Guadeloupe et Martinique en lutte contre la «profitation» : du caractère nouveau d’une histoire ancienne

Guadeloupe and Martinique and the fight against "profitation": a new twist to an old story in the French Caribbean

Le phénomène a fini par alerter les médias de la France métropolitaine et devenir le centre d'intérêt d'une opinion française jusque-là assez peu curieuse à l'égard des questions sociales et même « raciales » des très lointaines régions de l'outre-mer. C'est comme si un signal d'alarme avait tout d'un coup retenti, réveillé, surpris et placé en chef de file exemplaire d'une contestation hexagonale partout rampante, ces fameux départements français de l'outre-mer. Les faits sont là : les Antilles françaises, d'abord la Guadeloupe depuis le 20 janvier (2009) puis la Martinique à partir du 5 février, ont entamé une grève illimitée et générale. « Je n'aurais jamais cru une telle chose possible » témoigne une jeune femme de retour de son premier voyage à la Martinique alors qu'elle a tout juste expérimenté les deux premiers jours de grève. Les descriptions rapportées ont quelque chose d'apocalyptique : « au 12ème jour, écoles, administrations, magasins, entreprises affichent porte close. De toute façon, des barrages empêchent l'accès aux zones d'activités. Dans les boulangeries, le pain est rationné, dans les rues, les ordures s'entassent et les rats font leur apparition »[1]. Il est même dit que « le marché noir fleurit », que des pratiques « en catimini », quasi clandestines, se déploient la nuit pour alimenter des hôtels[2]. Les échanges martiniquais avec l'île de Sainte-Lucie, la voisine anglophone indépendante, se seraient intensifiés[3], figurant en contrepoint de cette fracture contestataire d'avec l'appartenance européenne paradoxale, la réinscription de la Martinique dans son espace caribéen de proximité « normale » (ce qui est une des dimensions spatiales des événements actuels). Le mouvement est déjà perçu comme « historique » ou « sans précédent » par ceux qui le suivent, le composent ou le commentent[4]. Certes, ce phénomène s'inscrit dans une longue tradition de contestation où la liste des soulèvements populaires, des grèves et des mouvements sociaux finit par être impressionnante. Elle est jalonnée par des épisodes violents et meurtriers au moins jusqu'au début des années 1980, affichant aussi des records de longévité à peine croyables comme lors de cette grève des employés municipaux de la commune de Sainte-Marie (Martinique) qui dura 749 jours de 1993 à 1995[5]. Pourtant, si elle n'est pas rupture dans le régime habituel de la contestation, l'actuelle grève - qui se termine pour la Guadeloupe au moment de l'écriture de cet article (5 mars 2009) - conserve quelque chose d'inédit. Profondément ancrée dans le mouvement de l'histoire sociale des Antilles françaises, elle annonce le renouveau de ce qui semblait avoir disparu : la capacité des cultures antillaises à interroger les fondements de l'égalité sociale dans un contexte marqué par une expérience rapprochée jusqu'à l'intime des mécanismes de la domination. Ce faisant, ce mouvement vient aussi rompre avec bon nombre de poncifs au premier rang desquels figure l'image d'une société qui n'aurait pour horizon que la « surconsommation » permise par la générosité des transferts publics. Encore faut-il que les ressources requises pour se perdre dans le mirage de la profusion des objets soient accessibles à tous. C'est là que ce mouvement vient éveiller les esprits pour dévoiler les écarts réels qui séparent les départements français d'outre-mer d'une moyenne métropolitaine qui apparait du coup plus avantageuse, alors que la situation hexagonale n'est guère reluisante, d'où un lien direct ici entre justice sociale et justice spatiale.

It took some time for the media and public opinion of metropolitan France to get interested, so uncurious are they usually of the social and « racial » struggles of distant overseas territories. All of a sudden they were called to attention, awoken, as if the overseas départements had taken the lead to express a rampant discontent pervading the whole of France. French Caribbean islands, first the Guadeloupe on January 20th 2009, then Martinique from February 5th, started an unlimited and complete strike. « I wouldn’t have thought any such thing was possible », reported a young woman returning from her first trip to Martinique, though she only experienced the first two days of the strike. Witnesses recount nearly apocalyptic scenes: « on the twelfth day, schools, administrations, shops, companies are all closed. Barricades prevent access to activity zones. In bakeries, bread is rationed, in the streets, garbage is accumulating and rats are starting to infest them »[1]. Reportedly « the black market is flourishing », hidden, quasi clandestine practices are developing in the night to provide food for hotels[2]. Exchanges between Martinique and the neighbouring independent island of Ste-Lucie, are booming[3], as if, by contesting a disputed European connection, the island was being reinscribed in its « normal », Caribbean environment. Current events therefore have a spatial dimension. The movement is already perceived as « historical » and « unprecedented » by those who comment on it, lead it or take part in it[4]. There is in fact a long tradition of contestation, with an impressive list of popular uprisings, strikes and social movements. Many of these included violent or murderous events, at least until the beginning of the 1980s, and there are previous unbelievable records of length, such as the strike of municipal employees at Ste-Marie (Martinique), which lasted 749 days between 1993 and 1995[5]. However, if it is no major break in a local tradition of contestation, the present strike – which is ending in Guadeloupe as this article is being written (March 5th, 2009) – does have some previously unseen characteristics. Its roots plunge deeply in the social history of mobilizations in the French Caribbean, and it indicates a renewal of something which seemed to have disappeared: the ability of Caribbean cultures to challenge the basis of social equality, in a context shaped by the close, even intimate, experience of mecanisms of domination. By so doing, the movement has also displaced a number of stereotypes, not least the image of a society whose only horizon is « overconsumption » made possible by the generosity of public transfers. The resources necessary to indulge in binge spending on objects are quite simply not available to all. In this respect the movement has called attention to the very real gap between overseas départements[6] and the metropolitan average, which appears relatively comfortable even as many struggle to make ends meet. The connection between social justice and spatial justice is obvious.

Commenter « à chaud » des événements qui sont encore en train de se dérouler n'est pas l'exercice habituel auquel se destine le travail de recherche qui repose sur des temporalités dégagées de l'actualité immédiate. C'est donc prendre un risque - celui de la non-pertinence - que de tenter de tirer des pistes d'interprétation de ce mouvement à partir de sources puisées pour la plupart dans les médias et non redevables d'une méthodologie, si ce n'est celle de la vigilance critique. C'est aussi abuser de la patience du lecteur que de dire qu'un tel risque est pris à titre exploratoire, pour tenter, par l'exigence du cadre d'écriture, de comprendre ou de clarifier des éléments qui se présentent encore confusément à l'esprit du chercheur. Au moment où d'autres recherches sont conduites sur des conflits sociaux anciens et sur les traces mémorielles qu'ils ont laissées auprès de témoins martiniquais, l'actualité se présente comme une sorte de mise à l'épreuve des trajets de compréhension empruntés jusque là[6]. Ce texte a donc pour objectifs de décrire et commenter les événements à partir de ce fond de recherche qui n'apparaîtra pas forcément. Il conduit cependant à proposer une interprétation provisoire du mouvement social actuel pour l'envisager comme un « renouveau » de la pratique de contestation. Cette pratique inaugure des modalités neuves d'affrontement liées à l'actualité des rapports sociaux comme elle renoue avec une tradition plus ancienne à la faveur de la réaffirmation intense des prolongements du clivage socio-racial ancestral.

To comment on events that are still taking place is not an exercice researchers are used to, since the time frames they operate within are different. It is risky (the risk being irrelevance) to try and interpret this movement on the basis of media reports, rather than with more academic sources and methods, armed only with critical concern. I hope not to test my reader’s patience too much by taking this risk, attempting an exploration, and writing to try and make sense of elements that are still confusing and confused in my mind. My current research deals with earlier social conflicts and with the traces they have left in local memories, so the present functions as a sort of test of the paths I have taken before to try and understand the past[7]. This paper therefore aims to describe and analyze events using this research as an unconspicuous backdrop. It does, however, offer a provisional interpretation of the current movement as a « rebirth » of a practice of contestation. This practice both innovates in terms of ways of protesting the forms of social relations, and revives an older tradition, re-asserting the weight of the inherited social and racial divide.

 

 

Retour sur les événements : la lutte contre la « profitation »

Going over events: a struggle against « profitation »

La dénomination du collectif guadeloupéen qui conduit depuis plus de 6 semaines ce vaste mouvement de cessation d'activités condense en lui-même bien des symboles. Le LKP - Liyannaj Kont Pwofitasyon - désarçonne les journalistes autant que les chercheurs sans doute, pour trouver les termes d'une traduction stable. La Rue89 opte pour « Debout contre les profiteurs »[7] ; l'Humanité choisit le « Rassemblement contre l'exploitation outrancière »[8] ; Le Nouvel Observateur remplace « rassemblement » par « Collectif » [9] et d'autres comme Politis ou Le Point évitent soigneusement l'exercice de traduction[10]. Sans doute l'expression reste-t-elle intraduisible. Selon la fréquence des occurrences qui parcourent la toile, « Liyannaj » évoquerait  le lien, le tissage. Mais plutôt que de chercher l'exactitude, ne faut-il pas tout simplement se laisser porter par l'inventivité de la langue créole versée au lexique français autour de ce mot si parlant : « profitation ». Celui-ci donne à la langue française de l'élan pour rendre présent à l'esprit ce que des mots usés n'ont plus le pouvoir de faire. La « profitation », c'est tout à la fois le profit, l'usurpation de ce profit, et la dénonciation de son caractère injuste. « Profitation » réussit la formidable union sémantique du « profit » et de « l'exploitation », deux termes qu'il était possible de placer dans des répertoires distincts pour se convaincre que la recherche des bénéfices économiques pouvait se passer de la question de leur juste répartition. Cette dénomination nous informe déjà, à sa manière, de l'expérience des sociétés créoles. Confrontées à l'histoire de rapports sociaux fondamentalement inégalitaires, ces sociétés forgent des outils où les modes d'une conscience critique se mêlent à des formes d'expression créative, parfois insaisissables parce qu'échappant aux conventions institutionnelles. Ce travail s'opère sans détournement si ce n'est celui des mots et des codes imposés pour parvenir à mieux atteindre encore les principes d'autorité qu'ils servent.

The name chosen by the group which led this 6-week long protest in Guadeloupe is extremely meaningful. The LKP – Liyannaj Kont Pwofitasyon – has baffled both journalists’ and researchers’ attempts to offer an accurate translation. The news website Rue89 chose « Stand up to profiteers »[8] ; l’Humanité « Grouping against outrageous exploitation »[9] ; Le Nouvel Observateur uses « Collective »[10] instead of « Grouping », and others, such as Politis or Le Point pointedly avoid translations[11]. The phrase is all but impossible to translate. According to many online references, « Liyannaj » refers to links, weaving. But rather than accuracy at all costs, why not just accept the lexical inventions of Creole speakers, like the very explicit word « profitation ». This neologism may be more adequate to evoke the situation than other, more institutionalized words. « Profitation » refers simultaneously to profit, the usurpation of the profit, and points to the injustice of that usurpation; it semantically unites « profit » and « exploitation », two terms that could be separated to argue that the quest for economic profit could occur without raising the issue of its fair allocation. The term, in a way, conveys information about the experience of Creole societies. Steeped in a history fraught with deeply unfair social relations, these societies create forms of critical awareness associated with creative forms of expression, sometimes difficult to pin down because they fall outside intitutional norms. The process subverts words and imposed codes in order to undermine the principles of authority they serve.

C'est à l'issue des premiers mouvements de décembre 2008, où comme en Guyane précédemment, il est question de contester le prix élevé de l'essence que le LKP va voir le jour. La puissante Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens (UGTG) créée en 1973 sur la base d'une «  constellation de syndicats indépendantistes »  [11] est à la tête de la protestation. Mais la segmentation des appareils militants est soudainement emportée par une cohésion inédite. Un ensemble d'organisations associatives et syndicales - 49 au total -  se greffent et laissent émerger la figure d'un leader, le secrétaire général de l'UGTG, Élie Domota, sans pour autant que son syndicat s'arroge la suprématie du mouvement. « D'ordinaire, on n'est jamais d'accord » déclare Élie Domota, mais « là, cette fois-là , il y a eu comme un déclic. En trois heures, on est tous tombés d'accord sur la plateforme »[12]. Les clivages anciens s'avèrent neutralisés. L'unité domine au point qu'un membre du secrétariat général d'un syndicat concurrent  - la CTU (Centrale des Travailleurs Unis) - puisse confirmer que le poids de chacun est devenu équivalent et déclarer que « l'UGTG a renoncé à ses habitudes hégémoniques »[13]. Le LKP est le résultat de cette union.  De manière non fortuite, il inaugure son existence le 20 janvier 2009, jour de l'investiture historique du premier Président noir des Etats-Unis Barack Obama, et lance son appel à la « grève générale ». Les revendications couvrent l'ensemble des domaines de la vie collective, depuis le niveau de vie jusqu'à l'environnement, en passant par la promotion de la culture, l'éducation, la santé, la mémoire collective[14]. Elles sont globalement articulées au motif essentiel de la défense des principes d'égalité et de respect des droits de la personne, ceux-là étant conçus comme en devenir et non pas acquis. La liste qui se présente comme un inventaire détaillé[15] s'achève sur un appel général à arrêter « la pwofitasyon » incluant la poursuite des responsables des « massacres de mai 1967 » perpétrés par les forces armées contre des manifestants dans les rues de Pointe-à-Pitre, et dont le bilan de 87 morts n'a été que tardivement révélé[16].

LKP started as a result of mobilizations which occurred in December 2008 (much as they did earlier in Guyane) to protest the price of petrol. The powerful union Union Générale des Travailleurs Guadeloupéens (UGTG) created in 1973 around a « constellation of unions calling for independance »[12] led the protest. The recent movement, however, operated an unforeseen convergence between diverse organizations; a total of 49 associations and unions turned to a single figure of leadership, the Secretary General of the UGTG, Élie Domota, though his organization does not claim supremacy in the movement. « We usually agree on nothing » states Élie Domota, but « something clicked this time. Within three hours we had agreed on a manifesto »[13]. Earlier divides were overcome, and a sense of unity prevailed, with a member of the General Secretariat of a rival union, the CTU (Centrale des Travailleurs Unis) asserting that all have the same weight and « the UGTG has given up its hegemonic habits »[14]. The LKP is a result of this unity. By no coincidence, it started its official existence on January 20th, 2009, the day the first Black President was being sworn in in the US, and called for a « general strike ». Wide-ranging claims were made in all aspects of collective life, from living standards to environment, cultural promotion, education, healthcare and collective memory[15]. What these claims have in common is their articulation to the essential theme of the defense of equality and respect for individual rights, seen as something to fight for, and not a given. The list which gives an inventory of them[16] concludes with a general call to stop « pwofitasyon », and to indict those responsible for the « massacres of May 1967 », carried out by the armed forces against protestors in the streets of Pointe-à-Pitre and which resulted in 87 deaths, long denied[17].

De ces revendications, celles sur « la vie chère » ont polarisé attention et énergie. La revendication dans un même ensemble de la baisse des prix des produits de consommation courante et de l'augmentation de 200 euros mensuels des plus bas salaires a fait office de détonateur pour les populations antillaises - et sans doute aussi métropolitaines - comme engourdies, et dès lors surprises par cette audace de revendiquer ce à quoi elles ont compris qu'elles étaient simplement en droit d'aspirer : plus de justice dans la répartition des richesses.

Of all these claims, those to do with the cost of living were paid the most attention. Both a decrease of prices of daily necessities, and raises of 200 euros for the least well paid workers were called for, which ignited hopes among French Caribbean and, arguably, metropolitan populations, which awoke suddenly to the fact that it was possible to claim, and to aspire to, a fairer allocation of wealth.

Après 44 jours consécutifs de grève, dont on imagine aisément les dysfonctionnements quotidiens qu'ils ont pu créer, le bilan peut surprendre par le peu de débordements auxquels a donné  lieu un tel mouvement populaire. La violence a été globalement contenue alors que tout laissait présager d'une dérive inéluctable tant les enjeux touchaient au soubassement si profond, douloureux et non pacifié de ces sociétés. Les manifestations de rue « contre la vie chère » réunissant jusqu'à 50 000 personnes à Point-à-Pitre le 14 février ou 30 000 personnes à Fort-de-France le 16 février, ont été solidement encadrées par les services d'ordre des collectifs. À la Guadeloupe, on se souviendra sans doute longtemps de ces hommes vêtus des tee-shirts marqués « Sécurité LKP ». Comparées aux défilés métropolitains parfois quasi silencieux, ces manifestations ont pu prendre des allures de « déboulés » carnavalesques, bruyantes, animées, vivantes, sur fond de gravité et de conscience de ce qui était en train de se jouer. Une chanson-slogan a empli l'espace sonore : « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo » (la Guadeloupe est à nous ; la Guadeloupe n'est pas à eux), la Martinique ayant emboîté le pas avec une version identique à un mot près. Le basculement vers des émeutes de rue s'est pourtant produit, avec des nuits d'une violence particulièrement intense dans les deux dernières semaines du mois de février, et la mort non élucidée d'un syndicaliste, Jacques Bino, aux abords d'un barrage dans la nuit du 17 au 18 février. Les obsèques du syndicaliste - qui laisse son nom à l'accord signé sur les rémunérations supplémentaires de 200 euros mensuels pour les bas salaires - ont constitué un véritable moment de solennité, participant à souder encore plus la collectivité en train de se retrouver dans cette lutte aux aspects inattendus[17]. Amplifiées par le départ d'Yves Jégo, le Secrétaire d'État à l'Outre-mer, nourries par le silence présidentiel et l'âpreté des négociations, et surtout, soumises à un état de latence ne demandant qu'à rejaillir, les violences entrevues tout au long de la période de contestation sont la partie à peine dévoilée du brûlot qui menace les îles. C'est ce qui fait que l'on peut dire - malgré les barricades, les incendies de voiture, les arrestations, les vitrines cassées - que les débordements ont été endigués.

After 44 consecutive days of strike, the practical consequences of which one can imagine, there have finally been relatively few incidents to deplore. Violence did not break out as one could have feared, with a mobilization running so close to the deeply painful and unpacified issues which plague these societies. Street demonstrations against « expensive life » (la vie chère) drew crowds of 50 000 people in Pointe-à-Pitre on Febuary 14th, 30 000 people in Fort-de-France on February 16th, yet were effectively contained by collective security. In Guadeloupe, stewards wore memorable « Sécurité LKP » T-shirts. Compared to the virtually silent demonstrations which take place in metropolitan France, these had overtones of noisy, colourful, lively carnival parades, despite a sense of gravity and of the importance of the matters at stake. A sung slogan rapidly became popular which ran: « La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup sé pa ta yo » (Guadeloupe is ours ; Guadeloupe isn’t theirs), which was copied in Martinique. Street riots did take place, with particularly intense violence in the last two weeks of February, and the unelucidated death of a union activist, Jacques Bino, next to a barricade during the night of February 17th-18th. His name was given to the agreeement signed about the 200 euros raise on low salaries. His funeral was a solemn occasion and contributed to unify further a community forged by this unusual struggle[18]. The violence was kindled by the departure of Yves Jégo, the Secretary of State for Overseas Territories, by the silence of President Sarkozy and the roughness of the negotiations, though much of it remains latent and likely to fire up anytime. The violent incidents which took place during the protest are probably minimal compared to what could have been, barricades, burned cars, broken shopfronts, and arrests notwithstanding.

Populaire, le mouvement l'est, autant en Guadeloupe qu'en Martinique. Sans s'étendre sur les différences qui distinguent chacune des îles-départements, on notera cependant le rôle phare de la première qui de toute évidence a donné le ton de cette massive envolée contestataire, servant de modèle à la mobilisation pour les consœurs de la Caraïbe (la Martinique) et de l'Océan Indien (La Réunion). Le « Collectif du 5 Février » constitué en Martinique n'a cependant pas l'ampleur du LKP. Plus réduit, il est paradoxalement plus « syndiqué » et moins associatif, alors que l'on aurait pu penser que le caractère de « militance culturelle » l'aurait emporté en Martinique au regard d'un contexte guadeloupéen plus radical sur le plan politique. Mais c'est cependant en Guadeloupe que le cercle syndical s'est considérablement élargi pour finir par former un mouvement dans lequel le philosophe Jacky Dahomay voit l'émergence de « la société civile locale ». Une société jusque là privée de sa capacité à « élaborer sa raison commune » et qui aurait enfin trouvé les moyens d'exprimer son unité propre face à l'État français et à la classe politique[18]. Il n'est pas sûr que la Martinique soit traversée par une dynamique aussi profonde de retour sur le collectif, mais le recul s'impose pour envisager de telles interprétations.

The movement is popular in Guadeloupe as well as in Martinique. I won’t go into the differences between the two islands, but Guadeloupe played the more important role, and provided a model for protest in Martinique and in La Réunion (in the Indian Ocean). The « Collectif du 5 Février » formed in Martinique does not have the same scope as the LKP. Paradoxically, unions are more important there than associations, though one could have expected « cultural militancy » to have been foremost in Martinique, Guadeloupe being more radical politically. In Guadeloupe the movement went so far beyond the unions that philosopher Jacky Dahomay has suggested it could be seen as the emergence of a « local civil society », a society that had been deprived of its ability to « elaborate a common reason », and at last found means to express its unity against the French state and the political elite[19]. Such a progressive dynamics is not obvious in Martinique, though we need more time to tell.

En cette journée du 5 mars 2009, après 44 jours de grève, le protocole d'accord est signé à la Guadeloupe et apporte satisfaction en ce qui concerne la plupart des revendications sur la vie chère. La liesse est dans la rue. On parle de « victoire » du LKP[19]. On loue son porte-parole, Elie Domota, dont les commentaires journalistiques affirment qu'il « a géré la crise avec une indéniable maestria »[20]. Mais la figure emblématique du LKP préfère parler « d'étape » et ne pas chanter « victoire »[21]. Le mouvement se veut en marche, pour durer, hors des récupérations du champ politique, « pour créer une citoyenneté populaire »[22].

Today, March 5th, 2009, after 44 days of strike, the agreement is ratified in Guadeloupe, and answers most of the claims about the cost of living. There are celebrations in the street. The LKP is talking of « victory »[20]. Its spokesman Elie Domota is being praised by journalists for « handling the crisis with undeniable maestria »[21]. But he prefers to talk about a « stage » and not to talk of « victory »[22]. The movement wants to continue, to last, without being appropriated by the political, and aims « to create a citizenship of the people »[23].

S'il est bien trop tôt pour envisager le mouvement dans la durée, ou même pronostiquer sur son devenir, il reste possible d'essayer de comprendre en quoi il se présente d'ores et déjà, par les modalités surprenantes de sa mobilisation intense, comme un changement profondément enraciné dans son histoire.

It is much too soon to foresee what will become of the movement, but we can try and understand how it represents a change, with profound historical roots, if only by the surprising modes of intensive mobilization it carried.

 

 

Vers une interpellation inédite sur fond de légitimité incontestée

An unprecedented challenge to an uncontested legitimacy

Le mouvement suscité par le LKP et sans doute dans une moindre mesure par le « Collectif du 5 février » n'est pas, comme on le disait plus haut, une rupture dans le régime habituel de la contestation, du moins si l'on veut bien envisager la profondeur historique qui renvoie à des soulèvements contestataires de grande ampleur tout au long de l'histoire. Pourtant, il apparait comme nouveau et inédit. Ce paradoxe mérite explicitation : qu'est-ce qui rend un mouvement tout à la fois « neuf » et résolument modelé par son histoire ? Il s'agit de voir dans cette antinomie apparente, la succession de temporalités bien distinctes qui ont participé à une certaine typification des sociétés insulaires, typification à mon sens intériorisée, ou sinon admise, par les populations antillaises elles-mêmes jusqu'à gripper les rouages d'une conscience populaire pourtant particulièrement sensible aux motifs de l'égalité sociale depuis le fond esclavagiste d'où elle émerge.

As stated above, the movement carried by LKP and to a lesser degree by the Collectif du 5 Février is not a break with habits of contestation, if set in the historical context of large uprisings. However, it does appear novel and unprecedented. I would like to look at this paradox, of a movement both novel and shaped by history. This apparent contradiction needs to be reset in perspective, on a backdrop of distinct temporalities which have contributed to typify these insular societies; I will argue the typification was interiorized, or accepted, by Caribbean populations themselves, to the point where it paralyzed the workings of a popular consciousness particularly aware of issues of social equality, based as it is on the grounding of slavery.

Le mouvement « contre la vie chère » prend place après une longue période d'assoupissement de la revendication populaire telle qu'elle a pu s'exprimer dans des soulèvements ou émeutes communs jusqu'aux années 1970 et dont on prend le risque de dire que les grèves de 1974 à la Martinique[23], et celles de 1967 à la Guadeloupe[24] clôturent le cycle, avant que les effets de la départementalisation ne se fassent sentir et en dépit du pic des attentats indépendantistes des années 1980 en Guadeloupe. Il n'est pas de dire que la période qui a suivi a été exempte de conflits sociaux, bien au contraire. Ceux-là ont toujours été au centre de la vie politique des sociétés insulaires. Mais la situation qui prévaut au cours des décennies qui suivent et particulièrement depuis « les années Mitterrand » a considérablement brouillé les pistes d'une prise en charge populaire de la question sociale et de son expression politique. L'image d'une société « confortable » a fini par s'imposer au fur et à mesure que l'État français importait les moyens d'une économie de services reposant largement sur les transferts sociaux et l'emploi dans la fonction publique.

The mobilization against « expensive life » took place after a long period of drowsiness of popular claims, as expressed in frequent uprisings and riots until the 1970s. I would venture to say that the strikes of 1974 in Martinique[24], and those of 1967 in Guadeloupe[25] were the end of that cycle, before the effects of départementalisation were fully felt, despite the independentist bombings in Guadeloupe during the 1980s. I don’t mean that there were no social conflicts in the ensuing years, far from it: they have always been central to the political life of these islands. But recent decades, particularly since the Mitterrand presidencies, have considerably complicated popular understandings and the political expression of social issues. The image of a « comfortable society » has imposed itself gradually, as the French state constructed a service-based economy, based on social benefits and public employment.

De fait, l'augmentation du volume de richesse a été particulièrement nette. Entre 1950 et 1980, le PIB martiniquais par habitant a été multiplié par 7 plaçant ainsi la Martinique aux cotés de la Guadeloupe dans le peloton de tête des îles les plus riches de la Caraïbe. Pour l'année 2007, ce même PIB par habitant s'élevait à 3200 euros à la Dominique et 4125 euros à Sainte-Lucie, les îles indépendantes voisines de la Martinique. À la même période, il était respectivement de 19 700 et 17 400 euros pour la Martinique et la Guadeloupe. Élevé dans la zone caraïbe, cet indicateur reste néanmoins, pour les DOM, nettement au-dessous de celui de la métropole où il atteignait 29 765 euros par habitant (2007)[25]. On comprend dès lors qu'il laisse, avec une batterie d'autres indices de progrès brandis tout au long des trois dernières décennies, s'installer l'idée de sociétés favorisées dont l'image ne cesse de se construire en contrepoint de la destinée dramatique d'Haïti, l'ancienne « île sœur », figure qui finit par  incarner une dualité exclusive et terrible entre une indépendance miséreuse et une dépendance opulente. Trois décennies installent des clichés difficiles à combattre parce que pris dans cet étau entre deux situations contrastées : celles des pays caraïbes en proie aux problèmes de développement ; celles des pays occidentaux épicentre de l'économie mondiale. Le phénomène d'enrichissement est néanmoins pour partie réel. Résultat de la substitution de la vieille économie de plantation par le secteur des services, l'économie post-départementaliste se présente dans un profond déséquilibre d'où émerge une activité tertiaire omnipotente rapidement qualifiée « d'hypertrophiée » qui regroupe 81% des salariés (72% en métropole). Avec l'encouragement à l'émigration, l'emploi dans la fonction publique a constitué le levier pour le « rattrapage » économique des îles. Les fonctionnaires  représentent environ plus du quart (26%) de l'emploi total en Martinique (21% en métropole)[26]. Si ces agents du secteur public se sont retrouvés placés sous un régime privilégié leur accordant la fameuse « prime de vie chère » équivalente à 40% de traitement supplémentaire par rapport aux salaires métropolitains, les autres statuts se sont vus le plus souvent accorder des taux de rémunération plus bas qu'en métropole jusqu'à ce que la parité soit obtenue (1996 pour le SMIC ; 2000 pour le RMI)[27]. Dans un contexte historiquement marqué par des stratégies systématiques d'affaiblissement de la production vivrière destinée au marché local, la masse monétaire ainsi distribuée pour les traitements, salaires et différentes prestations s'est accompagnée de l'importation massive de biens de consommation. Ainsi s'est trouvée édifiée une logique des plus paradoxales souvent mise en exergue : produire ce que l'on ne consomme pas, et consommer ce que l'on ne produit pas, le tout affichant un formidable déséquilibre de la balance commerciale. Le secteur de l'export concerne essentiellement les produits agricoles dans un contexte de recul permanent des surfaces cultivées. À la Martinique, le raffinage de produits pétroliers exportés vient rendre le bilan de cette dépendance économique à peine un peu moins catastrophique qu'en Guadeloupe[28].

It is a fact that wealth increased considerably. Between 1950 and 1980 the GDP of Martinique was multiplied by 7, making it one of the richest islands of the Caribbean along with Guadeloupe. In 2007 GDP per head was 3200 euros in Dominica, 4125 euros in Ste-Lucie, neighbouring independent islands; in Martinique and Guadeloupe the figures were 19 700 and 17 400 euros respectively. While these figures are high for the region, they are considerably lower than the average for metropolitan France, 29 765 euros in 2007[26]. Along with a number of other indicators testifying to undeniable progress during the last three decades, these give credit to the idea of privileged societies. Opposed to the tragic destiny of Haïti, the old « sister island », they allow the construction of the alternative of abjectly poor independence vs. opulent dependence. Stereotypes die hard because of the enormous gap between the two situations: on the one hand, Caribbean countries struggling to develop their economies; on the other, Western countries which rule the world economy. While the societies did indeed become richer, as a result of the plantation economies giving way to service-based economies, these were characterized by a marked imbalance (with services employing 81% of the workforce, vs. 72% in metropolitan France). The two levers of growth were emigration, which was encouraged, and public employment. Civil servants represent over a quarter of the workforce (26% in Martinique, vs. 21% in metropolitan France)[27], and receive preferential treatment since they receive a « cost of living bonus », 40% over salaries paid to civil servants based in metropolitan France. Other salaries tended to be lower than in metropolitan France, until equality was finally obtained (in 1996 for the minimum wage, in 2000 for the RMI, the minimum income for people 25 years of age and over).[28] In a general context of deliberate undermining of local food production, the money thus handed out in salaries and benefits triggered high imports of goods. Hence a peculiar economic order, oft depicted, in which the islands produced what they didn’t consume, and consumed what they didn’t produce, with a general picture of massive trade deficit. Exports are mostly agricultural products, even as cultivated surfaces shrink. In Martinique, refined oil slightly mitigates the situation, but economic dependence is nearly as absolute as it is in Guadeloupe[29].

Ces années succédant à la départementalisation ont donc été marquées par une montée en puissance des dispositifs d'un décollage économique particulier mettant en porte-à-faux, sur tous les plans, les sociétés locales vouées à intégrer un cadre lointain, pourvoyeur d'un mirage. « Surconsommation » ; « économie sous perfusion », « économie artificielle » « économie faussement riche », autant de vocables largement utilisés pour traduire cette réalité décalée pour des populations à la fois intégrées dans un espace sur lequel elles n'ont pas d'emprise (l'espace national français) et comme placées à côté d'elles-mêmes (l'espace caribéen). L'émergence de la classe des fonctionnaires, ainsi que l'importance des autres dispositifs de transferts de fonds publics liés aux revenus sociaux ont accrédité la vision d'une société fabriquée, dépossédée d'elle-même en même temps qu'engagée dans une fuite en avant par l'adoption d'un modèle exogène. La départementalisation est ainsi venue achever le processus ancien d'assimilation et porter à son comble cette contradiction qui n'a cessé de tarauder les systèmes antillais : celle de la fusion entre deux parties liées par des trajectoires conflictuelles, la décolonisation statutaire s'effectuant non pas sous le principe de la séparation, mais sous celui de la dilution. Cette situation a fait l'objet de nombreuses analyses tout au long des années 1970-80 où l'idée d'une nouvelle perte s'est imposée comme irrémédiable, succédant à celles répétées au cours de l'histoire : l'arrachement à l'Afrique ; la « mort sociale » de l'esclavage » ; l'illusion abolitionniste enchâssée dans la continuité de l'oppression coloniale. Dans ces interprétations où domine ce qu'il est convenu de nommer le paradigme de « l'aliénation », le malaise antillais a été vu comme s'intensifiant au travers de cette tendance accrue « à exister par référence »[29], à ne devenir soi-même « qu'en renonçant à sa condition, en brisant tout lien communautaire, en refusant son héritage et à la limite sa personne »[30]. C'est la période de formulation des fameuses thèses sur la « dépossession »[31] ou la « déréalisation »[32]. Et si certains auteurs finissent par voir « l'aliénation » comme « la tarte à la crème de l'intellectuel antillais », ils n'en finissent pas moins par postuler que « la départementalisation a détruit en quelques décennies la communauté fragile mais réelle que l'Histoire dans ses errements avait tout de même créée »[33].

The years after both islands were made French départements saw an economic take-off which, in all respects, put local societies in an uncomfortable position, and had something of a mirage. « Overconsumption », « assisted econonomy », « artificial economy », were among the phrases used to describe the reality of populations both integrated into a space over which they have no control (French national space) and in a way uprooted from their proper place (the Caribbean). The emergence of a class of civil servants, and the importance of other public monetary transfers, lent credence to the image of a fabricated society, dispossessed of its own destiny, and condemned to keep running to catch up with an exogenous model. Départementalisation thus compounded the old process of assimilation and exacerbated the contradiction which haunts Caribbean systems: two fused yet opposite parts following conflictual trajectories, with statutory decolonization taking place not as separation, but as dilution. This contradiction was repeatedly analyzed throughout the 1970s and 80s, with a new sense of loss taking over from earlier historical losses: being torn from Africa; the « social death » of slavery; the illusion of abolition within the context of continued colonial oppression. In these interpretations, the dominating paradigm is that of « alienation », and the « Caribbean malaise » has been described as intensified by this tendency to « exist in reference to »[30], to be oneself « only by renouncing one’s condition, breaking community ties, refusing one’s heritage and even one’s very self »[31]. In those years the famous ideas of « dispossession »[32] or « derealization »[33] were formulated. And while some authors see « alienation » as « Caribbean intellectuals’ hackneyed notion », they still concede that « départementalisation destroyed in a few decades the fragile, but real, community that history, for all its faults, had nonetheless created »[34].

Est-ce cette communauté qui émerge de nouveau dans le mouvement social initié par le LKP ? Toujours est-il que sans avoir besoin de postuler sur la dépendance départementaliste en termes de perte inéluctable d'un potentiel communautaire tellement mis à mal par l'histoire, on peut avancer quelques commentaires sur le caractère spécifique de ces trente dernières années. Elles ont vu de toute évidence s'installer un double profil sociétal, dont la première facette a sans doute bien plus retenu l'attention que la seconde dans ce regard porté sur le réel antillais vu comme « décroché ». D'un côté, première facette, on a affaire à une situation sociale, politique et économique, entrée de plain-pied dans le processus de départementalisation. Elle a pu donner lieu à une  tendance que certains analystes des années 1980 ont décrite comme « une course à la rente »[34], « une attitude de demande permanente »[35] où le sujet consommant montre sa capacité à intégrer le modèle de l'Autre[36]. Cette tendance a été très justement interprétée comme « le coût social » des transferts financiers qui se mesure à l'aune de l'atteinte à la dignité de la personne qu'ils occasionnent quand se profile une dépendance ou un assistanat déresponsabilisant[37]. D'un autre côté, seconde facette, cette dynamique a opéré par recouvrement des clivages structuraux anciens, masquant les articulations et aménagements qu'ils étaient en mesure d'opérer pour perdurer et conforter des positions historiquement dominantes. La société post-départementale n'a pas créé une société nouvelle mais plaqué sur de l'ancien entièrement colonial un cadre nouveau qui se voulait entièrement républicain. C'est sur ce plan que se loge la face cachée de cette pseudo entrée dans une assimilation égalitaire, celle qui entretient et génère des écarts sociaux qui ne vont pas cesser de s'accroître, incapables d'être absorbés par une économie de transferts parvenue rapidement à ses limites.

Is that community the one that is re-emerging in the social movement led by the LKP? Though we can’t tell how much of that potential community was in fact irretrievably lost as a consequence of départementalist dependence, we can make a few points about what occurred in the past thirty years. They gave rise to a dual social profile, one aspect of which was paid more attention than the other, with the emphasis on Caribbean reality as « disconnected ». First aspect, the social, political and economic situation as transformed by the process of départementalisation developed a tendency described by analysts in the 80s as « a quest for hand-outs »[35], « an attitude of constant request »[36] in which the subject of consumption shows his capacity to integrate the model of the Other[37]. This tendency has been rightly interpreted as « the social cost » of financial transfers, to be evaluated on the basis of much they undermine people’s dignity, to what extent personal responsibility is lost by dependent or assisted persons[38]. The second aspect is that the change was operated in conformity with ancient structural divides, with historically dominating positions being continued and consolidated rather than rearticulated and reworked. Post-départemental society is by no means a new society. Rather it superimposed a framework that aimed to be totally republican on the former, completely colonial order. That is the limit of pseudo-egalitarian assimilation, since social inequalities are maintained or made worse, and the economy of transfers is unable to reduce them.

Depuis les années 1980, cette double tendance a rendu impossible le discernement, y compris peut-être dans le domaine de la recherche qui semble avoir rencontré bien des difficultés à affirmer la force des processus d'inégalité dans des sociétés volontiers décrites comme riches et développées, même de manière « artificielle ». Les conflits sociaux de cette période se comprennent selon cette double tendance où l'application des cadres républicains le dispute à la reconduction des cadres colonialistes. Devenus plutôt sectoriels, ces conflits peinent à n'être pas vus autrement que comme « du toujours plus » pour des secteurs sociaux en définitive favorisés. La réputation d'îles « aux grèves » se fabrique[38]. La légitimité des motifs de ces contestations tout à la fois sporadiques et fréquentes est loin d'être acquise pour des sociétés à propos desquelles on parle de « statut doré » et de « paradis » pour les fonctionnaires[39] ; « de vie de nabab des dockers de Fort-de-France »[40]. Les revendications se perdent dans l'indécision de la cible qu'elles visent entre l'amélioration des statuts qui est mise en avant, et la remise en cause plus sourde et voilée de la continuité structurelle pressentie. Le discours militant se fait « fantoche » tant plane sur lui la suspicion de n'être que le luxe d'un mal-être identitaire inapproprié. Les mouvances radicales et indépendantistes ne parviennent plus à rendre leurs projets crédibles. Les suffrages qu'elles gagnent se font paradoxalement l'écho d'un déficit de croyance en une indépendance véritable où la confiance se reporte dans la seule vocation d'un patriotisme plutôt culturel qu'incarnent les partis sortis des urnes, comme le MIM (Mouvement Indépendantiste Martiniquais) dont le fondateur Alfred Marie-Jeanne est l'actuel Président du Conseil Régional de la Martinique[41].

Since the 1980s, these two aspects seem to have obfuscated judgment, even that of researchers, who did not really detect the inegalitarian processes in societies seen as rich and developed, even if « artificially » so. Social conflicts are to be understood in the light of this twofold tendency to apply republican frameworks and consolidate colonial frameworks. Those conflicts which arose in particular economic sectors were dismissed as « asking for more » on the part of already favoured sectors. A reputation of « strike islands » was constructed[39]. The legitimacy of protest is always questioned about these societies seen as a « paradise for civil servants »[40], and whose dockers could be described as « nabobs »[41]. Claims sound unclear, torn as they are between explicit calls for an improvement of status, and a more muffled and indirect questioning of structural continuities. Activist discourse is perceived as fake, it is suspected of expressing nothing more than the indulgence in unsuitable identity politics. Radical and independentist movements no longer seem credible. The votes they earn in fact merely disguise the lack of belief in real independence, and signify no more than a form of cultural patriotism: this is exemplified by the parties elected, such as the MIM (Mouvement Indépendantiste Martiniquais) whose founder Alfred Marie-Jeanne is currently President of Martinique’s regional assembly[42].

La période qui s'achève est celle d'une immersion de la conscience populaire dans les strates premières de la départementalisation, celles qui ont camouflé et rendu difficile le témoignage et la dénonciation de situations restées profondément inégalitaires et ceci en raison du dilemme moral que faisait naître un enrichissement aussi soudain qu'inégal et trompeur. Au terme de cette période, il est même possible d'envisager l'intégration des sociétés insulaires à leur métropole « en voie d'être totalement accomplie et leur altérité culturelle d'être finalement acceptée par le pouvoir métropolitain comme ne menaçant pas l'unité de la République »[42]

The period which is now ending saw popular consciousness stranded on the superficial levels of départementalisation, which hid and made difficult to articulate clearly the persistence of deep unequalities: the sudden bonanza, deceitful as it was, caused a moral dilemma. It even became possible to think insular societies’ integration within metropolitan France « was virtually complete, their cultural otherness being finally accepted by metropolitan powers as unlikely to harm the unity of the Republic »[43].

La période qui débute pourrait correspondre à l'expression retrouvée d'un esprit critique populaire que l'anthropologue Richard Price pense toujours être disposé à rejaillir au sein de la société martiniquaise. Car « la modernisation, l'assimilation voilent à peine l'élément de résistance qui n'est jamais loin de la surface de la conscience populaire »[43]. Ce que cette période apporte de nouveau depuis le 20 janvier, c'est la reconquête d'une confiance en soi dans le champ de la contestation, la réaffirmation d'une assurance en un combat désormais dégagé des ambiguïtés d'une polarisation sectorielle. Le mouvement « contre la profitation » s'attaque en définitive aux questions sociales et non pas à leur recouvrement sous les acquis de la départementalisation. Cette assurance s'appuie sur une légitimité nouvelle fournie par une situation désormais difficile à éluder. Le pendant de la départementalisation ne peut plus se constituer en « face cachée ». Que sa dénonciation massive s'opère en pleine période néo-conservatrice n'est certainement pas un hasard, mais là encore il faudra le recul nécessaire pour comprendre les conditions de possibilité de ce renouveau de la contestation populaire. L'acquisition pour cette dernière d'un fort capital de légitimité ne fait cependant aucun doute à la vue des constats que la presse de tous horizons s'accorde à tenir pour preuve d'une situation inacceptable. On découvre avec stupéfaction « les chiffres accablants de la réalité sociale » dans les DOM pour lesquels « il suffit pourtant de prendre les chiffres de la mal-vie en métropole et de les multiplier. 23% de la population active au chômage, trois fois plus qu'en France (sic). Quatre fois plus de RMIstes (...) et deux fois plus de pauvres malgré un seuil de pauvreté fixé plus bas ».[44] Le taux de chômage des jeunes n'en finit pas de dire l'ampleur du désastre économique avec plus de 50% des moins de 25 ans sans emploi avec une précarité encore plus grande pour les non diplômés (60% sont au chômage)[45]. On apprend ce que « vie chère » veut dire : le prix des produits de base apparaît ahurissant, y compris dans le « hard discount » où l'on enregistre un écart de l'ordre de plus de 40% par comparaison à la métropole. S'agissant de produits plus sophistiqués, comme les plats cuisinés, la différence grimpe jusqu'à 112%[46]. On entrevoit alors une autre dimension des îles qui rompt définitivement avec le destin que leur attribue l'imaginaire métropolitain et qui revient à apporter selon les mots empruntés à Jacky Dahomay, « un peu de soleil, de plage et de cocotiers à l'identité républicaine française souffrante ou épuisée »[47]. La souffrance  n'échappe bien évidemment pas aux espaces insulaires, souffrance que les chiffres laissent seulement supposer tandis que des études plus fines disent l'ampleur de la « détresse créole » des populations vulnérables évoluant souvent dans des contextes de grande pauvreté[48]. Que le mouvement construit par le LKP et le « Collectif du 5 février » ait pu parvenir à en convaincre les interlocuteurs du conflit et l'opinion hexagonale accompagne la restauration d'une dignité. Le peuple se dit « doubout » (debout) et interpelle avec une force régénérée les gouvernants obligés de se rallier à l'imparable teneur des chiffres.

The period that is now beginning could see the rebirth of expressions of popular critical thinking, which anthropologist Richard Price thinks is ever ready to resurface in Martinique. For him « modernisation, assimilation barely disguise the element of resistence which is never far from the surface of popular conscience »[44]. What is new since January 20th is the recovery of self-esteem, the return of assertiveness to contest and lead a fight freed from the ambiguities of a sectorial polarisation. The movement against « profitation » deals with social issues and not with their covering up by the benefits of départementalisation. This new-found assertiveness derives from a sense of legitimacy, with the downside of départementalisation being all but impossible to evade. It is no accident that it is being exposed in our neo-conservative times, though once again more hindsight will allow for a proper analysis of the conditions which made this revival of contestation possible. That it is widely perceived as legitimate is obvious from media reports, as evidence of an inacceptable situation accumulates. One is astonished to discover « the appalling figures measuring social problems » in overseas départements, where « figures of deprivation in metropolitan France are multiplied. 23% of the workforce is unemployed, three times the figure for France (sic). Four times the proportion of people living with the RMI (…) and twice the proportion of poor despite the fact the poverty line is lower ».[45] Youth unemployment is telling of the economic disaster, with 50% of those under 25 years out of work (60% for those without a degree).[46] The real meaning of « vie chère » is made explicit: prices for everyday items are staggering, even in « hard discount » stores, in the area of 40% above prices in metropolitan France. For less essential items, such as ready-made meals, the difference is as much as 112%[47]. This aspect of Caribbean islands does not sit neatly with their casting in metropolitan imaginations, as, in the words of Jacky Dahomay, territories conferring « a modicum of sun, beach, and palm trees on a sickly, exhausted republican identity »[48]. Suffering is by no means absent from tropical islands, as these figures begin to suggest, while more detailed studies unveil more precisely the extent of « Creole distress », the vulnerability of populations close to absolute destitution[49]. The movement initiated by the LKP and the « Collectif du 5 février » succeeded in opening eyes on these phenomena, both among negotiators and metropolitan public opinion, thereby reclaiming dignity. The people described itself as « doubout » (upright, standing) and found new strength to challenge a governing class which couldn’t ignore the glaring facts set out in figures.

Mais le capital de légitimité naît aussi du dévoilement d'une réalité concomitante à la question socio-économique, affrontée résolument, et surtout, amenée de manière inédite à être reconnue comme telle, y compris par les responsables au plus au niveau de l'État. Il s'agit de la dimension raciale des rapports sociaux qui forment le substrat des sociétés insulaires. Moment historique où l'on admet qu'au sein de la République perdure l'existence d'un groupe dont les mécanismes de reproduction de sa position d'élite repose sur une stricte endogamie raciale. Moment historique où l'on comprend la lourdeur des héritages coloniaux et esclavagistes, où un tabou est levé, tant il apparaît que « le mouvement social a ôté les inhibitions »[49]. À l'heure où la crise financière intime à moraliser le libéralisme, la dénonciation des pratiques monopolistiques du groupe des Békés (descendants directs des colons et maîtres esclavagistes blancs[50]) se trouve facilitée. À la suite du déclin agricole des années 1960, ce groupe qui forme moins de 1% de la population, a réussi une formidable reconversion économique dans le secteur import-export, réussite fondée sur la gestion spéculative du patrimoine foncier dont il était le principal détenteur[51]. La captation d'une population solvable (le secteur de la fonction publique) doublée de la mainmise des grandes entreprises familiales sur le secteur de la grande distribution (40%) et de l'industrie agro-alimentaire (90%) explique la pratique de prix élevés que le coût du transport à lui seul ne suffit pas à justifier[52]. Ce doublon explique aussi, par effet d'entraînement des autres acteurs-entrepreneurs, le « tout à l'hypermarché » qui s'est installé dans les îles, étouffant les possibilités de renouvellement du tissu économique local.

But legitimacy also derived from the unprecedented acknowledgement, even by high-placed representatives of the state, of another aspect of social and economic unequalities: the racial dimension of social relations in these islands. It is a historical turning point: for the first time the existence, within the Republic, of a group whose reproduction as an elite is based on strict racial endogamy, is acknowledged; for the first time a taboo is lifted, the enduring weight of colonial and slavery is made manifest, thanks to the way « the social movement disinhibited people »[50]. In a context of financial crisis, as « moralizing » liberalism is seen as necessary, it becomes easier to point an accusing finger at the monopolistic practices of the Békés (direct descendants of White colonists and slave masters[51]).  After the agricultural decline of the 1960s, this group, which numbers less than 1% of the total population, was remarkably successful in trading activities, a success facilitated by speculation on land, of which it was the main owner[52]. The combination of a solvent market (civil servants) with the weight of big family companies in retail (40%) and the food industry (90%) accounts for the inflated prices that transportation costs alone cannot justify[53]. It also explains why the islands converted so rapidly and totally to super- and hypermarkets, with devastating effects on smaller outlets.

La puissance de la minorité des Békés, c'est la réactualisation d'une réalité ancienne non révolue. Non pas une rémanence, ni une « butte-témoin » mais un rapport structurel encore doté d'efficacité, dont le schème d'organisation symbolique continue de puiser à la représentation raciale. Coïncidence fortuite et tellement opportune, le documentaire unique en son genre, diffusé sur la chaîne Canal+  le 30 janvier 2009, et disponible sur les sites internet, vient pour la première fois dévoiler l'univers caché de ce groupe réputé « discret », quasi reclus dans ses quartiers des communes du centre atlantique de la Martinique[53]. Les grandes fortunes bâties sur les monopoles ; les lobbies mobilisant de puissants réseaux relationnels et les scandales « affairistes » comme celui lié au désastre écologique de l'utilisation pourtant interdite des pesticides à base de chlordécone, apparaissent au grand jour. Plus crucialement encore, un des membres du groupe affirme ce qui est au fondement du groupe : la volonté de « préserver la race ». Cette déclaration, diffusée en plein déroulement d'un mouvement social d'une ampleur inédite, se traduit aussi par des conséquences inédites : la mise en examen du Béké ayant tenu ces propos - Alain Huygues Despointes - pour « incitation à la haine raciale et apologie de crime contre l'humanité » [54]. Pour la première fois apparait comme une cohérence entre le cadre républicain qui s'est doté d'une loi relative à la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité, suivi de la création d'un « Comité pour la mémoire de l'esclavage », et la manière d'envisager des pratiques d'exception au sein du dispositif d'égalité et de fraternité citoyennes[55]. Pour expliquer cette disposition nouvelle, qui traduit comme une prise en compte « sérieuse » et non plus ignorante, ou faussement incrédule, il faudra sans doute mettre en rapport les événements de ce début d'année 2009 avec l'ampleur du débat sur la mémoire de l'esclavage qui les a précédés[56].

The might of the Béké minority re-enacts an ancient reality never eradicated; it is not a mere left-over, but a still operative structural relationship, the organizing principle of which is still a racial representation. Coincidentally, a documentary film was shown on television (Canal+) on January 30th, 2009, and made available on the web: it showed for the very first time the inside of a group known as « discrete », which leads a reclusive life in communities of the Atlantic centre of the Martinique[54]. Huge fortunes built on monopolies, the powerful networks of lobby groups, and scandals such as the ecologic disaster resulting from the illegal use of kepone-based pesticides, were all publicized. What clinches it is that one of the Békés interviewed reveals the cornerstone of the group: the will to « preserve the race ». This statement, aired publicly in the midst of an unprecedented social movement, also had unforeseen consequences: the Béké, Alain Huygues Despointes, was charged with « incitation to racial hatred and eulogy of a crime against humanity »[55]. It is the first instance of the republican framework, which passed a law designating slavery as a crime against humanity (and set up a « Committee for the memory of slavery »), making exceptions possible within the general regime of equality and fraternity between citizens[56]. To fully account for this novelty, which testifies to a new awareness, it will probably be necessary to read the events of early 2009 in the light of the wide-ranging debate on the commemoration of slavery which preceded them[57].

La première victoire des populations qui se sont ralliées au LKP est sans doute celle de n'avoir laissé planer aucun doute sur la légitimité des revendications qui les animaient, reconnaissance exprimée d'une certaine manière par la déclaration du Secrétaire d'État à l'Outre-mer, Yves Jégo : « Cette crise, elle traduit autre chose qu'une crise sociale. La structuration de l'économie est complètement archaïque, c'est un héritage des comptoirs coloniaux (...). Le conflit entre les colons et les esclaves nous remonte à la figure »[57]. En d'autres mots, la « profitation » est bel et bien vue comme dotée d'un principe de réalité.

The main success of the populations acting with the LKP is that they left no doubt about the legitimacy of their claims, which was in a way acknowledged by the Secretary of State for Overseas Territories, Yves Jégo, who said: « This crisis is not a mere social crisis. The structure of the economy is totally archaic, it is the legacy of colonial trading posts (…). The conflict between colonists and slaves is hitting us in the face »[58]. In other words, « profitation » has a reality in facts.

 

 

L'histoire tout à la fois nouvelle et recommencée

History both new and repeated

La nouveauté de ce mouvement vient donc de l'achèvement d'une longue période d'hésitation sur la façon de se situer face à la départementalisation. Difficile à décrier dans les aspects de « parité » et « d'égalité » qu'il a mis en place, le statut de département a cependant laissé irrésolue la question de la reconduction des positions dominantes, des clivages raciaux et celle de la création de nouveaux déséquilibres profonds. Au cours de ce mouvement, il semble acquis que l'alerte donnée par Aimé Césaire dès 1972, pourtant défenseur historique de la loi d'assimilation, est désormais fondée : « Assimiler les Antilles et leurs sœurs aux départements de la France, ne signifie pas seulement introduire plus de justice dans la société d'outre-mer, mais aussi prendre l'initiative d'une politique à court terme qui assainirait l'économie de ces territoires, en l'arrachant aux authentiques monopoles privés des industries dont dépend toute la vie de ces colonies »[58].

The movement closed a long period of hesitancy about the position to be taken about départementalisation. Aiming as it did to establish « parity » and « equality », the status was above criticism; however, it did not answer the question of dominant positions being consolidated, of racial divides, and the creation of new imbalances. This movement reasserted the truth of Aimé Césaire’s warning (though he himself supported the law of assimilation): « Assimilating the Caribbean islands and their sisters to French départements doesn’t only mean to foster more justice in overseas societies, but also to initiate a short-term policy to clear up the economy of those territories, by eradicating the private monopolies which condition their whole life »[59].

 « Département en théorie ou colonie en réalité ? » pouvait-on lire sur les pancartes des manifestants des rues de Pointe-à-Pitre. On sait que la question de l'indépendance n'a été à aucun moment, au moins jusqu'à la date d'écriture de cet article, un argument de lutte, même si certaines des composantes de ce mouvement  comme l'UGTG affirment leur conviction indépendantiste. Si la nécessité de composer une base large et consensuelle a pu aider à tenir à distance cette préoccupation, elle n'est peut-être pas la raison essentielle de ce désengagement vis-à-vis de la question nationale. C'est sur ce point que l'on retrouve la spécificité ancienne des luttes sociales aux Antilles françaises, spécificité qui ne cessera de se conforter au fur et à mesure que l'histoire des îles va se trouver intimement concernée par l'avancée républicaine, dès la période révolutionnaire. Le mouvement initié par le LKP reconduit d'une certaine manière l'exigence d'égalité qui n'a cessé d'être mise au cœur des luttes d'émancipation. Plus qu'elle ne remet en cause l'appartenance au cadre républicain, elle interroge avant tout ce cadre, ce que traduit parfaitement cette question posée entre la théorie du « département » et la réalité de la « colonie » : la république sommée d'être véritablement républicaine.

« Theoretical département or real colony? » read some signs carried by demonstrators in the streets of Pointe-à-Pitre. The issue of independence was never raised (at least until the date at which this article was written), even though some of the members of the movement, such as the UGTG, are independentist. This issue may have been kept at bay by the need to construct a large and consensual platform, but that is probably not the main reason why there was no engagement with the national question. It is a tradition of social fights in the French Caribbean, consolidated as the history of the islands got enmeshed in the process of republican progress, since the Revolution. The LKP movement reasserts, in a way, the call for equality that has been central to the struggle for emancipation. The sense of belonging to the republican framework is not at fault, the framework is being questioned: that is the meaning of the alternative between a theoretical département and a real colony. It is a call for the republic to be really republican.

C'est bien une rupture avec la « temporalité départementaliste » qui semble s'opérer pour renouer avec ce soubassement des sociétés créoles toujours en éveil face à la question de l'égalité et de la liberté. Une rupture que les protagonistes sur place voient comme un choc, quelque chose qui est soudainement devenue possible à réaliser et exprimer comme en témoignent ces réactions recueillis auprès de Guadeloupéens par le journal Libération : « On a vu [sur la chaîne privée Canal 10] le préfet entouré de ses collaborateurs, tous blancs, lire comme au théâtre un texte du ministre, se lever et s'en aller (...).  Quasiment au même moment, les syndicats patronaux presque tous blancs eux-aussi, quittent aussi la pièce. Dans la grande salle, il ne reste que des Noirs. C'était très fort. Et ceux qui restent - la délégation LKP et les élus politiques - se mettent tous à parler en créole. L'Etat français comme un corps étranger ». Ou encore « Cela a été comme un choc. On entendait des choses que l'on savait, mais là, d'un coup, cela nous sautait à la tête »[59]. La parole se délie, se délivre et rend compte d'un niveau de conscience et de clairvoyance fabriqué en contrebande des discours formatés. « On nous a transformés en tube digestif » au long d'un parcours historique qui est vu comme allant « du code noir au code barre »[60] : formules nouvelles pour renouveau de la pensée... Depuis Haïti, société pourtant bien en-deçà de la situation de pauvreté des Antilles françaises, un journaliste du « Nouvelliste », Dieudonné Joachim, souhaite le même « réveil » après « l'hibernation » et voit « Liyannaj Kont Pwofitasyon » comme le « résultat d'un sursaut d'orgueil »[61].

There seems to be a break with « the time of the départements« , and a return to earlier concerns of Creole societies, always alert to issues of equality and liberty. This break was experienced by locals as a shock, as a sense that it suddenly became possible to realize and express things left unsaid until then; thus inhabitants of the Guadeloupe quoted in the newpaper Libération: « We saw (on private television channel Canal 10) the prefect, surrounded by his collaborators, all white, read theatrically a text by the Minister, get up and leave (…). Practically at the same time, employers’ organizations, nearly white also, left the room. In that large room, only Black people remained. It was an incredible feeling. Those who were still there – the LKP delegation and the local elected representatives – all started speaking Creole. The French state as a foreign body »; « It was a shock. We heard nothing that we didn’t already know, but all of a sudden it was all out in the open »[60]. Tongues were loosened, freed, and suddenly released bootlegged truths hitherto hidden by fabricated discourse. « We were transformed into digestive systems », at the end of a historical downfall from « the Black Code[61] to the bar code »[62]: new phrases from freed minds. In Haïti, though poorer as a whole than the poorest of the French Caribbean, a journalist writing in the « Nouvelliste », Dieudonné Joachim, calls for a similar « awakening » after « hibernation » and see LKP as « the result of a spurt of pride »[63].

Retour dans l'ancrage d'une tradition de pensée populaire critique ? Tout le laisse penser, au moins dans le temps de l'accomplissement du mouvement. Parce qu'elle confronte la République française à ses contradictions profondes, parce qu'elle réaffirme en même temps la puissance des valeurs que devraient porter l'idéal républicain, la lutte contre la « profitation » reproduit des conduites de rébellion anciennes animées par ce que Jacky Dahomay a su si bien nommer « la pulsion d'égalité » pour des cultures de « la contre-plantation », c'est-à-dire des cultures « réactives » érigées dans le creuset des systèmes de domination exclusifs[62]. À la Guadeloupe, les révoltes d'esclaves qui précèdent la première abolition ont pu être analysées comme ayant joué un rôle déterminant dans le fondement de la pensée républicaine universaliste, comme une contribution ayant offert un nouveau contenu à l'égalité citoyenne[63]. À la Martinique, l'Insurrection du sud qui se déroule au moment de la proclamation de la Troisième République, en précédant de quelques mois la Commune de Paris, s'inscrit elle aussi, comme d'autres moments insurrectionnels, dans l'interrogation permanente de la visée d'une société fondée sur la justice[64]. Comme il est d'ailleurs troublant de retrouver dans les propos du responsable de la CGPME[65] à l'encontre des membres du LKP, le strict équivalent du vocabulaire utilisé par les membres du Tribunal qui a jugé les insurgés de 1870 : « Ils veulent le chaos, ruiner les entreprises [les plantations en 1870] et installer leur ordre nouveau »[66]...

Is there, then, a return to the tradition of critical thought? It does seem so, at least as long as the movement lasted. The struggle against « profitation » confronts the French Republic to its own contradictions, and reasserts the values that should be carried by the republican ideal, and by so doing it recalls ancient rebellions spurred by what Jacky Dahomay has fittingly called « the equality drive » in cultures of the « counter-plantation », reactive cultures born from systems of exclusive domination[64]. Slave revolts which occurred in Guadeloupe prior to the first abolition have been analyzed as playing a crucial part in the construction of republican, universalist thought, as a contribution giving a new meaning to the equality of citizens[65]. In Martinique, the Southern Insurrection which took place as the Third Republic was being proclaimed (a few months before the Paris Commune) also  challenged French ideals of a society based on justice[66]. It is fascinating to hear a manager of the CGPME[67], raving against the LKP, echo the words used by the judges who tried the insurgents of 1870: « They want chaos, to ruin companies (plantations in 1870) and to install a new order « [68]

Les Antillais seraient-ils plus républicains que la République ? Plus visionnaires que leurs compatriotes métropolitains ? Tout en prenant le risque de la critique d'un abus de naïveté idéaliste, c'est ce que j'affirmerai, notamment parce que la perspective historique y invite. Sans présumer de ce que le mouvement initié par le LKP deviendra, il restera dans le moment de son expression même, un élan de conscience critique, « une conscience ouverte, à vif » comme le disent les auteurs antillais du « manifeste pour des  'sociétés post-capitalistes' ». Et comme l'utopie est nécessaire à la visée politique, permettons-nous alors avec ces mêmes auteurs de quitter le socle du réalisme scientifique pour espérer que ce mouvement s'inscrive dans la quête généralisée d'une émancipation vis-à-vis d'un « système flou, globalisé » qui « confine les existences dans des individuations égoïstes ». Qu'il nourrisse, comme le souhaitent ces auteurs, « le Politique » qui « ne serait pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des sauvageries du 'Marché' mais [qui] retrouverait son essence au service de tout ce qui confère une âme au prosaïque »[67].

Are French Caribbeans more republican than the Republic ? More far-sighted than their compatriots in metropolitan France? Though I may be accused of being a naive idealist, I tend to think so, in part because a historic perspective gives elements to do so. The future of the LKP is uncertain, but at the present moment it expresses a surge of critical consciousness, « an open, wounded conscience », in the terms of the Caribbean authors of the « manifesto for post-capitalist societies ». And since utopia is a necessary aim of politics, let’s also follow these authors in renouncing academic realism and formulate the hope that this movement become part of a general quest for emancipation from the « vague, globalized system » which « confines existences to selfish individualities ». And the hope that, in the words of the same authors, it may nurture a « politics » that « does not boil down to managing unbearable poverty and regulating the vagaries of the « market », but reclaims its essence by serving once again everything that gives soul to the prosaic »[69].

 

 

Pour citer cet article

To quote this document

Christine Chivallon, Centre d’Études d’Afrique Noire-CNRS, IEP de Bordeaux
«Guadeloupe et Martinique en lutte contre la «profitation» : du caractère nouveau d’une histoire ancienne», ["Guadeloupe and Martinique and the fight against "profitation": a new twist to an old story in the French Caribbean", traduction : Claire Hancock], justice spatiale | spatial justice | n° 1 septembre 2009

Christine Chivallon, Centre d’Études d’Afrique Noire-CNRS, IEP de Bordeaux
«Guadeloupe et Martinique en lutte contre la «profitation» : du caractère nouveau d’une histoire ancienne», [« Guadeloupe and Martinique and the fight against « profitation »: a new twist to an old story in the French Caribbean », traduction : Claire Hancock], justice spatiale | spatial justice | n° 1 september 2009

 

 

[1] - Patrice Louis, « La grève générale pèse sur le quotidien des Martiniquais », Le Monde.fr, 16-01-09. (http://www.lemonde.fr/)

[1] – Patrice Louis, « La grève générale pèse sur le quotidien des Martiniquais », Le Monde.fr, 16-01-09. (http://www.lemonde.fr/)

[2] - Benoit Hopkin, « En Martinique, face à la pénurie, le marché noir fleurit », Le Monde.fr, 28-02-09. (http://www.lemonde.fr/)

[2] – Benoit Hopkin, « En Martinique, face à la pénurie, le marché noir fleurit », Le Monde.fr, 28-02-09. (http://www.lemonde.fr/)

[3] - Ibid.

[3] – Ibid.

[4] - Éric Favereau, « C'était comme retenu, ça nous a sauté à la figure », Libération.fr, 02-03-09. (http://www.liberation.fr/politiques/)

[4] – Éric Favereau, « C’était comme retenu, ça nous a sauté à la figure », Libération.fr, 02-03-09. (http://www.liberation.fr/politiques/)

[5] - Pour la liste exhaustive des grèves et autres mouvements sociaux à la Martinique, se reporter à Madras, Dictionnaire Encyclopédique et pratique de la Martinique, 1996, Éditions Exbrayat, Fort-de-France (en particulier p. 967 pour les « grèves longues »). Pour une analyse des conflits les plus marquants des Antilles françaises, voir Alain-Philippe Blérald, 1988, La question nationale en Guadeloupe et Martinique, Paris, L'Harmattan. Pour une approche critique des conflits plus anciens, relatifs notamment aux révoltes anti-esclavagistes et à leur récupération politique actuelle, voir Édouard De Lépine, 1999, Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique, Paris, Servédit, Maisonneuve & Larose.

[5] – Strikes and other social movements are listed extensively in Madras, Dictionnaire Encyclopédique et pratique de la Martinique, 1996, Éditions Exbrayat, Fort-de-France (see page 967 in particular for « long strikes »). A useful reference on the most important conflicts in the French Caribbean is Alain-Philippe Blérald, 1988, La question nationale en Guadeloupe et Martinique, Paris, L’Harmattan. For a critical approach of past conflicts, in particular anti-slavery revolts and their political instrumentalization in the present, see Édouard De Lépine, 1999, Dix semaines qui ébranlèrent la Martinique, Paris, Servédit, Maisonneuve & Larose.

 

[6]Départements are the subdivisions of the French territory below regions. Guadeloupe, Martinique, Guyane and La Réunion were made départements in 1946, making them integral parts of France, and since, also of the EU and the euro zone. The process known as départementalisation had far-reaching consequences which are analyzed later in the text (translator’s note).

[6] - Les premiers résultats de ces recherches sont à paraître en 2009 sous les références suivantes : Christine Chivallon, « Mémoires de l'esclavage à la Martinique. L'explosion mémorielle et la révélation de mémoires anonymes », Cahiers d'Études Africaines et Christine Chivallon,  « La diaspora noire ou l'ailleurs impossible. Á propos de l'Insurrection paysanne de 1870 à la Martinique », Diasporas, Histoire et Sociétés.

[7] – The first results of this research are to be published in 2009 in Christine Chivallon, « Mémoires de l’esclavage à la Martinique. L’explosion mémorielle et la révélation de mémoires anonymes », Cahiers d’Études Africaines and Christine Chivallon,  « La diaspora noire ou l’ailleurs impossible. Á propos de l’Insurrection paysanne de 1870 à la Martinique », Diasporas, Histoire et Sociétés.

[7]  - Chloé Leprince « Guadeloupe : Paris dit  'statut', le LKP crie 'faux débat' », Rue89, 02-22-09

[8] – Chloé Leprince « Guadeloupe : Paris dit  ‘statut’, le LKP crie ‘faux débat’ », Rue89, 02-22-09

(http://www.rue89.com/)

[8] - Rosa Moussaoui, « Guadeloupéens et Martiniquais debout contre la 'profitation', Humanité.fr, 19-02-09

[9] – Rosa Moussaoui, « Guadeloupéens et Martiniquais debout contre la ‘profitation’, Humanité.fr, 19-02-09

(http://www.humanité.fr)

[9] - Jean-Paul Marie, « Et la Guadeloupe est devenue un volcan », Le Nouvel Observateur, n° 2311, 19-25 février 2009.

[10] – Jean-Paul Marie, « Et la Guadeloupe est devenue un volcan », Le Nouvel Observateur, n° 2311, 19-25 Feb. 2009.

[10] - Alain Lormon, « Un processus pré-insurrectionnel », Politis, n° 1040, 19-25 février 2009. Yves Cornu, « Antilles. La vérité sur le LKP », Le Point, n° 1901, 19 février 2009.

[11] – Alain Lormon, « Un processus pré-insurrectionnel », Politis, n° 1040, 19-25 Feb. 2009. Yves Cornu, « Antilles. La vérité sur le LKP », Le Point, n° 1901, 19 Feb. 2009.

 [11] - Blérald, 1988, « La question nationale... »,  op. cit., p. 132.

[12] – Blérald, 1988, « La question nationale… »,  op. cit., p. 132.

[12] - Éric Favereau, Antoine Guiral, « Le surprenant succès du LKP, objet politique non identifié », Libération.fr, 04-03-09. (http://www.liberation.fr/politiques/)

[13] – Éric Favereau, Antoine Guiral, « Le surprenant succès du LKP, objet politique non identifié », Libération.fr, 04-03-09. (http://www.liberation.fr/politiques/)

[13] - Pierre-Yves Lautrou, Hervé Pédurand, « Guadeloupe : ce que le LKP ne dit pas », L'express.fr, 25-02-09, (http://www.lexpress.fr/)

[14] – Pierre-Yves Lautrou, Hervé Pédurand, « Guadeloupe : ce que le LKP ne dit pas », L’express.fr, 25-02-09, (http://www.lexpress.fr/)

[14] - Voir la liste de ces revendications sur le site officiel du LKP : http://www.lkp-gwa.org/revendications.htm

[15] – There is a list of these claims on the official LKP website: http://www.lkp-gwa.org/revendications.htm

[15] - Pour un aperçu de ces revendications multiples, citons pêle-mêle : réductions d'impôts fondées sur la justice sociale ; plan quinquennal pour résorber l'habitat insalubre ; réhabilitation des transporteurs déclarés clandestins ; création d'un  fonds d'urgence pour la formation professionnelle ; régularisation des travailleurs en situation irrégulière ; résorption des déficits structurels des hôpitaux ; protection du patrimoine écologique ; arrêt de l'implantation et de l'extension des grandes surfaces ; réhabilitation des lieux de mémoire populaire....

[16] – Here are a few of these many claims: tax breaks with social justice objectives; a 5-year plan to eradicate insalubrious housing; rehabilitation of clandestine road hauliers; creation of an emergency fund for vocational training; amnesty for illegal workers; solutions to structural problems in hospitals; protection of the environment; an end to the opening and extension of supermakets; rehabilitation of places significant for local memory ….

[16] - Jean-Paul Marie, 2009, « Et la Guadeloupe est devenue... », op. cit.

[17] – Jean-Paul Marie, 2009, « Et la Guadeloupe est devenue… », op. cit.

[17] - Ségolène Royal a assisté aux obsèques de Jacques Bino. Durant la période de grève, d'autres leaders politiques de gauche comme José Bové ou Olivier Besancenot se sont également déplacés pour apporter leur soutien aux manifestants de Guadeloupe.

[18] – Ségolène Royal, the French Socialist Party’s candidate in the 2007 Presidential election, attended Jacques Bino’s funeral. During the strike, other leaders of the Left, like José Bové or Olivier Besancenot also made the trip to support protestors in Guadeloupe.

[18] - Jacky Dahomay, février 2009, « Que voulons-nous, Guadeloupéens ? », texte non publié, adressé sur liste de diffusion par son auteur, professeur de philosophie à la Guadeloupe.

[19] – Jacky Dahomay, February 2009, « Que voulons-nous, Guadeloupéens ? », unpublished paper circulated by e-mail by the author, a professor of philosophy who teaches in Guadeloupe.

[19] - Béatrice Gurrey, « L'accord signé en Guadeloupe met fin à 44 jours de grève », Le Monde.fr, 05-03-09. (http://www.lemonde.fr/)

[20] – Béatrice Gurrey, « L’accord signé en Guadeloupe met fin à 44 jours de grève », Le Monde.fr, 05-03-09. (http://www.lemonde.fr/)

[20] - Ibid.

[21] – Ibid.

[21] - Interview de Élie Domota sur France Inter le 5-03-09, émission de Daniel Mermet, « Là-bas si j'y suis ».

[22] – Interview of Élie Domota on France Inter le 5-03-09 in Daniel Mermet’s programme, « Là-bas si j’y suis ».

[22] - Selon les mots de Rosan Mounien, cofondateur de l'UGTG, membre du LKP, cités par Pierre-Yves Lautrou et Hervé Perdurand, 2009, « Guadeloupe... », op. cit.

[23] – To quote Rosan Mounien, co-founder of UGTG, member of LKP, in Pierre-Yves Lautrou et Hervé Perdurand, 2009, « Guadeloupe… », op. cit.

[23] - Grèves étendues à divers secteurs et communes pendant plusieurs semaines, elles ont fini dans l'affrontement sanglant sur la plantation « Chalvet » dans le nord de l'île où les forces de l'ordre ont tiré sur les ouvriers faisant un mort et plusieurs blessés.

[24] – These strikes affected various sectors and parts of the island during several weeks, and ended with a fight on the « Chalvet » plantation in the northern part of the island, where there armed forces shot on crowds of workers, leaving one dead and several wounded.

[24] - Grèves d'ouvriers du bâtiment à Pointe-à-Pitre où les tirs des forces de l'ordre sur les manifestants ont donné lieu à des émeutes de rue, elles-mêmes réprimées de façon sanglante. Le bilan fait aujourd'hui état de 85 victimes. La répression conduite alors par le pouvoir métropolitain a sévèrement visé le mouvement nationaliste, le GONG (Groupe d'Organisation Nationale de la Guadeloupe) avec de nombreuses arrestations de ses membres et un procès devant la cour de sûreté de l'État. Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre y ont comparu comme témoins de la défense.

[25] – This strike was essentially led by construction workers in Pointe-à-Pitre, and armed forces having shot protestors caused street riots which ended in a bloodbath (85 dead according the official count). The repression by metropolitan forces hit the nationalist movement GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe) badly, many of its members were arrested and tried. Aimé Césaire and Jean-Paul Sartre appeared at the trial to help the defence.

[25] - Selon les chiffres de l'INSEE repris par Jean-Paul Marie, 2009, « Et la Guadeloupe est devenue...  », op. cit.  et par Yves Cornu, 2009, « Antilles. La vérité sur... », op. cit.

[26] – INSEE figures quoted by Jean-Paul Marie, 2009, « Et la Guadeloupe est devenue…  », op. cit. and by Yves Cornu, 2009, « Antilles. La vérité sur… », op. cit.

[26] - INSEE, « Tableaux Économiques Régionaux (TER) de la Martinique », édition 2007-2008 (données de l'année 2006)

[27] – INSEE, « Tableaux Économiques Régionaux (TER) de la Martinique », 2007-2008 edition (data for 2006)

[27] -  Source : Madras, Dictionnaire..., 1996, op. cit., p. 965. Voir aussi L'e-ssentiel, 5 octobre 2002, http://www.cnaf.fr/web/WebCnaf.nsf/

[28] –  Source : Madras, Dictionnaire…, 1996, op. cit., p. 965. See also L’e-ssentiel, 5 Oct. 2002, http://www.cnaf.fr/web/WebCnaf.nsf/

[28] - INSEE, « Tableaux Économiques Régionaux (TER) de la Guadeloupe  », édition 2007-2008 et  INSEE « Tableaux... Martinique », op. cit.

[29] – INSEE, « Tableaux Économiques Régionaux (TER) de la Guadeloupe  », 2007-2008 edition and INSEE « Tableaux… Martinique », op. cit.

[29] - Jean Benoist, 1972, L'archipel inachevé. Etudes anthropologiques sur les Antilles Françaises, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, p. 8.

[30] – Jean Benoist, 1972, L’archipel inachevé. Etudes anthropologiques sur les Antilles Françaises, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, p. 8.

[30] - François Gresle, 1971, « Ambiguïtés des modèles et spécificités de la société martiniquaise », Revue française de sociologie, XII, pp 528-549 (citation p. 548).

[31] – François Gresle, 1971, « Ambiguïtés des modèles et spécificités de la société martiniquaise », Revue française de sociologie, XII, pp 528-549 (quote p. 548).

[31] - Édouard Glissant, 1981, Le discours antillais, Paris, Seuil.

[32] – Édouard Glissant, 1981, Le discours antillais, Paris, Seuil.

[32] - Francis Affergan, 1983, Anthropologie à la Martinique, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques.

[33] – Francis Affergan, 1983, Anthropologie à la Martinique, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques.

[33] - Roland Suvélor, 1983, « Éléments historiques pour une approche socio-culturelle », Les temps modernes, n° 441-442, pp. 2175-2207 (citations respectivement p. 2207 et 2198).

[34] – Roland Suvélor, 1983, « Éléments historiques pour une approche socio-culturelle », Les temps modernes, n° 441-442, pp. 2175-2207 (quotes on p. 2207 and 2198).

[34] - Bernard Petitjean-Roget, 1983, "Pour comprendre la situation économique des Antilles", Les Temps Modernes, 441-442, pp. 1853-1871. 

[35] – Bernard Petitjean-Roget, 1983, « Pour comprendre la situation économique des Antilles », Les Temps Modernes, 441-442, pp. 1853-1871. 

[35] - Fred Constant, 1988, La retraite aux flambeaux. Société et politique en Martinique, Paris, Éditions Caribéennes.

[36] – Fred Constant, 1988, La retraite aux flambeaux. Société et politique en Martinique, Paris, Éditions Caribéennes.

[36] - Michel Louis, 1983, "Sur la consommation-Consumation ? - en Martinique", Les Temps Modernes, 441-442, pp. 1894-1910.

[37] – Michel Louis, 1983, « Sur la consommation-Consumation ? – en Martinique », Les Temps Modernes, 441-442, pp. 1894-1910.

[37] - Voir sur ce point l'article de Claude de Miras, 1988, " L'économie martiniquaise : croissance ou excroissance ", Tiers-Monde, vol. 29, n° 114, pp. 365-383. Voir aussi Fred Constant, La retraite..., op. cit.

[38] – On this see Claude de Miras, 1988,  » L’économie martiniquaise : croissance ou excroissance « , Tiers-Monde, vol. 29, n° 114, pp. 365-383. See also Fred Constant, La retraite…, op. cit.

[38] - Les touristes américains ont baptisé la Martinique « Strike Island » (l'Île aux grèves) : Patrice Louis, 2009, « La grève générale... », op. cit.

[39] – US tourists apparently dubbed Martinique the « Strike Island » : Patrice Louis, 2009, « La grève générale… », op. cit.

[39] - Yves-Michel Ryols, « L'outre-mer étouffe d'être le paradis des fonctionnaires », L'expansion.com, 01-05-2006. http://www.lexpansion.com/

[40] – Yves-Michel Ryols, « L’outre-mer étouffe d’être le paradis des fonctionnaires », L’expansion.com, 01-05-2006. http://www.lexpansion.com/

[40] - Yves-Michel Ryols, « La vie de Nabab des dockers de Fort-de-France », L'expansion.com, 26-04-2006. http://www.lexpansion.com/

[41] – Yves-Michel Ryols, « La vie de Nabab des dockers de Fort-de-France », L’expansion.com, 26-04-2006. http://www.lexpansion.com/

[41] - Sur le MIM, se reporter à l'ouvrage de Jeanne Yang-Ting, 2000,  Le mouvement indépendantiste martiniquais, Petit-Bourg, Ibis Rouge Éditions. Sur la structuration du champ politique antillais, voir Justin Daniel, 2002, " L'espace politique aux Antilles françaises ", Ethnologie française, XXXII, 4, pp. 589-600.

[42] – Since 1982, when regions were officially created in France, the DOM (overseas départements) have also become regions (translator’s note). About the MIM, see Jeanne Yang-Ting, 2000,  Le mouvement indépendantiste martiniquais, Petit-Bourg, Ibis Rouge Éditions. For further information on Caribbean politics, see Justin Daniel, 2002,  » L’espace politique aux Antilles françaises « , Ethnologie française, XXXII, 4, pp. 589-600.

[42] - Michel Giraud, 1999, « La patrimonialisation des cultures antillaises. Conditions, enjeux et effets pervers », Ethnologie française, XXIX, 3, pp. 375-386 (citation p. 377)

[43] – Michel Giraud, 1999, « La patrimonialisation des cultures antillaises. Conditions, enjeux et effets pervers », Ethnologie française, XXIX, 3, pp. 375-386 (citation p. 377)

[43] - Richard Price, 2000, Le bagnard et le colonel, Paris, PUF, p. 181.

[44] – Richard Price, 2000, Le bagnard et le colonel, Paris, PUF, p. 181.

[44] - Jean-Paul Marie, 2009, « Et la Guadeloupe est devenue... »,  op. cit.

[45] – Jean-Paul Marie, 2009, « Et la Guadeloupe est devenue… »,  op. cit.

[45] - INSEE, 2007-2008, « Tableaux économiques... », op. cit.

[46] – INSEE, 2007-2008, « Tableaux économiques… », op. cit.

[46] - Cécile Everard, « Charriot plein, porte-monnaie vide », France-Antilles.fr, 04-02-09. http://www.franceantilles.fr/

[47] – Cécile Everard, « Charriot plein, porte-monnaie vide », France-Antilles.fr, 04-02-09. http://www.franceantilles.fr/

[47] - Jacky Dahomay, février 2009, « Le mépris de Sarkozy ? », texte non publié, adressé sur liste de diffusion par son auteur.

[48] – Jacky Dahomay, février 2009, « Le mépris de Sarkozy ? », unpublished paper circulated by the author.

[48] - Sur ce point, se reporter à l'ouvrage de Raymond Massé, 2008,  Détresse créole. Ethnoépidémiologie de la détresse psychique à la Martinique, Presses de l'Université de Laval, Québec. Voir aussi le rapport d'étude dont la référence suit et où l'on trouvera une perspective très dense sur le phénomène de pauvreté à la Martinique autant du point de vue des acteurs  identifiés comme « pauvres » que des professionnels de la prise en charge de la pauvreté : Justin Daniel (dir.), Patrick Bruneteaux, Joëlle Kabile, Nadine Lefaucheur, Véronique Rochais, Pauvreté, précarité et formes d'exclusion en Martinique : une approche qualitative, Rapport pour le Ministère de l'Outre Mer, janvier 2007.

[49] – See Raymond Massé, 2008,  Détresse créole. Ethnoépidémiologie de la détresse psychique à la Martinique, Presses de l’Université de Laval, Québec. The following report offers fascinating insights into poverty in Martinique, both from the perspective of those identified as « poor » and from that of social workers: Justin Daniel (dir.), Patrick Bruneteaux, Joëlle Kabile, Nadine Lefaucheur, Véronique Rochais, Pauvreté, précarité et formes d’exclusion en Martinique : une approche qualitative, Rapport pour le Ministère de l’Outre Mer, janvier 2007.

[49] - Béatrice Gurrey et Benoît Hopquin, « Békés : une affaire d'héritage », Le Monde.fr, 28-02-09. (http://www.lemonde.fr/)

[50] – Béatrice Gurrey et Benoît Hopquin, « Békés : une affaire d’héritage », Le Monde.fr, 28-02-09. (http://www.lemonde.fr/)

[50] - Basés principalement à la Martinique, les Békés contrôlent néanmoins certains secteurs de l'économie en Guadeloupe. Leur présence physique dans cette dernière île a décliné durant la période révolutionnaire, alors que la Martinique, du fait de son occupation par les Anglais, échappait aux conséquences de ce qu'il est convenu d'appeler la « première abolition de l'esclavage » de 1794, bien que l'esclavage a été rétabli par Napoléon 1er en 1802.

[51] – Though based mainly in Martinique, Békés nonetheless control some economic sectors in Guadeloupe. Their physical presence there declined during the French Revolution, at a time when Martinique was occupied by the British and therefore did not benefit from what is called « the first abolition of slavery » (1794), though it was re-instituted by Napoleon in 1802.

[51] - Sur le foncier comme lieu de reconduction du conflit originel entre maîtres et esclaves, se reporter à Christine Chivallon, « Espace, mémoire à la Martinique. La belle histoire de "Providence" », Annales de Géographie, 638-639, pp. 400-424.

[52] – On the use of land as a locus of reconduction of the master/slave conflict, see Christine Chivallon, « Espace, mémoire à la Martinique. La belle histoire de « Providence » », Annales de Géographie, 638-639, pp. 400-424.

[52] - Axel Gylden, « Les Antilles, le pays où la vie est plus chère... », L'express.fr, 17-02-09. (http://www.lexpress.fr/)

[53] – Axel Gylden, « Les Antilles, le pays où la vie est plus chère… », L’express.fr, 17-02-09. (http://www.lexpress.fr/)

[53] - « Les derniers maîtres de la Martinique », documentaire de Romain Bolzinger. Disponible au lien suivant : http://www.dailymotion.com/video/x8armv_les-derniers-maitres-de-la-martiniq_news

[54] – « Les derniers maîtres de la Martinique », documentray byRomain Bolzinger, available at the following address : http://www.dailymotion.com/video/x8armv_les-derniers-maitres-de-la-martiniq_news

[54]  - Fort-de-France, AFP, 04-03-09. http://actu.orange.fr/

[55]  – Fort-de-France, AFP, 04-03-09. http://actu.orange.fr/

[55] - Il s'agit de la « loi Taubira » de 2001 « tendant à la reconnaissance par la République française de la traite négrière transatlantique et de l'esclavage en qualité de crime contre l'humanité ». Sur cette loi et ses attendus, voir le rapport publié du Comité pour la  mémoire de l'esclavage, 2005 Mémoires de la traite négrière de l'esclavage et de leurs abolitions, Paris, La Découverte.

[56] – It is the 2001 « loi Taubira », about the « recognition by the French Republic of the Transatlantic slave trade and slavery as a crime against humanity ». About this law, see the report by the Comité pour la mémoire de l’esclavage, 2005 Mémoires de la traite négrière de l’esclavage et de leurs abolitions, Paris, La Découverte.

[56] - Sur le débat mémoriel, voir Christine Chivallon, 2005, "Résurgence des mémoires de l'esclavage : entre accélération généralisée et historicité singulière », Diasporas, Histoire et Sociétés, 6, pp. 144-155. Voir aussi, Christine Chivallon, à paraître, "Resurgence of the Memory of Slavery in France: Issues and Significations of a Public and Academic Debate", in Araujo A. L. (ed.), Living history:  Encountering the Memory of the Heirs of Slavery, Cambridge Scholars Publishing

[57] – On the commemoration debate, see Christine Chivallon, 2005, « Résurgence des mémoires de l’esclavage : entre accélération généralisée et historicité singulière », Diasporas, Histoire et Sociétés, 6, pp. 144-155 and also Christine Chivallon, forthcoming, « Resurgence of the Memory of Slavery in France: Issues and Significations of a Public and Academic Debate », in Araujo A. L. (ed.), Living history:  Encountering the Memory of the Heirs of Slavery, Cambridge Scholars Publishing.

[57] - Cyriel Martin, « Jégo : 'Le conflit entre les colons et les esclaves nous remonte à la figure », Le Point.fr, 27-02-09.

[58] – Cyriel Martin, « Jégo : ‘Le conflit entre les colons et les esclaves nous remonte à la figure », Le Point.fr, 27-02-09.

[58] - Déclaration d'Aimé Césaire citée Blérald, 1988, « La question nationale... »,  op. cit., p. 124.

[59] – Aimé Césaire quoted in Blérald, 1988, « La question nationale… »,  op. cit., p. 124.

[59] - Témoignages recueillis par Éric Favereau, 2009, « C'était comme retenu... », op. cit.

[60] – Quoted in Éric Favereau, 2009, « C’était comme retenu… », op. cit.

 

[61] – The Code Noir (a sort of Black Code), passed in 1685, defined the conditions of slavery in the French colonial empire and restricted the activities of free Negroes (translator’s note).

[60] - Témoignages de Guadeloupéens sur France Inter le 5-03-09, émission de Daniel Mermet, « Là-bas si j'y suis ».

[62] – Inhabitants of Guadeloupe on France Inter, 5-03-09, in Daniel Mermet’s programme, « Là-bas si j’y suis ».

[61] - Carib Creole, « Haïti, Pwofitasyon : la population est en hibernation » (interview de Dieudonné Joachim), Carib Creole One, . (http://www.caribcreole1.com).

[63] – Carib Creole, « Haïti, Pwofitasyon : la population est en hibernation » (interview de Dieudonné Joachim), Carib Creole One, . (http://www.caribcreole1.com).

[62] - Jacky Dahomay, 2000, " Identité culturelle et identité politique. Le cas antillais ", in : KYMLICKA W, MESURE S., " Comprendre les identités culturelles ", n° 1, collection Comprendre, Paris, Presses Universitaires de France.

[64] – Jacky Dahomay, 2000,  » Identité culturelle et identité politique. Le cas antillais « , in : KYMLICKA W, MESURE S.,  » Comprendre les identités culturelles « , n° 1, collection Comprendre, Paris, Presses Universitaires de France.

[63] - Laurent Dubois, 1998, Les esclaves de la République. L'histoire oubliée de la première émancipation, 1789-1794, Paris, Calmann-Lévy.

[65] – Laurent Dubois, 1998, Les esclaves de la République. L’histoire oubliée de la première émancipation, 1789-1794, Paris, Calmann-Lévy.

[64] - Voir Christine Chivallon, 2009 (à paraître), « La diaspora noire ou l'ailleurs... », op. cit. 

[66] – See Christine Chivallon, 2009 (à paraître), « La diaspora noire ou l’ailleurs… », op. cit. 

[65] - La CGPME : Confédération Générale des Petites et Moyennes Entreprises.

[67] – La CGPME : Confédération Générale des Petites et Moyennes Entreprises (a union of bosses of small and medium-sized companies).

[66] - Pierre-Yves Lautrou, Hervé Pédurand, 2009, « Guadeloupe... », op. cit..

[68] – Pierre-Yves Lautrou, Hervé Pédurand, 2009, « Guadeloupe… », op. cit..

[67] - « Le manifeste de neuf intellectuels antillais pour 'des sociétés post-capitalistes' », Le Monde.fr, 16-02-09. (http://www.lemonde.fr/). Ce manifeste circule sous le titre « Manifeste pour les produits de haute nécessité ». Il est signé entre autres par les écrivains martiniquais Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant.

[69] – « Le manifeste de neuf intellectuels antillais pour ‘des sociétés post-capitalistes’ », Le Monde.fr, 16-02-09. (http://www.lemonde.fr/). This manifesto was circulated under the title « Manifeste pour les produits de haute nécessité ». It was signed, among others, by writers of the Martinique Patrick Chamoiseau and Édouard Glissant.

 

Bibliographie

References