La ville et la justice spatiale

The city and spatial justice

L'expression « justice spatiale » ne s'est diffusée que très récemment et, encore aujourd'hui, géographes et aménageurs ont tendance à éviter l'usage explicite de l'adjectif « spatial » lorsqu'ils analysent la quête de nos sociétés contemporaines pour plus de justice et de démocratie. Soit la spatialité de la justice est ignorée dans ces travaux, soit elle est fondue (et souvent vidée de sa substance) dans des concepts apparentés tels que justice territoriale, justice environnementale, urbanisation de l'injustice, réduction des inégalités régionales, voire plus largement encore dans la quête générique d'une ville juste et d'une société juste. Toutes ces variations sur un même thème sont importantes et font sens, mais elles ont souvent tendance à détourner notre attention de ce qu'une formulation spécifiquement spatiale de la justice peut apporter, et, plus important encore, elles nous privent des nouvelles et nombreuses ouvertures qu'une telle démarche offre à un activisme social et politique qui s'appuierait sur la notion. Les bénéfices ne se comptent donc pas seulement en termes d'apport théorique mais aussi en termes pratiques1.

The specific term « spatial justice » has not been commonly used until very recently, and even today there are tendencies among geographers and planners to avoid the explicit use of the adjective « spatial » in describing the search for justice and democracy in contemporary societies.  Either the spatiality of justice is ignored or it is absorbed (and often drained of its specificity) into such related concepts as territorial justice, environmental justice, the urbanization of injustice, the reduction of regional inequalities, or even more broadly in the generic search for a just city and a just society. All of these variations on the central theme are important and relevant, but often tend to draw attention away from the specific qualities and meaning of an explicitly spatialized concept of justice and, more importantly, the many new opportunities it is providing not just for theory building and empirical analysis but for spatially informed social and political action1.

L'objectif de cette brève présentation est d'expliquer pourquoi il est crucial d'un double point de vue théorique et pratique de mettre l'accent sur cette dimension spatiale de la justice, pas seulement dans la ville mais à toutes les échelles, du local au global. J'organiserai ma démonstration autour d'une série de propositions, en commençant par un examen de l'émergence - depuis cinq ans - de l'expression « justice spatiale », littéralement de nulle part, et des raisons pour lesquelles cette expression va probablement continuer d'être l'expression favorite dans le futur.

My aim in this brief presentation is to explain why it is crucial in theory and in practice to emphasize explicitly the spatiality of justice and injustice, not just in the city but at all geographical scales, from the local to the global. I will state my case in a series of premises and propositions, starting with an explanation of why the specific term spatial justice has emerged from literally nowhere in just the past five years and why it is likely to continue to be the preferred term in the future.

 

 

Pourquoi cette expression de 'justice spatiale', et pourquoi l'employer maintenant ?

Why spatial ?  Why now ?

1. Quel que soit le champ dans lequel on opère, la réflexion ne peut que directement bénéficier d'une perspective critique ancrée dans l'analyse de l'espace. Ce postulat a guidé la presque totalité de mon travail d'écriture depuis quarante ans et constitue la première phrase de l'ouvrage que j'écris actuellement, qui s'intitule À la recherche de la justice spatiale (Seeking Spatial Justice).

1. Whatever your interests may be, they can be significantly advanced by adopting a critical spatial perspective.  This is the premise that lies behind practically everything I have written over the past forty years and is the first sentence in Seeking Spatial Justice, the title of a book I am currently writing.

2. Penser spatialement la justice ne permet pas seulement d'enrichir nos perspectives théoriques, cela permet d'avancer en pratique sur des voies permettant une meilleure efficacité dans notre recherche de plus de justice et de démocratie. A l'inverse, si nous nous refusons à spatialiser explicitement notre réflexion, ces voies ne nous seront pas accessibles.

2. Thinking spatially about justice not only enriches our theoretical understanding, it can uncover significant new insights that extend our practical knowledge into more effective actions to achieve greater justice and democracy.  Obversely, by not making the spatial explicit and assertive, these opportunities will not be so evident.

3. Après un siècle et demi d'historicisme social, l'idée qu'il faut penser spatial s'est depuis dix ans diffusée de manière extraordinaire dans presque toutes les disciplines. Jamais jusqu'à présent une perspective critique spatialisée n'avait été à ce point reconnue et appliquée de manière aussi variée, de l'archéologie et la poésie aux études religieuses, en passant par la critique littéraire, le droit ou la comptabilité.

3. After a century and a half of being subsumed under a prevailing social historicism, thinking spatially has in the past decade been experiencing an extraordinary diffusion across nearly all disciplines.  Never before has a critical spatial perspective been so widespread in its recognition and application-from archeology and poetry to religious studies, literary criticism, legal studies, and accounting.

4. Ce « tournant spatial », s'il faut l'appeler ainsi, est l'explication première de la popularité récente du concept de justice spatiale ainsi que de la spatialisation de nos théories sur la justice et les Droits de l'Homme, ce que l'on peut vérifier d'ailleurs avec le regain de popularité de la notion du droit à la ville développée par Lefebvre (qui trouve toute son actualité ici à Nanterre). Ne serait-ce qu'il y a cinq ans, le concept de justice spatiale n'aurait pas été aussi facilement compréhensible. Aujourd'hui, il intéresse une audience bien plus large que les disciplines par tradition consacrées à l'analyse de l'espace que sont la géographie, l'architecture et l'urbanisme.

4. This so-called spatial turn is the primary reason for the attention that is now being given to the concept of spatial justice and to the broader spatialization of our basic ideas of democracy and human rights, as in the revival of Lefebvre’s notion of the right to the city, of particular relevance here in Nanterre.  Whereas the concept would not have been easily comprehensible even five years ago, today it draws attention from a much broader audience than the traditionally spatial disciplines of geography, architecture, and urban and regional planning.

5. La réflexion sur l'espace a changé en parallèle ces dernières années. L'espace n'est plus considéré comme un simple réceptacle, comme la scène sur laquelle l'activité des hommes se déploierait, voire comme une simple dimension physique, mais comme une force active qui façonne notre expérience de la vie. On réfléchit désormais par exemple de manière plus approfondie à la causalité spatiale urbaine afin de mieux mesurer l'influence des métropoles sur notre comportement au quotidien mais aussi sur un ensemble de processus : l'innovation technologique, la créativité artistique, le développement économique, le changement social mais aussi la dégradation de l'environnement, la polarisation sociale, l'accroissement des inégalités de revenus, la politique internationale et, plus spécifiquement, la production de justice et d'injustice.

5.  Thinking about space has changed significantly in recent years, from emphasizing flat cartographic notions of space as container or stage of human activity or merely the physical dimensions of fixed form, to an active force shaping human life.  A new emphasis on specifically urban spatial causality has emerged to explore the generative effects of urban agglomerations not just on everyday behavior but on such processes as technological innovation, artistic creativity, economic development, social change as well as environmental degradation, social polarization, widening income gaps, international politics, and, more specifically, the production of justice and injustice.

6. La réflexion spatiale critique contemporaine est fondée sur trois principes :

6. Critical spatial thinking today hinges around three principles:

celui de la spatialité ontologique des êtres humains (nous sommes tous des êtres spatialement tout autant que socialement et historiquement situés).

a) The ontological spatiality of being (we are all spatial as well as social and temporal beings)

celui de la production sociale de la spatialité (l'espace est produit socialement et peut du coup être transformé socialement).

b) The social production of spatiality (space is socially produced and can therefore be socially changed).

celui de la dialectique socio-spatiale (le spatial est socialement produit et donc la réciproque est aussi vraie)

c) the socio-spatial dialectic (the spatial shapes the social as much as the social shapes the spatial)

7. Si nous nous intéressons un peu sérieusement à cette dernière dimension dialectique, il nous faudra bien reconnaître que les géographies que nous vivons au quotidien ont des impacts positifs et négatifs sur presque toutes nos actions. Foucault l'avait saisi en montrant la double dimension libératrice autant qu'oppressive de l'articulation espace/connaissance/pouvoir. S'inspirant de Foucault, Edward Saïd a pu ainsi écrire :

7. Taking the socio-spatial dialectic seriously means that we recognize that the geographies in which we live can have negative as well as positive consequences on practically everything we do. Foucault captured this by showing how the intersection of space, knowledge, and power can be both oppressive and enabling.  Building on Foucault, Edward Said states the following:

« De même qu'aucun de nous ne peut échapper à la géographie, aucun de nous ne peut s'abstenir de lutter contre la géographie. Cette lutte est complexe et intéressante car elle n'engage pas seulement des soldats et des canons mais aussi des idées, des formes, des images et des imaginaires. »2.

« Just as none of us are beyond geography, none of us is completely free from the struggle over geography.  That struggle is complex and interesting because it is not only about soldiers and cannons but also about ideas, about forms, about images and imaginings. »

8. Toutes ces idées mettent en évidence la causalité spatiale au cœur de la justice et de l'injustice, mais aussi le fait que la justice et l'injustice elles-mêmes sont inscrites dans la spatialité et en sont indissociables, dans les géographies multi-scalaires dans lesquelles nous vivons, depuis l'espace de notre propre corps, en passant par l'espace domestique, l'espace des villes, des régions, de l'État-Nation, jusqu'à l'espace global.

8. These ideas expose the spatial causality of justice and injustice as well as the justice and injustice that are embedded in spatiality, in the multi-scalar geographies in which we live, from the space of the body and the household, through cities and regions and nation-states, to the global scale.

9. Jusqu'à ce que ces idées soient largement comprises et qu'elles aillent de soi, il faut insister pour faire de la spatialité de la justice une réalité scientifique aussi explicite et lourde de conséquences que possible. La redéfinir autrement serait manquer le point essentiel et perdre le champ des possibles qu'une telle réflexion peut ouvrir.

9. Until these ideas are widely understood and accepted, it is essential to make the spatiality of justice as explicit and actively causal as possible.  To redefine it as something else is to miss the point and the new opportunities it opens up.

 

 

À propos du concept de Justice/injustice spatiale

On the concept of spatial justice/injustice

1. Au sens le plus élargi, le terme de justice (ou d'injustice) spatiale met intentionnellement l'emphase sur les aspects spatiaux ou géographiques de la justice et de l'injustice. Pour commencer, cela signifie prendre en considération tout ce qui touche à la distribution équitable et juste dans l'espace des ressources socialement valorisées et des possibilités de les exploiter.

1. In the broadest sense, spatial (in)justice refers to an intentional and focused emphasis on the spatial or geographical aspects of justice and injustice.  As a starting point, this involves the fair and equitable distribution in space of socially valued resources and the opportunities to use them.

2. La justice spatiale en tant que telle ne se substitue pas ou n'est pas une alternative à la justice sociale, économique ou autre, mais consiste plutôt en une manière d'examiner la justice en adoptant une perspective spatiale critique. En adoptant ce point de vue, on trouve toujours une dimension spatiale à la justice qui s'avère pertinente, et en même temps, toutes les géographies portent en elles une expression de la justice et de l'injustice.

2. Spatial justice as such is not a substitute or alternative to social, economic, or other forms of justice but rather a way of looking at justice from a critical spatial perspective.  From this viewpoint, there is always a relevant spatial dimension to justice while at the same time all geographies have expressions of justice and injustice built into them.

3. La justice (ou l'injustice) spatiale peut être comprise à la fois comme une conséquence et comme un processus, en tant que géographies ou schémas de répartitions qui sont en eux-mêmes justes ou injustes, et en tant que processus qui produisent ces résultats. S'il est relativement facile de trouver des exemples d'injustice spatiale, il est beaucoup plus difficile d'identifier et de comprendre les causes sous-jacentes qui produisent les géographies de l'injustice.

3. Spatial (in)justice can be seen as both outcome and process, as geographies or distributional patterns that are in themselves just/unjust and as the processes that produce these outcomes.  It is relatively easy to discover examples of spatial injustice descriptively, but it is much more difficult to identify and understand the underlying processes producing unjust geographies.

4. Les discriminations liées aux localisations (discriminations localisationnelles), résultat du traitement inégal fait à certaines catégories de population en raison de leur localisation géographique, s'avèrent fondamentales dans la production d'injustice spatiale et dans la création de structures spatiales pérennes, fondées sur privilèges et avantages. Les trois forces les plus connues qui agissent pour produire de la discrimination localisationnelle et spatiale sont la classe sociale, la race et le genre, mais leurs effets ne doivent pas être réduits à la seule ségrégation.

4. Locational discrimination, created through the biases imposed on certain populations because of their geographical location, is fundamental in the production of spatial injustice and the creation of lasting spatial structures of privilege and advantage.  The three most familiar forces shaping locational and spatial discrimination are class, race, and gender, but their effects should not be reduced only to segregation.

5. L'organisation politique de l'espace est une source puissante d'injustice spatiale, avec par exemple les charcutages électoraux (le « gerrymandering »), les restrictions des investissements municipaux, les processus d'exclusion engendrés par la procédure de zoning ou encore l'apartheid territorial, la ségrégation résidentielle institutionnalisée, l'empreinte des géographies coloniales et/ou militaires au service du contrôle social, et la création à toutes les échelles d'autres structures spatiales du privilège organisées selon le modèle centre-périphérie.

5. The political organization of space is a particularly powerful source of spatial injustice, with examples ranging from the gerrymandering of electoral districts, the redlining of urban investments, and the effects of exclusionary zoning to territorial apartheid, institutionalized residential segregation, the imprint of colonial and/or military geographies of social control, and the creation of other core-periphery spatial structures of privilege from the local to the global scales.

6. Le fonctionnement normal d'un système urbain, les activités de tous les jours qui procèdent du fonctionnement de la ville, sont une source privilégiée d'inégalité et d'injustice dans la mesure où l'accumulation dans le cadre de l'économie capitaliste de décisions liées directement aux localisations tend à la redistribution des richesses en faveur des riches et au détriment des pauvres. Cette injustice dans la redistribution est encore aggravée par le racisme, le patriarcat, le préjugé hétérosexuel et de nombreuses autres formes de discrimination spatiale et localisationnelle. Il est à noter encore une fois que ces processus peuvent tout à fait opérer en dehors du carcan rigide de la ségrégation spatiale.

6. The normal workings of an urban system, the everyday activities of urban functioning, is a primary source of inequality and injustice in that the accumulation of locational decisions in a capitalist economy tends to lead to the redistribution of real income in favor of the rich over the poor.  This redistributive injustice is aggravated further by racism, patriarchy, heterosexual bias, and many other forms of spatial and locational discrimination.  Note again that these processes can operate without rigid forms of spatial segregation.

7. Les inégalités géographiques de développement et de sous-développement nous offrent un cadre d'analyse supplémentaire pour interpréter les processus à l'origine des injustices, mais comme dans le cas d'autres processus, ce n'est que lorsque ces inégalités se rigidifient en des structures plus durables au service du privilège et de l'avantage qu'il devient nécessaire d'intervenir.

7. Geographically uneven development and underdevelopment provides another framework for interpreting the processes that produce injustices, but as with other processes, it is only when this unevenness rigidifies into more lasting s