu’elles aient ou non abouti, ont pris du temps et coûté de l’argent[9], sans compter qu’elles ont exigé de trouver de l’aide pour constituer son dossier. Enfin, 44% de démarches juridiques n’ayant pas abouti au niveau de la VIDC sont arrivées au tribunal. Il s’agit de demandes de réévaluation foncière, d’exigences de dédommagements financiers plus élevées, voire de demandes d’emploi.

What are the village lawsuits about? 42% of those filed concern the calculation of the compensation for resources attached to the land or village space, in general fruit trees (31% of the actions) and wells (11%) that were not entered in the accounts. The villagers’ response to the land acquisition is philosophically just as arithmetic and accountable as the one that is imposed on them, and thus, they do not hesitate to pad the appraisals they deem both unfair and false. In most of the cases, they manage to obtain compensation, despite the very discounted (in their opinion) values (500 rupees for a mango tree, for example). Examination of the lists of suits shows that the petitions pertaining to trees and wells were dealt with. The same is true for 14% of the petitions for transfers of the name of an heir following the owner’s death. These processes, whether or not they were successful, took time and cost money[9], not to mention that they demanded assistance be found for putting together the file. Finally, 44% of the cases that were not successful at the VIDC level went to court. These are petitions for reappraisal of land, demands for higher compensations, if not demands for jobs.

Tous les groupes sociaux ont-ils pour autant recours à la voie juridique ? Le tableau 2 présente des inégalités qu’il convient de qualifier de symboliques[10], illustrant la distribution des prédispositions à défendre ses intérêts par la voie officielle. Il y a corrélation entre l’origine sociale de caste et le fait de recourir ou non à la justice. Si un décompte de la distribution des groupes de caste est effectué selon les listes officielles, on note que les dalits mahar ont déposé le plus de recours juridiques à égalité avec le groupe des kunbi (55), puis les teli (48), les dhiwar (18) et les brahmanes (5). Ces derniers ne vivant plus au village aujourd’hui, ils sont par conséquent absents de mes recensements personnels présentés dans les différents tableaux. Si on peut interpréter la forte proportion de recours de la part des mahar comme une défense de leurs intérêts fonciers, on peut également y déceler un effet historique de leur mobilité sociale[11] et d’un légalisme très fortement ancré lié aux luttes d’Ambedkar (Jaffrelot 2000). Ils sont souvent perçus comme « virulents » par les basses castes situées juste au dessus d’eux dans l’échelle sociale. En effet, s’ils sont menacés ou méprisés (invectivés par un détournement de leur nom de caste : « hey mahāriyā! »), ils peuvent rapidement porter plainte pour discrimination et faire appel à la loi de défense des castes et tribus « répertoriées », dites Scheduled Castes et Scheduled Tribes (« SC-ST Prevention of Atrocities Act »). Qu’ils en aient la possibilité ne signifie pas qu’ils le fassent, et c’est même un préjugé de caste de croire qu’ils en abusent. En revanche, ces chiffres dénotent bien une propension plus importante à se défendre par la voie juridique. Leur cas de figure est toutefois spécifique car, si l’on croise d’autres variables, on note une régularité autrement révélatrice. Plus on possède de terres, ou plus on a reçu de dédommagements, plus on a de chances de recourir à la justice pour contester l’acquisition, l’évaluation et le dédommagement de ses ressources par l’État, ce qu’illustre le tableau 3. La contestation des mahar apparaît alors comme l’exception à la règle de la domination symbolique. Les basses castes agraires (considérées comme dominantes dans les campagnes indiennes) contestent plus, toutes choses égales par ailleurs, que les castes pouvant être perçues comme dominées d’un point de vue économique (les pêcheurs ou les basses castes artisanales et de service).

Do all social groups necessarily have recourse to the legal system? Table 2 presents the inequalities it is appropriate to qualify as symbolic[10], illustrating the breakdown of predisposition to protect one’s interests by official means. There is a correlation between caste and whether or not one seeks help from the courts. If a count is made of the breakdown by caste on the official lists, we note that the Mahar (Dalits) filed the most lawsuits together with the Kunbi (55), then the Teli (48), the Dhiwar (18) and the Brahmans (5). As Brahmans no longer live in the village today, they are subsequently absent from my personal sample presented in the various tables. Although the high proportion of actions on the part of the Mahar can be interpreted as protection of their land interests, a historic effect of their social mobility and a firmly rooted legalism that is tied to Ambedkar’s struggles (Jaffrelot 2000) can also be detected[11]. They are often perceived as “vindictive” by the low castes just above them in the social hierarchy. Indeed, if they are threatened or scorned (insulted by having their caste’s name thrown back at them: “hey mahāriyā! ”), they can quickly file a discrimination complaint under the law for protecting the so-called Scheduled Castes and Scheduled Tribes (SC-ST Prevention of Atrocities Act). Just because they have the option, does not mean they use it, and it is even a caste prejudice to believe that they abuse it. On the other hand, these figures certainly show a greater propensity to defend oneself through the legal system. Their case is however particular because, if other variables are cross-referenced, an otherwise revealing consistency is noted. The more land one owns, or the more compensation one has received, the greater the chances of appealing to the justice system to protest the purchase, appraisal, and compensation for one’s resources by the State, which is illustrated in Table 3. The Mahar protest thus appears as the exception to the rule of symbolic domination. The low farming castes (considered as dominant in India’s countryside), protest more, all things being equal, than the castes that can be seen as being dominated from an economic perspective (fishermen or the low trade and service castes).

 

 

Tableau 2 : Groupes de castes et recours juridique**

Table 2: Caste groups and recourse to the legal system **

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Tableau 3 : Recours juridique et total des dédommagements ***

 Table 3: Legal action and total compensations ***

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La moyenne des dédommagements pour les ménages ayant déposé un recours est de presque 500 000 roupies, contre 250 000 roupies pour ceux n’ayant engagé aucun recours. Plus on pèse lourd dans les relations de production, plus on a donc de chances de s’estimer lésé par l’État et de contester son expropriation. Il faut des moyens pour lutter et se sentir apte à déposer un recours, ce qui contraste avec l’idée qu’on lutte parce qu’on est opprimé. De façon générale, les personnes les plus défaites par le processus en cours sont celles qui se sont le moins mobilisées. Ce phénomène de différenciation sociale dans les usages de la justice dévoile un effet d’autocensure de la part des plus démunis, en partie accentué par la caste et les relations de domination économiques.

The average compensation for the households that have taken legal action is nearly 500,000 rupees, compared to 250,000 rupees for those who have taken no action. The more weight one carries in relationships of production, the greater one’s chances of deeming oneself injured by the State and protesting one’s expropriation. Means are necessary to fight and feel qualified to file a suit, which is in contrast to the idea of fighting because one is oppressed. In general, the individuals most distressed by the ongoing action are those who are the least mobilized. This phenomenon of social differentiation in the use of the justice system reveals a self-censoring effect on the part of the poorest, in part accentuated by caste and economic domination relationships.

 

 

Le nouveau village : droits et logiques d’une nouvelle organisation spatiale

The new village: rights and logics of a new spatial organization

 

 

Les nouveaux villages ne sont pas entièrement construits par les pouvoirs publics, mais ils sont spatialement démarqués puis dotés d’équipements selon une opération d’urbanisme pensée en amont dans des ministères (town planning department). Les villageois déplacés obtiennent ainsi des emplacements résidentiels sur lesquels ils doivent toutefois reconstruire par leurs propres moyens, grâce aux indemnisations perçues. Pour ceux qui n’y arrivent pas, il existe des logements d’urgence dans lesquels s’installer le temps de trouver l’argent pour bâtir.

New villages are not entirely built by government authorities but they are spatially marked out and then equipped with facilities in accordance with town planning thought out higher up in the ministries (town planning department). Displaced villagers thus receive residential sites on which they must rebuild using their own means, the compensation received. For those who unable to manage, there is emergency housing they can live in until the money to build is found.

Selon les ingénieurs-fonctionnaires de la Division de la Réhabilitation, les anciens villages « s’étalaient au gré des circonstances et n’étaient pas bien planifiés[12] » (Varhade, Raje et Chafle 2013, p.510). Dès lors, à défaut de nourrir un effort de reconstruction du tissu économique local dans les nouveaux villages – tâche aussi bien prioritaire que complexe et exigeante pour des autorités peu formées à cet égard – l’attention et l’autosatisfaction des ingénieurs-aménagistes portent avant tout sur ce qu’il convient de nommer une « métrique de l’espace[13] » découlant des implications de la loi de réhabilitation de 1986. Le Maharashtra peut en effet se prévaloir d’être le premier État à avoir légiféré en la matière. Ce texte de loi contraint à la création d’infrastructures mitoyennes, parmi lesquelles figurent 17 formes matérielles[14]. Quand elles sont respectées, ces dispositions légales contribuent à fonder un village idéal perçu comme viable, rationnellement planifié et agréable à vivre. Le nouveau village serait nécessairement moderne car il possèderait les attributs des villes.

According to the engineers-officials of the Rehabilitation Division, the former villages “spread based on circumstances and were not well planned[12]” (Varhade, Raje and Chafle 2013, p.510). Since then, for lack of effort to rebuild the local economic fabric in the new villages – a task that is as great a priority as it is complex and demanding for officials with little training in this regard – the engineer-developers’ attention and self-satisfaction are primarily turned toward everything that could appropriately be called “space metrics[13]” stemming from the consequences of the 1986 rehabilitation law. Maharashtra may in fact boast of being the first state to have legislated the matter. This law forces the creation of shared infrastructure, including 17 types of facility[14]. When they are obeyed, these legal provisions help create an ideal village perceived as viable, rationally planned and pleasant to live in. The new village would inevitably be modern, as it would have the characteristics of cities.

En dehors des obligations infrastructurelles déjà mentionnées, trois autres faits socio-spatiaux apparaissent structurants :

In addition to the previously mentioned obligations, three more socio-spatial facts appear influential:

- L’accroissement démographique : plusieurs villages sont généralement réinstallés ensemble en raison d’un manque d’espace foncier « libre » ;

– Demographic growth: a number of villages have resettled together due to the lack of “free” land;

- L’accroissement des distances internes : les nouveaux villages témoigneraient d’une forme de « désencombrement » de l’espace physique c'est-à-dire d’une réduction de la densité du peuplement. De fait, c’est un accroissement des distances spatiales entre quartiers, entre anciens voisins et entre les lieux de vie des nouveaux villages dont il est souvent question ;

– Growth of interior distances: the new villages witnessed a form of “de-intensification” of the physical space, i.e. a reduction in population density. This is actually an increase in the spatial distances between neighbourhoods, between former neighbours and between the living places in new villages;

- La contagion des besoins de « modernisation » dans l’habitat : de nouvelles formes de bâti s’imposent quasi uniformément (maison en ciment, rues plus larges et parfois goudronnées, toits plats, construction de vérandas, ajout de toilettes et de salles de bain attenantes, pose de carrelages dans les maisons les plus confortables, pose de ventilateurs de plafonds, élargissement des fenêtres par rapport aux anciennes maisons, etc.).

– The contagiousness of “modern” residential requirements: new forms of structure are almost uniformly imposed (concrete houses; broader and occasionally surfaced, streets; flat roofs; verandas; the addition of toilets and bathrooms; tiled floors in the most comfortable houses; installation of ceiling fans; wider windows compared to the old houses, etc.).

Si ces différents éléments constituent vraisemblablement un univers de référence commun à l’ensemble des nouveaux villages, les « types formels d’habitat » comme les « modes d’habiter » (Ramadier et Depeau 2011, p. 10) peuvent fortement varier.

Although these various elements are likely common reference points of the new villages as a whole, the “formal types of dwelling”, like the “ways of living” (Ramadier and Depeau 2011, p. 10) can vary greatly.

 

 

Fig. 3 : Les logements d’urgence à Nayā Ambhora (Joël Cabalion, février 2014).

Fig. 3: Emergency housing in Nayā Ambhora (Joël Cabalion, February 2014).

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Pour les habitants, si le rapport au nouveau village se structure essentiellement en fonction de leurs projections économiques et de leurs espérances de reclassement, la morphologie qu’il présente engendre un choc des représentations par rapport à la spatialisation de l’ancien village. Nombreux sont ceux qui s’y sentent, à divers égards, honorés par l’espace, la grande taille des emplacements et l’aménagement d’infrastructures mitoyennes auparavant absentes. À Nayā Ambhora, une sorte d’enchantement généralisé paraît même perceptible car les villageois s’y sentent « comme en ville ». À plusieurs reprises, lors d’entretiens dans les anciens villages, notamment avec des femmes, une fois venue la question du nouveau site de vie, leurs yeux s’écarquillaient, les gestes s’amplifiaient et on me présentait sa morphologie à grands renforts de superlatifs valorisants. L’ancien village était tout d’un coup voué aux gémonies. Ce genre de discours trouvait un écho plus fort chez les jeunes femmes mahar, comme si le nouveau village leur avait apporté la ville et l’ouverture d’esprit nécessaire à leur émancipation – un enthousiasme cependant non partagé par toutes.

For the inhabitants, if the relationship with the new village is primarily structured on the basis of their economic projections and their hopes for reclassification, the morphology it presents creates a representational shock in relation to the spatialization of the old village. Many, from many perspectives, feel honoured by the space, the large size of the sites and the layout of the common infrastructure that was previously missing. In Nayā Ambhora, a sort of generalized enchantment is even perceptible because the villagers feel “as if they’re in the city”. Many times during interviews in the old villages, particularly with women, when the question of the new living location is arrived at, their eyes open wide, their gestures increase and its structure is presented to me with a good many superlatives. The former village was suddenly doomed to public ridicule. This type of narrative was strongest among young Mahar women, as if their new village had brought them the city and the open-mindedness necessary for their emancipation – yet, this enthusiasm is not shared by everyone.

En somme, le nouveau village, c’est une promotion spatiale : la ville au village. Cette nouvelle configuration reflète un principe de représentation contradictoire. Dans les discours des villageois, le nouveau village incarne une forme de modernité. Si tout le monde aspire à cette modernité semi-citadine et architecturale, peu de villageois ignorent ce que signifie d’abord cette grande friche où il faudra « se battre pour manger. » Cela est dit sans détour : « il y aura des souris dans les maisons et des souris dans les ventres ». Si la question du logement et la question agricole sont deux sujets qu’il convient de distinguer dans l’analyse, force est de constater que le barrage les confond dans la peur d’une insécurité alimentaire qui anime la plupart des discours :

In short, the new village was a spatial promotion: the city brought to the village. This new configuration reflects a contradictory representation principle. In the villagers’ narratives, the new village embodies a form of modernity. Although everyone aspires to this semi-city-like modernity and architecture, few villagers are unaware of the meaning of this large piece of fallow land where it will be necessary to “struggle in order to eat.” “There will be mice in the houses and mice in our bellies” is said without beating around the bush. If housing and farming are two separate topics in the analysis, it must be observed that the dam muddles them in the fear of food insecurity, which motivates most the narratives:

« Même si l’on perd 1 ou 2 hectares c’est acceptable. Si on obtient un village et une maison il n’y a aucun problème. Ça peut faire l’affaire. Mais si les terres sont parties on est pour ainsi dire mort[15]. »

“Even if we lose a hectare or 2, that’s alright. If we get a village and a house, there’s no problem. It can be done. But if there is no land, we’re basically dead[15].”

Ce n’est pas seulement la perception du nouveau village en tant que tel qui est en jeu, mais la perception du futur qui est clivée du fait d’une anticipation impossible et de la peur du manque : un manque de nourriture mais aussi un possible manque de relations et de proximité. La ruralité symbolise la proximité des champs, la possibilité de l’échange non monétaire ou au pire, quelques mesquineries consistant à voler des tomates dans la parcelle du voisin. « On n’a pas besoin d’avoir cinq roupies en poche en permanence » dit Maniram. Le sentiment de nouveauté à Nayā Ambhora n’a pas encore laissé place à la routine, puisque personne n’a encore vu ses champs ennoyés, ou qu’il y manque encore les derniers arrivants. L’anxiété d’un futur incertain est cependant perceptible.

It’s not only the perception of the new village per se that is at stake, but the perception of the future which is split by an unbearable anticipation and the fear of scarcity: a scarcity of food but also a possible scarcity of relationships and proximity. Rurality symbolizes the proximity of the fields and the possibility of non-monetary exchange; or at the worst, meanness consisting of stealing tomatoes from a neighbour’s plot. “We don’t always need to have five rupees in our pocket,” says Maniram. The feeling of novelty has not yet given way to routine in Nayā Ambhora, as nobody has seen his flooded fields yet, and the last arrivals are still to come. The anxiety of an uncertain future is, however, perceptible.

Quatre traits communs assimilent à présent les maisons à des structures urbaines, de forme et de style. (Ceci vaut pour les habitants ayant eu les moyens de construire selon les « nouveaux » critères en vigueur, mais ce n’est pas le cas de tous car les moins dotés ont été contraints de reconstruire une maison plus ou moins à l’ancienne, c’est-à-dire en brique et en tuile, évitant cependant en général de renouer avec une structure en terre, bien trop dévalorisée aujourd’hui). Ainsi, les nouvelles maisons sont construites avec un toit plat. Son intérêt s’est immédiatement révélé chez les familles paysannes pouvant y sécher, trier ou écosser les céréales. La deuxième caractéristique de forme concerne le porche, la véranda. Ce type d’entrée couverte de grande envergure, souvent agrémentée d’une balancelle, ne se trouvait auparavant que dans les grandes maisons de maîtres (vāḍā) des brahmanes ou des chefs coutumiers, les pāṭīls. À l’intérieur des maisons, un troisième changement relève du sol, qui est au minimum en ciment, voire en carrelage décoratif pourvu de motifs. Enfin, la quatrième caractéristique majeure relève de l’ajout de toilettes. De rares cas de grandes familles paysannes ont des toilettes à l’occidentale à l’intérieur des maisons. Ce n’est pas une fantaisie stylistique mais la prévision d’un confort jugé nécessaire pour les personnes âgées, surtout quand elles ont été courbées toute leur vie à travailler au champ. Sinon, toilettes et douches se situent à l’extérieur des maisons, en prolongement d’un couloir central reliant les différentes pièces.

Four common traits currently make the houses similar in form and style to urban structures. (This applies to the inhabitants with the means to build in accordance with the “new” criteria in effect, but is not the case for everyone. The less better off were forced to rebuild houses in essentially the old style, i.e. out of brick and tile, although avoiding the earth structures of the past and their undesirable association with rural poverty.) Thus, new houses are built with flat roofs, the point being immediately visible among peasant families, who can use them to dry, sort or hull grain. The second stylistic feature concerns the porch or veranda. This type of large, covered entry, often adorned with a swing, was formerly only found on the houses (vāḍā) of the Brahmans or the customary chiefs, the pāṭīls. Inside the houses, a third change relates to the floor, which is made of concrete as a minimum, if not decorative flooring tiles. Finally, the fourth major feature is the addition of toilets. A few important peasant families have western-style toilets indoors. This is not a nod to fashion but something provided for the comfort deemed necessary for the elderly, especially when they have spent their whole lives bent over working in the fields. Otherwise, toilets and showers are located outside the houses, as an extension of a central corridor linking the various rooms.

Si la perception de l’espace physique du nouveau village est en général positive, il n’en est pas de même du sentiment qu’on a à y vivre. Il est en effet nécessaire de dissocier la perception positive que se font les villageois de l’espace pour vivre du sentiment qu’ils expriment sur leur espace vécu du point de vue des relations sociales qui s’y inscrivent. L’espace pour vivre est en fait si grand qu’il faut marcher longtemps au soleil pour rejoindre quiconque, aller au marché, se retrouver pour boire un thé ou parler travail. Si de plus en plus d’hommes possèdent aujourd’hui des motos ou au moins des vélos pour se déplacer, il n’en est pas de même pour les femmes qui pâtissent d’un accroissement des distances, puisqu’elles circulent à pied uniquement. Même le vélo leur est encore tabou, sans compter qu’il n’est pas vraiment pratique de pédaler en sari.

If the perception of the physical space of the new village is generally positive, the same does not hold true for the feeling one gets living there. As a matter of fact, the positive perception the villagers have of the living space has to be disassociatedfrom the feeling they express about the space they used to live in with regard to the social relationships that are part of the space. The living space is so big, in fact, that they have to walk great distances in the sun to meet up with anyone, go to the market, get together to have tea, or talk about work. Although today growing numbers of men have motorcycles or bikes for getting around, the same is not true for women, who suffer from the greater distances as they get around on foot only. Even bicycles are still taboo for them, not to mention the fact that it simply is not practical to ride a bicycle in a sari.

Plusieurs dimensions s’entremêlent ici. La plus importante relève de la disparition des quartiers de caste. L’action conjointe du mouvement social GPSS et du gouvernement, en accord très tôt sur ce point, a veillé à ce que la caste ne soit plus un critère de regroupement dans le nouveau village. Pourquoi ? Pour le GPSS et sa philosophie politique (gandhienne et ambedkarienne), il était tout simplement impensable d’accepter un système de regroupement ancestral qui impliquerait de légitimer et prolonger un ordre social dominant. Du point de vue de l’État, retenir la caste posait problème d’un point de vue légal et constitutionnel. Il s’agit pourtant du premier critère de regroupement social qui vient à l’esprit des villageois. « On voulait se réinstaller selon les quartiers de caste. » Presque tout le monde l’aurait souhaité. Si le système des castes incarne des relations de domination symbolique, le pouvoir économique et parfois l’oppression violente des dalits ou des ādivāsīs (« tribaux ») par les castes agraires dominantes, il demeure qu’il procure un espace mental protecteur ou à tout le moins rassurant, un espace de voisinage et de sécurité sociale borné par des frontières symboliques. Que se perd-il quand on désarticule les relations sociales de quartier, qui ne sont parfois pas tant des solidarités de caste que des solidarités familiales avant tout ? La question de la solitude et de la perte de contact avec le corps social transparaît plus explicitement dans les discours des personnes âgées et des femmes. Dans le cas des jeunes garçons, s’il y a des répercussions sur leurs cercles de socialisation, l’impact est beaucoup moins perceptible, ou peu verbalisé (en tout cas à présent). La vie de quartier peut-elle encore exister au nouveau village, dont le seul lieu de regroupement réellement collectif sera hebdomadaire à l’endroit du marché, ou sur les friches centrales (de l’espace dit « vide ») investies par les jeunes joueurs de cricket près des logements d’urgence ?

A number of aspects intermingle here. The most important has to do with the disappearance of caste neighbourhoods. The combined action of the social movement GPSS and the government, which was onside very early on this point, saw to it that caste was no longer a grouping criterion in the new village. Why? For the GPSS and its political philosophy (based on Gandhi’s and Ambedkar’s), it was quite simply unthinkable to accept an ancestral grouping system that would involve legitimizing and extending the dominant social order. From the government’s point of view, keeping castes would have posed legal and constitutional problems. Social grouping, however, is the top criterion that comes to the villagers’ minds. “We wanted to resettle in caste-based neighbourhoods.” Nearly everyone apparently wanted this. Although the caste system embodies symbolic domination relationships, economic power and at times, the violent oppression of the dalits or ādivāsīs (“tribals”) by the dominant farming castes, the fact remains that it provides a protective, or at least reassuring, mental space, a safe, social neighbourhood space set off by symbolic boundaries. What is lost with the deconstruction of neighbourhood social relations, which at times are not so much based on caste as on family solidarity first and foremost? The question of solitude and loss of contact with the social body comes through more explicitly in what the elderly and the women say. In the case of young boys, if there are repercussions on their social circles, they are much less perceptible or spoken about less (at least at this time). Can neighbourhood life still exist in the new village, where the only truly community gathering place will be the weekly market, or on the central fallow fields (the so-called “empty” space) overrun by young cricket players near the emergency housing?

Une deuxième dimension concerne les types de famille. Ce dont le nouveau village témoigne, en dehors de la comparaison à un grand « khichaṛī» (plat cuisiné de riz et de lentilles symbolisant ici la mixité sociale) de castes désormais éparpillées dans l’espace, c’est d’une augmentation des familles nucléaires. En effet, l’État ne prenait aucunement en compte les structures familiales complexes souvent qualifiées d’étendues ou d’unies. À présent, si une femme doit aider une amie ou parente à l’autre bout du village à trier son riz, confectionner des assiettes en feuille de bananier ou décide de vaquer à d’autres tâches, elle risque également de ne pouvoir être présente quand son mari appelle et exige un service une fois rentré. Les femmes ne peuvent plus rester à proximité de chez elles, en particulier si elles continuent de nourrir les mêmes cercles de relation à présent dispersés. Auparavant, on faisait quelques mètres et on se retrouvait dans la cour de sa voisine et belle-sœur. Les arrière-cours communiquaient. Un homme allait voir son frère. L’hiver, les gens allumaient des feux de déchets de soja et palabraient dans des périmètres restreints, tandis que l’été on aurait presque dit que les résidents d’un quartier dormaient ensemble tant la chaleur écrasante les poussait à installer leur lit de corde en ribambelle dans les rues du quartier. « L’ambiance a changé ».

A second aspect concerns the types of family. What the new village is witnessing, apart from the comparison to a big “khichaṛī” (a rice and lentil dish here symbolizing social mixing) of castes now sprinkled in the space, is an increase in nuclear families. The government in fact had not taken into account at all the complex family structures often described as extended or joint. At this time, if a woman has to help a female friend or relative on the other end of the village to sort her rice, make plates out of banana leaves, or decides to attend to other tasks, she is also in danger of not being there when her husband calls and demands that she do something when he comes home. The women can no longer stay near their homes, particularly if they continue to foster the same circles of relationships that are now spread out. Previously, one’s neighbour or sister-in-law was just a few steps away. Backyards were connected. A man would go see his brother. In the winter, people lit soy waste fires and chatted within a limited range, while in the summer it could almost have been said that the residents of a neighbourhood all slept together as the crushing heat would push them to fill the neighbourhood streets with their hammocks. “The environment has changed”.

Désormais, tout est individualisé et distant. Les effets de la désarticulation sociale ne peuvent pas être contrecarrés par tous, en particulier chez les ménages solitaires de couples âgés. On perçoit une forte émotion dans les discours de vieillards n’ayant plus la force ni l’envie de traverser le village pour écouter et sourire aux discussions qui animaient la vie d’avant par l’effet de proximité. Vinayak P., jeune paysan kunbi poussé à la ville pour travailler rappelle ainsi le minimum que réclamaient les villageois :

Now, everything is individualized and distant. Not everyone can thwart the effects of social disarticulation, particularly those in solitary households of elderly couples. Strong emotion is perceived in the comments of the elderly who no longer have the strength or the desire to cross the village to listen to and smile at the discussions that previously enlivened their lives through proximity. Vinayak P., a young Kunbi peasant pushed to the city to work, thus recalls the minimum that the villagers demanded:

« On voulait au moins être réinstallés ensemble, en famille. On a tous été dispersés, un frère ici, un frère là. En ville ça peut passer, mais pas ici au village, la culture villageoise est différente de la culture urbaine. » (octobre 2008)

“We wanted to at least be resettled together, with our family. We were all scattered, one brother here, one there. That can happen in the city but not here in the village, the village culture is different from urban culture.” (October 2008)

L’ancien village, aussi étouffant soit-il selon certains regards principalement extérieurs, se nourrissait de cette culture des relations de proximité, de cette « communalisation » de la vie sociale. Le nouveau village, pour reprendre les termes de Weber, c’est une communalisation rendue difficile, sans parvenir à la « sociation »[16] : une sorte d’espace intermédiaire brouillé entre le village et la ville.

The former village, as stifling as it may have been according to certain mainly outside views, thrived in this culture of proximity relations, this “communalization” of social life. The new village, to use Weber’s terms, makes communalization difficult and fails to achieve “societalization”[16] ; it is a sort of intermediate space that jumbles the village and the city.

 

 

Fig. 4 : Un paysan de la caste des orfèvres (Sonar) dans le jardin de sa nouvelle maison à Nayā Ambhora (Joël Cabalion, février 2014).

Fig. 4: A peasant from the goldsmiths’ caste (Sonar) in the garden of his new house in NayāAmbhora (Joël Cabalion, February 2014).

figure 4

 

 

Fig. 5 : Le transfert du dernier pānṭhelā (échoppe de thé) du centre d’Ambhora Khurd à Nayā Ambhora (Joël Cabalion, décembre 2012).

Fig. 5: Transfer of the last pānṭhelā (tea stall) from the centre of Ambhora Khurd to Nayā Ambhora (Joël Cabalion, December 2012).

figure 5

Nayā Ambhora connaît enfin deux espaces collectifs « d’accueil provisoire », qualifiés de camps de transit. Il s’agit de bâtiments de tôle ondulée qui forment sur une centaine de mètres un ensemble de « pièces de vie » pour les familles en voie de réinstallation et souhaitant migrer au nouveau village pour superviser la construction de leur logement. Plusieurs dizaines de ménages sont venues les occuper depuis 2011. Il ne s’agit pas d’un type de structure d’accueil pérenne, mais d’un espace de relogement d’urgence. Depuis 2009, la Division de la Réhabilitation s’est enquis, à travers la région, de l’avancement des travaux dans les nouveaux villages de la première phase du projet. Tous les ménages officiellement considérés comme pauvres et ceux n’ayant pas commencé la construction de leur logement se sont fait attribuer une place dans ces bâtiments collectifs. S’ils n’étaient pas forcés d’y migrer, ils furent dûment informés de leur place. Tout le monde sait que ces bâtiments serviront, si nécessaire, à l’évacuation finale des villageois réfractaires ou trop pauvres au moment de l’ennoiement. Il est difficile d’imaginer la vitesse de la montée des eaux lors de la fermeture des dernières vannes du barrage de Gosikhurd. Elle sera toutefois suffisamment prompte pour nécessiter l’évacuation forcée en l’espace de quelques heures. 60 pièces de ce genre ont été ainsi construites à Nayā Ambhora. Certains nouveaux villages en possèdent le double voire le triple sur un seul site de réinstallation. En raison du matériau, la température y est difficilement supportable (très froid en hiver, étouffant en été). De fait, les gens vivent une grande partie du temps à l’extérieur, qu’ils ont depuis agrémenté de plantes grimpantes procurant un peu d’ombrage. Quelques familles y sont résidentes à long terme, n’ayant ni les moyens ni le projet d’en sortir.

Nayā Ambhora has two collective “temporary shelters” spaces, described as transit camps. These are two corrugated sheet metal buildings covering some 100 metres which form a set of “living rooms” for families being resettled and wishing to migrate to the new village to supervise the construction of their home. Since 2011, several dozen households have come to occupy this structure, which is not intended as permanent shelter but instead as emergency housing space. Since 2009, the Rehabilitation Division has enquired across the region about the progress of the works in the new villages in the first phase of the project. All the households officially considered as poor and those that have not yet begun construction of their home, were assigned a spot in these collective buildings. Although they were not forced to move there, they were duly informed of their spot. Everyone knows that when the flooding occurs these buildings will, if necessary, be used for the final evacuation of villagers who are resistant or too poor. It is difficult to imagine how quickly the water will rise when the last gates of the Gosikhurd dam are closed. It will however be sufficiently fast to necessitate the forced evacuation in the space of a few hours, so 60 rooms of this type were thus built in Nayā Ambhora. Some new villages have double, if not triple, the number on a single resettlement site. Due to the material, the temperature is for the most part, intolerable, being very cold in the winter and stifling in the summer. In fact, the people live outdoors a great deal of the time and have since adorned the area with climbing plants providing a bit of shade. A few families are long-term residents, having neither the means nor plans to leave.

Les espaces paupérisés et les inégalités spatiales criantes dans les nouveaux villages attisent l’indignation de Vilas Bhongade, le leader du mouvement social des déplacés. Selon lui, c’est la région dans son entier qui est défigurée. Il en veut pour preuve – par ailleurs nettement visible sur Google Earth – la concentration de nombreux nouveaux villages sur l’espace foncier bordant la route de Nagpur, du bourg de Veltur jusqu’au village de Panchkhedi. Ils annoncent selon lui une sorte d’urbanisation difforme naissant dans la tourmente :

The pauperized spaces and blatant spatial inequalities in the new villages rouse the anger of Vilas Bhongade, leader of the displaced persons’ social movement. According to him, the entire region has been blighted. This can be seen – and moreover is clearly visible on Google Earth – from the concentration of many new villages on the land bordering the road from Nagpur, from the town of Veltur to the village of Panchkhedi. In his opinion, they announce a sort of deformed urbanism, being born in turmoil:

« C’est en train de devenir un nouveau Nagpur bondé de délaissés [de gens au chômage] d’Ambhora à Panchkhedi, apportant son lot de choses qu’on connaît de la culture urbaine, des bars et tout le reste, qui sait, même des dancebars[des lieux de prostitution]. »

“It’s becoming a new Nagpur, packed with the most neglected [the unemployed] from Ambhora to Panchkhedi, bringing what they know about urban culture, bars and all the rest, who knows, even dancebars…[places where prostitution is found].”

La région rurale du canton de Kuhi connaît déjà depuis un certain temps le développement accéléré de petits bars. Les ruraux n’ont en effet pas attendu l’avènement d’une « culture urbaine ». Les ravages de l’alcool sont clairs dans cette région comme ailleurs en Inde, où sont légion les alambics (quelques larges chaudrons près de la rivière Am, en forêt) de dēśī dārūde mohā – une fleur d’arbre. Nombreux sont aussi les mouvements de femmes cherchant à les interdire. L’alcoolisme est un problème majeur à Ambhora Khurd et dans les environs, encourageant plusieurs ménages hindous à rejoindre de nouvelles sectes afin d’en sortir[17].

In the rural region of Kuhi canton, small bars have already been springing up more quickly for some time. The rural residents did not expect “urban culture” to appear. The ravages of alcohol are clear in this region, as elsewhere in India, where stills are legion (a few large cauldrons near the Am river, in the forest) distilling dēśī dārūfrom mohā – a flower from a tree. Legion, too, are the women’s movements seeking to ban the stills. Alcoholism is a major problem in Ambhora Khurd and the surrounding area, encouraging a number of Hindu households to join new sects in order to get out of it[17].

 

 

Conclusion

Conclusion

 

 

Depuis l’Indépendance, 60 millions de personnes ont été poussées dans une spirale de déplacements – qu’elles aient ou non volontairement consenti à ce sacrifice. Les nouveaux villages indiens ne sont pas les camps de regroupement de l’Algérie française étudiée par Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad (Bourdieu et Sayad 1964); ils ne sont pas non plus les camps de réfugiés des « bords du monde » étudiés par Michel Agier (Agier 2002) ou Liisa Malkki en Afrique (Malkki 1995) et fréquemment redécouverts par les médias lors de crises politiques et humanitaires à répétition. Parce qu’ils émergent de la rupture des cadres de l’existence de populations jusque là immergées dans des liens sociaux communautaires, parce qu’ils surgissent comme une réalité sui generis annonçant un ordre nouveau par la désagrégation des rythmes et des signes d’un univers autrefois familier, les nouveaux villages indiens symbolisent également, à l’instar de la guerre ou d’une révolution, une « politique de la vie nue » (Agamben 1998) et un « point d’inflexion » majeur (Jeanpierre 2011), cassant le fil des routines de l’existence paysanne. Dans l’impossible continuité d’une vie brinqueballée dans des espaces qui ne sont pas pensés pour eux, la paupérisation devient le dénominateur commun de la plupart des déplacés et le symbole d’une « géographie de la domination » (Harvey 2008) de l’espace urbain sur l’espace rural, peu à même de s’interrompre en dépit de nouvelles politiques sociales venant périodiquement renégocier la valeur de l’existence paysanne.

Since Independence, 60 million people have been pushed into a spiral of displacement – whether or not they have voluntarily agreed to this sacrifice. The new villages in India are not French Algeria’s regroupment camps studied by Pierre Bourdieu and Abdelmalek Sayad (Bourdieu and Sayad 1964); nor are they the refugee camps on the “edges of the word” studied by Michel Agier (Agier 2002) or Liisa Malkki in Africa (Malkki 1995) and frequently rediscovered by the media during repeated political and humanitarian crises. Because they emerge from the break of populations’ frameworks of existence that until then were submerged in community social ties, because they suddenly materialize as a sui generis reality announcing a new order through the disintegration of the rhythms and signs of a past familiar universe, the new villages in India also, like war or a revolution, symbolize a “policy of naked life” (Agamben 1998) and a major “point of inflection” (Jeanpierre 2011), breaking with the routines of peasant existences. In the impossible continuity of life that jolts along in spaces that are an after-thought, pauperization becomes the common denominator of most of the displaced and the symbol of a “geography of domination” (Harvey 2008) of urban space on rural space, little able to stop despite the periodic arrival of new social policies to renegotiate the value of peasant existence.

Une majorité de déplacés souhaiterait aujourd’hui développer des fermes laitières et faire survivre l’expérience paysanne par l’élevage, comme si les avoir privés de Révolution Verte ne leur laissait d’autre choix, conscients qu’ils sont du sacrifice consenti, de reporter leurs espoirs sur une Révolution Blanche. On sait pourtant toutes les difficultés que pose une telle projection, les formations qu’elle nécessiterait pour être rendue possible, l’encadrement qu’elle impliquerait sans compter l’investissement public. Ces projections ne sont pourtant ni impatientes, ni utopiques, ni irréalisables par essence. Il en est de même des volontés de développement de la pisciculture à grande échelle, de l’horticulture, de la sériciculture ou de la floriculture, dont on entend parler les politiciens et développeurs en raison de l’avènement de la grande zone franche (ZES) aéroportuaire de Nagpur (MIHAN), sûrement car ils y ont partie liée. Le souhait d’un développement de l’élevage a le mérite de souligner, dans le cas de ces campagnes du Vidarbha, qu’un paysan même enfermé dans ses contradictions – oscillant entre le risque d’acheter à prix fort un nouveau lopin pour rester paysan ou l’investissement incertain dans une activité tertiaire au village – refuse en général la dépaysannisation brutale. L’intervention extérieure, pour autant qu’elle continue de s’imposer, même de manière participative, ne peut donc se réduire à la question économique du mode de subsistance puisque les choix économiques sont aussi, en définitive, des choix culturels. Le droit au village, parce qu’il augure un sens de la justice spatiale inattendu, se pose donc ici de quatre manières différentes toutes solidaires de la continuité d’une existence paysanne. Il s’agit d’un droit quasi géographique et local, c'est-à-dire d’un droit à disposer de lieux de vie sur lesquels on a prise et auxquels on a soi-même contribué à la définition du mode d’habiter. Il s’agit ensuite d’un droit à être protégé des effets de la dépossession par une politique de reconstruction économique attentive aux mécanismes de redistribution inégale des indemnisations. Enfin, il s’agit surtout d’un droit à la fois culturel et politique à définir les conditions de possibilité de son existence hors du champ omniscient d’un État souvent autoritaire et toujours paternaliste. Si l’eau de la rivière Wainganga est un des supports majeurs des existences paysannes, dévolue à l’irrigation ou lieu des pratiques funéraires, elle est à présent le fil qui sépare ou arrache ces dernières au cours ordinaire de la vie, c'est-à-dire passant de l’ordre quotidien au joug souverain d’une contrainte extérieure puissante.

A majority of displaced persons now apparently hope to develop dairy farms and rescue their own peasant experience through animal husbandry, as if having been deprived of the Green Revolution they had no other choice, aware of their sacrifice, shifting their hopes to the White Revolution. All the difficulties posed by this type of projection are well known, the training necessary for it to be made possible, and the supervision it would involve, not to mention the public investment. Yet, these projections are neither impatient, nor utopian, nor unachievable per se. The same holds true for the desires to develop large-scale fish farming, horticulture, sericulture and floriculture, which is spoken of by politicians and developers – surely because they have vested interests – due to the Special Economic Zone (SEZ) planned for the Nagpur airport (MIHAN). The hope to develop livestock husbandry has the merit of emphasizing, in the case of these areas in Vidarbha, that a farmer, even one locked in his contradictions – wavering between buying an expensive new patch of land in order to stay a farmer, and the uncertain investment in a tertiary activity in the village – in general rejects sudden depeasantization. Intervention from the outside, in as much as it continues to be imposed, even in a participatory manner, cannot therefore be reduced to the economic question of subsistence because economic choices are also, ultimately, cultural choices. The right to the village, because it holds in store an unexpected sense of spatial justice, therefore arises here in four different ways that are all interdependent with the perpetuation of a peasant lifestyle. This is an almost geographic and local right, i.e. a right to use living spaces over which one has control and to which one has personally contributed to the definition of the lifestyle. It is then question of a right to be protected from the effects of dispossession by an economic reconstruction policy that is attentive to unequal mechanisms for the redistribution of compensation. Finally, it is especially a matter of a right that is both cultural and political, to determine the conditions of the possibility of one’s existence outside the omniscient field of a State that is often authoritarian and always paternalistic. If the water of the Wainganga River is one of the major supports of peasant lives, used for irrigation and funeral practices, it is now the thread that separates or rips these peasant lives from the ordinary course of life, that is, passing from life as usual to the sovereign yoke of a powerful external constraint.

Qu’on le définisse tour à tour comme radical, inédit, utopique ou pragmatique, le droit au village constitue idéalement un chantier en voie perpétuelle de redéfinition et non une ingénierie sociale imposée du dehors fixée une fois pour toutes. Les nouveaux villages indiens semblent au contraire porter les marques d’une grande injustice spatiale et présentent un défi majeur aux lois de l’insertion spatio-temporelle des classes paysannes.

Whether it is defined by turns as radical, new, utopian or pragmatic, the right to the village is ideally a worksite perpetually in the process of redefinition and not social engineering imposed from outside, fixed once and for all. However, the new villages in India seem to bear the marks of a great spatial injustice and present a major challenge to the laws of spatio-temporal insertion of the peasant classes.

 

 

Remerciements : Je tiens à remercier Vinod Chahande et Simon Borja sans qui mes recherches de terrain ou mes analyses sociologiques n’auraient pas la même teneur.

Acknowledgments: I wish to thank Vinod Chahande and Simon Borja without whom my field research and sociological analyses would not have had the same tenor.

A propos de l'auteur : Joël Cabalion - EHESS-CEIAS

About the author: Joël Cabalion – EHESS-CEIAS

Pour citer cet article : Joël Cabalion, "La valeur de l’existence paysanne. Nayā Ambhora, un village de déplacés en Inde centrale" justice spatiale | spatial justice, n° 7 janvier 2015, http://www.jssj.org

To quote this article: Joël Cabalion, « The value of peasant life Nayā Ambhora, a village of displaced persons in central India » justice spatiale | spatial justice, n° 7 janvier 2015, http://www.jssj.org

 

 

[1]La conduite de ces recherches s’est déployée de façon autonome en langue hindi et marathi.

[1] This research was a conducted independently in Hindi and Marathi.

[2] Par ordre d’importance démographique : teli, kunbi, sonar, lodhi, sutar, mali, gurao, mahar, dhiwar, navhi, lohar, gond, dhobi et gowari.

[2] In order of descending demographic importance: Teli, Kunbi, Sonar, Lodhi, Sutar, Mali, Gurao, Mahar, Dhiwar, Navhi, Lohar, Gond, Dhobi and Gowari.

[3] Je me base ici sur la distinction chômage - non-emploi qu’opère Castel 2009, 114, note 1. Les jeunes villageois n’attendent pas que se rétablisse « un équilibre entre l’offre et la demande d’emploi ».

[3] I am basing myself here on the distinction between unemployment and non-employment used by Castel 2009, 114, note 1. The village youth do not expect the re-establishment of a “[translation] balance between the supply and demand of employment”.

[4] Je renvoie le lecteur à la thèse dont est issu ce travail pour davantage de précisions concernant la dimension foncière des inégalités sociales et les « inégalités de chances de replacement ». Cf. Cabalion 2013a.

[4] I refer the reader to the thesis from which this work arose for more in-depth explanations regarding the land size of the social inequalities and the “[translation] inequalities of replacement chances”. Cf. Cabalion 2013a.

[5] Le seuil de pauvreté indien est un indicateur économique basé sur le revenu par tête longtemps ajusté aux mesures de besoins caloriques journaliers. L’obtention d’une « carte de pauvre » doit ainsi permettre l’accès à un ensemble d’aides économiques (essentiellement alimentaires mais pouvant aussi concerner le pétrole lampant).

[5] India’s poverty threshold is an economic indicator based on the per capita income long adjusted to daily caloric requirements. Getting a “poor person’s card” is supposed to provide access to various types economic assistance (mainly food but can also involve kerosene).

[6] Les modalités de cette modification de l’ordre social et les gammes d’adaptation des déplacés face à l’incertitude chronique de leur nouvelle existence ne peuvent être saisies qu’à l’aune d’une étude longitudinale ici tout juste amorcée. Les travaux de Thayer Scudder et Elizabeth Colson sur les Gwembe de Zambie fournissent un exemple remarquable des avancées de la recherche dans ce domaine. Cf. Cliggett, Colson, Hay, Scudder et Unruh 2007.

[6] The processes of this modification of the social order and the gamut of adaptation of the displaced in the face of the chronic uncertainty of their new existence cannot be grasped except by means of the longitudinal study just begun here. The work of Thayer Scudder and Elizabeth Colson on the Gwembe of Zambia provides a noteworthy example of the advances made in research in this field. Cf. Cliggett, Colson, Hay, Scudder and Unruh 2007.

[7] L’inflation sur la période se situait entre 3 et 7%.

[7] Inflation over the period ranged from 3 to 7%.

[8] La somme de 7610 € correspond à 71 % des terres, ainsi qu’à la totalité des maisons. Un calcul rapide, en pondérant la part de l’espace agricole avec l’espace villageois, en faisant l’hypothèse que Gadpayly et Ambhora Khurd voyaient l’entièreté de leurs terres disparaître, amènerait ce chiffre aux alentours de 10 000 €. Un chiffre bien rond pour l’existence paysanne.

[8] The amount of  €7,610 corresponds to 71% of the land, rather than to all the houses. A quick calculation, by weighting the portion of agricultural space with village space, assuming that Gadpayly and Ambhora Khurd saw all their land disappear, would lead to a figure of about €10,000. Quite a figure for the peasant life.

[9] Une procédure individuelle se chiffre à plusieurs milliers de roupies.

[9] An individual lawsuit costs several thousand rupees.

[10] Par symboliques, j’entends une manifestation particulière du social (et du matériel) conditionnant des dispositions différentes à l’égard de la violence structurelle imparti par l’État. Voir Dubois, Durand, et Winkin 2005.

[10] By symbolic, I mean a particular manifestation of the social (and material) conditioning the various provisions with regard to structural violence bestowed by the State. See Dubois, Durand, and Winkin 2005.

[11] Selon Mishra et Pathak (2011), les mahar ne sont pas un groupe « en retard » ou particulièrement dominé. Du point de vue scolaire, par exemple, ils sont au moins à égalité avec beaucoup de basses castes, s’ils ne les ont pas dépassées. Les choix de filière cependant diffèrent. Le manque d’argent explique pour beaucoup de mahar l’incapacité à réaliser des études techniques car les établissements pour l’essentiel privés ne leur permettent pas de bénéficier des politiques de discrimination positive dont ils bénéficient dans le secteur public (réduction sur les droits de scolarité, etc.).

[11] According to Mishra and Pathak (2011), the Mahar are not a group that is either “behind” or particularly dominated. From the academic perspective, for example, they are at least equal to, if not better than many of the low castes. The choices of stream differ, however. The lack of money explains for many Mahar the inability to complete technical studies, as the primarily private institutions do not enable them to take advantage of the positive discrimination policies they benefit from in the public sector (reduced tuition, etc.).

[12] Il serait aisé de critiquer ce propos tant il reflète une ignorance et un mépris des logiques sociales présidant à l’organisation spatiale des villages traditionnels (notoirement articulés sur la base de quartiers de caste et autour de structures de parenté agnatiques). Cette citation révèle la « mission modernisatrice » dont les autorités se considèrent porteuses. Si les fonctionnaires mentionnent pourtant eux-mêmes les « risques de désintégration sociale » auxquels font face les déplacés, invoquant rituellement le modèle Impoverisment Risks and Reconstruction de Michael Cernea (2000), force est de constater qu’ils n’en saisissent pas les implications analytiques dans leur diagnostic.

[12] It would be easy to criticize this remark to the extent that it reflects ignorance and a disdain of social logics governing the spatial organization of traditional villages (notoriously based on caste neighbourhoods and around agnatic relationship structures). This citation reveals the “modernisation mission” which the authorities deem promising. Even if the officials themselves mention the “dangers of social disintegration” which the displaced face, unfailingly referring to the Impoverishment Risks and Reconstruction model of Michael Cernea (2000), it must be observed that they do not grasp the analytical implications in their diagnosis.

[13] Accroissement des lots à bâtir (de 185 m² à 740 m²), accroissement de la largeur des rues, routes d’approche (de 6 m à 15 m) ou des drains disponibles, proximité des anciens villages par rapport au nouveau (de 2  à 50 km), distances à présent réduites avec les lieux de pouvoir administratifs, etc. : ces éléments participent de la célébration d’une nouvelle organisation spatiale.

[13] Increase in building lots (from 185 m² to 740 m²), increase in the width of streets, approach routes (from 6 m to 15 m), and drains available, proximity of former villages compared to the new (from 2 to 50 km), distances currently reduced with the premises of government authority, etc.: these elements pertain to the celebration of a new spatial organization:

[14] 1. Des puits forés, puits tubés ou points fontaines pour l’eau potable. 2. Une école (primaire au minimum). 3. Un centre culturel (salle des fêtes). 4. Des rues et des routes d’approche bitumées. 5. Un approvisionnement en électricité triphasée, et de l’éclairage public. 6. Un lieu de crémation et/ou des cimetières. 7. Un système de tout-à-l’égout (ouvert). 8. Des toilettes publiques. 9. Un enclos pour bétail égaré. 10. Un arrêt de bus de la Maharashtra State Transport Corporation. 11. Des aires de battage et d’égrenage. 12. Des espaces de pâturage. 13. De l’espace pour un marché local. 14. De « l’espace libre » pour une future expansion. 15. De l’espace libre pour une école secondaire, un dispensaire, une banque coopérative, une poste ou une maternelle selon la taille du village. 16. Des espaces réservés aux usages communautaires (en général pour les temples). 17. Des espaces de jeu.

[14] 1. Drilled wells, driven wells or fountain points for drinking water. 2. A school (primary at least). 3. A cultural centre (party hall). 4. Asphalt streets and approach routes. 5. Three-phase electric power and streetlights. 6. A place for cremation and/or cemeteries. 7. A main sewer system (open). 8. Public toilets. 9. A pen for lost livestock. 10. A Maharashtra State Transport Corporation bus stop. 11. Areas for threshing and seed shedding. 12. Grazing spaces. 13. Space for a local market. 14. “Open space” for future expansion. 15. Open space for a secondary school, a dispensary, a cooperative bank, a post office or nursery school, depending on the size of the village. 16. Spaces reserved for community use (generally for temples). 17. Playing spaces.

[15] Entretien avec Sachin V., Ambhora Kurd, octobre 2009 ; Ishwar B., Nayā Ambhora, avril 2011, Maniram N., op.cit.

[15] Interview with Sachin V., Ambhora Kurd, October 2009; Ishwar B., Nayā Ambhora, April 2011, Maniram N., op.cit.

[16] Max Weber distinguait communalisation et sociation (voir Lachaussée 2008). La communalisation désigne un sentiment d’appartenance à une communauté dont une des caractéristiques est la petite taille et au sein de laquelle la relation sociale s’inscrit dans une quotidienneté : relations de village, de voisinage, de parentèle, de travail ou de culture (souvent synonyme de religion). La sociation renverrait à la déshumanisation des rapports sociaux propre à la modernité. Il s’agit ici d’un continuum descriptif et non d’un jugement de valeur – où le premier est indispensable au second pour qu’il y ait « société ».

[16]Max Weber distinguished communalization and societalization (see Lachaussée 2008). Communalization designates a feeling of belonging to a community, one of its characteristics being its small size and within which social relations are part of everyday life: village, neighbourhood, kinship, work and cultural (often synonymous with religion) relations. Societalization refers to the dehumanization of social relationships specific to modernity. This is a descriptive continuum and not a value judgement – where the former is indispensible to the latter in order for there to be “society”.

[17]Au cours des deux dernières décennies, la majorité des pêcheurs dhiwar des environs s’est convertie à un mouvement interne à l’hindouisme, nommé parmātmā (« l’éternel » ; également qualifié de mānav dharm, « la religion de l’homme »). Quelques ménages teli, kunbi et sutar ont également adopté ce culte dédié au dieu Hanuman.

[17]Over the last two decades, most of the Dhiwar fishermen in the area have converted to a movement within Hinduism called parmātmā (“the eternal”; also described as mānav dharm, “the religion of man”). A few Teli, Kunbi and Sutar households have also adopted this religion devoted to the god Hanuman.

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