Les marins perdus du Pirée : crise, racisme et politique ordinaire dans une banlieue ouvrière d’Athènes

The lost sailors of Piraeus: crisis, racism and ordinary politics in a working-class Athens suburb

Entre tutelle européenne et « dépotoir policier »[1] : les pratiques autoritaires de l’Etat grec

Between European supervision and “police dump”:[1] the Greek state’s authoritarian practices

 

 

Un quartier tranquille ?

A quiet neighbourhood?

 

 

Keratsini, novembre 2013. Le quartier ne colle pas avec l’image chaotique attachée à la capitale grecque. Les maisonnettes ou immeubles de deux à trois étages, ceints de jardinets soignés, composent un lacis de rues bordées de bigaradiers. Les aboiements des chiens répondent aux chants des oiseaux en cage aux balcons. L’odeur d’iode imprègne les maisons, rappelant le port industriel tout proche. Quelques hommes sirotent le café en terrasse quand des femmes âgées se hâtent vers le marché. Ce quartier ouvrier de la banlieue ouest d’Athènes a joui d’un relatif anonymat jusqu’au 17 septembre 2013, date de l’assassinat par des zélotes du parti d’extrême-droite Aube dorée du rappeur antifasciste Pavlos Fyssas. La mort du musicien a obligé le gouvernement conservateur d’A. Samaras à prendre des mesures coercitives à l’encontre d’Aube dorée ainsi que de la police nationale, accusée d’encourager les exactions du parti.

Keratsini, November 2013. The neighbourhood does not gel with the chaotic image associated with the Greek capital. The maisonettes or two or three floor apartment houses, surrounded by neat gardens, form a maze of streets lined with orange trees. The barking of dogs competes with the singing of the caged birds on the balconies. The houses smell of iodine, a reminder of the industrial port nearby. A few men sip coffee on the terrace, while elderly women hurry to the market. This working-class neighbourhood in the western suburbs of Athens enjoyed relative anonymity until 17 September 2013, the date when zealots from the extreme right Golden Dawn party assassinated the antifascist rapper Pavlos Fyssas. The musician’s death forced A. Samaras’ Conservative government to take measures against Golden Dawn, as well as against the national police, accused of encouraging the party’s abuses.

L’assassinat a en effet été précédé par de nombreux actes de violence raciste, sans que les institutions chargées de la sécurité publique ne réagissent (Christopoulos 2014 p. 49 ; Mangriotis 2013). La restructuration néolibérale de l’économie grecque mise en œuvre depuis les années 1990 par les partis de gouvernement PASOK (social-démocrate) et Nea Dimokratia (droite), puis l’austérité imposée par la Troïka depuis 2011, se sont accompagnées de xénophobie médiatique et étatique allant crescendo, soutenue par le dispositif européen de clôture frontalière (Tsimouris 2014 ; Pillant 2013, p. 145). Cela dit, à Athènes, les immigrés ne sont pas les seules cibles de la vindicte gouvernementale, du harcèlement policier et des coups de mains de l’extrême-droite. La mise en œuvre des politiques d’austérité s’appuie sur le quadrillage des espaces et libertés publics : manifestations, grèves et occupations donnent lieu à la répression brutale des « forces Delta » ou des « MAT » antiémeutes, tandis que d’autres policiers se consacrent aux rafles de clandestins[2] (Athanasiou 2014, p 75).

The murder had been preceded by numerous acts of racist violence, which elicited no reaction from the institutions responsible for public safety (Christopoulos 2014 p. 49; Mangriotis 2013). The neoliberal restructuring of the Greek economy implemented since the 1990s by the PASOK (social-democrat) and Nea Dimokratia (right) governing parties, then the austerity imposed by the Troika after 2011, were accompanied by rising media and state xenophobia, reinforced by Europe’s border control system (Tsimouris 2014; Pillant 2013, p. 145). However, in Athens immigrants were not the only targets of government vendetta, police harassment and attacks from the extreme right. The implementation of austerity policies relied on a clampdown on public spaces and freedoms: demonstrations, strikes and sit-ins led to brutal repression by the “Delta” forces or the anti-riot “MAT”, whereas other police groups concentrated on rounding up illegals (Athanasiou 2014, p 75).[2]

 

 

Figure 1. Keratsini.

Figure 1. Keratsini.

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Injustices spatiales et interstices urbains à l’échelle d’un quartier

Spatial injustices and urban interstices at neighbourhood scale

 

 

Après 2011, les gouvernements successifs se sont heurtés à une multiplicité d’actions contestataires contre les expulsions locatives, contre les projets immobiliers aux relents de corruption, contre les coupes budgétaires dans les services publics et pour faire barrage à la violence policière ou néo-fasciste. Les revendications spatiales sont au cœur des mobilisations (Arampzati et Nicholls 2012). Jusqu’aux élections parlementaires de janvier 2015, la réponse gouvernementale a pris la forme d’un « autoritarisme de l’austérité », caractérisé notamment par le recours à la législation d’urgence pour briser les contestations, pour enfermer les marginaux et pourchasser les étrangers (Stravakakis 2013, p. 113-116). Travailler sur Athènes oblige ainsi à rompre avec « l’impensé autoritaire de et dans la démocratie, comme si celle-ci ne pouvait elle-même secréter des mécanismes de contrôle liberticides et sécuritaires des scènes publiques » (Dabène, Geisser et Massardier 2008 p. 11).

After 2011, successive governments were faced with a proliferation of actions in protest against tenant evictions, real estate projects with the stench of corruption, budget cuts in public services and against police or neo-fascist violence. Demands relating to spatial factors were at the heart of the protests (Arampzati and Nicholls 2012). Until the parliamentary elections of January 2015, the government’s response took the form of “austerity authoritarianism”, characterised in particular by the use of emergency legislation to smash the protests, to lock up marginals and chase out foreigners (Stravakakis 2013, p. 113-116). To work on Athens therefore forces one to acknowledge the “unspoken authoritarianism of and in democracy, as if democracy could not nurture within itself freedom-destroying security mechanisms for the control of the public arena” (Dabène, Geisser and Massardier 2008 p. 11).

Au cours de l’article, les conséquences de ces pratiques autoritaires de gouverner seront envisagées à partir de Keratsini, des rapports qu’y entretiennent ses habitants à l’Etat et à l’altérité. Il s’agit de prendre « la crise » par le bout de la lorgnette, ici à la fois migratoire et spatiale. L’entreprise demeure exploratoire, faute d’une fréquentation durable du quartier étudié. Nous esquisserons les contenus et contextes mouvants des frontières entre Egyptiens et Grecs à Keratsini. Les dispositifs de contrôle migratoire génèrent des injustices spatiales, qui puisent aussi dans l’histoire des quartiers, « dans les inégalités préexistantes à la crise » (Vaiou 2013, p. 218). Les inégalités de statut, de traitement par les institutions, par la police, d’accès au marché du travail légal entre Egyptiens « clandestins »[3] et citoyens grecs se traduisent en espaces, tels qu’en rendent compte les récits et images collectés.

In the course of this article, the consequences of these authoritarian methods of governing will be explored through Keratsini, through the attitudes of its residents to the state and to otherness. The aim is to look at “the crisis” under a microscope, in its migratory and spatial aspects. This remains an exploratory enterprise, since the time spent studying the neighbourhood was short. We will sketch the shifting contents and contexts of the boundaries between Egyptians and Greeks in Keratsini. The immigration control systems generate spatial injustices, which also arise out of the history of the suburbs, out of “inequalities which predate the crisis” (Vaiou 2013, p. 218). Inequalities in status, in treatment by institutions and by the police, in access to the legal labour market, between Egyptian “illegals” and Greek citizens,[3] take spatial forms, as reflected in the stories and pictures we collected.

Néanmoins, l’organisation sociale de l’espace est productrice d’inégalités comme de rencontres, voire de solidarité (Dufaux et Gervais-Lambony 2009). Lieu de contrôle et de surveillance, « la ville est aussi le lieu des temporalités multiples, des interstices temporels propices aux disparitions et au double jeu » (Retaillaud-Bajac 2008, p. 7). Alors, les frontières se brouillent entre légal et illégal, entre citoyens et clandestins. A Keratsini, l’importance des identités nationales s’estompe le temps d’un échange au marché, d’une invitation à déjeuner... Les sociabilités changent selon les moments et les lieux : si les espaces d’habitation sont ségrégués, les espaces du travail permettent des rencontres entre Grecs et Egyptiens, transformant même partiellement les manières de travailler, voire les relations personnelles des uns et des autres (Sintès 2010, p. 304).

Nonetheless, the social organization of space produces both inequalities and connections, even solidarity (Dufaux and Gervais-Lambony 2009). A place of control and surveillance, “the city is also a place of multiple timeframes, temporal interstices conducive to disappearances and the double game” (Retaillaud-Bajac 2008, p. 7). Here, the boundaries between legal and illegal, between citizen and unregistered immigrant, become blurred. In Keratsini, the significance of national identities temporarily gives way to a market transaction, a lunch invitation… Social relations change from one moment and place to another: while residential spaces may be segregated, workspaces are a place where Greeks and Egyptians can connect, transforming if only partially the way they work, and even the personal relations between them (Sintès 2010, p. 304).

Nous avons étudié ce jeu de balancier à Keratsini lors d’une enquête ethno-photographique entreprise de mi-novembre à mi-décembre 2013[4]. Outre les discussions informelles avec des résidents grecs, l’enquête repose sur la fréquentation quotidienne d’une dizaine de jeunes hommes égyptiens vivant en colocation à Keratsini, ainsi que de quelques-uns de leurs collègues et amis. Huit des colocataires sont issus du même village sur la côte alexandrine, proche de la ville de Damiette, et liés par des relations de parenté directe ou indirecte. Souvent dépourvus de titres de séjour valables, ils travaillent dans la revente sur les marchés ou au porte-à-porte de poissons achetés au prix de gros à la criée, une prérogative réservée en droit aux propriétaires de poissonneries. Leurs espaces de vie reflètent les contraintes de la Grèce du racisme et de la crise, même si l’un et l’autre ne vont pas toujours de pair.

We studied these swings of the pendulum in Keratsini during an ethno-photographic investigation conducted from mid-November to mid-December 2013.[4] Apart from the informal discussions with Greek residents, the studies were based on daily contact with a dozen young Egyptian men sharing rented accommodation in Keratsini, as well as with some of their workmates and friends. Eight of the housemates came from the same village on the Alexandria coast, near the town of Damiette, and were directly or indirectly related. Often without valid residence permits, they make a living through buying fish wholesale and selling it door-to-door in the markets, a right legally restricted to fish shop owners. Their living spaces reflect the problems of racism in Greece and the economic crisis, although the two do not necessarily go together.

 

 

Athènes et Keratsini : des nœuds de migrations et de conflits

Athens and Keratsini: centres of migration and of conflict

 

 

Des réfugiés (prosfiges) aux immigrés (metanastes)

From refugees (prosfiges) to immigrants (metanastes)

 

 

Malgré la fermeture frontalière que l’intégration européenne a encouragée, la société grecque est de longue date un carrefour. N’en déplaisent aux tenants de l’immutabilité culturelle de la nation hellène, Athènes est façonnée par les migrations d’hier et d’aujourd’hui (Parsanoglou 2009). « Mais, ici, contrairement aux grandes capitales de l’immigration de l’Europe de l’Ouest, pas de quartier ethnique, pas de ghetto » (Sintès 2002) : les quartiers athéniens demeurent socialement divers (Maloutas 2010). Comme le reste de la capitale, Keratsini est une terre de passages et d’ancrages, et ce d’autant que la proximité du port représente une manne d’emplois formels et informels pour les immigrés anciens et nouveaux, Albanais et Egyptiens pour la plupart.

Despite the closed borders encouraged by European integration, Greek society has long been a crossroads. Regardless of the claims put forward by advocates of the Hellenic nation’s cultural immutability, Athens has been shaped by past and present migrations (Parsanoglou 2009). “But here, by contrast with the big Western European centres of immigration, no ethnic neighbourhoods, no ghettos” (Sintès 2002): Athenian neighbourhoods remain socially diverse (Maloutas 2010). Like the rest of the capital, Keratsini is a place of transit and settlement, especially as the nearby port represents a mine of formal and informal jobs for immigrants, old and new, mostly Albanian and Egyptian.

L’histoire migratoire du Pirée laisse des traces dans les murs et les mémoires. La configuration actuelle du quartier doit beaucoup à l’afflux massif des « réfugiés » (prosfiges) d’Asie mineure arrivés à l’issue de l’échange de population gréco-turc de 1923. Leur installation a façonné les banlieues ouvrières, où la famille et le voisinage représentent encore des relais de solidarité plus efficaces que le recours à l’aide sociale publique via la bureaucratie (Vaiou 2002). Keratsini s’est construite à partir de bidonvilles aménagés par leurs habitants. Les prosfiges s’y sont regroupés en famille, aux côtés des ouvriers attirés par l’industrialisation du port du Pirée dans les années 1930. A la génération des prosfiges a succédé celle des émigrés : de nombreux habitants sont partis travailler en Europe occidentale dans les années 1960 et 1970, comme le père de Kostas, mineur à Saint-Etienne à l’époque (discussion, 21 novembre).

The migratory history of Piraeus has left its traces in the walls and in memories. The current layout of the neighbourhood owes much to the massive influx of “refugees” (prosfiges) from Asia Minor, following the exchange of populations between Greece and Turkey in 1923. Their arrival shaped the working-class suburbs, where family and neighbours still represent more effective sources of solidarity than public social aid via the bureaucracy (Vaiou 2002). Keratsini is a former shanty town, built and improved by its residents. The prosfiges formed family groups there, alongside the workers attracted by the industrialisation of the port of Piraeus in the 1930s. The prosfiges generation was followed by the emigrant generation: in the 1960s and 1970s, many residents went to work in Western Europe, like Kostas’ father, a miner in Saint-Etienne in that era (discussion, 21 November).

L’expérience collective du déracinement, de la débrouille et de la vie ouvrière au port a contribué au développement d’un vote communiste dès 1930 et de sociabilités dissidentes (Nazloglou 2014). Les quartiers de prosfiges sont une terre d’élection des « cafés amans » où se jouent les smyrneika (morceaux d’Asie mineure), dont les airs ottomans et les thèmes scabreux heurtent la vision antiquisante de l’identité nationale promue par les régimes autoritaires successifs (Anagnostou 2014). Comme dans d’autres quartiers rouges de la capitale, le soutien des habitants du Pirée à l’Armée populaire de résistance nationale (ELAS) pendant la seconde guerre mondiale, devenue l’Armée démocratique de Grèce (DES) durant la guerre civile (Fontaine 2012 p. 80), alimente un sentiment d’extériorité vis-vis de l’Etat. De quartier d’immigration et rouge qu’il était, Keratsini serait devenu avec la crise un berceau de violence raciste et de l’extrême-droite : l’équation apparaît simpliste, tout comme l’était le tableau paisible dépeint en exergue.

The shared experience of being uprooted, of getting by, and of working life in the port, contributed to the development of communist sympathies in the 1930s and dissident attitudes (Nazloglou 2014). The prosfiges neighbourhoods were fertile ground for the “cafés amans” with their smyrneika (songs from Asia Minor), whose Ottoman sounds and ribald themes ran counter to the vision of classical Greek identity promoted by successive authoritarian regimes (Anagnostou 2014). As in the capital’s other red districts, the support the inhabitants of Piraeus gave to the National Popular Resistance Army (ELAS) during the Second World War, which became the Democratic Army of Greece (DES) in the Civil War (Fontaine 2012 p. 80), generated a sense of alienation from the state. Yet the crisis would seem to have turned the old leftist, immigrant neighbourhood of Keratsini, into a cradle of racist and far-right violence: the reality is that both pictures are a simplification.

Aiguisée par la photographie, l’attention aux détails des lieux permet d’affiner le regard. Comme dans le reste de la capitale, la crise marque les espaces. Les magasins et restaurants fermés pour cause de faillite, les voitures en déshérence faute de carburant abordable, les âpres négociations sur les prix au marché, la queue devant les banques le premier lundi du mois des habitants espérant le paiement de leurs retraites ou salaires... Autant d’indices visibles de la paupérisation du quartier, de la fin du rêve consumériste né dans les années 1980 et enterré après 2008 (Chatzidakis 2014). Les opportunités d’emploi ont été réduites par la délocalisation des chantiers navals ainsi que la privatisation du port. Faute de travail, les jeunes quittent le quartier pour l’étranger. Vu par les lunettes de la crise, Keratsini donne l’impression d’un lent engourdissement.

Sharpened by photography, attention to local details brings a more nuanced view. As in the rest of the capital, the crisis has left a spatial mark. Shops and restaurants closed through bankruptcy, cars abandoned for lack of affordable fuel, bitter haggling over market prices, queues at the banks on the first Monday of the month, as residents wait for their pensions or salaries… All these are visible clues to the impoverishment of the neighbourhood, to the end of the consumerist dream that emerged in the 1980s and was buried after 2008 (Chatzidakis 2014). Job opportunities have been reduced by the relocation of the shipyards and the privatisation of the port. In the absence of work, young people are leaving the district to go abroad. Seen through the prism of the crisis, Keratsini gives the impression of a relentless loss of energy.

Mais l’apathie et le désespoir le cèdent à l’humour et aux souvenirs dans les discussions quotidiennes, arrosées au tsipouro[5]. Le passé resurgit pour mieux critiquer ou supporter le présent. Les souvenirs remontent à des périodes de vaches encore plus maigres que celles du jour. « Ça va, on n’en est pas encore à manger des racines comme pendant la famine de 1947 », rigole Marika, notre logeuse, durant un copieux déjeuner, face à la mine déconfite de son mari, inquiet du manque d’argent pour la Noël (discussion, 30 novembre)…. Les conflits du passé et du présent se font écho : les Z [de zi, « il vit »] placardés sur les lampadaires en 2013 en hommage à P. Fyssas rappellent ceux dessinés sur les murs de Salonique après l’assassinat du député de gauche G. Lambrakis en 1963[6]. Les espaces témoignent de la vivacité des luttes d’hier et d’aujourd’hui : les palissades sont ornées de tags d’Aube dorée, du parti communiste (KKE) ou antifascistes, les drapeaux grecs prolifèrent aux balcons à côté des cages à oiseaux, tandis que les gros bras en bombers traquent sur les marchés les triporteurs bleus des revendeurs de poisson égyptiens.

However, the apathy and despair give place to humour and memories in day-to-day conversations fuelled by tsipouro.[5] The past re-emerges, casting a critical or supportive light on the present. Memories go back to times even leaner than today. “It’s okay, we haven’t yet resorted to eating roots, like we did in the famine of 1947”, jokes Marika, our landlady, during a copious lunch, reacting to her husband’s anxious expression, as he worries about the shortage of money for Christmas (discussion, 30 November)… Past and present conflicts mirror each other: the Z [from zi, “he lives”] pasted on the lampposts in 2013 in tribute to P. Fyssas recall those drawn on the walls of Thessaloniki after the assassination of the left-wing MP G. Lambrakis in 1963.[6] The physical spaces bear witness to the vitality of past and present struggles: the walls are daubed with Golden Dawn, Communist Party (KKE) or anti-fascist graffiti, Greek flags hang from the balconies alongside the birdcages, while in the markets bomber jacketed heavies hound the blue delivery trikes of the Egyptian fish sellers.

Bien que leur présence soit visible dans les lieux comme les interactions, les failles que ménagent l’installation de générations d’immigrés et l’histoire politique du quartier dans le mythe nationaliste sont fragiles. Si l’assimilation de Keratsini à un Far West urbain gagné à l’extrême-droite est réductrice, les frontières socio-spatiales y restent tangibles. Dans la suite, il sera question de ces frontières et de leurs porosités au gré des aléas d’un quotidien marqué par la crise et par la violence raciste.

Although their presence is visible both in places and in interactions, the faultlines formed in nationalist myths by the settlement of generations of immigrants and the neighbourhood’s political history are fragile. While it would be reductive to compare Keratsini with an urban Wild West taken over by the extreme right, the socio-spatial boundaries there are tangible. The rest of this article will look at these boundaries and their permeabilities through the contingencies of an everyday experience marked by the crisis and by racist violence.

 

 

Figures 2. Un drapeau d'Aube dorée flotte accroché à un lampadaire près du port industriel entre Keratsini et Perama.

Figure 2. A Golden Dawn flag flutters from a lamppost near the industrial port between Keratsini and Perama.

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Un drapeau d'Aube dorée flotte accroché à un lampadaire près du port industriel entre Keratsini et Perama.

A Golden Dawn flag is floating on a streetlamp next to the industrial port between the neighborhoods of Keratsini and Perama.

 

 

Figure 3. Traductions des graffitis sur les murs du quartier (de gauche à droite) : « Aube dorée immortelle », « Aube dorée, des costauds », « A.D. (Aube dorée), la Grèce », « Dehors les étrangers ». 

Figure 3. Translations of the graffiti on the neighbourhood walls (from left to right): “Immortal Golden Dawn”, “Golden Dawn, tough guys”, “G.D (Golden Dawn), Greece”, “Foreigners out”.

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Traductions des graffitis sur les murs du quartier (de gauche à droite) : « Aube dorée immortelle »,  « Aube dorée, des costauds », « A.D. (Aube dorée), la Grèce », « Dehors les étrangers ».

Translations of graffitis o the walls of Keratsini neighborhood (left to right): “Golden Dawn is immortal”, “Golden Dawan, tough guys”, “G.D., Greece”, “Foreigners out”.

 

 

Pour vivre heureux vivons cachés : les routines immigrées à Keratsini

To live happy, live hidden: immigrant routines in Keratsini

 

 

Brûler la mer pour se noyer dans la paperasse

Crossing the sea only to drown in red tape

 

 

La Grèce représente une terre privilégiée d’emploi pour les pêcheurs égyptiens. Parmi les traces ténues qu’a laissées une longue histoire migratoire en partage, des quotas favorisent aujourd’hui les travailleurs égyptiens dans le secteur maritime grec. S’ils peuvent venir en Grèce, les Egyptiens sont censés y rester saisonniers et cantonnés aux professions maritimes. Or, en Egypte, le nombre de candidats au départ pour l’Europe augmente malgré les obstacles kafkaïens au voyage légal. A Keratsini, alors que certains pêcheurs et matelots arrivés il y a une trentaine d’années ont pu obtenir des permis de séjour pérennes et devenir légalement poissonniers, leurs compatriotes arrivés plus récemment sont contraints à la clandestinité.

Greece is a favourite work destination for Egyptian fishermen. One of the traces left by a long history of two-way migration is the quotas that still today favour Egyptian workers in the Greek maritime sector.While allowed to come to Greece, Egyptians are supposed to stick to seasonal work and maritime professions.However, in Egypt, the number of people wanting to leave for Europe is increasing, despite the Kafkaesque obstacles to legal travel.In Keratsini, while a number of fishermen and sailors who arrived 30 years or so ago have been able to obtain long-term residence permits and legally to become fishmongers, the more recent arrivals amongst their compatriots are obliged to stay underground.

Parmi les dix colocataires que nous avons fréquentés, seul un pêcheur âgé d’une soixantaine d’années est arrivé en Grèce avec un visa valable de saisonnier. Tous les autres sont soit des « brûleurs de mer », qui ont traversé la Méditerranée sur des bateaux de pêche ou des zodiacs, soit d’anciens matelots ayant accosté à la nage. Originaires d’un village côtier, ils connaissent la mer, ainsi que les passeurs locaux. Le voyage ne leur a coûté « que » 15 000 EGP (1663 euros), contre les 50 000 habituellement requis. Même ceux ayant de la famille proche en Grèce sont poussés à la clandestinité par la clôture de la frontière européenne en Méditerranée. Farid, un voisin et ami de la colocation, âgé de 19 ans, s’est par exemple vu refuser un visa de tourisme par le consulat grec d’Alexandrie, alors que son père est installé comme poissonnier à Athènes depuis plus d’une vingtaine d’années. Farid a donc fait quatre tentatives de traversée clandestine, dont l’une a failli lui coûter la vie à 17 ans, avant de parvenir à rejoindre son père (entretien, 11 décembre).

Of the ten housemates we spent time with, only one fisherman, aged around 60, was in Greece with a valid visa as a seasonal worker. All the others were either “boat people”, who crossed the Mediterranean in fishing boats or dinghies, or former sailors who swam ashore. Coming from a coastal village, they know the sea and the local people traffickers. The trip cost them “only” 15,000 Egyptian pounds (€1663), compared with the standard 50,000. Even those with close family in Greece are required to stay under cover because of the closure of Europe’s Mediterranean border. Farid, for example, a 19-year-old neighbour and friend of the housemates, was refused a tourist visa by the Greek consulate in Alexandria, although his father has been a fishmonger in Athens for more than 20 years. Farid made four clandestine attempts to cross, one of which almost cost him his life at the age of 17, before managing to join his father (interview, 11 December).

Même pour des marins aguerris, le périple est une épreuve. La mer est le premier des espaces de la migration qui contribue à faire des immigrés des corps vulnérables. Hadi, l’un des colocataires, doux et triste, âgé de 27 ans, relate ainsi les pannes en mer, la faim et la soif, la mort à l’affût. Son rapport à la Grèce s’en trouve d’emblée altéré :

Even for seasoned sailors, the trip is a challenge.The sea is the first of the spaces of migration that makes the immigrant a vulnerable body.Hadi, one of the housemates, a sad and gentle 27-year-old, tells of engine failure at sea, hunger and thirst, the closeness of death.His relationship to Greece was affected by the experience:

« Dès que je suis arrivé le premier jour, j’ai regretté, regretté... Après ce que j'ai vu sur le chemin, lorsque nous avons traversé la mer, j'ai regretté... Mais, c’est la vie, c’étaient les circonstances. La vie est ainsi faite, c'est la nécessité des choses... » (entretien, 9 décembre).

“As soon as I arrived, on the first day, I regretted it, regretted it…After all I saw on the journey, when we crossed the sea, I regretted it…But that’s life, those were the circumstances.That’s how life is, the way things have to be…” (Interview, nine December).

Après avoir brûlé la mer, reste à vivre la clandestinité. La photographie concentre le regard sur ses traductions spatiales. Ici comme ailleurs, le contrôle administratif et policier des espaces contribue à réduire les immigrés à une fonction laborieuse et une présence illégitime (Bristol-Rhys 2012). Mais la ville vécue ne se réduit pas à ses frontières identitaires. Les rythmes et usages urbains des citadins produisent un partage en espaces dangereux et ceux fréquentables pour les clandestins, soit que l’intimité communautaire y procure un sentiment de sécurité, soit qu’ils servent de support à des sociabilités dépassant la césure entre citoyens et étrangers. Ainsi, « la clandestinité se définit toujours comme une expérience en situation, circonscrite à des lieux, à des horaires, à des interrelations spécifiques » (Retaillaud-Bajac 2008, p. 10).

Having braved the sea, the next challenge is to live under cover.Photography draws the eye to the way events are translated in space.Here as elsewhere, the administrative and police control of space helps to confine immigrants to a working function and an illegitimate presence (Bristol-Rhys 2012).However, the experience of the city cannot be reduced to the boundaries between identities.The urban rhythms and practices of citydwellers divide the city into areas that are dangerous for illegals and areas where they can go, either because community privacy gives a sense of security, or because they act as a medium for social relations that break down the barrier between citizens and foreigners.Thus “living as an illegal is always a situated experience, limited to specific places, times and interrelations” (Retaillaud-Bajac 2008, p. 10).

Depuis la mise en œuvre d’une politique migratoire nationale dans les années 1990, et plus encore après l’entrée dans l’espace Schengen, les possibilités de régularisation sont restreintes en Grèce (Sintès 2010, chapitre 2). Aujourd’hui, le dépôt d’une demande d’asile paraît devenu le principal recours pour obtenir une autorisation de séjour, même sous la forme d’un récépissé temporaire. Certains l’obtiennent par l’intermédiaire d’avocats vénaux rencontrés par le bouche-à-oreille. D’autres déposent des dossiers d’asile vides en échange de 2500 euros versés à un fonctionnaire du bureau central des étrangers, appelé « allodhapone » par les colocataires, en référence au terme grec désignant les étrangers extra-communautaires[7]. Pour les désargentés, reste l’aide bénévole des organisations militantes ou humanitaires, limitée par la lettre très restrictive des textes juridiques. Alors qu’il était placé en rétention au commissariat de Perama, Ragab, l’un des colocataires égyptiens, un jeune homme timide aux grands yeux inquiets, s’est par exemple adressé à une organisation non gouvernementale athénienne, dont les membres lui ont signifié qu’ils ne pouvaient rien pour lui tant qu’il n’avait assassiné personne ou n’était pas en danger de mort en Egypte. « Qu’est-ce que c’est que ce pays où il vaut mieux avoir tué un homme pour avoir des papiers que venir simplement pour travailler ? », interroge-t-il un jour que nous l’accompagnons à « l’allodhapone » afin d’arracher un rendez-vous (discussion, 2 décembre).

Since the implementation of the national immigration policy in the 1990s, and even more so since the country became part of the Schengen area, possibilities for regularisation have been restricted in Greece (Sintès 2010, Chapter 2). Today, filing an asylum application seems to have become the main way of obtaining permission to stay, even in the form of a temporary receipt. Some acquire them through a grapevine of corrupt lawyers. Others file a void asylum application by paying €2500 to an official at the Central Bureau of Foreigners, called the “allodhapone” by the housemates, in reference to the Greek term for foreigners from outside the EU .[7] For those without money, the other option is support from activist or humanitarian organisations, limited by the various restrictive provisions of the laws. For example, while in detention at Perama police station, Ragab, one of the Egyptian housemates, a shy young man with big nervous eyes, approached an Athenian NGO, whose members told him that they could do nothing for him unless he had assassinated someone or was in danger of death in Egypt. “What kind of country is this where to get papers it is better to have killed a man then simply to have come to work?” he asked one day when we went with him to the “allodhapone” to try to arrange a meeting (discussion, 2 December).

Le bureau central n’est accessible aux migrants que par un portail à l’arrière du bâtiment. L’entrée principale est réservée aux fonctionnaires. Devant le portail, du monde se presse dans la rue boueuse. Certains se serrent sous un hangar à vélo pour se protéger de la pluie de décembre. A côté d’une cahute proposant du café, un tableau affiche des instructions en grec, en anglais, en ourdou et en arabe. De temps en temps, un policier hurle en les écorchant les noms des personnes convoquées. Les autres prennent leur mal en patience, sourds aux sollicitations d’un escroc qui prétend les faire admettre sans rendez-vous, au vu et au su des policiers. Le tout donne une impression poisseuse de désespoir et d’arbitraire. Domination juridique et théâtralisation du mépris vont de pair : la loi exclut, les policiers et bureaucrates humilient. La dimension coercitive de l’assignation identitaire dans les Etats-nations européens est palpable (Noiriel 2001 p. 387). Elle se prolonge à l’intérieur du bâtiment, où les policiers surveillent les faits et gestes des requérants – et des enquêteurs.

For the migrants, the only access to the central office is a gate at the back of the building. The main entrance is only for people who work there. In front of the gate, a crowd jostles in the muddy street. Some squeeze under a bicycle shelter to avoid the December rain. Next to a shack serving coffee, a board displays instructions in Greek, English, Urdu and Arabic. From time to time, a policeman shouts out a mispronounced name, summoning someone inside. The others endure patiently, deaf to the approaches of a swindler offering to get them in without an appointment, within sight and hearing of the police. The whole scene gives a grimy impression of despair and arbitrariness. Legal domination and theatrical contempt go together: the law excludes, police and bureaucrats humiliate. The coercive dimension of the attribution of identity in Europe’s nation states is palpable (Noiriel 2001 p. 387). It continues within the building, where police officers monitor the doings and gestures of the applicants – and of the officials handling applications.

Par ailleurs, hors de « l’allodhapone », la bureaucratie entrave le renouvellement des permis de séjour, conditionné par l’acquittement d’une cotisation de sécurité sociale correspondant à 300 journées de travail déclaré par an. Or, le travail au noir et les contrats temporaires étant endémiques, l’exigence s’avère irréaliste, tant pour les travailleurs immigrés que grecs. La clandestinité devient l’horizon commun, à la différence qu’elle s’accompagne pour les étrangers d’un risque d’arrestation. Parmi les colocataires de Ragab, tous ont vécu la rétention administrative, soit dans un centre, soit en commissariat (Pillant 2013). Souvent, ils ont recouru à la corruption pour sortir à raison de 1500 euros par détenu, justifiée par l’horreur de l’enfermement (Del Biaggio, Campi 2013). Les colocataires appellent la prison « la Suisse », pour atténuer le stigmate de l’incarcération. Comme la traversée, l’expérience carcérale altère le rapport à la société grecque. « Quand j'étais en ‘Suisse’, j'ai senti que tout se renversait, que la vie se retournait... Et c'est ce qui me pousse à rentrer vite, tu vois », explique Farès, enfermé pendant 32 jours au centre de rétention de Petrou Ralli, dont il s’est sorti en simulant une maladie contagieuse, avec la complicité d’un médecin grec. Remis en liberté, il a demandé l’asile et obtenu un récépissé, la très convoitée « carte rouge » (discussion, 30 novembre).

Moreover, outside the “allodhapone”, bureaucracy hinders the renewal of residence permits, which are conditional on the payment of a social security contribution corresponding to 300 days of declared work per year. Since moonlighting and temporary contracts are endemic, the requirement is unrealistic, whether for immigrant or Greek workers. A clandestine existence becomes a shared experience, except that for foreigners it comes with the risk of arrest. All of Ragab’s housemates have experienced administrative arrest, either at a detention centre or in a police station (Pillant 2013). They have often resorted to bribery to get out, €1500 per detainee, anything rather than be locked up (Del Biaggio, Campi 2013). Housemates call the prison “Switzerland”, to downplay the stigma of incarceration. Like the crossing, the experience of imprisonment damages the relationship to Greek society. “When I was in ‘Switzerland’, I felt that everything was upside down, that life was changing around… and that’s what prompted me to come back quickly, you see”, explains Farès, who was locked up in Petrou Ralli detention centre for 32 days, getting out by simulating an infectious disease, with the complicity of a Greek doctor. Once freed, he applied for asylum and obtained a receipt, the much coveted “red card” (discussion, 30 November).

 

 

Boulot, dodo, fachos : les risques du métier 

Work, sleep, fascist creeps: the risks of the job

 

 

Lorsque nous rencontrons les colocataires pour la première fois à leur domicile, Muntaser, l’un des plus loquaces, explique avec une grimace lasse que nous pouvons passer les voir tous les jours, car « [ils] sont toujours à l’appart’ après le travail... Ici, la vie c’est le travail et le sommeil » (discussion, 22 novembre). Ils sont dix répartis entre trois appartements contigus. Le dimanche est le seul jour de congé qu’ils s’octroient. Le décor est sombre, les murs écaillés, les meubles hors d’âge. La cour, où s’entassent les caisses de polystyrène vides, garde l’humidité hivernale. Il y a des graffitis en arabe, les prénoms des enfants des précédents occupants. Dans le plus grand des appartements, le salon sert de rendez-vous aux voisins et amis, devant la télé branchée sur les chaînes arabes. Un petit couloir où trône un réchaud encrassé mène de la cuisine aux toilettes. Les colocataires partagent les tâches ménagères et les charges, ainsi que le loyer assez élevé versé à un compatriote installé depuis trois décennies à Keratsini. La maison est le point nodal des vies des jeunes hommes en Grèce : la plupart ne la quitte que pour se rendre à la criée centrale sur le port, à 10 minutes à pied, avant d’entreprendre leur tournée quotidienne en triporteur dans les rues et les marchés du Pirée.

When we meet the housemates for the first time at home, Muntaser, one of the most talkative of them, explains with a tired grimace that we can come to see them every day, because “[we] are always at the flat after work… Life here is work and sleep” (discussion, 22 November). There are ten of them, sharing three adjacent apartments. Sunday is the only day off they take. The decor is dark, the walls flaking, the furniture ageless. The courtyard, piled with empty polystyrene boxes, retains the dampness of winter. There are Arabic graffiti, the names of the children of the previous occupants. In the biggest of the apartments, the living room is a meeting place for neighbours and friends, with a TV tuned to the Arabic channels. A small corridor occupied by a dirty cooker leads from the kitchen to the toilets. The housemates share the household chores and charges. The rent is quite high, the landlord a compatriot who has been in Keratsini for three decades. The house is the nucleus of the young men’s lives in Greece: most only leave it to walk the ten minutes to the central fish hall in the port, before doing their daily round on the delivery trike in the streets and markets of Piraeus.

A la criée, le portail est très lâchement contrôlé : à l’instar de nos hôtes, nous le passons sans encombre un matin avant l’aube. A l’intérieur de la grande halle résonnent les apostrophes en grec, albanais et arabe. Parmi la centaine de vendeurs et d’acheteurs, Grecs, Albanais et Egyptiens se comptent à parts égales, emmitouflés dans de lourds habits de travail. Les rares femmes présentes servent le café ou tiennent les comptes. Débarquées des chaluts qui rentrent à peine d’une nuit de pêche, les caisses de poissons jonchent le sol, répandant une eau glaciale qui pénètre les chaussures. Les poissonniers égyptiens délivrent des autorisations factices aux revendeurs à la sauvette, dont la petite bande de colocataires, pour que ceux-ci puissent acheter au prix de gros. Les négociations sont parfois houleuses, même si toutes les nationalités paraissent sur un pied d’égalité. Les achats et l’empaquetage effectués, les acheteurs s’en retournent à leur appartement quand le ciel commence à rosir. Hadi résume d’un ton monocorde sa journée, semblable à celle de ses colocataires :

At the fish auction, the gate is very loosely guarded: following our host, we pass through it unhindered one morning before dawn. The inside of the auction hall echoes with shouts in Greek, Albanian and Arabic. Of the hundred or so sellers and buyers, Greeks, Albanians and Egyptians are present in equal numbers, wrapped in heavy work clothes. The few women present serve coffee or keep the accounts. Unloaded from the trawlers just in from a night’s fishing, the boxes of fish are strewn over the floor, spreading icy water that seeps into one’s shoes. The Egyptian fishmongers hand fake permits to the street sellers, including the small band of housemates, so that they can buy at wholesale prices. The bargaining is sometimes heated, although all the nationalities seem to be on an equal footing. Once the fish has been bought and packed, the buyers return to their apartment when the sky is just beginning to lighten. Hadi recites the summary of his days, similar for all the housemates:

« Euh, je descends au marché de gros à 5 heures du matin, je finis là-bas à 7 heures environ, je rentre à la maison pour prendre le petit déjeuner. Puis, je récupère les poissons à peu près vers 8h30 comme ça et je vais dans les rues… Je fais la tournée un peu avec mon poisson, puis je vais au marché vers 13 heures, lorsque les gens...euh… lorsque les gens du pays qui travaillent dans le poisson ont fini de vendre. Alors, je reste jusqu'à la fin. Puis, je rentre, je lave mes affaires, je me lave. Ensuite, je prépare le déjeuner, je mange et je reste là... Avec mes amis comme ça, avec mes colocataires. Après ça, on prépare le dîner, on dîne, on passe la soirée et on va dormir. Et voilà, c'est comme ça que passe la journée, du début à sa fin » (entretien, 9 décembre).

“Um, I go down to the wholesale market at 5 am, finish there around 7, then go home for breakfast. Then I pick up the fish at around 8:30 am and go and sell in the street… I do a bit of a round with my fish, then around 1 pm I go to the market, when the people… um… when the Greeks who work with fish have finished selling. Then, I stay until the end. After that, I go home, clean my gear, have a wash. Then, I prepare lunch, I eat and I stay there… With my friends,, you know, my housemates. After that, we prepare dinner, we eat, we spend the evening and we go to bed. So that’s the day, from beginning to end” (interview, nine December).

 

 

Figure 4. Hadi fait une pause sur le quai avant de retourner au brouhaha de la grande halle de la criée. Les équipages égyptiens des chaluts débarquent la pêche de la nuit. Le froid est intense, les hommes mal réveillés.

Figure 4. Hadi takes a break on the dock before going back to the hubbub of the auction hall. The Egyptian trawler crews unload the catch at night. The cold is intense, the men half asleep.

figure 4

Hadi fait une pause sur le quai avant de retourner au brouhaha de la grande halle de la criée. Les équipages égyptiens des chaluts débarquent la pêche de la nuit. Le froid est intense, les hommes mal réveillés.

Hadi takes a break on the platform before going back to the main hall of the fish market. Egyptian crews of fish boats unload the fish of the night in the cold dawn of the port.

 

 

Bien huilée, la routine des revendeurs égyptiens est rythmée par le « jeu du chat et de la souris avec la police », en particulier sur les marchés, où ils n’ont pas l’autorisation de vendre (discussion, 26 novembre). La crise a changé le rapport entre forces de l’ordre et vendeurs de rue : comme le rappelle Sarah Green, la comédie du « je te chasse, tu reviens » s’est faite sérieuse à mesure que la traque des étrangers est devenue une priorité gouvernementale (2014 p. 59). La police n’est pas seule à la prendre au sérieux : à Keratsini comme dans le reste d’Athènes, elle est épaulée et épaule les sympathisants d’Aube dorée. Alertés par les employés des services privés de sécurité, ceux-ci débarquent sur les marchés afin d’obliger les revendeurs égyptiens à quitter les lieux. Même les immigrés légaux sont visés. Le seul des colocataires à travailler de manière déclarée, Ramadan raconte une altercation avec un policier déçu que ses papiers soient en règle, qui l’a menacé d’appeler Aube dorée pour le tabasser. A quoi Ramadan a répondu : « J’ai un permis de séjour, et toi, tu es censé me protéger, protéger mes droits ! » (discussion, 21 novembre).

This well oiled routine is punctuated by the “game of cat and mouse” between the Egyptian fish sellers and the police, in particular on the markets, where they do not have a permit to sell (discussion, 26 November). The crisis has changed the relationship between police and street sellers: as Sarah Green notes, the comedy of “I chase you off, you come back” has become serious insofar as catching foreigners has become a government priority (2014 p. 59). The police are not the only ones to take it seriously: in Keratsini as in the rest of Athens, they are supported by and give support to Golden Dawn sympathisers. Alerted by people working in private security firms, Golden Dawn members come to the markets to force the Egyptian fish sellers out. Even legal immigrants are targeted. Ramadan, the only one of the housemates to work officially, describes an argument with a policeman disappointed to find that his papers are in order, who threatened to call Golden Dawn to beat him up. Ramadan had replied: “I have a residence permit, and you are supposed to protect me, protect my rights!” (Discussion, 21 November).

Le quadrillage des espaces où exercent les vendeurs de poissons égyptiens est d’autant plus serré qu’il s’étend aux espaces hors-travail, la rue et la maison. Farid a ainsi échappé à plusieurs reprises à des escouades de motards d’Aube dorée, alors qu’il circulait de nuit au volant de son triporteur. Bravache, le jeune homme explique que cela ne le touche plus, qu’il s’est habitué à leur échapper, une fois surmonté le traumatisme de l’attaque du domicile paternel en juin 2012. Un poissonnier concurrent, sympathisant d’Aube dorée, avait en effet incité une groupe de militants à assaillir à coup d’extincteur et de barre de fer la maison que Farid partageait avec son père, son frère, son cousin et l’un de ses oncles paternels. Endormi sur la terrasse, un ami pêcheur de Farid a fait les frais de la brutalité des assaillants, qui l’ont battu à mort. Solide, le jeune homme a survécu à ses blessures. Il continue de pêcher au large de Keratsini, évitant de rester trop longtemps à terre (entretien, 11 décembre).

It is not just in the places where they were work that the Egyptian fish sellers are under pressure, but also in the street and at home. Farid, for example, has several times escaped threatened attacks by Golden Dawn motorcyclists when riding his delivery trike at night. With a touch of bravado, the youngster explains that this no longer bothers him, that he is used to escaping from them, now that he has got over the trauma of the attack on his father’s house in June 2012. On that occasion, a competing fish seller and Golden Dawn sympathiser had encouraged a group of militants with a fire extinguisher and crowbar to attack the house that Farid was sharing with his father, his brother, his cousin and one of his paternal uncles. Asleep on the terrace, a fisherman friend of Farid suffered the worst of the brutal attack, being beaten almost to death. The young man had survived his injuries, and continues to fish of Keratsini, though he avoids spending too much time on land (interview, 11 December).

L’attaque de la maison du poissonnier a fortement influencé les rapports aux espaces du quartier de ses habitants égyptiens. En premier lieu, Farid et sa famille ont déménagé de Perama à Keratsini, dans la rue adjacente à celle des colocataires, originaires du même village qu’eux. Leur ancienne demeure est à l’abandon. L’épisode a marqué les esprits autant que les espaces : ceux du père et de l’oncle de Farid, d’abord, qui se sont soudain retrouvés indésirables dans le quartier où ils s’étaient installés depuis près de trente ans : « C'était une nuit noire [i.e. horrible]… Mon père et mon oncle ont été très secoués, psychologiquement. Ils voulaient que nous retournions en Egypte…», se souvient Farid. Outre les victimes directes, tous les Egyptiens du quartier identifient « la nuit d’Aube dorée » comme un tournant de leur relation à la société grecque. Hadi l’exprime avec un calme résigné :

The attack on the fish seller’s house strongly affected the Egyptian residents’ relations to the different spaces in the neighbourhood. To begin with, Farid and his family moved from Perama to Keratsini, in the adjacent street to the housemates, all natives of the same village. Their former home has been abandoned. The episode left its mark on minds as well as places: first forFarid’s father and uncle, who suddenly found themselves unwanted in the neighbourhood where they had lived for almost 30 years: “It was a dark [i.e. horrible] night… My father and uncle were very upset, psychologically. They wanted us to go back to Egypt…”, recalls Farid. Apart from the direct victims, all the Egyptians in the neighbourhood identify “the night of Golden Dawn” as a turning point in their relationship to society. Hadi expresses it with an air of calm resignation:

« L’attaque, nous l’avons tous ressentie… Après, nous avons commencé à nous sentir étrangers, indésirables, à désespérer de la vie. La peur. L'instabilité. Plein de choses. Ça fait un drôle d'effet de ressentir tout cela à la fois… Avant, on ne se sentait pas comme ça. On se sentait en exil, mais parce que nous étions loin des nôtres, c'est tout... Mais dès qu'il y a du racisme, que les gens te menacent, alors, la vie devient désespérante, c'est sûr » (entretien, 9 décembre).

“The attack, we all felt it… Afterwards we began to feel like foreigners, undesirables, to lose hope in life. Fear. Instability. A lot of things. It’s a strange experience to feel all those things at the same time… Before, we didn’t feel like that. We felt in exile, but only because we were far from our families, that’s all… But once there is racism, once people start threatening you, then life becomes desperate, no question” (interview, 9 December).

En plus de renforcer le sentiment d’extranéité, les attaques racistes et l’impossibilité de se reposer sur les autorités publiques confortent l’amer constat de Ramadan, selon lequel « les Grecs ont le racisme dans le sang ». A quoi il ajoute, tempérant l’atavisme par l’économie politique, « qu’ils pensent que la crise, c’est la faute aux immigrés » (discussion, 22 novembre). Le marché du travail grec repose en effet sur une segmentation par origines nationales, ce qui encourage la xénophobie dans un contexte de démantèlement des protections salariales et des opportunités d’emploi. En cela, la Grèce en crise ne diffère guère d’autres Etats où néolibéralisme et racisme vont de pair (Fassin et Fassin 2006).

As well as reinforcing the sense of being outsiders, racist attacks and the impossibility of relying on the public authorities support Ramadan’s bitter conclusion that “Greeks have racism in their blood”. Though qualifying atavism with economics, he adds that “they think that the crisis is the fault of immigrants” (discussion, 22 November). The fact is that the Greek labour market is segmented on the basis of nationality, which encourages xenophobia in a context where wage protection and job opportunities are being dismantled. In this respect, Greece in crisis differs little from other countries where neoliberalism and racism go hand in hand (Fassin and Fassin 2006).

 

 

Du racisme à la solidarité : des existences urbaines fragmentées

From racism to solidarity: fragmented urban existences

 

 

« Ils ont le racisme dans le sang » : replis identitaires en miroir

“Racism in the blood”: mirror-image cultural isolationism

 

 

L’expérience de la violence ne laisse pas indifférent. La dialectique de l’exclusion/inclusion est saisissante (Barth 1995). Stigmatisés en tant qu’Egyptiens, nos interlocuteurs valorisent en retour leur nationalité méprisée. Outre l’arme des mots, le recours aux poings n’est pas exclu, qui fissurent un quotidien étouffé par la clandestinité et le racisme. Ainsi, lorsqu’insultés par un garde privé proche d’Aube dorée lors du marché du vendredi, Farès et Hadi n’hésitent pas faire face en se saisissant de leurs couteaux à écailler (entretien, 3 décembre). Les affrontements demeurent limités par le risque de voir la police intervenir. Si le marché est propice à relever la tête, c’est que les revendeurs égyptiens y bénéficient de soutiens – nous y reviendrons. Ailleurs dans la ville, ils sont exposés aux contrôles.

The experience of violence cannot be ignored. The dialectic of exclusion/inclusion is striking (Barth 1995). Stigmatised as Egyptians, our contacts respond by playing up their despised nationality. Apart from the war of words, the use of fists is not ruled out, opening up cracks in a day-to-day experience smothered by concealment and racism. For example, insulted at the Friday market by a private security guard with links to Golden Dawn, Farès and Hadi are quick to bring out their scaling knives (interview, 3 December). Confrontations remain limited by the risk of police intervention. The fact that they are able to keep going in the market is because the Egyptian fish sellers have support there – of that later. Elsewhere in the city, they are exposed to spot checks.

L’anticipation de la répression et le retournement du stigmate raciste alimentent le repli communautaire et domestique. Lors de notre séjour, nous sortons quelquefois du quartier avec Hadi, Farès et Farid, qui tous trois ont des récépissés valides. Moins chanceux, leurs colocataires s’y refusent. Après une promenade sur l’île de Salamina, Hadi explique, enthousiaste :

The expectation of repression and the response to racist stigma drive community and domestic isolationism. During our stay, we sometimes went out of the neighbourhood with Hadi, Farès and Farid, who all have valid asylum request receipts. Their less fortunate housemates refused. After a trip to the island of Salamina, Hadi enthusiastically commented:

-        Ah oui, j'avais envie d'une sortie depuis longtemps. Depuis que je suis arrivé en fait... Il y a de beaux endroits, mais c'était difficile d'y aller. Et finalement j'y suis allé !

–       Yes, I’ve been wanting an outing for a long time. In fact, since I arrived… There are some beautiful places, but it’s difficult to go there. At last, I’ve been!

-        Pourquoi c'était dur d'y aller ?

–        Why was it hard to go there?

-        Ben, je n'ai ma place ici... Je ne connais pas, je ne sais pas y aller tout seul.

–       Well, this isn’t my home… I don’t know it, I don’t know how to get there on my own.

-        Et avec tes amis égyptiens ?

–        And with your Egyptian friends?

-        Ben…. Le… L'ambiance n'aide pas... Chacun de mes amis ici a ses soucis. Si l'un se fait prendre, il risque d'être expulsé. Du coup on ne va qu'au boulot et c’est tout (entretien, 9 décembre).

–       Like… the… The atmosphere doesn’t help… All my friends here have worries. If anyone is caught, he is likely to be thrown out. So we just go to work and that’s all (interview, 9 December).

Le repli communautaire fonctionne d’autant mieux comme rempart contre le racisme, la clandestinité et « l’épée de Damoclès de l’expulsion » (De Genova 2010) que les périples migratoires s’organisent avec le soutien des gens du village déjà émigrés. Les sociabilités sont très endogames. La télévision est branchée sur des chaînes arabes, les colocataires cuisinent égyptien, ils s’approvisionnent en produits secs à l’épicerie égyptienne du voisinage, vont prier entre Egyptiens à la mosquée aménagée dans un appartement du voisinage, et un seul maîtrise la langue grecque. Hadi, lui, refuse tout effort linguistique : « Il n'y a pas d'attirance... Je n'ai pas d'amour pour ce pays, pas de place pour lui en moi... Si je l'avais aimé, j'aurais appris la langue dès que je suis arrivé. Mais je ne l'ai pas aimé... Alors, les mots que je connais en grec, c’est pour le travail, pas plus » (entretien, 9 décembre). Quant à son cousin Farès, qui se débrouille mieux en grec, il se désole des incompréhensions qu’il rencontre avec ses amis athéniens :

What makes community isolationism particularly effective as a rampart against racism, illegality and the “sword of Damocles of expulsion” (De Genova 2010) is that migration is organised with the support of village folk who have already emigrated. Social life is highly introverted. The TV is tuned to Arabic channels, the housemates cook Egyptian food, they shop for dry products from the local Egyptian grocery, go to pray with other Egyptians at the mosque set up in a nearby apartment, and only one speaks Greek. For his part, Hadi makes no effort to learn: “It has no appeal… I have no love for this country, it has no place in my heart… If I had liked it, I would have learned the language as soon as I arrived. But I didn’t like it… So the words that I know in Greek have to do with work, nothing more” (interview, 9 December). As for his cousin Farès, who gets by better in Greek, he complains about the misunderstandings that he encounters with his Athenian friends:

-        Je n’aime pas tant que ça sortir avec des Grecs, parce que leur situation est différente de la mienne et que leur système est différent du mien […] Eux, leur habitude, c'est de boire de l'alcool, ils insistent pour que je boive aussi... Ils me disent : ‘viens, on va acheter pour 10 euros de mavro (haschisch), pour rester toute la nuit’... Je leur dis que je ne veux pas car le lendemain, je vais travailler... Il y a une différence, eux, ils ne travaillent pas, les jeunes ici ne travaillent pas... Ils ne travaillent pas.

–       I’m not that keen on going out with Greeks, because their situation is different from mine and their system is different […] Their custom is to drink alcohol, so they want me to drink along with them… They say to me: “Come on, let’s go and buy 10 euros worth of mavro (hashish), we can smoke all night…” I say that I don’t want to because I have to work the next day… There is a difference, they don’t work, young people here don’t work… They don’t work.

-        Parce qu'il n'y a plus de travail, non ?

–        Isn’t that because there isn’t any work?

-        A la base, si tu veux travailler, tu travailles, mais ils n'ont pas en tête de travailler... Même dans ce pays, celui qui veut travailler, il travaille (entretien, 3 décembre).

–       When it comes to it, if you want to work, you work, but they have no desire to work… Even in this country, if a person wants to work, he works (interview, 3 December).

L’expérience de la violence raciste, de la délation et du contrôle policier remplacent la curiosité pour la Grèce par la méfiance…Voire, comme Farès, par l’affirmation de la supériorité morale des Egyptiens : les Grecs seraient paresseux.

The experience of racist violence, denunciation and police monitoring have replaced curiosity about Greece with mistrust… Or even, for Farès, with claims about the moral superiority of Egyptians: for him, Greeks are lazy.

Pourtant, c’est autour des sociabilités professionnelles que les immigrés rencontrés parviennent à tisser des liens sociaux forts à Keratsini. Et à l’inverse, c’est par refus de cette éthique du travail implacable que certains jeunes immigrés en viennent à se distancier de leurs compatriotes. Ainsi en va-t-il de Farid, en froid avec son père qui lui reproche de ne pas assez travailler ni économiser. Farid est en effet adepte des soirées entre amis partageant « la même mentalité », autour de bouteilles de bières et de joints de haschisch. « Je n’ai pas à l’esprit que je vais repartir... Je veux dire, je n'aime pas me dire tout le temps que je vais rentrer… Je veux en profiter », argumente le jeune homme (entretien, 11 décembre). Le conflit entre Farid et son père va dans le sens de Jean-François Bayart, qui remarque qu’« il y a une contradiction entre la nécessité de mettre en avant l’antagonisme fondamental constitutif de toute société (nécessité que dictent l’observation empirique des faits autant que les considérations méthodologiques ou théoriques), et la nécessité de restituer la complexité des situations concrètes » (1981 p. 76).

Nonetheless, it is through work-related contacts that the immigrants we met managed to form strong social bonds in Keratsini. And conversely, it is through the refusal of this implacable work ethic that certain younger groups become estranged from their compatriots. Farid, for example, has fallen out with his father, who accuses him of not working or saving enough. Farid enjoys an evening out with friends who “see things the same way”, knocking back beers and smoking joints. “I don’t really think about leaving… I mean, I don’t want to spend my time thinking about going back… I want to enjoy myself”, the youngster argues (interview, 11 December). The conflict between Farid and his father picks up the observation made by Jean-François Bayart, that “there is a contradiction between the need to highlight the fundamental antagonism constitutive of every society (a need dictated both by the empirical observation of facts as well as by methodological or theoretical considerations), and the need to reflect the complexity of real situations” (1981 p. 76).

 

 

Figure 5. Dans la halle de la criée, Farès négocie le prix d’une caisse de poisson avec un poissonnier grec.

Figure 5. In the auction hall, Farès negotiates the price of a box of fish with a Greek wholesaler.

figure 5

Dans la halle de la criée, Farès négocie le prix d’une caisse de poisson  avec un poissonnier grec.

Inside the fish market, Farès negotiates the price of a fish box with a Greek fisherman.

 

 

En d’autres termes, malgré la brutalité de l’antagonisme entre police, fascistes et immigrés, les dissensions opposent aussi jeunes et vieux Egyptiens. De plus, il importe de souligner les rapprochements qui adviennent entre les habitants de Keratsini. Différents sens s’attachent aux lieux. Si le racisme ordinaire ou institutionnel conforte les frontières identitaires, à la criée, sur les marchés ou dans les maisons, des relations se nouent entre vendeurs à la sauvette égyptiens et clients grecs paupérisés.

In other words, despite the brutality of the antagonism between police, fascists and immigrants, there is also dissension between younger and older Egyptians. In addition, the connections that develop between the inhabitants of Keratsini also need to be emphasised. Places acquire different meanings. While day-to-day or institutional racism reinforces identity boundaries, in the auction house, in the markets or in the houses, relations develop between Egyptian street sellers and impoverished Greek customers.

 

 

Savoir-faire contre l’autorité : les solidarités de quartier

Learning to handle authority: neighbourhood solidarities

 

 

La confrontation à « l’autoritarisme de l’austérité » génère des réponses de la part des immigrés à Keratsini dont le prisme de la domination ne suffit à rendre compte (Brekke 2014). Ces réponses prennent différentes formes : l’élaboration d’un savoir-faire avec la clandestinité imposée ; l’entretien de relations de solidarité avec les autres habitants ; la mobilisation commune contre les pratiques racistes et répressives de l’Etat grec.

The confrontation with “austerity authoritarianism” generates responses from the Keratsini immigrants which the prism of domination cannot fully account for (Brekke 2014). These responses take different forms: the development of street smarts to deal with the need to stay under cover; relations of solidarity with the other residents; joint mobilisation against the racist and repressive practices of the Greek state.

Au cours de leurs pérégrinations quotidiennes, nos interlocuteurs développent des « ressources spatiales » spécifiques (Ma Mung 1999), soit des capacités à nouer sur leurs lieux de travail des relations pérennes avec leurs collègues et clients, qui les protègent un tant soit peu contre les attaques et les contrôles. Par exemple, Farès porte une grande affection à l’une de ses clientes âgées, laquelle l’invite régulièrement à déjeuner. Lorsque son mari est décédé, Farès est allé lui présenter ses condoléances, et elle l’a serré dans ses bras « comme une mère » (discussion, 30 novembre). Un autre de ses clients l’a sauvé de la police un jour qu’il s’était violemment battu contre des militants d’extrême-droite au marché. A dix contre un, même assisté d’un collègue albanais, Farès n’avait pas fait le poids. Sachant qu’il était sans papiers, son client l’a alors transporté dans sa voiture jusqu’à chez lui pour le soigner, avant que les policiers ne l’embarquent (entretien, 3 décembre).

In the course of their day-to-day wanderings, our interlocutors develop specific “spatial resources” (Ma Mung 1999), i.e. capacities to form lasting relations with colleagues and customers in their workplaces, which give them some protection from attacks and spot checks. For example, Farès is very fond of one of his elderly customers, a woman who frequently invites him to lunch. When her husband died, Farès had gone to offer his condolences, and she had hugged him “like a mother” (discussion, 30 November). Another of his customers had saved him from the police one day when he was in a violent fight with far-right activists at the market. At ten against one, even with the help of an Albanian colleague, Farès was in trouble. Aware that he had no papers, his customer drove him to his own house and looked after him, before the police could arrest him (in two, 3 December).

 

 

Figure 6. Sur les marchés, les femmes âgées sont les meilleures clientes des revendeurs égyptiens.

Figure 6. On the markets, elderly women are the Egyptian fish sellers’ best customers.

figure 6

Sur les marchés, les femmes âgées sont les meilleures clientes des revendeurs égyptiens.

In the street markets, elderly women are Egyptian sellers’ best customers.

 

 

Figure 7. De retour à l’appartement après les achats du matin, deux des colocataires trient les caisses de poisson dans la cour intérieure.

Figure 7. Back at the flat after the morning’s buying, two of the housemates sort through the boxes of fish in the courtyard.

figure 7

De retour à l’appartement après les achats du matin, deux des colocataires trient les caisses de poisson dans la cour intérieure.

Back to the flat after having bought fish at dawn, two of the flatmates sort fish boxes in the inner court.

 

 

La solidarité manifestée par les acheteurs grecs envers les revendeurs égyptiens n’est pas à sens unique : ceux-ci font crédit à leurs clients âgés, dont les retraites ne cessent de diminuer au gré des coupes budgétaires. Dans ce quartier d’anciens pêcheurs et marins, ne plus pouvoir manger de poisson est un comble, auquel l’activité des immigrés vient remédier. La solidarité est d’autant plus aisée que la distance à l’autorité s’inscrit dans les histoires des uns et des autres. Pour les Egyptiens, le recours aux illégalismes est une habitude acquise dès avant leur départ. Beaucoup ont exercé dans la contrebande maritime avant de traverser la Méditerranée. A Athènes, forts de l’appui de réseaux communautaires efficaces, ils apprennent vite à recourir à d’autres illégalismes comme la corruption, le détournement de procédures, voire la falsification de documents pour surmonter les obstacles bureaucratiques à leur installation.

The solidarity shown to the Egyptian sellers by their Greek customers is not a one-way street: the Egyptians also offer credit to their elderly customers, whose pensions fall with every budget cut. In this neighbourhood of former fishermen and sailors, having no fish to eat is a lack that is met by the role the immigrants play. Solidarity comes all the more easily in that estrangement from authority is a feature of their different histories. For the Egyptians, illegal activities are a habit they acquired before coming to Greece. Many were involved in maritime smuggling before crossing the Mediterranean. In Athens, drawing on effective community networks, they quickly learn other illegal practices, such as bribery, bypassing procedures, or even falsifying documents, in order to overcome the bureaucratic obstacles to settlement.

Du côté des autres résidents, les pratiques de solidarité sont liées aux services rendus, mais aussi à l’identité ouvrière, migratoire et politique du quartier. Nombre d’habitants respectent l’ardeur à la peine des immigrés égyptiens, d’autant qu’ils connaissent les difficultés du travail du poisson, ses horaires contraignantes et la souillure permanente. Les migrations passées sont aussi convoquées : Kostas, le mari de Marika, notre logeuse, explique ainsi à l’énoncé de notre sujet d’enquête que « les Egyptiens viennent travailler ici comme nos pères partaient s’employer en France » (discussion, 26 novembre). Le travail crée des liens non seulement comme espace de sociabilités plurinationales (Sintès 2010, Vaiou 2013), mais encore en vertu des représentations qui lui sont associées, des histoires qu’il fait ressurgir. Aussi, le souvenir de décennies de traque des opposants politiques joue un rôle dans la détestation professée par les vieux habitants envers les forces de police et les fascistes contemporains (Athanassoupoulou 2005 p. 270). La crise ravive l’extériorité à l’Etat dans les zones urbaines ou rurales dont elle a été le lot jusqu’à la « transition démocratique » des années 1980.

For the other residents, practices of solidarity are linked with services rendered, but also with the neighbourhood’s working-class, migrant and political identity. Many locals respect the Egyptian immigrants’ capacity for hard work, especially as they know the problems of working with fish, the restrictive hours and the permanent grime. Past migrations are also referred to: when we explain the subject of our research to Kostas, husband of our landlady Marika, he observes that “the Egyptians come to work here in the same way as our fathers went to work in France” (discussion, 26 November). Work creates bonds not only as a space of multinational social relations (Sintès 2010, Vaiou 2013), but also because of the representations associated with it, the histories it revives. For example, the memory of the decades of hounding of political opponents plays a role in the loathing the old residents feel towards the police and contemporary fascists (Athanassoupoulou 2005 p. 270). The crisis has resuscitated alienation from the state in urban or rural areas where it was the rule until the 1980s “democratic transition”.

Lorsque « l’Etat s’effondre, les quartiers s’organisent », comme l’analyse Orestis Chryssikopoulos, membre d’un collectif d’habitants dans un quartier athénien au passé aussi « rouge » que Keratsini. Dans les ruines d’un Etat social jamais complètement advenu, des « zones grises se développent, d’autres modes d’organisation et de relations deviennent possibles » (2013 p. 98). Sans être formalisées, les relations entre Grecs et immigrés autour des marchés de Keratsini servent de creuset politique. Le partage de conditions de vie rendues précaires entre habitants grecs et étrangers et la violence à laquelle ils doivent faire face alimentent des imaginaires réfractaires de l’Etat, un recours partagé aux illégalismes, voire des actions collectives (Kotronaki et Seferiades 2013 p. 156). Aux côtés des syndicats, des partis de gauche, KKE et Syriza, des quelques collectifs d’extrême-gauche du Pirée, et d’organisations humanitaires luttant contre la paupérisation et le racisme, les immigrés égyptiens de Keratsini ont manifesté à plusieurs reprises en 2013 contre les attaques racistes, en solidarité avec les réfugiés syriens, puis à la mémoire de P. Fyssas.

When “the state collapses, the neighbourhoods organise”, according to the analysis by Orestis Chryssikopoulos, member of a residents collective in an Athenian neighbourhood with the past as “red” as Keratsini. In the ruins of a social state that never fully emerged, “grey areas develop, other methods of organisation and relations become possible” (2013 p.98). Without being formalised, the relations between Greeks and immigrants around the markets of Keratsini act as a political crucible. The precarious living conditions that Greek and foreign inhabitants share, and the violence they face, generate an oppositional attitude to the state, a shared recourse to illegal practices, or even collective action (Kotronaki and Seferiades 2013 p. 156). Alongside the unions, the left-wing parties KKE and Syriza, the few far-left collectives in Piraeus, and humanitarian organisations combating impoverishment and racism, Keratsini’s Egyptian immigrants demonstrated several times in 2013 against racist attacks, in solidarity with the Syrian refugees, and then in memory of P. Fyssas.

La participation des habitants du quartier à ces manifestations ne signifie pas que le politique se mette à dominer leurs existences. Pour ce qui est des Egyptiens rencontrés, elle légitime leur présence dans la ville, mais permet aussi de se ménager un moment de récréation. Les photographies prises par Farid lors d’une manifestation de soutien aux réfugiés syriens en avril 2013 en témoignent : l’on y voit plus souvent le groupe de colocataires prendre des poses de chanteurs de charme devant la fontaine de Monastiraki que des clichés du cortège (discussion, 12 décembre). Par ailleurs, le moment de la mobilisation n’efface pas les ambivalences d’un quotidien où se mêlent racisme ordinaire et défense des immigrés, solidarité avec les retraités paupérisés et repli identitaire. Le politique réside dans l’histoire, les rencontres, la galère et la répression en partage, dans ce que Choukri Hmed identifie comme une « radicalisation de la vie quotidienne et des rapports de proximité » (2013 p. 803).

The fact that the people of the area participate in these demonstrations does not mean that politics is beginning to dominate their existence. As regards the Egyptians we met, it legitimises their presence in the city, but also allows them to enjoy a moment of leisure. The photos taken by Farid at a demonstration in support of Syrian refugees in April 2013 paint a clear picture: there are more shots of the group of housemates posing as crooners in front of Monastiraki fountain than of the march itself (discussion, 12 December). In any case, the moment of mobilisation does not erase the ambivalences of a day-to-day experience in which ordinary racism mixes with defence of immigrants, concern for impoverished pensioners with cultural isolationism. Politics lies in history, encounters, shared suffering and repression, in what Choukri Hmed identifies as a “radicalisation of day-to-day life and local relations” (2013 p. 803).

 

 

Conclusion : une présence en pointillés

Conclusion: a sporadic presence

 

 

19 septembre 2014, une manifestation en hommage à Pavlos Fyssas à Keratsini est réprimée violemment par les forces MAT et Delta, tandis que des agitateurs au crâne rasé et vêtus de noir molestent la foule. 22 septembre 2014, une nouvelle attaque raciste a lieu au centre-ville d’Athènes[8]. Les gesticulations télévisées du gouvernement conservateur après l’assassinat du rappeur et l’accalmie de l’hiver 2013-2014 en matière de xénophobie civile et policière ont fait long feu (Vradis 2013), à Keratsini comme dans le reste de la ville. L’arrivée de Syriza au gouvernement permettra-t-elle de limiter davantage les violences policières et d’extrême-droite ? Pour l’heure, l’interrogation demeure.

19 September 2014: a demonstration in memory of Pavlos Fyssas in Keratsini is violently repressed by the MAT and Delta forces, while black clothed agitators with shaven heads harass the crowd. 22 September 2014, a further racist attack takes place in Athens city centre.[8] The televised rhetoric of the Conservative government after the rapper’s murder and the lull in civilian and police xenophobia in the winter of 2013-2014 (Vradis 2013) were over in Keratsini and in the rest of the city. Will Syriza’s arrival in government signal reductions in police and far-right violence? For the moment, the jury is still out.

Si le racisme renforce le sentiment d’exclusion et la peur chez les immigrés rencontrés à l’hiver 2013, les relations de travail ou de voisinage peuvent donner lieu à des solidarités qui en relativisent la portée affective. Ainsi que le soulignent Nicolas Puig et Kamel Doraï à propos des pratiques des villes proche-orientales par les immigrés et réfugiés relégués en leurs marges, « la pratique des frontières spatiales remodèle également les territoires de l’intime » (2011, p. 21). Farès le résume admirablement :

While racism increases the sense of exclusion and fear amongst the immigrants we met in winter 2013, working or neighbourly relations can give rise to solidarities which mitigate their emotional impact. As Nicolas Puig and Kamel Doraï note with regard to the experiences of immigrants and refugees relegated to the margins of near-eastern cities, “the practice of spatial boundaries also remodels the territories of the private sphere” (2011, p. 21). Farès sums it up admirably:

« Au cours de ces deux années, j'ai changé, la différence, c'est comme entre le ciel et la terre. Sûr que tu connais ça... Quand tu voyages, tu ressens des trucs totalement nouveaux, tu rentres dans une autre société, tu t'adaptes à ce système-là, je veux dire, j’ai oublié comment me comporter en Egypte, avec qui que ce soit pour quoi que ce soit, le travail, quoi que ce soit... Il faut que… Il faut que celui qui parte comprenne... » (entretien, 3 décembre).

“In these last two years, I have changed, the difference is like between sky and earth. Sure you know what I mean… When you travel, you experience completely new stuff, you enter another society, you adapt to that system, I mean I’ve forgotten how to behave in Egypt, with whoever, about whatever, work, whatever… People need… People who leave need to understand…” (Interview, 3 December).

Entre racisme et solidarité, les Egyptiens de Keratsini vivent l’entre deux mondes de la ghorba, ce sentiment mal traduit par « exil », qui rend compte de la difficulté affective à « être ici en pensant à là-bas ».

Between race and solidarity, the Egyptians of Keratsini live in the in-between world of ghorba, the feeling poorly conveyed by the word “exile”, which expresses the emotional difficulty of “being here while thinking about there”.

Mais la ghorba est réversible : vivre et travailler à Keratsini, partager avec les autres habitants du quartier un rapport critique aux pratiques autoritaires de l’Etat grec, ménager des moments de solidarité quotidienne face à la crise… L’expérience marque durablement les corps et les imaginaires. Les espaces vécus sont le support de rencontres qui génèrent des changements intimes vécus collectivement. Du travail à la rue, la spatialisation du regard permet de complexifier les représentations de la crise grecque et de ses répercussions migratoires en rendant compte des ambivalences des existences citadines.

But ghorba is reversible: living and working in Keratsini, sharing a critical attitude to the authoritarian practices of the Greek state with the other residents of the neighbourhood, enjoying moments of day-to-day solidarity against the crisis… The experience leaves a lasting mark on bodies and minds. The spaces of life are a medium for encounters that generate changes that are private yet collectively experienced. From work to the street, spatialisation brings a more complex lens to bear on the representations of the Greek crisis and its impact on immigrants, one that reflects the ambivalences of city existences.

 

 

Illustrations de Stephanos Mangriotis, extraites d’une vidéographie en cours de réalisation. Plus d’informations www.stephanosmangriotis.com

Illustrations by Stephanos Mangriotis. Extracts of a video record in production. More information www.stephanosmangriotis.com 

A propos de l'auteur : Lucile Gruntz Anthropologue, Post-doctorante LPED-MuCEM.

About the author : Lucile Gruntz Anthropologist, Postdoc at LPED-MuCEM

Pour citer cet article : Lucile Gruntz “Les marins perdus du Pirée : crise, racisme et politique ordinaire dans une banlieue ouvrière d’Athènes” justice spatiale | spatial justice, n° 8 juillet 2015, http://www.jssj.org

To quote this article: Lucile Gruntz, « The lost sailors of Piraeus: crisis, racism and ordinary politics in a working-class Athens suburb. » justice spatiale | spatial justice, n° 8 july 2015, http://www.jssj.org

 

 

[1]L’expression est empruntée à la revue Vacarme, 2013, p. 32.

[1]The expression is borrowed from the journal Vacarme, 2013, p. 32.

[2]En août 2012, le gouvernement grec a lancé l’opération cyniquement nommée Zeus Xenios, « Dieu hospitalier », qui consacre une partie des effectifs de police à la chasse aux immigrés clandestins.

[2]In August 2012, the Greek government launched the cynically named Zeus Xenios – “hospitable God” – operation, which assigned a section of the police force to hunting down illegal immigrants.

[3] La clandestinité est ici entendue comme un état généré par l’infraction aux lois sur l’entrée et le séjour grecques et européennes : défaut de visa et d’autorisation de travail, recours à de fausses identités…

[3]An illegal immigrant is understood here as someone who has broken Greek and European laws on entry and residence:lack of a visa and work permit, use of a fake identity…

[4] Dans le cadre du programme de recherche ECOMIG, IRD-STDF, https://ecomig.wordpress.com/

[4]As part of the ECOMIG, IRD-STDF research programme, https://ecomig.wordpress.com/

[5]Une eau-de-vie à base de marc de raisin.

[5]A grape-based spirit.

[6] Sur ordre de la police sous le gouvernement conservateur de C. Caramanlis.

[6]By order of the police under the Conservative government of C. Caramanlis.

[7] Nous conservons cette expression telle que les enquêtés l’emploient pour désigner le lieu, malgré son incorrection linguistique.

[7]We retain the expression used by our interviewees to refer to the place, although it is linguistically wrong.

[8]Voir le blog http://atenecalling.org qui recense des articles en grec et en italien sur ces deux évènements.

[8]See the blog at http://atenecalling.org which references articles in Greek and Italian on these two events.

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